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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



L* ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE 



TOMB XLM. — î" NOVEMBBB 1880. 



PARIS. — Impr. J. CLAYE. — A. Quàxtix et C'.. rue Saint^Benoît, 



REVUE ^ 



'S- 



DES 



DEUX MONDES 



L* ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE 



TOME QUAEANTE-DEUXIÈME 



PARIS 



BUREAD DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE BOÎCAPARTE, 17 

iS80 



/tli-l 



17 



p. LANFREY 



lii'. 

SA CARRIÈRE POLITIQUE ET SA MORT. 



Œuvres complètes et Correspondance inédite. 



I. 

Nous avons vu par les lettres de Lanfrey qu'au début de la guerre 
de 1S70, il était en Savoie. Quand arrivèrent les nouvelles de nos 
premiers désastres, il se rendit à Paris, Après la rhute de l'em- 
pire, des lettres de ses amis le rappelèrent à Ghambéry. Le parti 
républicain, auquel le journal local, le Patriote savoisien, servait 
d'organe, songeait à le porter à l'assemblée constituante, dont on 
croyait alors la réunion très prochaine, ^es élections, Lanfrey les 
avait très vivement ré damées aussitôt après le 5 septembre.il avait 
même déclaré en termes exprès qu'il n'accepterait pas d'autres 
fonctions que des fonctions électives jusqu'au jour où la république, 
acclamée à Paris, aurait été reconnue par le pays. C'est sous son 
inspiration que la commission municipale de Ghambéry avait de- 
mandé au gouvernement de la défense nat'onale, par une délibé- 

(1) Voyez la Revue du 1" septembre et du i" octobre. 



O REVUE DES DEUX MONDES. 

ration en date du 12 septembre 1870, de convoquer les collèges 
électoraux pour le 25 du même mois. En même temps, le Patriote 
savoisien insérait une série d'articles dans lesquels Lanfrey com- 
mentait avec chaleur la motion qu'il avait provoquée. Ecrites au fort 
de l'effervescence révolutionnaire, ces pages pleines de bon sens, 
aujourd'hui si complètement oubliées qu'à grand'peine j'ai pu 
me les procurer, attestent qu'après comme avant le triomphe de 
ses opinions républicaines, Lanfrey n'était disposé à montrer 
aucune faiblesse pour les jacobins, passés, présens et futurs. Il en 
résulte aussi que le vote par scrutin de liste, combinaison la plus 
propre à favoiiser ses intérêts électoraux, était bien loin d'avoir 
ses préférences. 

... Les élections doivent être faites dans un esprit sincèrement répu- 
blicain... Nous savons quels préjugés ce mot de république soulève, 
mais nous savons aus;i quelle force il porte en lui-même. Osons le 
dire, le sort de la république est entre ses mains. Elle est dès aujour- 
d'hui fondée si elle sali renoncer résolûmenl à être ccl cpouvantail dont 
on évoque devant nous le souvenir... Elle est fondée, si elle sait rassurer 
comme autrefois elle a su effrayer, si elle sait être plus juste, plus 
généreuse, plus largement compréhensive que les régimes bâtards qui 
lui sont opposés. 

... Il faut avoir la loyauté d'en convenir, ce mode de votation (par 
scrutin de liste) donne lieu à de sérieuses objections. Il a été conçu 
dans le but certainement louable de faire prévaloir la notoriété géné- 
rale sur la notoriété locale. Mais cet avantage perd beaucoup de son 
prix s'il faut l'acheter au prix de la sincérité du vote. Au sein de la 
commune, où tous les citoyens apprennent de bonne heure à se faire 
connaître, à se juger les uns les autres, le scrutin de liste a peu d'in- 
convéaiens. Au sein du département, la majorité des électeurs est étran- 
gère aux houmes qui sollicitent ses suQfrages. Elle en connaît qml- 
ques-uns de réputation, mais pour h plus grand nombre d'entre eux, 
elle est obligée de s'en rapport:îr aveuglément à la recommandation 
d'un comité. C'est don: un vot^ de confiance qu'ils réclament d'elle; 
or, le vote de confiance est essentiellement antirépublicain. 

Lorsque les élections, d'abord fixées au 2, puis remises au 16 oc- 
tobre, furent définitivement ajournées, une profonde scission éclata 
entre les républicains de Ghambéry. Les plus avancés, d'accord 
avec le préfet nommé par le nouTeau gouvernement et la plupart des 
autorités de la ville de Ghambéry, prirent ardemment parti pour la 
délégation de Tours, tandis que, moins nombreux et, à coup sûr, 



p. LANFREY. 



moins Lruyans, les modérés accueillaient avec plus de surprise que 
d'enthousiasme, surtout dans les campagnes, les incessans décrets 
signés par MAI. Crémieux et Glais-Bizoin, noms parfaitement inconnus 
pour les habitans des vallées de la Savoie. Lorsque celai de M. Gam- 
betta vint s'ajouter aux leurs, la méfiance et un peu d'effroi succé- 
dèrent à l'inquiétude. Qu'allait on devenir et vers quelles extrémités 
ne riS(}uait-on pas d'être entraîné par des chefs que l'on n'avait point 
choisis? Plus d'un républicain de la veille, plis d'un excellent 
patriote qui avait pris les armes afin de défendre ses foyers contre 
l'ennemi du dehors, et qui était résolu à ne les point déposer tant 
que le pays serait en danger, se demandaient à quel titre des per- 
sonnages auxquels la France n'avait donné aucun mandat avaient 
osé s'arroger la tâche de disposer eux seuls de toutes ses forces. 
L'emploi qu'ils avaient fait de ce monstrueux pouvoir avait-il donc 
été si judicieux que la nation fut tenue de se dépouiller à leur pro- 
fit du soin de décider elle-même de ses propres destinées, et ne 
devenait-il pas, chaque jour, plus évident que ceux qui s'étaient 
portés pour être ses sauveurs étaient en train de la mener droit à sa 
perte? C'est pourquoi, tout en reculant devant la crainte de jeter la 
division entre les défenseurs du sol national, s'ils refusaient l'obéis- 
sance à des mesures politiques qu'ils n'approuvaient pas, et par- 
faitement résolus à remplir scrupuleusement pour leur compte les 
obligations militaires auxquelles tant de zélés républicains se déro- 
baient par la recherche des fonctions publiques salariées, beaucoup 
d'excellens citoyens crurent en Savoie que le moment était venu, vers 
la fin de la temble année 1870, de revendiquer énergi {uement ce 
qu'ils estimaient être le droit imprescriptible d'un peuple rendu trop 
complaisant par une longue soumission au pouvoir absolu. Ainsi pen- 
sait Lanfrey, qui se sentait le droit de parler en leur nom, car après 
avoir vainement tenté de pénétrer dans Paris déjà investi par les ar- 
mées prussiennes, il s'était enrôlé, malgré sa santé plus qu'ébranlée et 
àTinsu de sa mère, parmi les volontaires mobilisés de son pays natal. 
Jusque vers le mois de décembre, il s'était tu, peut-être parce qu'il 
avait trouvé équitable de faire un long crédit aux stratégistes de bonne 
volonté qui, de Tours et de Bordeaux, dirigeaient les opérations de 
nos corps d'armées improvisés, peut-être aussi parce que, /^P^/ri'o^e 
savoisien, naguère si dévoué à sa candidature électorale, étant 
passé avec armes et bagages au service du comité de délégation, 
il ne pouvait plus y écrire. Une autre feuille locale, la Gazette du 
peuple, reçut donc la confidence de ses anxiétés patriotiques, dont 
le retentissement au milieu du prudent silence gardé par la plupart 
des organes du parti républicain, était destiné à ébranler d'autres 
échos que ceux des montagnes de la Savoie. 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

Lanfrey n'a pas été aussi sévère que M'"" Sand dans son Journal d'un 
voyageur, lorsqu'elle écrivait à la même époque : u Maltieur ! tout est 
souillé, tout tombe en dissolution. Le mépris de l'opinion semble 
érigé en système. » Il ne s'est pas écrié comme elle : « Aléa jacta 
est! La dictature de Bordeaux rompt avec celle de Paris. Il ne lui man- 
quait plus, après avoir livré par ses fautes la France aux Prussiens, 
que d'y provoquer la guerre civile par une révolte ouverte contre 
le gouvernement dont il est le délégué. Peuple, tu te souviendras 
peut-être cette fois de ce qu'il faut attendre des pouvoirs irres- 
ponsables. Tu en as sanctionné un qui t'a jeté dans cet abîme, tu 
en as subi un autre que tu n'avais pas sanctionné du tout, et qui t'y 
plonge plus avant, grâce au souverain mépris de tes droits. Deux 
malades, un somnambule et un épileptique, viennent de consommer 
ta perte. Relève-toi si tu peux (1); » mais il a porté sur la poli- 
tique de la délégation de Tours des jugemens dont la rigueur, 
exprimée en termes moins amers, est restée par cela même plus 
profondément gravée dans la mémoire des contemporains. 

Dans un premier article en date du 7 décembre, Lanfrey n'en est 
encore qu'à signaler en termes éloquens la résignation qu'a mise la 
France à subir l'exercice arbitraire d'un pouvoir qui n'a reçu d'elle 
aucune consécration légale. 

.... Il serait sage de prévoir que cette résignation aura une fin. 
Elle cessera le jour où rou s'apercevra que, loin de servir la défense 
nationale et la cause républicaine, elle les compromet l'une et l'autre. 
Il est certain, en effet, que, si au lieu de Cjtte délégation incapable 
que personne ne contrôle, qui entasse décrets sur décreis et contre- 
ordres surcontre-ordres, le pays voyait à Tours un gouvernement placé 
sous soa influence directe et permanente, un pouvoir émané de la 
volonté nationale, il aurait à la fois plus d'élan, d'énergie et de con- 
fiance en lui-même. Tous les dissentimens tomberaient devant une telle 
autorité... France! nos vies t'appartiennent, et nous sommes prêts à 
donner notre sang, mais toi bcule as le droit de marquer la mesure de 
nos sacrifices. Toi seule as le droit d'en diriger l'emploi, comme d'en 
recueillir le fruit. Ce n'est pas nous qui nous ferons un argument de 
tes disgrâces pour nous dispenser de te reconnaître dans tes débris 
mutilés. Pour nous, tu seras encore tout entière dans le dernier coin de 
terre qu'ombrageront les plis de ton drapeau. Parle donc, il en est 
temps, et honte éternelle sur ceux qui ne verraient dans tes malheurs 
qu'une occasion d'usurper un pouvoir qui n'appartient qu'à toi! 



(1) Voyez, dans la Revue du !•' avril 1871, Journal d'un voyageur. 



p. LANFBHY. P 

Un peu plus tard la note s'accentue davantage : 

.... Il est inouï, disions-nous il y a quinze jours, il est sans exemple 
dans notre siècle qu'un peuple placé dans Is circonstancos critiques où 
nous nous trouvons n'ait pas été appelé au contrôle et au partage du 
pouvoir en la personne de ses représentans... Il s'agit de rendre au 
pays la direction qui lui appartient dans ses propres affaires, de mettre 
ses élus à même de rectifier des opérations mal conçues et mal con- 
duites qui le mènent à la ruine ; il s'agit, en un seul mot, de lui permettre 
de se sauver lui-même... On ne pourrait rappeler sans une cruelle ironie 
ce titre (V organisateur de la victoire qu'un membre de la délégation de 
Tours s'est f lit décerner un peu prématurément par l'enthousiasme de 
quelques sous-pr'fets. Que faut-il de plus? Devons-nous attendre que 
tout soit perdu pour reconnaître qu'on ;-'est trompé en conHant la direc- 
tion de la guerre à un avocat? L'expérience n'est-i lie pns assez com- 
plète? Sa dictature a-t-elle rencontré un sful obstacle? Fut-il jamais un 
peuple plus docile, une opposition plus accommodante? 11 est venu; il 
a montré son ballon, et tout a été dit... On a jeté partout le désordre et 
la désorganisation, tout en se gardant bien de rien changera la vieille 
routine administrative et judiciaire. On a détruit la confiance du soldat 
par des destitutions sans nio'ifs, bientôt suivies de réhabilitations sans 
effets. On a fait 'es chefs d'armée avec des journalistes de troisième 
ordre. On a livré nos emprunts aux aventuriers de la finance. On a con- 
fié des foncîions de la plus haute importance à de.- bohèmes politiques 
qui park^nt du matin au soir de faire des pactes avec la m irt, et qui 
n'ont fait de pacte qu'avec le,urs appointemens... Il est temps d'en finir 
avec les déclamations, de aettre un terme à ce régime arbitraire 
d'impéritie, de dissimulation et d'iiupuissance. — Il est temps que la 
nation soit représentée par les hommes qu'elle aura jugés les plus 
dignes de la con luire... Au reste, quel que soit l'accueil fait à des 
vœux si légitimes, il n'est pas difficile de prévoir le jour où ils s'impose- 
ront comme une nécessité. La France a s;ibi bien des dictatures, mais 
il en est une qu'elle n'a jamais supportée longtemps : c'est la dictature 
de l'incapacité. 

La population parisienne et les membres du gouvernement, blo- 
qués avec elle dans l'enceinte de Paris, n'avaient point eu connais- 
sance de cette véhémente protestation, mais elle avait été remar- 
quée et commentée par les feuilles étrangères. Quelques journaux 
de Bordeaux l'avaient reproduite d'après la Gazette du peuple, 
et l'impression produite en province fut aussitôt considérable. 
Gomme premier résultat, parfaitement accepté d'avance par Lan- 
frey, elle excita les plus furieuses colères du parti exalté, qui en 



iO KEVDE DES DBDX MONDES. 

Savoie obéissait d'enthousiasme aux niot3 d'ordre venus de Tours, 
et détruisit de fond en comble ses chances électorales. Parler 
ainsi du maître qui disposait de tout, quel blasphème! Les fonc- 
tionnaires de la nouvelle république n'en revenaient pas; ils 
étaient prodigieusement scandalisés. Mais à l'indignation succéda 
bientôt la plus extrême surprise : M. Gambetta n'avait point voulu 
se sentir blessé par les paroles qui l'avaient cruellement visé. Soit 
habileté, soit insouciante générosité, et ce qu'on dit de son carac- 
tère rend probable le mélange de ces deux mobiles, il préférait, 
quel que fût le grief personnel , employer au profit du pays en 
détresse et de sa propre politique un adversaire qui, aux heures de 
la défaillance presque universelle, faisait, même contre lui, ses 
preuves d'énergie. Le préfet de Chambéry fut chargé d'offrir à 
Lanfrey la préfecture du Nord. Ce calcul, si calcul il y avait, fut 
trompé. Lanfrey n'était pas homme à céder ni à rompre d'une 
semelle dans la lutte qu'il avait engagée. N'avait-il pas dit qu'il 
n'accepterait que des fonctions électives? Il refusa donc formelle- 
ment ce poste important, comme naguère, à plusieurs reprises, il 
avait décliné le grade d'officier proposé par le chef de son batail- 
lon, le comte Costa de Beauregard. Le métier de simple soldat 
ne lui déplaisait point. Aussi longtemps qu'on se battrait quelque 
part, il n'en voulait pas d'autre. Plus que jamais jaloux de sa 
farouche indépendance, il s'était juré que la perspective d'une 
situation considérable, si séduisante qu'elle pût être, ne lui ferait 
point déposer, tant qu'il pourrait s'en servir, son fusil de volon- 
taire et sa p^ume d''écrivain. Mais laissons-le raconter lui-même 
ses aventures à cette amie qui l'appelait habituellement du nom de 
Ferocino et dont l'intérêt ne lui fit point défaut dans cette circon- 
stance de sa vie. 

Chambéry, 9 janvier 1871. 

... Vous avez vu, chère madame, comment mon attente au sujet des 
élections avait été trompée par les contre-ordres venus de Tours. Mon 
histoire dès lors est des plus simples. Connaissant de longue date l'es- 
prit bienveillant qui caractérise tout bon démocrate, et désireux de 
sauvegarder avant tout ma liberté d'opinion et mon droit de franc-par- 
1er sur toute chose, j'ai voulu faire strictement l'équivalent de ce que 
j'aurais fait si j'étais resté à Paris, et je me suis engagé comme volon- 
taire (hélas! sans illusion) dans la garde mobilisée, alors en formation. 
Il y a de cela deux mois et demi. Depuis ce temps, nous n'avons pas 
bougé d'ici, faute d'armes, car on n'avait à nous donner que des fusils 
de Tannée 1792. Les inepties de tous genres que j'ai vu commettre par 



p. lANFREY. 11 

ce gnuvernement de charlatans, la crédulité aveugle qui accepte par- 
tout les mensonges, m'ont fait par deux fois reprendre la plume, et j'ai 
parlé, je puis le dire, bien malgré moi, car j'avais la certitude de com- 
promettre gravement le succès de ma candidature, qui était alors 
infaillible. J'ai naturellement été puni de ce bon mouvement par un 
torrent d'injures et d'accusations dont il est difficile de vous donner 
l'idée. Ceux qui m'avaient le plus exalté ont crié à la trahison. J'ai été 
appelé : souteneur de Bonaparte, clérical, vendu aux d'Orléans, etc., et 
mon uniforme même de volontaire ne m'a pas protégé contre l'accusa- 
tion d'avoir fui de Paris à l'approche des Prussiens. Enfin mon succès 
a été aussi complet que je pouvais le supposer. Je vous envoie les deux 
articles qui ont donné lieu à ce concert a'aboiemens qui n'a pas encore 
cessé. Je dois ajouter toutefois que les sympathies des hommes éclai- 
rés ont un peu compensé ces petits désagrémens. Un incident inat- 
tendu est venu en outre jeter quelque déconvenue tu milieu de la 
meute qui me mordait les mollets. Des journaux de Bordeaux et des 
journaux anglais avaient reproduit mes articles; Gambetta les a lus, et 
à la suite de cette lecture, le préfet de Ghambéry est venu chez moi 
avec une lettre m'offrant la préfecture du Nordau milieu d'un bouquet 
de complimens exagérés. Je l'ai reçu de la bonne manière, c'est-à-dire 
en l'envoyant promener, lui et sa préfecture, déclarant vouloir m'en tenir 
à mon fusil de volontaire et ne voir de moyen de salut que dans un 
appel au pays. Vous pensez que je n'ai pas laissé ignorer cette circon- 
stance, qui prouvait assez clairement que, si j'étais, en effet^ un homme 
vendu, je n'étais pas du moins un homme à revendre. 

Maintenant je pars demain pour le camp de Sathonay avec ma bri- 
gade... Vous allez voir le terrible Ferocino révéler sous un jour nouveau 
ses talens pour la guerre. D'ici à peu, les Prussiens apprendront aussi à 
les apprécier. « 

Notre pauvre Paris est, je le crains, aux dernières extrémités... Le 
gouvernement me semble avoir commis une grande faute en n'accep- 
tant pas l'armistice, même sans ravitailleûient, puisqu'il pouvait tenir 
si longtemps. 

Ce fut au camp de Sathonay, près de Lyon, que Lanfrey apprit 
la cessation des hostilités et la convocation des collèges qui devaient 
nommer les membres de la future assemblée constituante. Il avait 
été porté sur la liste de l'union libérale, et ses amis du parti répu- 
blicain modéré l'engagèrent instamment à venir de sa personne à 
Ghambéry afin de rendre meilleures ses chances électorales. Il 
n'en voulut rien faire. Des démarches de cette nature lui auraient 
répugné en toutes circonstances. En thèse générale, son purita- 
nisme les jugeait peu conformes d, la dignité du candidat, qui devait 



12 REsUli DES DEUX MONDES. 

attendre sans le provoquer lui-même le verdict des électeurs. 
D'autres raisons motivaient encore son abstention, et voici coniment 
il les explique dans une lettre datée du 1" février 1871 : 

Je voudrais pouvoir suivre votre conseil, mon cher ami, mais je crois 
pourtant que je fais mieux de rester. Vous savez à quels vils coquins 
j'ai affaire. Ils ne manqueraient pas de dire que je déserte mon poste ; 
qu'il y a du danger à Lyon; que je me suis fait accorder une faveur; etc.. 
Je ne veux pas avoir à me débattre contre ces gens-la. Je vous enverrai 
ma profession de foi jeudi matin. 

Cette profession de foi n'était point calculée pour apaiser « le 
concert d'aboiemens » que Lanfrey se savait bon gré d'avoir excité, 
peu de jours auparavant, par ses articles dans la Gazette du peuple. 
Tous les hommes d'opinion modérée votèrent pour lui ; le clergé 
catholique, pour lequel on ne saurait l'accuser d'avoir montré trop 
de préférence, lui apporta-t-il toutes ses voix? On ne sait, mais on 
se rappelle encore en Savoie le mot de l'archevêque de Chambéry : 
u Qui m'eût dit que moi, cardinal BiUiet, je voterais pour l'auteur 
de r Église et les Philosophes au xyiW siècle? » Quant aux démocrates 
avancés, demeurés intraitables, ils eurent lajoie de faire échouer la 
candidature de Lanfrey dans son pays natal. Cet échec lui fut infi- 
niment sensible. Trop orgueilleux pour se plaindre ou pour laisser 
seulement soupçonner la blessure, il en souffrit toujours cruelle- 
ment. « Ses compatriotes l'ont rendu bien malheureux, me disait 
quelqu'un qui l'a mieux connu que personne, et les souvenirs de 
1871 ne se sont jamais effacés. Chaque fois que quelque chose les 
lui rappelait, on voyait une expression doulouicuse passer sur son 
visage attristé. On peut dire qu'il a été repoussé par les électeurs 
de son pays pour les qualités mêmes qui lui faisaient le plus d'hon- 
neur. » 

Cependant une compensation était au même moment ménagée à 
Lanfrey et tout à fait à son insu. Le comité de l'union libérale des 
Bouches-du-Rhône, où jamais il n'avait mis les pieds, avait porté son 
nom sur laliste où figuraient ceux de M. Thiers, rie M. Casimir Pe- 
rler, du général de Gharette. La revanche était éclatante. « Espé- 
rons qu'en apprenant cette nouvelle, s'écriait la rédaction du jour- 
nal qui avait soutenu en Savoie la candidature de Lanfrey, espé- 
rons que la loge maçonnique et la préfecture de Chambéry rougiront 
de plus en plus de s'être coalisées aux dernières élections pour faire 
répudier par la majorité des électeurs de notre pays l'un de ses plus 
illustres enfans, que la métropole du Midi est fière de compter au 
nombre de ses représentans, » 



p. LANFREY. 13 

Telles étaient, à cette époque, les fantaisies du sufirage univer- 
sel, et telles on les voit le plus souvent se manifester, avec des 
contrastes bien propres à étonner ses plus décidés partisans. La 
lutte engagée contre les procédés arbitraires de la délégation de 
Tours avait amené l'échec de Lanfrey dans les contrées qu'il avait 
habitées pendant toute sa jeunesse, où les services rendus à la cause 
libérale et sa réputation déjà acquise de polémiste et d'historien 
auraient pu le rendre populaire. Ce fut, au contraire, le retentisse- 
ment du combat inégal soutenu loin d'elle par ce champion obstiné 
des libertés légales contre un pouvoir usurpateur qui détermina le 
choix de la ville de Marseille. 

Arrivé à Bordeaux, Lanfrey fut presque surpris d'être rangé, au 
sein de l'assemblée constituante, parmi les représentans qui s'expri- 
maient avec le moins de vivacité sur le compte de l'homme écarté 
du pouvoir dont il n'avait pas hésité à dénoncer l'omnipotence au 
moment même oii tant d'autres s'étaient courbés devant elle. C'est 
alors qu'avec sa rudesse de langage, il écrivait à un ami, à la date 
du 19 février 1871 : 

... M. Gambetta est tellement discrédité (sauf auprès d'une minorité 
d'imbéciles), que je me trouve aujourd'hui parmi ses adversaires les 
plus modérés. M. Thiers a chargé un de ses amis de me dire que j^ avais, 
en le démasquant, rendu un grand service, mais que j'avais dit tout 
au plus le dixième de la vérité. M. Jules Favre, Ernest Picard et une 
foule d'autres nront remercié d'avoir Ouvert les yeux au pays ei surtout 
à Paris, qui ignorait tout. 



H. 

Lanfrey arrivait à l'assemblée co!istituante dans les conditions 
d'une indépendance absolue. Je n'entends pas seulement dire qu'il 
fût libre de tout engagement. 11 avait de plus la chance assez rare 
de n'être personnellement l'obligé d'aucun parti. Il était même 
affranchi de ces liens qui résultent des paroles prononcées par le 
candidat devant ses électeurs. Il n'avait pas davantage eu besoin 
d'accepter les concessions réciproques qu'avec le scrutin de liste 
les personnes d'opinions un peu différentes sont tenues de se faire 
les unes aux autres, afin d'aider au succès commun. Républicain 
avéré et partisan bien connu des réformes les plus hardies, il avait 
été choisi par un collège où dominaient alors les tendances roya- 
listes et conservatrices. Il n'avait pas eu de profession de foi à 
publier. Les remercîmens qu'après le succès il adressa aux électeurs 



15 REVUE DES DEUX MONDES. 

de Marseille laissent percer, avec la joie bien naturelle da triomphe , 
la satisfaction plus vive encore de se sentir si parfaitement maître 
de suivre sans entrave d'aucune sorte sa propre ligne politique , 

... Je suis fier d'être le représentant de votre grande et généreuse 
cité, qui dans tous les temps a servi d'initiatrice et de patrie adoptive 
à tant de citoyens illustres. Elle se plaît à aller, pour ainsi dire, les 
prendre par la main au sein de Tobscurité, de l'inaction ou de l'oubli 
où les laisse végéter rindiflérence de leurs concitoyens pour les pousser 
dans la carrière où ils auront à soutenir les grands combats de la vie 
politique. Si je ne deviens pas semblable à eux, je vous devrai du moins 
ia consolation d'avoir de loin suivi leurs traces et le privilège envié de 
pouvoir invoquer le même patronage. Je suis d'autant plus heureux 
d'avoir obtenu vos suffrages que je n'avais parmi vous aucun ami per- 
sonnel, et que je dois en rapporter tout l'honneur à la puissance des 
idées, à notre commun dévoûraent envers une juste cause, c'est-à-dire 
au lien le plus noble qui puisse unir les hommes. Si j'interprète bien 
votre pensée, vous avez nommé en moi l'ennemi invariable de tous les 
genres de despotismes, l'homme qui n'a jamais voulu séparer la cause 
de la démocratie de celle de la liberté. 

En prenant solennellement vis à vis des électeurs des Bouches - 
du-Rhône, mais surtout avec lui-même, cet unique engagement 
maintenu avec tant de scrupule jusqu'au jour de sa mort, Lanfrey 
se vouait, par avance, et plus qu'il ne s'en doutait peut-être alors, 
à l'isolement en politique, mais cette perspective, après tout, ne l'ef- 
frayait pas. Il avait toujours fait cas des isolés, en quoi je ne saurais 
trouver qu'il eûttort,car ce n'est pas signe de médiocrité que de ne pas 
craindre la solitude de l'indépendance. Assurer, presque à tout prix, le 
triomphe de ses opinions dans ce qu'elles ont de plus exclusif, voilà, 
au sein des assemblées publiques, le but principal de chaque parti. 
Ceux qui tiennent à honneur d'obéir à de plus nobles aspirations 
n'ont guère chance d'être écoutés et suivis ; c'est leur lot de déplaire, 
car d'ordinaire ils sont d'humeur chagrine, et naturellement enclins 
à critiquer les hommes avec lesquels ils vivent et les choses dont 
ils sont témoins. Leur idéal trop haut placé n'a point prise sur 
la multitude, dont ils se reprocheraient de flatter les passions et 
qu'ils blessent en ne voulant pas prendre au sérieux les mobiles ira- 
pressions suscitées chez elle par les petits incidens de chaque jour. 
Dans de telles conditions comment exerceraient- ils beaucoup d'in- 
fluence?. Ce sont gens de bon conseil, sans action directe sur la 
marche des événemens. Cependant cette autorité qui leur a man- 
qué de leur vivant, il n'est pas rare qu'ils l'acquièrent après leur 



p. LANFREY. 15 

mort. Ainsi le nom d'Alexis de Tocqueville, de ce grand esprit géné- 
ralisaleur, est maintenant invoqué journellement par les docteurs 
de cette même école démocratique qui, au lendemain de la révo- 
lution de 18^8 et sous le second empire, faisait si peu de cas de 
ses sages avis, et plus d'un sincère républicain regrette sans doute 
aujourd'hui de n'avoir pas toujours marché d'accord avec lui. Sans 
établir aucune comparaison, nous serions étonnés si les citations 
qu'on va lire ne donnaient pas à réfléchir aux esprits préoccupés, 
comme Lan(rey le fut toujours lui-même, de l'avenir du régime 
républicain, objet jusqu'à la fin de sa vie de ses constantes préfé- 
rences. Ce ne sont point ses électeurs des Bouches -du- Rhône, ce 
sont les amis de sa jeunesse, des habitans de la Savoie, dont en 
politique il n'avait rien à attendre, ou des femmes du monde, qui 
reçoivent ses confidences intimes, dont le ton familier confirme 
encore la parfaite spontanéité. 

Évidemment, il n'a pas reçu une très bonne impression lors des 
jours premiers de son arrivée à Bordeaux. 

... D'après ce que j'ai pu voir, la majorité de cette assemblée est 
honnête, mais tellement divisée, agitée et nerveuse, qu'elle en perd la 
tête à chaque instant. C'est une véritable tour de Babel. (21 février 
1871.) 

... Mon élection n'est pas encore validée, et je ne pourrai prendre 
part ni au vote, ni à la discussion de demain, à laquelle j'attache une 
énorme importance. (Le vote sur le traité de paix.) On ajourne tous les 
élus des Bouches-du-Rhône (où je n'ai jamais mis les pieds et où je ne 
connais pas un seul chat), sous prétexte que le préfet Cent a manœuvré 
indignement contre une partie des élus dont je suis. C'est de la besogne 
française, ou je ne m'y connais pas. D'ailleurs je suis peu fier de ce que 
je vois ici : une majorité honnête mais horriblement divisée, une mino- 
rité de charlatans qui ne voient dans tous ces malheurs qu'une occasion 
de battre la grosse caisse au profit de leur popularité, et un prétexte à 
effets oratoires. C'est répugnant. Nous avons dans l'assemblée beaucoup 
d'hommes qui ont bravement payé de leur personne et versé leur sang 
pour leur pays. — Tous sont pour la paix. Il y en a d'autres qui sont 
restés tranquillement chez eux, ou qui ont pris des places et du ventre : 
ceux-là sont pour la guerre à outrance. Fût-il jamais dérision plus acca- 
blante ! Nous n'en aurons pas moins la paix. Mais c'est triste d'appartenir 
à un pays en pourriture!.. Vous avez bien deviné au sujet de mon échec 
en Savoie. Ces braves gens ont l'habitude de voter avec leurs fonction- 
naires. Le gouvernement leur en avait donné de nouveaux. Ils ont passé 
du blanc au rouge, sans même s'en apercevoir. 



16 REVDE DES DEUX MONDES. 

Pendant le mois de mars, au plus fort de l'insurrection de la 
commune, Lanfrey avait eu l'imprudence de se rendre presque tous 
les jours à Paris, d'où, un beau matin, il lui devint impossible de 
retourner à Versailles. Au début, il avait eu l'espoir que cette capi- 
tale, « où rien ne dure, pas même la démence, se lasserait vite de 
tant d'insanités. » Il était même frappé des symptômes de lassi- 
tude qui commençaient à s'y manifester. Cependant il lui fallut y 
rester prisonnier près de six semaines avant de réussir à s'en 
évader. 

... On entend le canon du matin au soir, sans discerner aucun pro- 
grès ni d'un côté ni de l'autre... Les boulets de Versailles mettent dans 
leurs attaques une mollesse et un décousu inexplicables chez un aussi 
grand général que Thiers. C'est cette indécision qui, au débpt, a assuré 
le triomphe de cent mille coquins qui nous tiennent le couteau sur la 
gorge, et c'est elle aujourd'hui qui fait toute leur assurance, (avril 
1871.) 

... Si je parviens à m'échapper, je vous écrirai un mot. De tout ce 
qui se passe dans ce pays de fous furieux, je ne vous dirai rien. J'en 
deviens comme imbécile, et je suis aussi étranger à ces choses-là que 
si j'assistais à une révolution chinoise. (27 avril 1871.) 

Sorti non sans péril de Paris, il n'est pas beaucoup plus satisfait 
du spectacle qu'il retrouve à Versailles. 

... Je commence à croire que je ne ferai guère plus de politique ni en 
Savoie ni ailleurs. Je suis profondément dégoûté de ce pays et de son 
éternel carnaval. Deux choses y réussissent: au pouvoir, la servilité; 
dans l'opposition, le charlatanisme. Pour u.oi, qui n'ai de goût ni pour 
l'un ni pour l'autre, il n'y a qu'un parti à prendre, celui de la retraite 
et du silence. 

Sur les instances d'un ami qui lui demandait ce qu'on pouvait 
espérer ou craindre des destinées prochaines de la France, Lanfrey 
ne tarda pas toutefois à rompre ce silence. Il s'agissait alors des 
élections à faire pour combler les vides qui s'étaient produits dans 
les rangs de l'assemblée nationale. La lettre écrite en juin 1871 à 
M. Eugène Yung et publiée par le Journal de Lyon, contient sur le 
circonstances du moment, des appréciations plus développées, mai ^ 
pas très différentes de celles qu'on vient de lire, c'est-à-dire sa^ 
gaces et judicieuses. Le ton seul est changé. Sans dissimuler abso- 
lument ce qu'il y avait de sombre dans ses pressentimens et de sévèr i- 



p. LANFREY. 17 

dans ses jugemens, quand ses amis devaient seuls recevoir ses 
confidences intimes, Lanfrey prend avec raison grand soin, par un 
sentiment tout patriotique, de montrer devant le public plus de 
confiance dans les personnes et moins d'inquiétude sur le cours 
des événemens qu'il n'en éprouvait réellement : 

... Je ne suis pas, je ne serai jamais parmi les détracteurs de cette 
assemblée. Je sai^ qu'elle n'est pas populaire. On Ta, selon l'usage, 
rendue responsable Je la plupart des fautes qu'elle esi vauue réparer. 

... En dépit des reproclies hypocrites, des injustices de l'opinion, en 
dépit (iiêiue des erreurs de conduite qu'elle n'a pas toi jours évitées, on 
peut dire avec vérité qu'il y a en elle plus de droiture, de désintéresse- 
ment et de lumières, qu'il n'en fallait poAir faire face aux difficultés 
d'une effioyable situation. On n'a été que juste envers elle lorsqu'on a 
dit qu'elle était l'assemblée la [lus honnête et la plus éclairée que la 
France ait eue depuis nombre d'années. 

Une cho^e pourtant a manqué à ses bonnes intentions, et la plus 
essentielle... l'assemblée actuelle n'a pas de majorité. Voilà le secret 
de sa faiblesse et j'ajoute : voilà son excuse... Est-il besoin de signaler 
les inconvéniens et les périls de ce vice originel? Qui ne voit les sur- 
prises qui peuvent résulter d'un semblable état le choses? Combien de 
fois le pouvoir actuel (M. Thiers) n'a-t-il pas été à la merci d'un vote 
inconscient dont le résultat eût consterné ceux qui le sollicitaient avec 
le plus d'ardeur? Quoi! voilà un gouvernement uniquement fondé sur 
la volonté de l'assemblée, et cette assemllée n'a pas de volonté ! Ce 
gouveriiement est tenu de se conformer strictement à la politique de 
l'assemblée, et cette assemblée n'a pas de politique! Il est dans l'obliga- 
tion de la suivre, et elle ne sait pas où elle va!.. 

Dieu me garde de penser que ce sort soit imputable à l'assemblée! En 
tout cela, elle a été l'image trop fidèle du pays au moment où elle fut 
élue; elle a été l'expression sincère de son trouble, de ses perplexités, 
de ses contradictions, la personnification vivante de cette anarchie mo- 
rale qui, hélas! ne date pas d'hier. Qu'on se rappelle cette heure de 
colère, de détresse, d'inexprimable angoisse où la province si longtemps 
livrée aux expériences d'un empirique, échappait à peine à la double 
étreinte de la dictature, — de la dictature la plus outrecuidante et la 
plus incapable qui fut jamais ! — Que pouvait-il sortir de là sinon un 
chaos de volontés et d'opinions discordantes?.. Les mandataires du pays, 
patriotes de toute origine et toutes couleurs, étaient capables sans doute 
de s'entendre sur certaines questions de salut public, mais à la condi- 
tion de ne pas loa ::htr à la politique proprement dite, d'éviter avec soin 
ce qui les ùivisait, c'est-à-dire à peu près tout ce qui leur tenait le plus à 
cœur, et grâce à de nobles scrupules, à une constante abnégation, ils 
TOME i;Ln. —1880, * 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

pouvaient arriver à se mettre d'accord pour s'abstenir, jamais pour 
agir. 

Lanfrey sait un gré infini à M. Thiers : 

D'avoir su, dès le premier coup d'œil et par une véritable intuition 
du génie, marquer le terrain sur lequel raccord pouvait se faire et 
unir dans une œuvre comniune tant de volontés contradictoires. Avec 
quel art consommé, quelle profonde sagesse n'a-t-il pas manié, assou- 
pli ces élémens réfractaires, ménagé ces esprits ulcérés et ces cœurs 
endoloris, tiré même parti de nos infirmités, et réalisé ce miracle 
d'équilibre dont les partis profitent sans lui en être reconnaissans... 
Mais on ne Siiurait compter sur un miracle continu... La trêve jurée à 
Bordeaux n'a pas toujours été observée. Le pacte a besoin d'être renou- 
velé et le programme d'être étendu. Il faut qu'un élément nouveau 
apporte, au nom du pays, an pouvoir législatif la force et la décision qui 
lui manquent, et raffermisse contre l'impatience des partis l'autorité du 
médiateur qu'ils avaient d'abord choisi; cet élément sauveur, les élec- 
tions prochaines peuvent le fournir si elles envoient à la chambre des 
hommes capables de former une sage majorité, ]« veux dire une ma- 
jorité léfolue à maintenir la république libérale... Hors de là, nous 
n'avons devant nous qu'une longue perspective de déchiremens et de 
révolutions... La France est gouveriiée par un î:omme fait pour rassu- 
rer les amis de l'ordre comme les amis de la liberté, par un homme 
dont j'ai combattu et au besoin combattrais encore certaines doctrines, 
m ais dont on ne peut qu'admirer l'étonnante activité, l'invariable 
patri otisme, et dont je salue avec respect la seconde jeunesse retrouvée 
au service du pays. 

Ce programme avec ses commentaires, non plus qUe le langage 
tenu publiquement sur son compte par Lanfrey, n'étaient point 
pour déplaire à M. Thiers. Déjà la connaissance s'était faite tout 
naturellement dans les couloirs de l'assemblée, je crois par l'inter- 
médiaire de M. Ernest Picard, entre le président de la république 
et son ancien critique de la Revue nationale. Le chef de l'état était 
en train de composer son personnel diplomatique. Déjà il avait 
accrédité des hommes considérables par leur situation sociale et 
notoirement monarchistes auprès des grands cabinets de l'Europe. 
M. Jules Simon, si je suis bien informé, lui proposa le premier 
d'envoyer un ambassadeur républicain à Berne dans la personne de 
M. Lanfrey. Il s'aperçut tout d'abord que son interlocuteur, oublieux 
de toute rancune, ne répugnait pas à ce choix, qui cadrait avec sa 
politique d'impartialité à l'égard de tous les partis. Ce fut Lanfrey 



F. LANFREY. 19 

qui hésita. Il aurait souhaité un autre poste, et l'Italie l'aurait plus 
tenté, cependant il finit par accepter. M. Thiers lui rendait service 
en l'envoyant pour ses débuts représenter la France dans un pays 
démocratique, de mœurs simples, où le nouvel ambassadeur était 
assuré de rencontrer et rencontra, en eiïet, le plus sympathique 
accueil. 11 servait même ses secrètes aspirations, car Lanfrey, depuis 
que les nouvelles élections y avaient introduit tant de médiocrités 
prétentieuses, était plus que jamais fatigué des séances de l'assem- 
blée nationale. A peine arrivé à Berne, il écrivait : 

... J'avoue que j'ai^quitté avec un véritable soulagement l'atmosphère 
de Versailles. 11 me tardait de ne plus avoir sous les yeux ce spectacle de 
l'impuissance satisfaite. Tous ces hommes soulèvent à la fois mille ques- 
tions qu'ils savent fort bien ne pas pouvoir résoudre, pour le simple 
plaisir de faire des discours ou des effets Ce tliéàtre,saus le moindre 
souci du trouble qu'ils jettent dans le pays. Tous ces partis qui n'éprou- 
vent pas le moindre scrupule à diviser la patrie devant l'ennemi, qui au 
besoin s'entendraient avec lui pour réussir, qui remettent tous les jours 
en question notre avenir et qui, avec tout cela, ont le plus parfait con- 
tentement d'eux-mêmes, m'irritent et m'humilient, et j'en arrive à me 
sentir presque fier de l'ibOlement dans lequel je me trouvais, au milieu 
de toutes ces passions si peu clairvoyantes et si peu patriotiques. Sur 
beaucoup de points, je suis, je le sens avec tristesse, devenu un étranger 
dans mon propre pays. Je n'ai à aucun degré cette merveilleuse faculté 
d'oublier dont le Français est si fortement pourvu. C'est un vrai mal- 
heur, et le jugement le plus indulgent que je puisse espérer, c'est 
qu'on dise de moi que je suis plus à plaindre qu'à blâmer. 

De son poste de Berne, il continue à suivre avec un« anxiété tou- 
jours un peu morose et malheureusement trop fondée, tout ce qui 
se passe en France . Sa récente élévation ne l'a pas disposé à augurer 
mieux des événemens ni à juger moins hbrement tout le monde, 
sans en excepter le chef de l'état qui l'a investi de ses nouvelles 
fonctions. 

... Où vous vous faites illusion, selon moi, c'est en croyant qu'il 
dépend de ce gouvernement de jouer au Cromv^feli... D'abord, il ne le 
veut pas, et à mon sens il a raison. Ce n'est pas la peine de chasser les 
Bonaparte pour faire du bonapartisme. Il faut que chacun garde son rôle, 
son caractère et ses principes . Mais, en outre, il ne le peut pas. Il lui fau- 
drait pour cela un point d'appui. Il n'y a pas en France, à l'heure qu'il 
est, — et c'est là notre plus grande misère, — un seul parti qui soit 
assez fort pour soutenir un gouvernement. — Par conséquent, nous ne 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

pouvons avoir qu'un gouvernement d'équilibre, se recrutant un peu par- 
tout, vivant de concessions et de compromis. Et ensuite, est-ce bien à 
un vieillard de soixante-quinze ans que vous allez demander des coups 
de force et d'audace? Il n'en a ni le tempérament ni le goût. Pour 
moi, ce n'est pas là ce que je lui reproche. Ce qu'on pourrait lui impu- 
ter plus justement, c'est, avec des dons merveilleux, de n'avoir pas la 
sagesse et le bon sens qu'un simple paysan aurait à sa place, — c'est 
de céder à des impatiences, à des susceptibilités d'enfant, de pousser 
l'obstinatioii jusqu'à l'absurde, de laisser, par un dépit puéril, l'assem- 
blée sans aucune direction parce qu'elle n'a pas voulu suivre dans tous 
ses détours celle qu'il voulait lui donner. Si le gouvernement, au lieu 
d'affecter de se désintéresser du travail légi?^latif, appelait assidûment 
l'attention et l'activité des hommes de bonne volonté sur toutes les 
réformes qui réclament une prompte solution, s'il s'appliquait à stimu- 
ler leur ardeur en présentant de bons projets de loi, de sérieuses 
études sur les questions d'affaires, le seul contraste de sa conduite 
avec les pauvres intrij^ues de ses adversaires suffirait pour lui assurer 
une grande popularité. Mais il ne fait rien, voilà le grand mal, et 
la souveraineté a l'air d'être à l'encan, la place semble vacante : 
c'est à qui se l'adjugera. En cela, ces prétendans de tout étage me 
paraissent plus avides que difficiles. Est-il donc si tentant de posséder 
le cadavre d'une nation? 

Pour vous dire mon avis en un mot, mon cher ami, en France, 
aujourd'hui , tout est impossible. Partez de là quand vous voudrez 
inventer une politique. Croyez-vous, par hasard, que le mal dont nous 
parlons soit un mystère? Mais tout le monle le connaît, le signale, le 
rabâche à satiété, et personne ne fera rien pour le guérir. Q^and les 
terribles événemens de l'année dernière n'ont rien produit sur l'esprit 
de ce peuple, pensez-vous que ce sont quelques phrases plus ou moins 
bien tournées qui vont le rappeler à la raison? Vous êtes un peu méde- 
cin, eh bien ! souvenez-vous que, s'il est permis à la science de s'a- 
giter et de se troubler devant les souffrances qu'elle peut soulager, elle 
doit être calme devant les maux incurables. 

L'impression favorable produite à Berne par l'arrivée de Lanfrey 
n'a pas diminué pendant les deux années qu'il y a passées comme 
représentant la France auprès de la Confédération helvétique. Ce 
fut au président Schenck qu'il présenta, le 7 novembre 1871, ses 
lettres de créance en audience officielle, vêtu contre l'habitude d'un 
simple frac noir au heu de l'habit brodé d'ambassadeur, circon- 
stance insignifiante, qui ne laissa point que de produire une certaine 
impression, plutôt favorable, dans ce milieu tout démocratique. 
Un mois plus tard c'était avec le nouveau président, M. Gérésole, 



p. £ANFREY. 21 

qu'il avait à traiter les affaires assez délicates qui relevaient de son 
ambassade. En effet, la situation du représentant du gouvernement 
français en Suisse n'était pas alors sans quelques difficultés. Elle 
était particulièrement incommode pour M. Lanfrey. Connu pour 
libre penseur et bientôt lié avec M. Gérésole, qui appartenait lui- 
même au parti avancé, il avait été d'avance considéré par les radi- 
caux du pays comme disposé à favoriser la campagne que, sous 
prétexte de réforme, ils étaient en train de mener dans quelques 
cantons contre le clergé catholique et contre les congrégations. Ce 
fut juste le contraire qui arriva. Ceux qui liront la correspondance 
de Lanfrey seront à même de constater, mais sans surprise de la 
part de ceux qui auront connu tant soit peu les deux hommes, que 
d'après les instructions de M. de Rémusat, le très libéral ministre 
des affaires étrangères à cette époque, et pendant toute la prési- 
dence de M. Thiers, le représentant de notre pays, sans jamais 
s'immiscer dans les querelles intérieures des partis en Suisse, et 
toutes les fois que les intérêts de nos nationaux y étaient engagés, 
n'a jamais déserté, fût-ce pour un instant, la cause de la liberté 
religieuse. Les actes d'intolérance qui. pendant les années 1872 et 
1873, s'accomplissent sous ses yeux, particulièrement à Genève, ne 
le laissent point indifférent. Dans ses dépêf hes, dans ses conver- 
sations, dans ses lettres particulières, il ne cache pas l'étonne- 
ment qu'il éprouve en s'apercevant qu'en Suisse, beaucoup d'hon- 
nêtes esprits « en sont encore à ne pas comprendre que ce qui est 
en jeu dans les conflits confessionnels, ce n'est nullement l'ultra- 
montanisme, mais la liberté de conscience. » Avec une sagacité 
qui lui fait honneur, et comme s'il prévoyait ce qui devait advenir 
un jour dans son propre pays, il signale nettement la tendance à 
s'ingérer dans les affaires religieuses, comme « un écueil pour les 
démocraties. » 

Lorsque M. Thiers quitta la présidence de la répubUqup, Lanfrey 
donna sa démission, mais les ministres du 2Zi mai ne voulurent 
point l'accepter. Sachant que le duc de Broglie avait beaucoup 
insisté pour que notre ambassadeur continuât ses fonctions, le 
président de la, Confédération se hâta d'écrire à son ministre à Paris, 
et M. Kern fut chargé de demander le maintien de M. Lanfrey à 
Berne. 

... Le conseil fédéral verrait dans ce fait une nouvelle preuve du 
bon vouloir que le gouvernement français a déjà exprimé à la Suisse, 
et Its excellens rapports qui ont existé jusqu'à ce jour entre les deux 
gouvernemens ne pourraient que s'en ressentir de la façon la plus avan- 
tageuse. 



22 REVUE DES DEUX MONDKS. 

Une pareille démarclie ne pouvait que toucher celui qui en était 
l'objet. Il y répondit en expliquant en détail à M. Gérésole ce qui 
s'était passé à Paris au sujet de sa démission. 

... J'ai le plus grand désir de retourner à Berne, où j'ai laissé tant 
d'excellens amis et de si bienveillantes relations, mais je ne le ferai 
qu'à une seule condition, c'est que j'y puisse retourner honorablement. 

... Si par leurs concessions les chefs du gouvernement parviennent à 
regagner l'appai du centre gauche, je reprends mes fonctions; sinon, 
non. Je n'ai pas retiré ma démission et je ne me dissimule pas qu'on 
peut, d'une heure à l'autre, rae donner un remplaçant. Je dois dire tou- 
tefois que le duc de Broglie, dans le seul entretien que j'ai eu avec lui, 
le lendemain de la chute de M. Thiers, m'a répéié avec insistance qu'il 
laisserait le po-^te vacant jusqu'à ce que j'aie pu me faire sur ses actes 
une opinion motivée. Voilà, mon cher ami, la détermination à laquelle 
je me suis arrêté. J'espère que vous ne la désapprouverez pas. 

Ce rapprochement entre les deux centres se réalisera-t-il ? Je crois 
qu'il nous épargnerait bien des déchiremens. Tliiers a pu le faire et ne 
Ta pas voulu. Par un entêtement de vieillard ou d'enfant, il a perdu la 
plus magnifique partie. Je doute qu'il retrouve jamais l'occasion perdu e. 
Il est à un âge où la fortune ne pardonne plus. Au revoir, mon cher 
président. Veuillez, je vous prie, dire à MM. vos collègues combien je 
leur suis reconnaissant de l'intérêt qu'ils ont bien voulu prendre à ma 
position. 

Jusqu'en novembre 1873, Lanfrey continua à gérer l'ambassade 
de France à Berne. Désireux de voir se déplacer l'axe de la majorité, 
il aurait souhaité que le gouvernement prît exclusivement son point 
d'appui sur l'union des deux centres. Sa répugnance contre ceux 
qu'il appelle les gambettistes reste d'ailleurs toujours la même. 

... Je n'ai nullement cessé de croire qu'il n'y a de salut possible, 
je ne dis pas pour la république, qui est fort secondaire à mes yeux, 
mais pour la France, qui est tout, que dans la formation d'un parti 
républicain conservateur et libéral, seul capable suivant moi de main- 
tenir dans notre pays un gouvernement régulier contre les factions de 
droite et de gauche. Je crois aussi que nous devons tous travailler sans 
relâche à l'œuvre de la conciliation qui doit amener les conservateurs 
à accepter le régime actuel qu'eux seuls peuvent consolider... 

... Je n'ai pas changé à l'endroit du gambettisme. Ses paroles miel- 
leuses ne m'ont pas fait oublier ses actes, et à mes yeux l'avènement 
de cette séquelle est toujours le pire malheur qui puisse arriver à notre 



p. LANFREY. 23 

pa3-3. — Je dis le pire, sans même excepter une restauration du régime 
bonapartiste. C'est dire dans quelle estime je tiens ces homniPS, et je 
vous avoue que c'est un vrai s upplice pour moi que de me rencontrer 
avec eux sans pouvoir leur dire ce que j'ai sur le cœur. 

... Ta goutte, mon cher ami, n'e&t qu'un mal à l'eau de rose auprès 
des quatre ou cinq maladies mortelles qui rongent à tour de rôle notre 
malheureux pays : radicalisme, socialisme, cléricalisme et césarisme. 
Dans ce moment, c'est la pestilence cléricale qui Tempone, car c'est 
elle seule qui a fait la fusion. Je suppose que nous en venions à bout, 
ce qui est loin d'être certain, nous aurons travaillé au profit d'un autre 
de ces fléaux, probablement du césarisme... Quant à moi, je voudrais 
être né Huron, vivre au fond des bois et n'avoir jamais à entendre parler 
de la France. 

C'était l'appréhension du succès de la fusion projetée entre les 
deux branches de la maison de Bourbon qui arrachait à Lanfrey ces 
accens de colère chagrine. Son irritation n'allait point jusqu'à 
porter atteinte aux relations cordiales entretenues jusqu'alors avec 
son chef hiérarchique, qui se pla^isait à rendre justice à son mérite 
et à l'excellente attitude de notre représentant en Suisse. C'est 
pourquoi, plein de confiance dans la loyauté du duc de Broglie, il 
prenait le parti de s'adresser directement à lui. 



21 octobre 1873. 

... Je suppose, mon cher ministre, que vous êtes maintenant un 
peu mieux fixé qu'il y a quelques jours sur ce qui va se passer. 
Quant à moi, je le vois comme si j'y étais, et, je l'avoue, je délirerais 
beaucoup me tromper. Où trouverez- vous un roi constitutionnel comme 
le maréchal Mac-Mahon? Je ne me crois aucun fétichisme d'aucun genre, 
et j'estime qu'une monarchie comme la Belgique est infiniment plus 
libre qu'une république comme la Suisse... Serons-nous condamnés 
à chanter de nouveau les chansons de Béranger, et ne sommes nous 
plus capables que de rabâcher notre propre histoire? Ces éternelles 
redites sont bien humiliantes. Quant à moi, je vois avec un vif regret 
approcher le moment où je devrai me séparer de vous, mais je suis 
bien sûr de me retrouver à vos côtés toutes les fois que la liberté sera 
en péril, car c'est là la seule redite sur laquelle on ne se blase pas. 
J'espère que vous ne verrez aucun inconvénient à ce que je prenne 
part aux délibérations de la chambre dans des circonstances si critiques 
pour notre pays. 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

De retour à Paris, Lanfrey n'eut pas à se prononcer sur les pro- 
jets de restauration monarchique. C'était la prorogation des pou- 
voirs du maréchal de Mac-Mahon qui était en discussion. Décidé, 
comme c'était son droit, à repousser cette proposition et jaloux de 
bien établir la rectitude de sa conduite, il crut qu'il était de son 
devoir d'insister, avant le vote, pour que sa démission fût défini- 
tivement acceptée. 

Je vais la faire mettre au Journal officiel, lui répondit le duc de Bro- 
glie, en mentionnant sa date, qui expliquera vos voles et notre situa- 
tion réciproque. Vous devez le désirer. Croyez à mes sincères regrets 
de cette séparation, au bon souvenir que je garde de nos relations, et à 
mon véritable attachement. 

Il était difficile à deux hommes publics qui cessai^it de com- 
prendre de la même façon la conduite à tenir dans une question 
importante, de faire preuve en se séparant de plus de loyauté et de 
plus de courtoisie. 

III. 

Rendu à son rôle de simple député depuis que, par scrupule 
parlementaire, il avait renoncé à ses fonctions diplomatiques, Lan- 
frey revint prendre rang parmi ses collègues les membres du centre 
gauche. Les loisirs que sa démission lui avait procurés lui permet- 
taient de reprendre son Histoire de Napoléon. Il le fit avec sa 
résolution accoutumée et la suite qu'il mettait en toutes choses. « Il 
commença par se plonger dans la correspondance du duc de Wel- 
lington, qui; lui semblait admirable de bon sens, de droiture, de 
prévoyance et qu'on ne saurait trop mettre en regard, disait-il, de 
celle du redoutable personnage qui fut son adversaire. » Cependant 
l'entrain n'était plus tout à fait le même. On n'a jamais goûté impu- 
nément à la politique active. Ceux qui en ont le plus maudit les tra- 
cas se surprennent parfois à les regretter lorsqu'ils en sont com- 
plètement affranchis. « C'est sous l'empire que j'aurais dû terminer 
ce travail, et je préférerais infiniment peuvoir m'occuper d'autre 
chose. C'est un regret pour moi ; mais cela est sans remède, et il 
faut que je porte le fardeau jusqu'au bout. « Le succès de son 
cinquième volume, publié au cours de l'année 1875, ne paraît pas 
lui avoir importé beaucoup. Peu soucieux en général des félicita- 
tions, il raconte avoir reçu avec quelque surprise celles qu'en 
venant au-devant de lui et lui serrant les mains, M. Gambetta lui 
avait adressées dans la gare de Versailles. Un peu de monotonie, 



p. LANFREY. 25 

dont il souffre, s'était introduite dans sa vie. Jusqu'au moment de 
la mort de sa mère, qu'il perdit à Chambéry en août 1875, sans 
avoir pu arriver à temps pour lui fermer les yeux, il avait pris 
l'habitude d'aller passer près d'elle l'intervalle des sessions. La 
politique courante ne lui était pas toutefois devenue indifférente ; 
loin de là. Le l*^"" février 1874, il avait envoyé à la Revue des Deux 
Mondes une étude sur la Politique ultramontaine^ dans laquelle 
on ne retrouvait plus, quoique rien au fond ne fût changé de ses 
opinions en matière religieuse, le même ton acerbe que dans un 
précédent article, écrit en 1867, .>ur les Pamphlets d'église (1). Ce 
recueil recevait encore de lui presque au même moment un autre 
travail sur le Septennat^ qui n'y fut pas inséré, et dans lequel 
l'auteur développait avec étendue les raisons qui l'avaient empêché 
d'adhérer à la formation d'un régime qu'il qualifiait de combinai- 
son illogique et bâtarde. 

Le dernier acte politique auquel Lanfrey ait pris une part que 
l'on ignore communément, est le manifeste qu'il fut chargé de rédi- 
ger, en 1876, parle comité électoral du centre gauche, où siégeaient 
alors MM. Krantz, Ricard, Scherer, Feray, Casimir Perier et Per- 
nolet. La rédaction, soumise à ses collègues et approuvée par eux, 
s'inspirait à la fois des seutimens les plus libéraux et les plus 
conservateurs. On dirait même, si l'on remarque la fréquence et la 
vivacité si fort accentuée des appels adressés à l'esprit de sagesse 
et de modération, qu'une certaine inquiétude trop justifiée sur le 
résultat final n'a pas laissé que de préoccuper un peu celui qui a 
écrit les lignes qu'on va lire : 

Nous touchons à une épreuve décisive... La république qui vient d'être 
fondée sera-t-elle définitivtment affermie?.. Telle est, réduite à ses 
vrais termes, la question qui vous est soumise.. . Vous n'avez qu'un seul 
moyen de conserver la république, c'est de vous en montrer dignes. 

On reconnaîtra que vous êtes mûrs pour la liberté si vous savez la 
faire respecter par l'iudépendance et la sagesse de vos choix, si vous 
prenez soin de n'alarmer aucun des grands intérêts sociaux, si vous 
nommez des représentans tout à la fois fermes et modérés. On ne l'ou- 
blierait pas i.npunément, c'est cette politique de fermeté et de modé- 
ration qui a fondé nos institutions; c'est elle seule qui peut les faire 
vivre. Honorez-Vv^us donc dovaut le mondo par des choix sérieux, réflé- 
chis, sensés, dignes d'une nation libre et de la cause que vous enten- 
dez servir. Ce n'est pas par des élections d'aventure ou de rancune que 
vous rendrez à Paris !e grand rôle dont nos malheurs l'ont dépossédé. 
Défiez-vous de ces coureurs de popularité qui vous prodiguent des 

(1) Voyez la Revue du 1" janvier 1867 et du 1" février 1874. 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

promesses qu'ils ne sauraient tenir et des adulations injurieuses par 
leur excès même... Si vous voulez savoir qui vous trompe, observez 
qui vous flatte. Ne vous arrêtez pas aux programmes, regardez aux 
actes... Ne donnez vos voix ni à ces faux am is de la constitution qui 
ne cherchent dans le droit de la perfectionner qus le moyen de la 
détruire, ni à ces agitateurs suspects qui fomentent les haines sociales 
p'irce qu'ils en vivent, ni à ces incorrigibles sectaires qui n'invoquent 
la clémence que pour réhabiliter le crime. 

Au moment où Lanfrey recommandait avec tant d'insistance à 
ses amis républicains de faire des choix réfléchis, séiieux et dignes 
d'une nation libre, il était bien loin d'espérer que ses conseils 
eussent grande chance d'être suivis. 

... Les élections générales m'inquiètent beaucoup, je l'avoue... Je 
souhaite vivement que ces prévisions soient démenties par l'événe- 
ment, mais jusqu'ici je ne partage pas, je dois le dire, l'optimisme du 
plus grand nombre de mes collègues et amis politiques. Dans tous les 
cas, si notre bonne fortune l'emporte, si nous avons des élections sage- 
ment républicaines, si nous obtenons, non pas une victoire trop complète , 
parce que notre parti en perdrait la tête, mais purement et simplement 
une bonne et saine majorité constitutionnelle^ ces élections reste ront, je 
le crois, une date mémorable dans l'histoire de France. 

Ce fu.tpYéc\sémQntcettG victoire trop complète des républicains, si 
appréhendée par Lanfrey, et non pas celle d'une saine majorité 
constitutionnelle, qu'amenèrent les élections de 1876. Dès les pre- 
miefs jours de la réunion de la chambre des députés et quand il a pu 
se rendre compte des tendances de la nouvelle assemblée, la sollici- 
tude patriotique de Lanfrey est aussitôt éveillée pour ne plusjamais 
s'endormir. Avec une sagacité devenue plus clairvoyante à mesure 
qu'il a plus avancé dans la vie dont le terme pour lui est mainte- 
nant si proche, ce qu'il redoute, ce ne sont point les « projets liber- 
ticides » de la réaction, dénoncés alors chaque matin dans les jour- 
naux de la démagogie, ce sont les fautes, les violences, et surtout 
l'incapacité de ceux qui vont prendre à leur charge les destinées 
du régime républicain. 

Nos dangers proviennent en grande partie de la composition de la 
chambre actuelle, qui est une sorte d'incarnation de la médiocrité, au 
point de vue intellectuel comme au point de vue moral. On peut tout 
craindre de la part de gens qui ne savent ni ce qu'ils veulent ni où ils 



p. LANFREY. 27 

vont et qui se sont placés sous la direction du pire casse-cou qu'il y ait 
eu de Bos jours. 

Ces sombres prévisions n'ont d'ailleurs été dictées à Lanfrey 
par aucune souffrance d'amour-propre. Peu de jours auparavant, 
il avait été nommé sénateur inamovible par l'assemblée consti- 
tuante sans avoir « remué pour cela le petit bout du doigt, » 
ainsi qu'il prend plaisir à le constater : 

Quant à moi, je suis l'homme de France qui s'occupe le moins de 
cette question (l'élection des s énateurs inamovibles). Je n'ai de ma vie 
demandé quoi que ce soit à qui que ce soit. Si l'on veut de moi, on 
sait où me trouver. Sinon, je m'en moque. J'ai là-dessus une forte 
dose de philosophie et je ne m'en suis jamais mal trouvé. 

Lanfrey" ne dit que la stricte vérité quand il parle de sa constante 
répugnance à paraître seulement rechercher les situations qui 
auraient pu être l'objet très naturel de sa plus légitime ambition. 
Il avait poussé le scrupule jusqu'à ne pas se rendre de sa personne 
dans le département des Bouches-du-Rhône pendant toute la durée 
de son mandat législatif, de peur qu'on ne lui attribuât l'intention 
d'en vouloir solliciter le renouvellement ou de briguer un siège de 
sénateur. « Maintenant que je ne puis être suspect d'aller quéman- 
der un siège législatif aux radicaux de Marseille, écrit-il à un ami, 
je me dispose à aller faire ma première visite à la Canebière 
pour remercier mes anciens électeurs. » Pendant les quelques jours 
qu'il passe au milieu d'eux, afin de prendre part aux élections séna- 
toriales, il se montre « très heureux de constater que les hommes 
qui lui ont fait l'honneur de patronner naguère sa candidature sont 
tous très modérés d'opinion et n'ont rien de commun avec la radi- 
cai.Ue de cette ville. » A Chambéry, qu'il avait traversé en se ren- 
dant en Italie, il avait eu le plaisir de trouver tout le monde bien 
disposé pour lui. « J'ai passé ici dix jours sans impression mau- 
vaise. C'est la première fois que cela m'arrive depuis 1870. Les 
amis que vous me connaissez sont de dignes gens incapables de 
changement. Mes anciens ennemis les radicaux me tirent des coups 
de chapeau jusqu'à terre. Yous ne pouvez vous faire une idée de 
cela, et je ne saurais dire to utes les avances qu'ils m'ont faites. » 

Pendant la session de 1876, Lanfrey fréquenta de plus en plus 
assidûment M. Thiers. L'ancien président de la république était de 
ceux qui lui avaient conseillé de garder son poste d'ambassadeur; 
cependant il lui avait su plutôt gré d'avoir tenu à donner sa démis- 
sion, Lanfrey fut, à partir de cette époque, invité à venir dans la 



'J.'y illiVUE DEC DEUX l£:Vo£S. 

plus grande intimité partager ces dîners du dimanche qui étaient 
réservés pour la famille et pour quelques amis politiques. M. Thiers 
lui montrait beaucoup de confiance dans ses conversations. Est-ce 
à dire que l'on fût toujours d'accord? Il s'en fallait bien de quelque 
chose. Lanfrey avait grand'peine à prendre sur lui de cacher dans 
le salon de M. Thiers les jugeraens qu'il continuait à porter sur la 
politique de M. Gambetta, Il le dénonçait comme exploitant chez 
le maître de la maison les rancunes du vieillard, afin de s'en faire 
protéger dans ses ambitions d'avenir. Il s'étonnait d'être resté seul 
à dire de l'ancien délégué de Tours ce qu'en pensait tout récem- 
ment encore ce même monde dont il était environné. Il laissait 
percer sa surprise de ce qu'à la place Saint-George, au lieu de se 
maintenir avec sérénité dans la haute situation acquise par la con- 
duite tenue au temps de la guerre et par l'habile exercice d'un 
pouvoir presque absolu, on ne sût pas toujours s'interdire des 
accès d'humeur assez puérils contre le nouvel hôte de l'Elysée ou 
contre ceux qui allaient l'y visiter. Il s'affligeait de voir l'homme 
éminent « qui aurait pu se faire le conseiller de la sagesse, de la 
prudence, de la conciliation surtout, en croyant se servir des radi- 
caux (qu'il n'estimait point parce qu'il les connaissait), se laisser, 
au contraire, mener par eux et devenir ainsi responsable de l'im- 
portance qu'ils ne pouvaient manquer d'acquérir un jour. » Par- 
fois on se quittait un peu mécontens l'un de l'autre, et les petits 
froissemens ne faisaient pas défaut. De temps à autre, M. Thiers, 
peu ménager de ses paroles, blessait involontairement son inter- 
locuteur, toujours plein de respect et d'admiration pour lui, mais 
assez peu endurant de sa nature et facilement susceptible. Un jour, 
c'était à propos des Mémoires de M. Odilon Barrot, qui avait raconté, 
en y attachant une importance exagérée, je ne sais quel grief qu'il 
pensait avoir contre l'ancien président du conseil du roi Louis- 
Philippe. M. Thiers avait commencé à s'en plaindre à Lanfrey 
dès son arrivée, avec une irritation extraordinaire qui ne fit que 
croître pendant tout le temps du dîner. Enfin, n'y tenant plus et 
s'adressant tout droit à Lanfrey, vers lequel il s'était penché : 
« C'est un impertinent, votre Odilon, oui, c'est un impertinent,., 
un impertinent. » Tous les convives étaient stupéfaits. « J'ai 
entendu, et je le lui dirai, monsieur Thiers, » répondit Lanfrey. 
Une autre fois, c'était au sujet des campagnes de l'empereur Napo- 
léon P"" que M. Thiers prenait Lanfrey à partie en y mettant une 
affectation que celui-ci trouvait presque blessante. Après dîne*', 
nouvelle insistance avec un surcroît d'animation d'autant plus sin- 
gulière que Lanfrey gardait obstinément le plus parfait silence. 
Cette petite scène provenait de ce que des indiscrets avaient rap- 



p. LA^F!M:Y. 2à 

porté à l'auteur du Consulat et de TEmpîre que Lanfrey avait cru 
découvrir je ne sais quelle erreur de géographie dans le récit des 
opérations de la guerre d'Espagne. M. Thiers s'échaufïant de plus 
en plus et s'adressant toujours directement à lui, Lanfrey finit par 
se lever et, le saluant profondément, quitta le salon avec l'intention 
de ne plus revenir aux dîners du dimanche. Ceci se passait six 
semaines environ avant que la vie de Lanfrey eût été mise en 
danger par la terrible maladie dont il avait contracté le germe au 
retour du second voyage qu'il fiten Italie pendant l'automne de 1876. 
Ces petites brouilles insignifiantes n'avaient d'ailleurs aucune du rée. 
C'était ordinairement le conciliant M. Roger (du Nord) qui était 
chargé de la mission, toujours facile, de ramener Lanfrey chez 
M. Thiers. Leur liaison demeurait, à travers ces légers nuages, fon- 
cièrement cordiale, ainsi qu'en témoignent les lignes suivantes : 

... Je viens de causer avec M. Thiers, il m'a paru fatigué. Il m'a 
parlé des événemeas présens sans aigreur, mais avec un peu de décou- 
ragement. Ce qu'il m'a Tiit m'a montré la bonté de son cœur. J'ai été 
profondément ému en écoutant ce vieillard attristé par tant d'ingrati- 
tude. 11 s'en est aperçu, car en me quittant, il m'a serré fortement la 
main à deux reprises, comme quelqu'un qui vous dit: « Allons, vous me 
comprenez. » 

Quelques mois plus tard, alors qu'il était encore plein de vie, 
quand rien ne faisait prévoir qu'il précéderait Lanfrey dans la tombe, 
M. Thiers allait lui rendre visite au moment oii les médecins le 
faisaient partir en toute hâte pour les chaudes régions du Midi. 
Au moment de la séparation, frappé de la pâleur de Lanfrey, lui 
serrant cette fois encore les mains à deux reprises, et sans doute 
pour ne pas laisser voir les appréhensions dont il ne pouvait se 
défendre : « Revenez-nous bientôt et revenez-nous guéri, lui dit 
M. Thiers, car nous avons besoin de votre bonne tète. » N'y a-t-il 
pas quelque chose de touchant dans ces témoignages de sympathie 
échangés si peu de temps avant leur mort entre deux hommes d'un 
caractère si différent, longtemps en complet désaccord, l'un encore 
si jeune d'années, sinon de forces, l'autre penchant vers le déclin 
de sa vie, mais tous deux fatigués de !a politique et ressentant 
presque en même temps la première atteinte de ces tristes décou- 
ragemens qui, pour les hommes publics, sont bien souvent les 
funestes avant-coureurs d'une fin prochaine ? 

La première pensée de Lanfrey, car dès le début il ne se fit 
aucune illusion sur son mal, avait été d'aller mourir à l'écart et 
isolé, comme il avait vécu. Mais des amis veillaient sur lui. De 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

même que M. Ampère, mort aussi près de Pau en 186ii, avait trouvé 
la plus affectueuse hospitalité chez une honorable famille avec 
laquelle il était lié depuis nombre d'années, ainsi Lanfrey fut, à 
son arrivée dans le Midi, accueilli avec empressement au sein d'un 
intérieur qui n'était point nouveau pour lui. Il retrouvait en effet 
au château de Mont-Joli, près de Billière, la mère et les sœurs 
d'un ancien camarade dont jadis, à Turin, l'amitié enthousiaste 
avait été jusqu'à vouloir l'obliger à user de sa fortune, qui était 
considérable, comme si elle leur était commune à tous deux. La 
douleur ressentie à la mort prématurée de ce généreux ami avait 
été la première cause de la liaison de Lanfrey avec les hôtes de 
Mont-Joli. 11 avait reporté sur eux le reconnaissant souvenir des 
offres de services autrefois refusées, alors qu'il avait trop de raisons 
de croire qu'il ne serait jamais en état de les acquitter. Ce fut dans 
ce miheu sympathique, en face du splendide panorama des Pyré- 
nées dont les sommets neigeux, les pentes abruptes et boisées 
charmaient ses regards en lui rappelant d'autres montagnes chères 
à son enfance, que Lanfrey vit la mort s'approcher, lente, dou- 
loureuse , implacable , adoucie cependant par les soins que lui 
prodiguaient les membres d'une noble famille qui, après avoir autre- 
fois cherché à lui aplanir les difficultés de ses premiers débuts, 
s'appliquait maintenant avec toutes les recherches de la plus exquise 
bonne grâce à lui faire connaître les jouissances jusqu'alors ignorées 
de la vie d'intérieur. Cette vie dont assurément il était digne, son 
malheur voulut qu'il ne lui fut donné d'en comprendre tout le 
charme qu'au moment où ses forces expirantes lui faisaient trop 
sentir qu'il ne pouvait que l'entrevoir. C'est alors qu'il aurait désiré 
vivre, et cependant jamais on n'entendit un murmure tomber de ses 
lèvres. Au dire de l'amie qui veilla la dernière à son chevet et dont 
l'affection l'aurait arraché à la mort si le mal n'avait pas été sans 
remède, « ceux qui l'ont vu à ses derniers momens éprouvaient 
un sentiment de respect et d'admiration à la place de la pitié 
qu'on éprouve ordinairement devant la souffrance physique. Jamais 
un signe de faiblesse ou de découragement. Un mot tendre et affec- 
tueux lui faisait venir les larmes aux yeux. » Est-il besoin d'ajouter 
que les lettres attristées des amis absens ne cessèrent jamais d'ar- 
river en abondance au pauvre malade, accueillies par lui comme 
la plus précieuse distraction à des douleurs devenues chaque jour 
moins supportables ? Auprès de son fauteuil , quand il se faisait 
transporter dehors, autour de son lit, quand il lui fallait garder la 
chambre, il prenait plaisir à placer tous les menus souvenirs, les 
fleurs surtout, que lui envoyaient de Paris les fidèles correspon- 
dantes auxquelles étaient adressées les lettres que nous avons 



p. LANFREY. 31 

citées. Demeuré jusqu'alors assez froid et plutôt récalcitrant à l'ex- 
pansion des sentimens trop intimes, il ne les redoutait plus autant. 
11 se montra particulièrement sensible au témoignage d'affection 
toute virile reçu peu de mois avant sa mort de l'un de ses anciens 
collègues à l'assemblée nationale. 

M. le marquis Costa de Beauregard, député de la Savoie, l'ai- 
mable auteur d'un Homme d'autrefois^ quoique placé aux anti- 
podes des opinions professées par Lanfrey, s'était pris pour lui de 
la plus vive amitié. De politique il n'en était guère question 
entre eux. Le royaliste avéré ne s'était jamais liai té d'amener son 
ami à partager ses convictions monarchiques; mais jamais le 
chrétien convaincu n'avait entièrement renoncé à tâcher de l'attirer 
vers les croyances religieuses qui faisaient le fond habituel de leurs 
conversations familières. Au moment où Lanfrey quittait Paris, déjà 
condamné par les médecins, M. Costa de Beauregard, en lui appor- 
tant une médaille de la Vierge bénie à son intention, lui avait fait 
promettre qu'il la porterait sur lui. Il lai avait aussi demandé de 
s'engager, s'ils ne devaient plus se revoir, à songer sérieusement, 
avant de quitter ce monde, au secours que la religion catholique 
apporte à ceux qui sont à la veille de franchir le redoutable pas- 
sage. Quand les nouvelles de Pau devinrent tout à fait alarmantes, 
il prit tout naturellement prétexte de l'envoi de son livre pour 
s'informer si son ami lui avait tenu parole. Yoici la réponse de 
Lanfrey : 

Cher ami, j'ai reçu votre billet avec votre volume qui exhale un si 
bon parfum de chevalerie. Je tiens à vous dire de suijte combien je vous 
remercie, et suis haureux de ce que vous me dites d'affectueux. 

C'est moi, cher ami, qui avais mille parions à vous demander pour 
vous avoir manqué de parole. Je pourrais vous donner beaucoup de 
petites raisons qui ne vous paraîtraient peut-être pas sans force. Mais, 
cher ami, chacun doit mourir dans sa croyance, comme on s'enveloppait 
autrefois de toutes ses armes dans son tombeau. C'est le dernier témoi- 
gnage à rendre au Dieu qu'on a servi. Le mien n'est pas l'ennemi du 
vôtre. J'adore la morale chréiienne d'un amour tout filial. Mais en tout 
ce qui est dogme, ma raison est inflexible. Elle ne pliera jamais, et cela 
ne dépend pas d'elle. 

C'est d'une main défaillante que je vous écris ces lignes. Je suis dans 
un étal de faiblesse extrême et je ne crois plus guère à mon rétablisse- 
ment. Il ne m'en tarde que davantage de vous écrire, très cher Beau- 
regard, que je vous suis reconnaissant du fond de l'âme du mouvement 
si fraternel que vous avez eu à mon égard dans la touchante tentative 
que vous avez faite auprès de moi, et que je vous aime parce que vous 



32 REVUE DES DEUX MONDES, 

avez le cœur grand. Quel dommage que nous sojors nés à quatre 
cents ans de distance l'un de l'autre! Adieu, bien cher ami. 

(t ... "Vous avez raison de croire, madame, écrivait après la 
catastrophe M. Costa de Beauregard à la personne qui avait fermé 
les yeux à son ami mourant, oui, vous avez bien raison de croire 
que j'ai beaucoup aimé M. Lanfrey. Notre amitié avait cela de par- 
ticulier qu'elle était à l'abri de toutes les vicissitudes, car nous ne 
nous entendions presque sur rien, et depuis que j'ai eu le chagrin 
de le perdre, je me demande souvent, quoique cela semble étrange, 
si par hasard il n'y aurait d'amitiés véritablement sincères qu'entre 
des adversaires politiques. » 

Amis et adversaires politiques accoururent en foule de tous les 
environs aux funérailles de Lanfrey. Son corps fut provisoirement 
déposé dans la crypte de l'église Saint- Jacques, à Pau. Quelque 
temps après, il était transporté, suivi d'un cortège d'amis plus 
intimes, jusqu'au petit cimetière de Billière, où, par respect pour 
la volonté du mourant, aucun discours ne fut prononcé. Un modeste 
monument a été élevé sur l'emplacement désigné par lui-même, 
lorsqu'un jour il avait dit en souriant aux personnes qui l'accom- 
pagnaient dans une de ses promenades : « Si je meurs, voici où je 
veux être enterré. » Placé sur un joli mamelon en face d'un magni- 
fique rideau de hautes montagnes, l'endroit lui avait rappelé sans 
doute les sites aimés de sa jeunesse. 

C'est au sein de cette paisible nature et loin de son pays natal 
que repose l'homme un peu trop oublié aujourd'hui dont le duc 
d'Audiffret-Pasquier, parlant au nom du Sénat, a pu dire « que 
tous les partis l'avaient respecté et que tous ses collègues l'avaient 
aimé, parce qu'un même sentiment avait dicté ses écrits et dominé 
sa carrière politique : l'amour du pays et de ses libertés. » 



C'^ D Haussonvili-e. 



LES 



VIEUX DE LA VIEILLE 



DERNIÈRE PARTIE (1). 



XIII. 

Il existait encore, en 1830, une foule de vieux soldats ayant 
servi sous la république et l'empire, et même depuis la restaura- 
tion, en Espagne et en Grèce; des gens sachant manier le fusil, 
battre du tambour, manœuvrer une pièce de canon, marcher par 
sections, en ordre de bataille, en colonne d'attaque, etc. ; aussi vous 
pensez bien que notre garde nationale de Phalsbourg, sauf quel- 
ques vieux bourgeois encroûtés dans leur maison, ne fut pas diffi- 
cile à former. 

Aussitôt le recensement des citoyens capables de porter les 
armes fait à la mairie, on se réunit un dimanche matin sur la place 
d'armes, pour procéder à la nomination des officiers, sous-officiers 
et tambours. 

Je m'y trouvais naturellement, car aucun spectacle militaire n'é- 
chappait à mon attention; je courais à tous les rassemblemens 
avec les camarades. 

Ce jour-là, mon ami Sébastien gardait la maison. Un grand 
nombre des officiers de l'empire avaient été replacés dans leur régi- 

(1) Voyez la Revue du 1" et du 15 octobre. 
TOMB XLII. — 1880. 3 



34 BEVUE DES DEUX MONDES. 

ment et s'étaient hâtés de rejoindre ; mon ami étant hors d'âge ne 
pouvait rentrer dans l'armée active, il espérait être nommé capi- 
taine dans la garde nationale; les colonels Thomas et Metzinger, le 
baron Boyer et le commandant de la vieille garde Michelair ne se 
trouvant pas sur les rangs, son espoir était légitime. 

Mais la question était de savoir quel serait le commandant. 

Je vois encore l'agitation de tout ce monde sur la place, pay- 
sans, citadins, en blouse, en redingote, en chapeau de paille, en 
bonnet, en casquette, allant, venant, se consultant. Tous sentaient 
bien que les vieux de la vieille seuls avaient droit aux grades. 

On commença par les grades inférieurs, caporaux, fourriers, ser- 
gens, sergens-majors; puis l'adjudant, lessous-lieutenans, les lieu- 
tenans, ainsi de suite; cela ne finissait plus. 

La chaleur sur la grande place était accablante ; et comme midi 
sonnait à l'hôtel de ville, me rappelant que c'était l'heure de diner, 
je courus chez mon ami Florentin. 

Frentzel mettait la table. 

— Que tu as chaud ! me dit-elle en m'essuyant le front. D'où 
viens- tu? 

— De la place d'armes. On nomme maintenant les lieutenans; 
après, ce sera les capitaines. 

Je remarquai que Florentin était tout pâle,- trop fier pour intri- 
guer, il tenait beaucoup à son ancien grade et n'en aurait pas 
accepté un inférieur. 

— C'est bon, fit-il en toussant tout bas ; asseyons-nous. 

Le diner fut silencieux; mon ami prêtait l'oreille au moindre 
bruit du dehors; les petites fenêtres ouvertes et remplies du feuil- 
lage des pots de fleurs laissaient arriver de loin quelques mur- 
mures : un roulement sur la place d'armes, après la nomination de 
chaque officier; et ce vieux brave, qui n'aurait pas tremblé sous le 
feu d'une batterie de vingt-quatre, ne pouvait s'empêclier de tres- 
saillir. 

Enfin, tout bruit lointain cessa, les nominations étaient termi- 
nées, et personne n'était venu dire que Florentin avait été nommé 
quelque chose. 

Après le dîner, Frentzel, comme d'habitude, apporta le café pour 
mon ami et le petit carafon d'eau-de-vie. 

Il serrait les lèvres, tout distrait, et moi je le regardais en me 
disant : — 11 oublie de me tremper mon petit morceau de sucre! 

Quand tout à coup un grand roulement commença sous nos fenê- 
tres, un roulement de tous les tambours réunis, l'ancien tambour- 
maître Padoue,le dentiste, en tête, comme au grand jour du nouvel 
an, quand on va souhaiter la bonne année aux chefs. 

Toute la rue en frissonnait. 



LES VIEDX BE LA. VIEILLE. 35 

Je courus à la fenêtre, et, regardant dehors, entre les giroflées 
et les rosiers, je criai : 

— Mon ami, tous les officiers, tous les sous-officiers et tous les 
tambours de la garde nationale sont là. 

En me retournant, je vis mon ami Florentin tout droit, blanc 
comme un linge, mais ferme. 

En même temps, la porte s'ouvrait, et les deux capitaines nom- 
més, Ader et Roudolphe, parurent suivis de tout l'état-major. 

Ader, prenant la parole, dit : 

— Au nom de vos concitoyens de Phalsbourg, capitaine Floren- 
tin, j'ai l'honneur et le plaisir de vous annoncer que vous êtes 
nommé commandant de la garde nationale, à l'unanimité ^ sai:t' 
une voix, la vôtre, mon commandant. 

Alors Florentin se redressa; il respira lentement, comme si son 
cœur eût été soulagé d'un poids énorme, puis il répondit simple- 
ment : 

— C'est bien, capitaine Ader, j'accepte! Et nous n'allons pas 
perdre de temps pour l'instruction du soldat; nous la commence- 
rons demain. Je vais voir tout de suite le commandant de place et 
faire délivrer à nos hommes les armes et les fournimens en bon 
état; chaque homme en sera responsable. Il y aura deux heures 
d'exercice le matin, de sept à neuf heures, et deux le soir, de cinq 
à sept heures, soit sur la place d'armes, soit au champ de Mars. Je 
m'entendrai pour cela avec le colonel du dix-huitième. — Les ser- 
gens et les caporaux assisteront à tous les exercices et veilleront à 
l'exécution des niouvemens. Ils apprendront à commander; je serai 
là. — Les officiers de service me feront leur rapport tous les jours, 
un rapport détaillé. — Tout se passera militairement. Je veux que 
mes hommes connaissent tous leur école de peloton à fond, dans 
six semaines ; c'est le temps qu'il faut quand on y met de la bonne 
volonté. 

Tous les autres, qui s'étaient attendus à des remercîmens et 
peut-être même à l'attendrissement de Florentin, en apprenant 
qu'il était nommé commandant, restèrent stupéfaits; et lui-même, 
sans doute s'apercevant de leur surprise et changeant alors de ton, 
s'écria tout joyeux : 

— Officiers et sous-officiers de la garde nationale de Phalsbourg, 
votre commandant Sébastien Florentin vous invite tous à un punch 
au rhum en l'honneur de sa nomination. 

Et se tournant vers Françoise : 

— Frentzel, s'écria-t-il d'un ton bref, tu m'as entendu ; qu'on se 
dépêche ! — Messieurs, donnez-vous la peine de vous asseoir. 

Sa voix était toute changée , il était revenu au temps de Yalla- 
dolid. 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

Alors les fronts se déridèrent, et tous les anciens qui se trou- 
vaient là pensaient que le commandant avait bien parlé, qu'il avait 
dit ce qu'il fallait dire, et que, dans deux mois au plus tard, on aurait 
un bataillon ferré sur les mouvemens de marche et la charge en 
douze temps. 

Frentzel comprit très bien que ce n'était pas le moment de faire 
des réflexions; elle sortit avec son grand cabas chercher huit bou- 
teilles de rhum avec du sucre et des citrons chez mon père, et en 
attendant son retour, Florentin fit entrer les tambours; il ouvrit le 
secrétaire et leur distribua sans façon tout le fond de la corbeille 
de Frentzel, une vingtaine de francs en gros sous et en petites 
pièces, pour aller boire un coup à sa santé. 

Il fît à Padoue l'honneur de lui dire qu'il ne s'était pas rouillé 
depuis 1815, et qu'il avait reconnu tout de suite son coup de 
baguette au roulement. 

Padoue en eut les larmes aux yeux et répondit au commandant 
que le plus grand bonheur de sa ^ie serait de battre la charge 
devant le bataillon des Phalsbourgeois , comme à l'assaut de Sa- 
ragosse et à l'affaire de Bautzen, où un coup de mitraille avait 
éventré son tambour. — II s'écria que tous ses hommes en feraient 
autant, qu'il répondait d'eux, et finalement ils partirent tous en 
criant : 

— Vive le commandant Florentin!.. Yive la garde nationale de 
Phalsbourg ! 

Florentin rayonnait. 

Et là-dessus, Frentzel, qui s'était dépêchée, entra avec un punch 
magnifique auquel mon ami Florentin mit le feu lui-même, et 
comme le vieux rhum s'enflammait d'un coup, il dit en souriant : 

— Ça brille comme l'éclair du canon; bon signe, camarades, bon 
signe. Que chacun remplisse son verre. Frentzel, tu peux aller à 
tes affaires. Roudolphe, je vous charge de servir là-bas, 

— C'est bon, commandant. 

Et les verres étant remplis, Florentin se levant s'écria : 

— Je bois à la prochaine campagne; ça ne peut pas tarder... 
Nous avons là-bas Sarrelouis et Landau qui nous attendent; c'est 
là, camarades, que nous boirons notre deuxième et notre troisième 
punch. Et vous comprenez bien que nous serons à l'avant-garde; 
tous ceux de la frontière auront le pas sur les autres, comme en 92. 
— A la santé des braves ! 

Tous répétèrent : 

— A la santé des braves ! 

Les verres s'entre-choquèrent, et Florentin, me voyant là, me ten- 
dit son verre, après avoir bu, en me disant : 

— Bois aussi, mon ami, bois 1 Quel malheur que tu n'aies pas 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 37 

cinq ou six ans de plus, je t'aurais engagé comme tambour. Enfin, 
on ne peut pas avoir tous les plaisirs ensemble. Tu entendras la 
grande musique plus tard; il ne faut pas perdre patience, à chacun 
son tour. 

Que vous dirai-je encore? Jamais Florentin n'avait été si heu- 
reux ; mais cela ne lui fit pas oublier ses devoirs , et vers deux 
heures, le bol de punch étant vide, il se leva gravement et dit : 

— Messieurs, il est temps de songer à la distribution des armes, 
et je vais de ce pas trouver le commandant de place, pour que la 
chose se fasse sans retard. — A demain le premier appel , mes- 
sieurs, à sept heures, sur la place d'armes; vous m'avez entendu? 

— Oui, commandant. 
On se sépara. 

Florentin mit sa grande capote boutonnée jusqu'au menton ; il se 
coiffa de son chapeau et sortit, sa canne sous le bras. 

Frentzel et moi, nous restâmes seuls. Elle ne se doutait pas encore 
que sa corbeille était vide; quand elle s'en aperçut, je me doute de 
la mine qu'elle dut faire. 

En attendant, elle emporta le bol vide et les verres dans sa cui- 
sine pour les laver. Elle était toute pensive et ne disait rien. — 
Coco, effarouché par tous ces mouvemens, s'était mis à jaser; Azor 
trottait sur les talons de son maître. 

Je courus à mon tour raconter ces choses extraordinaires à la 
maison. 



XIV. 

Le lendemain, aussitôt après déjeuner, mon ami Florentin et 
moi, nous partîmes pour le champ de Mars, hors de la ville. 

La distribution des armes avait eu lieu la veille au soir à l'arse- 
nal, ainsi que celle des sacs, des gibernes et des sabres-briquets'; 
l'armement était donc complet. Seulement, comme une foule de 
paysans et d'ouvriers ne pouvaient s'acheter un uniforme, il avait 
été décidé que la caisse de la garde nationale s'en chargerait, que 
chaque soldat serait en blouse bleue, avec ceinture de cuir et petite 
casquette à bordure rouge, et qu'en outre il recevrait une paire 
de souliers d'ordonnance solidement établis. 

Ces distributions devaient se faire dans le plus bref délai pos- 
sible ; tous les tailleurs et les cordonniers de Phalsbourg y travail- 
laient. 

En attendant la livraison, l'exercice avait commencé. 

Mon ami et moi, nous passâmes sur les glacis, auprès de son 
jardin ; nous étions aux plus beaux jours du mois d'août ; les arbres 



3» REVUE DES DEUX MONDES, 

pliaient sous les pommes, les poires, les prunes; la grande haie 
vive resplendissait de verdure; Florentin n'y fit pas même atten- 
tion, sa pensée était ailleurs. 

Nous entendions de loin les commandemens répétés par les 
échos de la demi-lune et des bastions : 

— Une!., deusse!.. une!., deusse!., 

— Halte! 

— Front! 

— En place... repos! 
Et ailleurs : 

— Portez arme'' 

— Arme bras! 

— Croisez... ettesl.. 
Et cœtera,.. et caetera. 

C'était un bourdonnement de voix, un tumulte qui grandissait à 
chaque pas; le front de Sébastien Florentin se déridait. 

En arrivant sur l'esplanade des glacis, il fit halte un instant 
pour contempler ce spectacle. Le champ de Mars, encadré de ver- 
gers, était tout couvert d'ho/nmes en habits bourgeois, les bau- 
driers en croix, la giberne au dos, le sabre sur la hanche, allant, 
venant, par petits pelotons de trois, de quatre, les sergens devant, 
marchant en arrière, le fusil horizontal pour maintenir l'aligne- 
ment et criant à tue-tête : — Une!., deusse! — Plus loin, contre 
la haie du cimetière, la compagnie des anciens, toute formée, ma- 
nœuvrait sous le commandement du lieutenant Benoît. — Quel mou- 
vement!., quelle animation!., et tout cela sous un solfeil splendide, 
les montagnes bleu d'émeraude et les crêtes des Vosges à l'horizon. 

Ce qui me réjouissait le plus, c'était la mère Balais, nommée 
cantinière de la garde nationale, assise à côté de sa petite table en 
plein soleil, sous un immense parapluie tricolore, avec ses bidons, 
ses cruches, ses petits pains et son panier de pommes, droite, raide, 
la lèvre ombrée de moustaches grises, les cheveux tortillés en 
queue de cheval sur la nuque: elle me produisait l'effet d'être la 
reine de la fête. 

Enfin, ayant jeté son coup d'oeil, Florentin repartit du pied 
gauche; je courais sur ses talons; il ne pensait plus à moi, l'ardeur 
de son vieux métier le possédait; on aurait dit le vieux faucon 
auquel on vient d'enlever son capuchon et dont les ailes frémissent. 

En passant à côté des petits pelotons, il s'arrêtait une seconde, 
fronçant le sourcil; et s'adressant au sous-officier : 

— Sergent, criait-il, un peu plus de vigueur dans le comman- 
dement : — Une!., deusse!.. Une!., deusse!.. — Et sa voix claire 
et nette, comme un cri de guerre, vibrait. 

C'est ainsi qu'il arriva devant la compagnie des anciens, alors 



LES VIEUX DE LA YIEILLE, 39 

l'arme au pied, au repos. Il échangea deux mots avec le lieutenant 
Benoît; puis, prenant le commandement de la compagnie lui-même : 

— Attention au commandement! dit-il. Portez armes! 

Le mouvement fut exécuté comme s'il l'eût été par un seul homme. 

— Arme bras! 
Même précision. 
Florentin souriait. 

— C'est bien, disait-il. Croisez... ettes! Très bien... nous n'avons 
pas oublié la manœuvre. Hé! là-bas, le troisième homme dusecond 
rang, le coude au corps, les épaules effacées... Chargez!.. 

J'avais vu bien des exercices depuis mes premiers jours sur le 
bras de ma nourrice et de tous les régimens en garnison chez 
nous, mais aucun ne s'était exécuté avec la vigueur et l'ensemble 
de ces anciens. 

Aussi le commandant Florentin n'eut plus que des éloges a leur 
faire et dit au lieutenant Benoît de continuer, pour aller Jnspecter 
de nouveau les recrues. 

En passant près de la mère Balais, comme il faisait très chaud : 

— Assieds-toi là, sous le parapluie, me dit-il. Madame Balais, 
donnez un petit gâteau à cet enfant et des pommes. 

— ■ Oui, mon commandant. 

Il partit, et je restai là, assis sur un escabeau, près de la mère 
Balais, qui croyait renaître en se trouvant au champ de Mars, au 
milieu des bruits d'armes, comme vingt ans avant. 

Pendant les momens de halte, les fusils étant en faisceaux, tout 
le monde accourait prendre un petit verre sur le pouce, casser un 
petit pain. 

Enfin, c'étaient les premiers préparatifs de la guerre, et l'on 
pensait que tout cela ne se^"ait pas une plaisanterie ; chacun se 
dépêchait de s'instruire, pour être prêt au grand moment de l'en- 
trée en campagne. 

A neuf heures, cette première leçon étant terminée et les troupes 
du 18" allant venir, musique en tête, prendre possession du champ 
de manœuvres, on se mit en rangs pour regagner la ville. La mère 
Balais replia bagage, et l'on partit au bruit du tambour. 

Florentin et moi, nous restâmes les derniers à l'angle du bastion 
de la poudrière, regardant notre bataillon défiler sur la grande 
route blanche jusque dans l'avancée. 

Alors mon ami s'écria : 

— Ça va bien !.. Qu'est-ce que tu penses de ça, mon ami? 

— Ça va bien ! 

— Oui!., dans un mois, tu verras, reprit-il, tu verras comme ils 
emboîteront tous le pas... Une!., deusse!.. une!., deusse!.. 



AO BEVDE DES DEUX MONDES. 

Il riait. Puis redevenu plus grave, il me prit par la main et dit : 

— Rentrons !.. il faut que je parle à ton père. 

Mon père avait été nommé sergent, mais il se trouvait retenu 
par le capitaine Roudolphe pour l'organisation de la comptabilité 
du bataillon. Il paraît que tout était déjà terminé, car en arrivant 
sur la place des Halles, nous l'aperçûmes de loin sur notre porte. 
Il descendit les trois marches de la boutique pour saluer M. Flo- 
rentin. 

— Vous devez être content, commandant, lui dit-il. 

— Très content, monsieur Pèlerin, très content. Mais nous avons 
à causer d'autres choses,., d'affaires particulières, 

— Ah! fort bien. Alors^donnez-vous la peine d'entrer au bureau. 
Nous entrâmes dans l'arrière-boutique, et mon ami, plus embar- 
rassé que sur le champ de manœuvre, se prit à dire : 

— Il faut que vous m'achetiez mon jardin, monsieur Pèlerin. 

— Votre jardin? dit mon père étonné, et pourquoi cela, monsiem' 
Florentin? C'est votre distraction, votre amusement. Il est très 
beau, votre petit jardin, plein d'arbres fruitiers que vous avez 
plantés vous-même, tous excellens, tous en plein rapport. Et votre 
petite baraque, si jolie, entourée de vignes et tapissée à l'intérieur 
de vos anciennes batailles., , Et cet enfant que vous avez élevé 
là dedans,., et tout le reste! 

— Oui, dit Florentin, je vous le vends huit cents francs. Un 
commandant, vous comprenez bien, ne peut pas être en bourgeois; 
il lui faut l'uniforme, les épaulettes, l'épée d'ordonnance; il lui 
faut la grande et la petite tenue,., c'est de rigueur. Avec huit 
cents francs, c'est tout au plus si j'aurai tout cela. 

Mon père avait les larmes aux yeux en écoutant cet être naïf et 
brave lui donner ces explications. 

— D'abord, monsieur Florentin, lui dit-il, votre jardin vautplus 
de huit cents francs ; il en vaut de mille à douze cents pour le 
moins, 

— Vous croyez ? 

— Certainement. Il est admirable, votre petit jardin, c'est le 
plus beau, le mieux soigné et le mieux situé des environs; vous 
l'avez payé de vos économies, vous vous êtes imposé des privations 
pour l'acheter, il vaut douze cents francs comme un liard, et puis- 
qu'il ne vous en faut que huit cents, je vous les prête sur ce jar- 
din; c'est de l'argent placé sur solide hypothèque. 

— Oui, mais les intérêts? 

— Les fruits et les légumes couvriront largement les intérêts. 
Mais tenez, monsieur Florentin, arrangeons les choses plus simple- 
ment encore : commandez au tailleur, au passementier, à tous vos 



LÇS VIEUX DE LA VIEILLE. 41 

fournisseurs ce dont vous avez besoin, et après cela envoyez-moi 
les notes, je réglerai et vous serez débarrassé de tous ces soucis. 
Vous me paierez à votre convenance, vous prendrez autant de 
temps que vous voudrez. 
Alors Florentin partit d'un grand éclat de rire. 

— Ma foi, dit-il, vous avez raison, c'est le plus^simple; mais je 
vais vous signer un billet. 

— Allons donc!.. Est-ce que votre parole ne me suffit pas? 
Mon ami Florentin rayonnait. 

Us se donnèrent la main, et le capitaine partit directement à tra- 
vers la place d'armes, vers la maison du tailleur Kuhn, pour com- 
mander son uniforme. 

Il allongeait le pas et se redressait fièrement, comme s'il eût déjà 
porté ses épaulettes de commandant. 

Mon père, de notre seuil, le suivait du regard, tout attendri. 

— Pauvre brave homme, se dit-il à lui-même, brave comme 
La Tour d'Auvergne et naïf comme un enfant!.. Gela n'a rien appris 
de la vie pendant toutes ces grandes guerres; cela ne sait rien 
que deux mots : — Honneur et patrie !.. — Brave homme!.. 

Puis, rentrant dans la boutique, il raconta simplement à la mère 
ce qui venait de se passer. Elle l'écoutait aussi tout émue. 

— C'est bien, dit-elle, c'est très bien. Pèlerin, tu as très bien 
fait... Ce jardin-là, où nos enfans ont été élevés, doit rester à l'ex- 
cellent homme. Nous réglerons toutes les notes, et Frentzel nous 
paiera comme toujours, quand elle pourra. 

Ayant échangé ces paroles, ils retournèrent au comptoir servir 
les pratiques, et moi je courus chez mon ami, car onze heures et 
demie sonnaient: on allait se mettre à table. 

J'entrais à peine que Florentin arrivait derrière moi, la satisfac- 
tion peinte sur sa figure. 

— Ça va bien, dit-il, en déposant son chapeau et sa canne à leur 
place ordinaire. 

Puis, élevant sa voix : 

— Frentzel!.. Frentzel! cria-t-il. 

— Qu'est-ce que tu veux, Florentin? répondit Françoise de la 
cuisine. 

— Je rentre, Frentzel, tu peux servir. 

— C'est bon,., c'est bon... J'arrive!.. Me voilà! 

XY. 

Aussitôt que mon ami Florentin eut son uniforme, le vieux sol- 
dat reparut tel qu'il avait été quinze ans avant, toujours à l' exer- 
cice, en hako et hausse-col, l'épée au côté; à la maison, en petite 



/|2 IIEVUE DES DEUX MONDES. 

tenue, le bonnet de police à gland d'or sur l'oreille, les moustaches 
astiquées, le verbe haut, le regard impératif. 

Frentzel ne lui répondait plus d'un air nonchalant : — Oui, Flo- 
rentin, oui,., me voilà... J'arrive! — Elle trottait au commande- 
ment, et Florentin ne souffrait plus de réplique. 

Au champ de Mars, le règlement militaire était en vigueur, tous 
ceux qui ne répondaient pas à l'appel avaient leurs vingt-quatre 
heures de prison, ensuite trois jours en cas de récidive, sans rémis- 
sion • et les bourgeois, les honnêtes bourgeois se désolaient de 
s'être donné un chef pareil; qui pouvait prévoir ce changement? 

Les anciens seuls trouvaient la chose parfaite, admirable; ils 
n'attendaient plus que l'établissement d'un conseil de guerre en 
permanence à l'Hôtel-de-Ville, pour condamner les gens au boulet, 
à la dégradation, à mort, selon la gravité des faits ; ce seul cha- 
pitre les faisait encore soupirer; après cela, l'entrée en campagne 
et l'ordre de marcher sur Sarrelouis. 

Or un jour que nous venions de l'exercice, mon ami Florentin 
et moi, quand le contre-appel avait eu lieu sur la place d'armes, 
et qu'au commandement de : — Rompez les rangs ! — chacun s'en 
allait à la maison, le fusil sur l'épaule, bien coûtent d'être quitte 
de sa corvée, nous aperçûmes de loin un gendarme à cheval qui 
stationnait devant notre porte. 

^ C'est l'ordre de partir! dit Florentin en hâtant le pas, car 

cette idée lui trottait toujours en tête ; elle lui avait même fait oublier 

Reichstadtl ,. ., , , „ 

Eh bien! gendarme, dit-il, qu est-ce que c est? 

Un ordre de la préfecture, mon commandant, répondit le 

gendarme en lui remettant la missive. 

Florentin rompit le cachet, y jeta les yeux, et dit d'un ton de 
demi-satisfaction : 

C'est bien ! — Prévenez en passant le capitaine Ader de se 

rendre chez moi sans retard. 

Qui^ mon commandant, dit le gendarme, en s' éloignant au 

^ J_ Yoici notre affaire ! s'écria Florentin, entrant dans la chambre 
tout joyeux, ce n'est pas encore l'ordre de marche, ce n'est qu'un 
petit commencement, mais ça viendra... 

11 s'était débarrassé du schako, du hausse-col, de l'épée, et se 
coiffait du bonnet de police, tandis que Frentzel, toute mélanco- 
lique, nous servait le déjeuner, lorsque le capitaine Ader parut. 

Florentin, à son secrétaire, écrivait. 

C'est vous, capitaine, fit-il, asseyez-vous; nous avons à 

causer. 
Puis, se retournant, les yeux étincelaûs et le sourire aux lèvres ; 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. A3 

— Vous savez, capitaine, dit-il, que les gens de Garbourg et de 
Hûldehouse se remuent dans la montagne. Ils ravagent les forêts 
de l'état; ils ont même tué le garde-chef Nicolas Hepp. Leur con- 
trebande en poudre, en tabac, en cartes à jouer, en tout, ne fait 
que s'étendre de plus en plus; ils en inondent la Lorraine et les 
environs; c'est une peste, une vraie peste; et voilà qu'avant-hier, 
ils ont reçu dans leur nid de roches la gendarmerie par un feu 
roulant. — Vous savez ça? 

— Oui, mon commandant. 

— Eh bien ! je vais leur apprendre de quel bois Sébastien 
Florentin se chauffe, reprit mon ami en fronçant les sou'-cils. 
Voici un ordre de la préfecture qui me demande une compagnie 
de garde nationale pour appuyer le mouvement de la gendar- 
merie sur Hûldehouse. Vous allez donc faire battre le rappel immé- 
diatement et vous choisirez tous nos anciens pour cette expédi- 
tion. C'est à proprement parler un petit coup de main dans la 
Sierra Morena, pour l'enlèvement d'une guérilla, vous comprenez? 
11 faut des hommes solides, dont le jarret ne soit pas encore usé. 
Vous les préviendrez que c'est moi qui commande l'expédition. Tous 
auront la tenue ; pas de blouses ; il faut frapper de respect cette 
canaille par la vue de funiforme. Que les bourgeois prêtent leurs 
uniformes à ceux qui n'en ont pas, ou qu'ils marchent eux-mêmes ! 
Vous commanderez en second. C'est compris, capitaine? 

— Parfaitement, mon commandant. 

— Vous ferez parvenir cet avis au commandant de place, pour 
que la distribution des cartouches ait lieu sous la voûte de la mai- 
rie^ à trois heures, li trois heures et demie, après l'appel, nous serons 
en route, par le chemin de la fontaine du château, pour gagner 
le vallon des Roches et de là Hûldehouse. 

— Gela suffit, mon commandant, dit alors le capitaine Ader, en 
saluant. 11 sortit, tandis que Florentin et moi nous nous asseyions 
à table pour dîner. 

On pense si je dressais l'oreille, et si j'avais envie d'être de l'ex- 
pédition 1 

Tout ce que mon ami venait de dire des gens de Garbourg, de 
Hûldehouse, et de plus loin, était vrai. Ils avaient même dressé des 
chiens pour faire la contrebande; ces animaux aboyaient à l'ap- 
proche des douaniers et des gardes forestiers ; ils traversaient haies, 
torrens, halliers, broussailles, avec leur charge de contrebande ; 
il était bien rare d'en abattre quelques-uns, et l'on ne pouvait ver- 
baUser contre les maîtres, qu'on ne connaissait pas. 

Toute cette race venait chez nous les jours de marché, notre bou- 
tique en fourmillait ; c'étaient des êtres secs, rudes, déguenillés, 
marchant pieds nus, les cheveux hérissés, la barbe en broussaille; 



àh BEYDE DES DEUX MONDES. 

et leurs femmes, crasseuses, les cheveux emmêlés, les yeux sau- 
vages, les bras jaunes, les coudes pointus, la peau tannée, les 
accompagnaient; c'est elles qui portaient les fardeaux; eux, ils 
n'avaient que leurs bâtons et leurs pipes. 

Tous ces gens n'étaient pas maîtres de leurs mains, on les sur- 
veillait dans notre boutique comme des voleurs de profession; on 
ne leur faisait jamais crédit, car ils niaient toujours, et, quoique 
fort dévots, ils levaient la main en justice. 

Mais quand on voulait avoir du gibier en temps prohibé, du pois- 
son ou de la contrebande, on n'avait qu'à leur dire deux mots, et 
Is vous l'apportaient sans faute. 

Voilà les gens que mon ami Florentin voulait dénicher ; et pen- 
dant tout le dîner, je ne fis que rêver au moyen de le suivre, pour 
entendre siffler les balles et voir les feux roulans dont il m'avait 
parlé tant de fois. 

Lui, naturellement, occupé de son plan de campagne pour tour- 
ner les villages, il restait silencieux. 

Frentzel ne soufflait pas le mot. Et comme elle venait de servir 
le café à Florentin, prenant mon air le plus câlin, je lui demandai 
si je n'aurais pas la permission de courir derrière le détachement. 

Cette question, interrompant ses méditations, le fit me regarder 
tout rêveur, et seulement au bout d'une minute il eut l'air de me 
comprendre et me répondit : 

— Pour ça, non, mon ami, ce n'est pas possible ; ton père ni ta 
mère ne voudraient pas, ni moi non plus... C'est trop loin... Et 
puis... une balle perdue... Enfin,., non!.. Je voudrais bien, mon 
ami, mais ça viendra plus tard. 

Alors, avec la finesse des enfans, je compris tout de suite qu'il 
ne céderait pas et je dis : 

— Puisque tu ne veux pas, mon ami, je resterai avec Frentzel, 

— Oui,., c'est ça... vous resterez ensemble!.. C'est dommage, 
lu m'aurais vu manœuvrer... Ce qui est différé n'est pas perdu. 

Et se levant, il se revêtit de sa tenue de campagne, il roula 
lui-même son manteau, qu'il passa en sautoir sur son épaule, et 
sortit en disant à Frentzel : 

— Après-demain au plus tard, l'affaire sera faite. Françoise, ainsi 
pas d'inquiétude. 

, On voyait que c'était sa formule d'autrefois ; et Frentzel lui ré- 
pondit d'un air de résignation : 

— Pourvu qu'il ne t' arrive pas malheur, Florentin ! 

— Allons donc! fit-il en revenant... Une poignée de chouans! 
Et il l'embrassa, puis il partit. 

Je vis alors qu'il aimait bien Frentzel tout de même ; et e itendant 
au loin le roulement de Jappel sur la place d'armes, — Frentzel 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 45 

venait de rentrer dans -sa cuisine, — je me glissai tout doucement 
dehors, et je courus prévenir deux ou trois bons sujets de mon 
âge, les fils Gourdier et le rouge Materne, de ce qui se passait. 

Nous prîmes les devans sur le détachement, par la porte d'Alsace, 
courant à la fontaine du château, où nous fîmes halte pour guetter 
le passage de nos gens et les suivre de loin. 

Nous étions là, depuis environ deux heures, assis, les jambes 
écartées, autour de la source, derrière les haies touffues du cime- 
tière des juifs, fort impatiens de voir arriver notre monde. J'avais 
seul une veste, des souliers et un chapeau de paille; mes cama- 
rades, en pantalons de toile et manches de chemise, les pieds nus, 
coiffés de leurs grands cheveux jaune filasse, riaient, contens de se 
trouver là plutôt qu'à l'école du père Vassereau. 

L'ardeur du soleil n'avait jamais été plus grande, elle teignait 
en rouge les vieilles roches grises de la gorge à l'entrée de laquelle 
nous étions. 

— Hé! ils ne viendront donc pas? disait Materne, regardant le 
coin du cimetière où débouchait le chemin. Voici trois heures et 
demie qui sonnent en ville. Si Pèlerin nous a trompés, gare!., 
gare ! . . 

— Je ne vous ai pas trompés ; mais je n'ai pas peur de toi, 
Materne, lui dis-je. 

— Parce que tu as de beaux habits et que tu bois du vin, tu 
crois être plus fort, dit-il; mais je porte des fagots et je grimpe 
mieux que toi. 

— Oh I pour grimper, je ne te crains pas non plus, lui répon- 
dis-je. 

On voyait que les gueux m'en voulaient à cause de mes beaux 
habits, et peut-être aurions-nous fini par une bataille, si dans le 
même instant, au loin, des pas nombreux ne s'étaient fait entendre. 
Alors toute la bande, se penchant pourvoir à travers la haie, s'écria : 

— Les voilà !.. Tenez, là-bas, les collets rouges et les baïonnettes 
défilent sur les glacis... Vite, cachons-nous! 

Chacun courut se blottir dans les broussailles, et quelques 
instans après le détachement descendait la petite allée des Houx, 
allongeant le pas vers le vallon. Toute la compagnie, l'arme à vo- 
lonté, riait et babillait, comme il arrive aux troupes en marche. 
Mon ami Florentin, le manteau roulé sur l'épaule, marchait tout 
allègre et l'air joyeux sur le côté, causant avec le capitaine Ader. 
Du reste, nous ne pouvions les entendre causer, à cause du roule- 
ment des pas dans le sentier pierreux; mais à peine eurent-ils 
défilé, que nous sortîmes de nos cachettes, déboulant dans la gorge 
tortueuse. 

Près de nous serpentait le ruisseau de la fontaine, presque dessé- 



l^Q REVDE DES DEUX MONDES, 

ché par l'ardeur du jour. Mes camarades, avec leurs pieds nus, 
durs comme des semelles de bottes, sentaient moins les cailloux 
que moi dans mes souliers; c'étaient de vrais Phalsbourgeois, 
l'amour de la fusillade les animait; on aurait dit une troupe de pe- 
tits loups sur la piste de quelque gibier. 

Bientôt nous fûmes entre les roches arides, sans une touffe de 
mousse, et nous aperçûmes au loin, dans le fond du défilé, sur la 
lisière de la forêt, le hardier Tobie Lupin, au milieu de ses pour- 
ceaux enfouis dans le sable chaud et de ses chèvres qui grimpaient 
sur les deux pentes du vallon. Il était assis, le dos appuyé contre 
une roche, et travaillait à l'ombre de son grand chapeau de crin, 
qui lui servait de parasol. Il tressait des paniers d'osier; son chien, 
à longs poils roux, ramenait les chèvres qui s' écartaient trop du 

vallon. 

A la vue des gardes nationaux arrivant sur deux lignes, le chien 
lança quelques aboiemens sonores, et tous les échos en retentirent 
jusqu'au fond des bois. 

Tobie Lupin tourna la tête; depuis trente ans, il n'avait pas été 
troublé dans sa solitude et regardait étonné. 

Les gardes nationaux passèrent, ils entrèrent sous les arbres et 
disparurent comme un ruban rouge et bleu dans la verdure de la 

forêt. 

Et alors seulement, toujours galopant, nous descendîmes der- 
rière eux. La sueur me coulait le long des jambes jusque dans 
les souliers. 

Tobie Lupin ne fit attention qu'à moi; les autres, il était habitué 
de les voir aller et venir, leur fagot ou leur petit sac de faînes sur 

l'épaule. 

— Tiens ! fit-il, c'est le fils de M. Pèlerin ! Où vas-tu donc? 

Là-bas,., lui dis -je, embarrassé de répondre, où vont les 

autres. 

Et le chien descendant sur moi tout hérissé, j'avais à peine eu le 
temps de ramasser une pierre, quand Tobie le siffla : 

— Arrive ici. Pataud ! 

Alors je courus, suivant les camarades, bien content d'en être 

. réchappé et de me trouver à l'ombre des hêtres, dans les hautes 

bruyères lilas et les genêts dorés grimpant à perte de vue jusque 

sur la côte. 

Le ruisseau s'était fait torrent, il écumait sur les roches au fond 
du ravin et répandait une agréable fraîcheur; mais déjà je com- 
mençais à trouver le chemin bien long et je me retournais de temps 
en temps pour voir si l'on découvrait encore la ville. 

Elle était à plus d'une lieue en ligne droite; c'est à peine si j'a- 
percevais encore son clocher surmonté du nid de cigognes ; l'in- 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. Ji7 

quiétude me gagnait, et malgré cela, voyant les camarades courir 
sans relâche, je n'osais m'arrêter. 

Nous arrivions au débouché de la gorge, où ,Ie torrent se 
jette dans la Zorn, quand tout à coup, au détour da sentier, nous 
fûmes en présence de notre détachement, qui venait de faire halte* 
et quelle ne fut pas notre surprise de voir là, sous la haute ramée, 
au milieu des bruyères, cinq ou six gendarmes à cheval, avec leurs 
grands chapeaux, et plus de vingt gardes forestiers en hab't vert, 
petite casquette à cor de chasse, le mousqueton en bandoulière I 

Mon ami Florentin et le capitaine Ader, dans l'ombre papillo- 
tante, se trouvaient avec eux; ils délibéraient ensemble, et nos 
gardes nationaux , alignés sur le sentier, l'arme au pied , s'es- 
suyaient le front, tirant leurs mouchoirs du fond des schakos. 

C'était un coup d'œil admirable, plein de lumière et d'ombre- 
l'éclat des armes et des uniformes au milieu de la verdure vous 
éblouissait. 

Il paraît qu'on s'était donné rendez- vous là, pour s'entendre avant 
de grimper la côte. 

Et comme notre arrivée étonnait ce monde, Florentin s'étant 
retourné, me vit sautant dans les bruyère» pour me cacher, et s'é- 
cria d'une voix tonnante : 

— Halte ! qu'on l'arrête et qu'on me l'amène avec les autres. 
Deux sentinelles, qu'il avait postées plus loin dans le sentier 

nous barrèrent le passage; on nous empoigna et on nous conduisit 
comme des malfaiteurs au milieu d'un piquet, en présence de mon 
ami Florentin, qui n'av^aii pas l'air tendre. 

— Qu'est-ce que tu viens faire ici? me dit-il d'un ton rude en 
fronçant les sourcils. 

— Je veux voir la bataille, lui répondis-je hardiment. 

— Est-ce que tu ne m'avais pas promis de rester avec Frentzel? 

— Oui !.. mais je veux voir la bataille. 

Il semblait sévère, et pourtant malgré lui son front se déridait- 
il ne pouvait s'empêcher de sourire dans ses moustaches. 
Les gendarmes autour de nous restaient graves. 

— Et vous autres, tas de gueux, s'écria Florentin en s'adressant 
à mes camarades, qui est-ce qui vous a permis de nous suivre? 
Vous êtes des espions, bien sûr, des espions de Garbourg et de 
Hiildehouse. Si je vous faisais fusiller, qu'est-ce que vous diriez? 

Mais voyant qu'au lieu de trembler, ils se grattaient l'oreille et 
le bas du dos d'un air embarrassé, il se tourna vers le brigadier de 
gendarmerie Kuhn, en s' écriant tout joyeux : 

— Savez-vous , brigadier, que ces gueux-là feront de fameux 
soldats, et si la guerre commence et dure seulement vingt ans 
plus d'un sera capitahie comme les anciens? 



hS REVUE DES DEUX MONDES. 

— Certainement, mon commandant, dit le brigadier, ça ne m'é- 
tonnerait pas du tout. 

— Oui, dit Florentin, mais en attendant, je vais faire reconduire 
celui-ci à Phalsbourg, car ses parens sont de braves gens. Quant 
aux autres, qu'ils nous suivent ou qu'ils s'en retournent, ça les 
regarde. 

Et voyant de loin une vieille en train de faire son fagot sous 
bois, il ordonna d'aller la chercher. 

C'était Jeannette Magloire, du Bois-de-Chênes, qui venait sou- 
vent dans notre boutique. 

— Vous connaissez cet enfant-là? lui dit-il. 

— Oui, c'est le fils de M. Pèlerin, l'épicier en face de la Halle. 

— Eh bien! vous allez le reconduire chez ses parens. Yoici pour 
vous. 

Il lui serra quelque chose dans la main, et Jeannette Magloire 
parut bien contente. 

Moi, je me révoltais et je sanglotais. Mais Florentin, étendant le 
bras, me dit cette fois d'un ton vraiment fâché : 

— File!.. Et bien vite!.. Tu m'entends?.. Il y a là des baguettes 
de noisetiers... Attention!.. 

Je compris cette fois que c'était sérieux, et j'enfilai le sentier 
devant la vieille, tout penaud. L'idée me venait aussi que la nuit 
approchait, que c'était bientôt l'heure du souper, et cela contribuait 
à ma soumission. 

Enfin je partis avec Jeannette, repassant par toutes ces roches et 
gagnant le vallon à la nuit tombante. 

Je n'en pouvais plus de fatigue. 

Nous passions le long des petits jardins, au pied des glacis, 
quand une voix se mit à crier : 

— Le voici,., maman,., le voici!.. 
Je reconnus la voix de Justine. 

Nicole sortit aussitôt de leur jardinet, en s'écriant : 

— Oh! malheureux, dans quel état sont tes parens!.. On te 
cherche depuis des heures... Frentzel... ta mère... Rose... tout le 
monde... On te croit perdu... Arrive!., arrive!.. 

Et me prenant par la main, elle m'entraîna. 
Justine, à côté de moi, courait. 

— D'où viens-tu? faisait-elle en galopant tout essoufflée. 

— De là-bas! J'ai suivi la garde nationale... On m'a renvoyé avec 
Jeannette Magloire... Je voulais voir la bataille!.. 

— La bataille!.. Mais on se tue dans les batailles.,, tu ne sais 
donc pas cela? 

— Si,., mon ami me l'a raconté... 

— Eh bien?,. Et si l'on l'avait tué... Oh! Lucien!.. 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 49 

Puis, me prenant la main et se penchant à mon oreille : 

— Tu ne sais pas? disait-elle, mon père est nommé comman- 
dant... Il est parti ce matin pour rejoindre son régiment à Bayonne... 
Nous,., nous restons ici... Tu vas pouvoir revenir à la maison... 
Nous allons encore une fois nous amuser... — Ah! que j'ai trouvé 
le temps long après toi!., 

— Oui!., oui!., disait Nicole. Mais avant de s'amuser, Lucien 
peut apprêter son dos!.. Ah! le mauvais sujet!., ses pauvres 
parens... leur en a-t-il donné des inquiétudes!.. Quelle raclée il va 
recevoir ! 

Elle ne me lâchait pas, et moi, entendant cela, j'aurais voulu 
reprendre le chemin du vallon des Roches. 

En ville, lorsque nous entrâmes, tout le monde me regardait. 

11 paraît qu'on avait couru partout, qu'on m'avait cru tombé des 
remparts et noyé dans les mares à grenouilles des vieux fossés de 
la place. 

Naturellement la crainte de rentrer chez nous me serrait le cœur, 
et je ralentissais le pas tant que je pouvais. 

Justine, me tenant toujours par la main, disait : 

— Ne cours pas si vite, maman... Ce pauvre Lucien... il est trop 
fatigué... Tu vois... il ne peut presque plus marcher!.. 

— Oui,., oui,., disait Nicole en m'entrahiant, il a bien pu courir 
derrière la garde nationale... Mais gare!., gare!.. 

En approchant de la halle, voyant de loin des ombres sur les 
vitres de notre boutique éclairée à l'intérieur, je compris qu'on 
m'attendait, que la nouvelle de mon retour était annoncée, et je me 
figurai la mère, qui ne plaisantait pas dans les grandes occasions, 
toute prête à me faire bon accueil. Alors, à quelques pas de notre 
escalier, je me laissai tomber, et Nicole voulant m'emporter, je me 
pris à crier comme si on m'avait écorché. 

Justine pleurait et disait : 

— Oh! maman!., oh! maman!.. 

— Ah! je te conseille de le plaindre, criait Nicole. 

En ce moment, la porte s'ouvrit, et ma mère parut sur les mar- 
ches, avec la grande verge de saint Nicolas. Rose tenait la lampe. 
Elles allaient descendre, et tous les voisins regardaient déjà des 
fenêtres la réception qu'on allait me faire, lorsque Justine, s' élan- 
çant devant moi, se prit à plaider ma cause avec une gentillesse 
qui m'attendrit encore quand j'y pense. 

— Oh! madame Pèlerin, disait-elle, il ne le fera plus... Il s'en 
repent... N'est-ce pas, Lucien,., tu ne te sauveras plus?.. Ce n'est 
pas sa faute, madame Pèlerin,., son ami Florentin lui a raconté 

TOME XLU. — 1880. i 



50 REVDE DES DEUX MONDES. 

tant de batailles!., il voulait en voir une... Si vous saviez... comme 
il est las ! . . comme il est las ! . . Oh ! madame ! . . 

Ma mère ne se laissait pas attendrir; mais le père, ayant fait 
deux pas dehors et regardant Justine qui parlait, ses beaux yeux 
bleus remplis de grosses larmes, ses petites mains jointes d'un air 
suppliant, s'écria : 

- Ah! mauvais drôle, tu as de la chance d'avoir un avocat 
pareil!.. Sans cela, on t'aurait reçu à coups de trique, comme un 
Prussien... Va te coucher sans souper... Vite!.. Et ne recommence 
pas... ou tu auras affaire à moi!.. 

Alors j'obéis; et comme j'entrais l'oreille basse, ma mère levant 
sa grande verge pour m'en donner un coup sur le dos, il lui retint 
le bras en disant : 

--- Non!.. J'accorde sa grâce à Justine. 

Et se baissant, les bras étendus vers mon amie : 

— Viens ici, petite, fit-il... Je vois que tu l'aimes bien et que tu 
seras un jour une bonne femme. 

Et il l'embrassa. 

Moi, je couiais déjà dans l'allée, bien content d'en être réchappé 
à si bon compte et peu curieux d'entendre les complimens qu'on 
pouvait encore me faire. 

Tout ce que je sais, c'est que, si l'école du père Vassereau n'avait 
pas été en vacances, le lendemain on m'y aurait mené pour sûr! 

Quant à Justine, on peut croire qu'à partir de ce jour je l'en 
aimai mille fois plus encore; mais la mère était devenue pluîs 
sévère, surtout en apprenant que j'avais couru avec les Gourdier 
et le rouge Materne; elle attendait avec impatience la rentrée des 
écoles, ne se fiant plus autant qu'autrefois à la surveillance de 
Françoise. 

La perspective de me trouver bientôt sous la férule de M. Vasse- 
reau rne rendait tout inquiet; ce fut le retour de mon ami Floren- 
tin, rentrant victorieux à la tête de son détachement, qui me 
ranima. 

J'aurai toujours ce spectacle sous les yeux. 

Le matin du troisième jour, vers sept heures, pendant le déjeu- 
ner, on entend le tambour de Padoue battre ia marche sous la porte 
de France; tout le monde s'écrie : 

— Les voilà!.. Ce sont eux qui rentrent] 
Et l'on court, on se presse dans la rue. 

Je m'étais levé. Frentzel, elle-même, tout émue, me prit par ia 
main en disant : 

— Viens! 

Et nous courûmes jusqu'à la place des Halles, 



LES YIEUX DE LA VIEILLE. 51 

En ce moment arrivait sur l"a route notre détachement, escortant 
une longue file de gueux, hommes et femmes, liés deux à deux, 
en haillons, les guenilles pendantes, la barbe et les cheveux ébou- 
riffés, marchant fièrement entre les lignes de baïonnettes. 

Florentin et son capitaine marchaient auprès, tout blancs de 
poussière, mais joyeux; et derrière suivaient trois grandes char- 
rettes de poudre et de tabac escortées par les gendarmes. 

C'était une razzia complète. 

Arrivée devant la voûte de la mairie, la colonne fit halte, et le 
geôlier Harmentier sortit de sa loge avec son trousseau de clés 
pour recevoir les prisonniers. 

On les délia, et ils défilèrent un à un dans le cachot, lançant 
des regards effrontés et faisant des grimaces aux curieux, éton- 
nés de leur air hardi. 

Puis le verrou de la première porte glissa dans son anneau, 
Harmentier mit les cadenas et poussa la seconde porte massive sur 
la première, en fermant l'énorme serrure à double tour. 

J'étais là, dans la foule, le nez en l'air et les yeux ronds, me 
disant que les gros rats ne devaient pas manquer dans ce trou noir. 

Mon ami Florentin, sur les marches de la mairie, recevait les 
complimens du commandant de place et du colonel du 18«. 

— Un beau coup de filet, commandant ! lui disaient-ils en riant. 

— Oui, mais nous n'avons eu que la peine de les prendre, 
comme la pie au nid ; ils ont vu tout de suite que la retraite était 
coupée. 

— Vous aviez tourné la montagne? 

— Naturellement! J'avais posté mes hommes dans la forêt, 
autour du village. Après cela les gendarmes et les gardes fores- 
tiers sont entrés dans les maisons. Les bandits regardaient par 
leurs lucarnes ; ils avaient bien envie de décamper, mais en aper- 
cevant les baïonnettes des hommes reluire au clair de lune sur la 
lisière du bois, ils devenaient doux comme des moutons et ten- 
daient eux-mêmes les mains aux menottes des gendarmes. Pas un 
seul n'a eu le courage de brûler une amorce... Canailles I 

Florentin semblait vexé. 

— C'est comme les loups, dit le commandant de place, une fois 
dans la fosse, ils ne bougent plus ; on descend leur passer la muse- 
lière, ils n'osent pas même montrer les dents. 

— Vous n'auriez pas mal fait, s'écria le colonel, d'en passer une 
demi-douzaine par les armes, pour l'exemple. Tuer un vieux garde, 
un ancien sergent du 6" léger, père de huit enfans ! 

Comme Frentzel et moi nous écoutions, Florentin nous vit et 
nous embrassa, après avoir salué le commandant et le colonel. 
Ensuite nous partîmes pour la maison. 



52 REYUE DES DEUX MONDES. 

Le déjeuner était encore sur la table. 

Florentin ôta son épée, mit son bonnet de police et s'assit en 
retroussant ses moustaches et s'écriant : 

— Ça va!.. Ça marche!.. 

Et tout en mangeant d'un fier appétit, il me regardait avec atten- 
drissement, heureux de me revoir. 
Puis, reprenant ses idées : 

— On s'est dégourdi les jambes, disait-il, tout a bien été. Main- 
tenant, que la campagne s'ouvre! je réponds de mes hommes!.. 



XVI. 

Après cette expédition de Florentin à Hûldehouse, vers la fin de 
septembre, le bruit se répandit qu'on distribuerait des drapeaux 
à toutes les gardes nationales de France. 

Alors commencèrent les lamentations des commères de Phals- 
bourg, habituées à gouverner leurs maris et qui s'attendaient à les 
voir partir d'un jour à l'autre pour reprendre Sarrelouis et 
Landau. 

Je me souviens qu'une après-midi toutes se réunirent chez Nicole 
et se mirent à délibérer sur ce qu'il fallait faire dans ces circon- 
stances graves. 

Le bocal de cerises à l'eau-de-vie et le cruchon de cassis étaient 
sur la table ; chacune en prenait à son aise ; elles avaient toutes le 
nez rouge, et cela ne les empêchait pas de se désoler. 

— Maintenant, disait la mère Desjardins, tout est perdu, nos 
vieux ne veulent plus rien entendre de raisonnable. Le mien, qui 
se traîne d'une chaise à l'autre, tout criblé de vieilles blessures et 
de rhumatismes, se figure pouvoir encore doubler les étapes ; il 
crie que le gouvernement lui fait tort, qu'il a droit à son grade au 
87« comme en 1815; que ses quinze années passées depuis à la 
maison ne comptent pas ; qu'au lieu d'avoir soixante-trois ans, il 
en a quinze de moins sur les cadres de l'armée, et que ce sont les 
cadres qu'il faut consulter au lieu du calendrier. Quand j'ouvre la 
bouche pour lui répondre, il crie : — Taisez-vous, madame! — Il 
tousse, il crache, les yeux lui sortent de la tête. Quel malheur ! 
Nous étions si tranquilles depuis des années. Cet imbécile de 
Charles X avait bien besoin de se faire mettre à la porte, avec ses 
ordonnances ! 

— Oui, répondit Nicole, et Vidal m'écrit tous les huit jours 
d'aller le rejoindre avec Justine àBayonne, d'où le 6" léger observe 
l'Espagne. Il veut me trimbaler encore comme dans le temps jus- 
qu'à Madrid, ou bien m'embarquer avec lui sur un vaisseau, pour 



i 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 53 

descendre en Angleterre. Mais je ne me presse pas; je n'ai pas 
envie de finir mes jours sur les pontons de Plymouth, vous pensez 
bien, ou d'avoir le cou coupé avec Justine, dans un défilé de la 
Catalogne ou de l'Estramadure. Qu'il m'écrive!., qu'il m'écrive!.. 
Je ne bouge pas d'ici. Allons, videz vos verres, mesdames ; encore 
une cerise, madame Desjardins? 

— Volontiers, Nicole, volontiers. 

— Justine,.. Lucien, jvenez ici! disait Nicole. Vous êtes bien 
sages, c'estbien... Tenez, prenez des macarons !.. Quand je regarde 
cette pauvre enfant, faisait-elle en embrassant Justine, de penser 
que son père est assez enragé pour vouloir l'exposer, avec sa mal- 
heureuse femme, à tous les hasards de la guerre, ça me retourne 
le cœur. 

Elle s'essuyait les yeux avec son tablier, puis prenait une bonne 
prise et nous disait : 

— Allez vous rasseoir. Et ne crains rien, Justine, nous resterons 
ensemble à Phalsbourg. Ça vaudra mieux pour nous que de rouler 
notre bosse sur les grands chemins de l'Europe, depuis le Portugal 
jusqu'à Moscou! 

Les autres semblaient attendries; elles serraient les lèvres en 
tricotant et restaient pensives. 

— Ce qui me console un peu, reprenait ensuite M'^' Richard, 
c'est que le mien a passé de la cavalerie légère dans les cuiras- 
siers. Au lieu d'être à l'avant-garde, toujours en reconnaissance, 
ou bien à l'arrière- garde pour soutenir la retraite, il restera dans 
la réserve. Les cuirassiers ne donnent jamais qu'à la fin, pour 
enfoncer le dernier carré, et pourvu que le cheval soit solide, 
qu'on lui fasse lever la tête, pour se couvrir le ventre, c'est lui qui 
reçoit tous les coups; mon oncle Vézenaire m'a bien expliqué ça! 

— Oh! faisait Annette Metzinger, la dame du colonel d'artil- 
lerie, un coup de mitraille vous balaie aussi bien des cuirassiers 
que des chasseurs et des hussards; ça fait des rues au milieu, 
comme à Friedland. 

— Hé! criait l'autre, je ne dis pas non; mais quand on arrive 
sur les pièces, on vous sabre drôlement les canonniers ; ton Met- 
zinger doit le savoir, il en a gardé les marques sur l'oreille et sur 
la tête! 

Elles se fâchaient, prenant parti pour leurs hommes, tout en 
gémissant de les voir repartir. 

Mais Frentzel continuait à tricoter sans rien dire ; on la regardait 
à chaque instant, comme pour demander son avis, et toute pensive 
elle gardait le silence. 

Pourtant à la fin, fourrant une de ses aiguilles à tricoter dans 
ses cheveux, elle prit la parole et dit : 



5i REVUE DES DEUX MONDES. 

— Depuis deux mois que je rêve à tout ça, je suis devenue bien 
tranquille. Louis-Philippe, Lafayette, Soult, Gérard, Mouton et tous 
les vainqueurs, les ministres, les députés, tous les marchands et 
fabricans n'ont pas plus envie d'aller reprendre Sarrelouis et 
Landau que moi de me faire arracher les dents. Ce sont des gens 
de bon sens; ils ont assez de grades, de pensions et de bénéfices, 
qu'est-ce qu'ils pourraient gagner de plus? D'avoir une patte em- 
portée, d'être coupés en deux, ou de retourner en exil, si les Bour- 
bons de la branche aînée, comme on dit, revenaient dans les four- 
gons de l'ennemi! — Pas si bêtes!., pas si bêtes!.. Je les connais 
tous, même Louis-Philippe, car Florentin m'a raconté qu'à Jem- 
mapes, le colonel des dragons de Chartres était toujours au quar- 
tier-général de Dumouriez. Depuis, il a roulé le monde sans le sou. 
Louis XVIII lui a rendu toutes ses forêts, ses terres, ses châteaux, 
et lui a donné une grosse part du milliard des émigrés, pour payer 
les dettes de son père; et Charles X lui a octroyé le titre de prince 
royal. Maintenant les députés lui ont donné la couronne et un mil- 
lion à dépenser par mois!.. Ne craignez rien, il ne va pas mettre sa 
fortune à la roulette; il tient à ses écus. — Et Soult, qu'on dit le 
premier manœuvrier du monde, à cause de sa bataille de Toulouse, 
j'ai vu ses fourgons, en Espagne, je les ai vus! Dieu du ciel, quand 
j'y pense, y en avait-il du butin !.. y en avait-il !.. Ha ! 

Elle levait les yeux au plafond, en soufflant dans ses joues, qui 
devenaient toutes rondes. 
Et comme on l'écoutait : 

— Croyez-vous qu'un vieux renard comme Soult, reprit-elle, et 
boiteux par-dessus le marché, ait envie de reprendre la rive gauche? 
Qu'est-ce que lui fait, à lui, la rive gauche?.. Qu'est-ce que cela lui 
rapporterait?.. — Ah! s'il y avait des cathédrales où personne 
n'aurait passé depuis cinq cents ans, que des pèlerins pour faire 
leurs offrandes, je ne dis pas... mais toutes ces cathédrales de la 
rive gauche, nous les avons visitées; nos maraudeurs en ont passé 
la revue depuis le haut du clocher jusque dans les caves, dix fois, 
vingt fois; ils n'ont rien oublié dans les escaliers, excepté leurs 
défroques hors de service, et Soult, qui a fait toutes les campagnes 
du Rhin, le sait mieux que personne! — 11 a déjà récusa part du 
gâteau de Louis-Philippe,- je vous en réponds, et des fournitures, 
des pensions, des arriérés, qu'est-ce que je sais? pour se tenir 

tanquille. 
Frentzel respira. 

'- Les autres l'écoutaient avec admiration, car elie avait plus d'idées 
que toute la société ensemble, et quand elle ouvrait son sac, per- 
sonne n'osait la troubler. 

— Oui, reprit-elle, et Gérard, qu'on va nommer maréchal; Georges 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 55 

Mouton, que tous les journaux 'veulent pour remplacer Lafayette à 
la tête de la garde nationale de Paris, avec des appointemens, des 
frais de bureaux, des chevaux nourris aux frais de l'état, et tout le 
reste!.. Allez donc croire qu'ils iront tout risquer! — C'est bon pour 
nos vieux innocens, qui n'ont jamais attrapé que des coups et quel- 
ques petits rogatons de dessous la table. — Oui, ceux-là veulent 
faire la guerre ; et mon pauvre Florentin sacrifierait tout, pour l'hon- 
neur d'être haché en morceaux à Sarrelouis, après avoir vu les Prus- 
siens en déroute. Ça ne lui ferait rien d'être estropié et de revenir 
pauvre comme Job !.. Que voulez-vous? On trouve des originaux 
comme ça, mais pas beaucoup, pas autant qu'on pense. J'ai le bon- 
heur d'en avoir un... Que la volonté du bon Dieu soit faite ! 
Elle baissa les yeux, pour se remettre à tricoter. 

— Mais, dit alors M'"' Desjardins, si l'on ne doit rien faire, 
pourquoi celte garde nationale? Pourquoi ces exercices?.. Pourquoi? 

— Hé ! s'écria Frentzel, il faut bien amuser nos vieux, il faut 
bien leur donner la comédie de la guerre, sans cela ils crieraient 
trop fort, ils crieraient à la trahison : ils réclameraient leur duc de 
Reichstadt, ils embarrasseraient le gouvernement vis-à-vis de 
l'étranger; le peuple, qui n'a rien gagné à cette révolution, tien- 
drait avec eux... Vous ne comprenez pas ça?.. On les amuse!.. 

Justine, auprès de moi, comprenait très bien; elle me faisait 
signe de temps en temps d'écouter, et puis elle souriait avec malice 
et semblait dire : 

— Tu entends!.. Tu entends!.. 
Moi, je ne comprenais rien du tout. 

Françoise venait de renfoncer son aiguille à tricoter dans son chi- 
gnon, derrière l'oreille et disait : 

— Ah! si Napoléon était revenu, comme en ISlZi, ces gardes 
nationales et ces distributions de drapeaux voudraient dire autre 
chose... Tout serait à recommencer... Ce serait encore une fois l'ex- 
termination générale. — Mais d'abord il aurait rais tous les vieux 
de côté et nommé des jeunes à leur place, car il n'était pas bête. 
Les jeunes risquent tout pour avancer; les vieux, après le premier 
coup de collier, tirent la langue, ils sont rouilles, poussifs, et puis 
ils n'ont plus rien à gagner ! — 11 n'aurait voulu que des jeunes, et 
l'on aurait marché! — Mais Louia-Philippe, soyez-en sûres, n'a 
qu'une crainte, c'est que les autres rois ne veuillent pas de lui sur 
le trône; pour rester sur le trône de son cousin, il laissera les 
Allemands digérer tranquillement Landau et Sarrelouis. — 11 ne 
craint qu'une nouvelle révolution du peuple, qui pourrait le ren- 
verser, et c esL une granle chance pour lui que Charles X, avant de 
partir, ait pris Alger, 



56 REVDE DES DEUX MONDES, 

On enverra là-bas tous les bons sujets qui veulent se battre, 
les vainqueurs de juillet, les criards; on les engagera, et puis ils 
feront la guerre aux Arabes ; ça débarrassera le pays. — Et seule- 
ment si les autres rois nous déclarent la guerre, on les fera revenir. 

Croyez-vous donc qu'après avoir roulé le monde et avoir vu 
Georges Mouton, Gérard, Yandamme et des centaines d'autres 
anciens camarades de Florentin au temps de la république, venir 
nous souhaiter le bonjour en passant, dans tous les coins de l'Eu- 
rope, je ne connaisse pas ces gens-là aussi bien que mon mari, et 
que je ne sache pas ce qu'ils pensent et ce qu'ils veulent? 

Maintenant ils veulent garder ce qu'ils ont happé. Et les Prus- 
siens aussi veulent garder Sarrelouis, les Bavarois veulent garder 
Landau, le roi de Hollande veut garder la Belgique ! Quand on a 
mangé de bons morceaux, on veut avoir le temps de les digérer, 
c'est tout naturel, pour en avaler d'autres plus tard, quand l'ap- 
pétit reviendra. — Voilà pourquoi nous n'aurons pas la guerre. — 
Nicole, passez-moi le bocal î 
• — Le voici, Françoise. 

— Je crois que vous avez raison, Frentzel, dit la mère Desjar- 
dins. 

— Si j'ai raison! fit-elle en prenant une cerise et se tortillant la 
bouche pour sortir le noyau, je crois bien que j'ai raison ! Tout ce 
que je demande, c'est que Florentin ne se fasse pas casser les os 
par les voleurs de bois de Hûldehouse ; quant aux autres, ils ne 
bougeront pas. — Louis-Philippe n'a pas envie de monter à cheval, 
il est trop bien dans le lit à baldaquin de son cousin Charles X ; 
et les gros bonnets, les épaulettes à graines d'épinards, ne deman- 
dent qu'à s'allonger dans leurs fauteuils, en touchant des cents et 
des mille, pour se frotter les mains et se caresser le ventre. 

Les commères l'écoutaient encore quand elle se leva. 

— Voici six heures, dit-elle, la garde nationale va bientôt ren- 
trer; dépêchons-nous, Lucien, d'aller préparer le souper. A force 
de jacasser, nous avons oublié que Florentin se croit déjà en cam- 
pagne et qu'il n'aime plus attendre. — Bonsoir, mesdames ! 

— Quand reviendrez-vous, Frentzel? s'écria Nicole. 

— Jeudi prochain ; il y aura manœuvre et grande revue au champ 
de Mars ; nos vieux seront là-bas I 

Et nous sortîmes, 

XVH. 

Enfin la grande nouvelle de la distribution des drapeaux arriva. 
C'était un lundi du mois d'octobre. La distribution devait avoir 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 57 

lieu le dimanche suivant, à Sarrebourg, notre chef-lieu de sous- 
préfecture, et le préfet devait présider lui-même à cette solen- 
nité. 

Toute notre petite ville fut remplie de joie ; on ne s'abordait plus 
qu'en se demandant : 

-— Vous savez, les drapeaux se distribuent dimanche prochain, 
nous allons donc revoir les trois couleurs flotter à la tête de nos 
bataillons ! 

Quelques -uns parlaient même de reconstituer les anciennes 
demi-brigades, qui nous avaient donné la victoire. 

Qu'on s'imagine la satisfaction de mon ami Florentin! Il semblait 
avoir grandi de six pouces et se dressait comme un vieux coq sur 
ses ergots pour lancer son cri de triomphe. 

— A la bonne heure! disait-il; à la bonne heure! Maintenant 
tout va bien, la campagne ne peut plus tarder à s'ouvrir... Vive la 
France!,. 

Frentzel souriait et lui répondait : 

— Oui, Florentin, oui, nous allons passer les lignes de Wissem- 
bourg et marcher sur Landau, c'est sûr.,, ça ne peut pas man- 
quer ! 

Florentin ordonna le jour même une revue générale au champ 
de Mars : alors tout le monde avait l'uniforme , on s'était cotisé 
pour habiller les plus pauvres. 

J'assiste à cette revue : les tambours font le roulement, tout le 
bataillon est en ligne, l'arme au bras; Florentin, au milieu de son 
état-major, se promène devant, il examine, il inspecte la tenue, 
l'alignement, la position des bras, des pieds, la hauteur de la main; 
il est content, ses yeux brillent. 11 fait marcher ensuite le bataillon 
en colonnes par compagnie, à dislance de déploiement. 11 commande, 
sa voix monte et s'étend au loin; elle va jusque sur la place d'Armes, 
par-dessus les demi-lunes et les remparts, comme celle de Van- 
damme, la plus belle voix de la grande armée. 

Enfin il est satisfait, et dit à ses officiers en riant : 

— Ma foi, ils manœuvrent aussi bien qu'un bataillon du lOlM 
C'était le plus grand éloge qu'il pût faire de notre garde natio- 
nale. 

— Oui, reprit le brave homme, en montrant l'alignement parfait 
de la première compagnie au port d'armes, voyez... un boulet pas- 
serait qu'il enlèverait le bras de toute la première file, comme je 
l'ai vu à Dantzig! 

Cela lui paraissait merveilleux. 

Après cette revue, comme nous rentrions en ville, je m'appro- 
chai de mon ami, et me rappelant ma triste équipée de Hiilde- 
house, timidement je lui demandai : 



58 REVUE DES DEUX MONDES, 

— N'est-ce pas, mon ami, j'oserai te suivre à Sarrebourg, pour 
voir la distribution des drapeaux? 

Il me regarda et répondit : 

— Oai, tu la verras, ne crains rien... Il faut que tu voies cela, 
mon ami, car la distribution des drapeaux, c'est la distribution de 
l'honneur et du courage aux enfans de la France. 

Et dès qu'on eut rompu les rangs sur la place d'armes, il me 
prit par la main et me conduisit à la maison, où mon père venait 
d'entrer devant nous, le fusil sur l'épaule. 

— Monsieur Pèlerin, lui dit-il, je viens vous demander quelque 
chose que vous ne pourrez pas me refuser. 

— Quoi, mon commandant? 

— C'est que cet enfant voie la distribution des drapeaux. Vous 
le savez, monsieur Pèlerin, le drapeau, c'est la France, c'est la 
gloire du pays et de l'armée, c'est ce qu'il y a de plus grand au 
monde. Là où est son drapeau est aussi le cœur de la patrie ; et 
quand Ja nation vous dit : « Tiens, je te confie mon honneur, ma 
gloire... Tu les défendras jusqu'à la mort!.. » cela vous élève 
l'âme, monsieur Pèlerin, et il est bon qu'un enfant voie cela; c'est 
la plus grande, la plus belle leçon qu'on puisse lui donner! 

Florentin, en prononçant ces paroles, était vraiment beau; on 
voyait que chaque mot lui sortait des entrailles et qu'il aurait 
donné mille fois sa vie pour sauver le drapeau. 

Mon père lui-même en était ému. 

— • Certainement, mon commandant, lui dit-il, que Lucien doit 
aller voir cette cérémonie, je le veux comme vous; et je veux aussi 
qu'il se souvienne jusqu'au dernier soupir des nobles paroles que 
vous venez de prononcer, car c'est la vérité : celui qui n'aime pas 
son drapeau n'aime pas sa patrie, ni sa famille, ni son propre 
honneur; c'est un lâche et un traître. 

Alors il m'embrassa et dit à la mère qui nous écoutait : 

— Dimanche, de bon matin, tu mettras à Lucien ses plus beaux 
habits; nous partirons ensemble, je serai là. Et nous reviendrons 
avec le drapeau de Phalsbourg. 

Cela dit, Florentin m'emmena par la main, pour aller dîner avec 
lui. J'étais le plus heureux enfant du monde. 

— Te voilà content ! me disait-il. 

— Oui, mon ami, bien content; et je ferai toujours ce que tu 
diras, je serai toujours obéissant. 

Il paraissait ému de ma joie, en sentant ma petite main frémir 
dans la sienne. 

A la maison tout se passa comme à l'ordinaire. Frentzel, en 
apprenant que j'irais à Sarrebourg, demanda si mes parens y con- 
sentaient. 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 59 

— Oui, dit Florentin, c'est convenu. 

Depuis ce moment, je comptai les heures et les minutes jusqu'à 
l'instant du départ. 

Tous les Phalsbourgeois étaient d'ailleurs dans le même enthou- 
siasme ; dans toutes les rues, le long des fenêtres et sur les portes, 
on les voyait blanchir à neuf leurs bufïleteries et fourbir leurs 
armes. Il y avait dispense de l'exercice pour les jours suivans, cha- 
cun étant au fait de son école de peloton. 

C'est avec raison qu'on a dit qu'il suffit de trois mois bien em- 
ployés pour faire d'un Français un soldat; mais la guerre seule 
développe à fond les qualités militaires, c'est la grande école. 

Un grand nombre de mes camarades et toutes les dames d'offi- 
ciers devant se rendre à Sarrebourg, toutes les voitures de la ville 
et des environs étaient retenues : des chars à bancs, et surtout de 
ces longues voitures d'Alsace à longues échelles, où quelques bottes 
de paille fraîche forment des sièges excellens et qu'on trouve les 
jours de fête aussi doux que des banquettes à double ressort. Nous 
en avions une de celles-là, pour Frentzel, la mère Desjardins, Nicole, 
Justine et moi. 

Quel beau moment! le matin, lorsqu'on me mit mes habits des 
dimanches, mes souliers neufs et que je me dis: 

— C'est pour aujourd'hui!.. Dans une heure nous partons!.. 

Le ciel lui-même semblait favoriser la fête. On était en automne, 
après les récoltes; des masses de paysans allaient comme nous à 
Sarrebouig. Le ciel brillait, les arbres et les haies avaient revêtii 
leurs belles teintes de rouille; pas un souffle dans l'air, quelques 
légers nuages blancs voguant dans l'immensité. 

Enfin le rappel bat, les hommes passent en grande tenue ; mon 
père sort à son tour, en disant : 

— A ce soir ! 

Il allonge le pas vers la place d'armes. 

Puis arrive la grande voiture de Mâcri, oij nous montons. Mâcri, 
le dos rond sous sa blouse, le grand chapeau rabattu le long des 
reins, assis sur le devant, le fouet à la main, attend les retarda- 
taires. Déjà nous avons pris notre place, Justine et moi, entre Fran- 
çoise et Nicole. M'"' Desjardins et sa nièce Lucie qu'on attendait, 
arrivent... On rit,., on s'étabUt. 

Et voilà que les tambours battent la marche, la garde nationale 
se met en route, nous la voyons défiler vers la porte de France, et 
notre voiture U suit de loin au pas; d'autres nous précédaient. 

Justine et moi, pressés l'un contre l'autre, nous regardions se 
suivre les vergers, les petits villages de Mittelbronn, de Saint- 
Jean, etc; les gens, sur leurs portes, nous saluer; et puis les 



60 BEVUE DES DEUX MONDES. 

coqs, les régi mens de poules, les chiens aboyant à la chaîne, les 
vieilles masures lorraines à fenêtres carrées et toitures plates, les 
hangars, les grands puits à margelle, surmontés de leurs longues 
poutres à bascule, où pendent la corde et les seaux... que sais-je?.. 

Étant rarement sortis de chez nous, tout nous était nouveau, 
extraordinaire... Et devant nous, à demi-portée de fusil, marchait le 
bataillon. Mon ami Florentin et les officiers scintillaient au soleil 
avec leurs épaulettes ; les tambours, la caisse sur le dos, trottaient. 
Tout cela marchait en bon ordre, comme un bataillon de vieilles 
troupes. 

Et tout à coup au loin s'élève le Chant du départ : 

La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière... 

Il s'étend sur les collines dépouillées de leurs récoltes. 

Toutes ces impressions lointaines me sont restées, c'est un de 
mes plus beaux souvenirs. 

Après quatre heures de marche, nous découvrîmes enfin Sarre- 
bourg : une longue file de maisons à toiture rouge, entourées de 
vieux remparts croulans, au bas d'une côte ; le clocher rustique au 
fond, et plus loin, la Sarre qui se déroule à perte de vue sur la 
droite, entre les vieux saules et les meules de foin entassées sur ses 
rives. 

Ah ! que l'on reconnaît bien à ces rivières les paysages de notre 
compatriote Claude Lorrain!.. Gomme il a dû les contempler et 
rêver sur leurs bords, pour les peindre avec tant de grandeur 
mélancolique et de vérité!.. Gomme ces flots tumultueux galopent 
sur les cailloux, en reflétant la lumière brisée, et puis se ralentis- 
sent sur les fonds de vase, en miroitant avec calme au soleil!.. 
Gomme tout cela, c'est bien notre cher pays de Lorraine, qu'on ose 
dire allemand!.. Notre âme, nos souvenirs, les os de nos pères, n'en 
restent pas moins là-bas, et si, ce qu'à Dieu ne plaise, nos yeux ne 
doivent plus le revoir,., eh bien! longtemps notre esprit s'y pro- 
mènera pour maudire les envahisseurs et garder le souvenir de la 
patrie française. 

A Sarrebourg, on nous attendait. Mille cris de : « Vive la garde 
nationale de Phalsbourg! » nous accueillirent partant de toutes 
les fenêtres. Nos tambours battaient avec ardeur, nos hommes 
emboîtaient le pas, notre voiture roulait derrière. 

D'autres gardes nationales : celles de Lorquin, de Fénétrange, 
de Réchicourt-le-Château, étaient arrivées avant nous, toutes les 
auberges en fourmillaient. 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 61 

Sur la place, on crie : « Halte! » On met les fusils en faisceaux, 
on place les sentinelles pour les garder, et les autorités viennent 
recevoir Florentin avec son état-major. On les conduit à l'hôtel de 
ville, où doit avoir lieu un grand banquet. 

Nous autres, nous entrons à l'auberge de M"'^ Adler. Quel 
bruit!., quel tumulte dans la grande salle en bas!., que de gens 
entrent et sortent : des paysans, des citadins, des gardes natio- 
naux! 

Représentez-vous une longue table étincelante de verres, de 
carafes, d'assiettes, de fleurs, et à côté la cuisine ouverte au large, 
où flamboie l'âtre, envoyant mille bonnes odeurs de gibier, de pois- 
son, de rôtis jusque dans la rue, par chaudes bouffées; les casse- 
roles se remuent, le tourne broche va son train... Quel coup d'œil ! 

M"® Adler était venue nous recevoir. 

Nous entrâmes dans une chambre à part, où l'on se lava les 
mains, la figure. 

Justine et moi, nous nous regardions émerveillés : le bonheur 
était peint sur notre figure. 

Mais comment vous raconter le dîner, qui commença vers onze 
heures et ne finit qu'au moment du roulement des tambours sur la 
place, à la distribution des drapeaux? Comment vous représenter 
ces soupières ventrues, ces quartiers de viande, ces lièvres en civet, 
ces ramiers à la crapaudine, ces canards aux olives, ces poissons 
de la Sarre : brochets, carpes aux larges écailles, tanches dorées et 
bronzées nourries dans l'eau vive qui se précipite du Donon? 
Comment surtout vous donner une idée des crèmes à la vanille, 
au chocolat, des gâteaux en forme de cathédrale, le coq gaulois en 
haut, et des fruits : poires, pêches, raisin, entassés en pyramides 
sur de larges plats festonnés?.. C'est impossible !.. 

M™* Adler passait avec raison pour l'une des meilleures cuisi- 
nières du pays. En a-t-elle régalé des générations de voyageurs et 
de bons propriétaires des environs en route pour leurs affaires, 
durant soixante ans!.. Et le bon vin de Toul!.. de Thiaucourtî.. 

On ne se figurera jamais le nombre de plats auxquels peut goû- 
ter un enfant, — et surtout un enfant élevé sur le haut plateau de 
Phalsbourg, — sans en éprouver autre chose qu'une douce satis- 
faction. Justine et moi nous n'en laissions passer aucun; et ni 
Frentzel ni Nicole n'avaient la malheureuse idée de nous priver de 
quelque chose pour nous rendre la taille plus fine. Aussi nous 
étions ventrus et joufflus et nous riions toujours. 

Enfin, au roulement des tambours sur la place, tout le monde 
sortit. 

Mâcri, qui mangeait à la cuisine, était déjà sur sa charrette; il 
nous aida lui-même à monter; puis, à travers la foule innombrable. 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

nous arrivâmes jusque devant la sous-préfecture, et sur notre voi- 
ture, comme du haut d'une tribune, nous vîmes distribuer les dra- 
peaux à toutes les gardes nationales de l'arrondissement; nous 
entendîmes battre la générale à chaque remise de ce « noble 
insigne national », comme disait le préfet en habit bleu chamarré 
de broderies d'or; nous entendîmes les discours des autorités ; mais 
pour vous avouer la vérité, nous ne comprîmes pas grand' chose à 
ces harangues. C'était trop magnifique pour nous, et les quelques 
mots de Florentin et démon père m'en avaient plus appris sur le 
drapeau de la France et les devoirs du soldat, que toutes ces paroles 
solennelles. 

Après cela, notre drapeau de Phalsbourg, surmonté d'un coq 
superbe, ayant été salué, fut remis au lieutenant Blanchet, chargé 
de sa garde; et la cérémonie étant terminée, on songea qu'il était 
temps de retourner chez nous, d'autant plus que les petits nuages 
du matin avaient fini par se réunir et qu'il commençait à pleuvoir. 

Toutefois, avant de se remettre en route, on but encore quelques 
bons coups; et tout ce qui me revient de notre départ, c'e^t que 
j'avais grand sommeil, ainsi que Justine, et que les dames nous 
prirent sur leurs genoux. 

Nous dormions depuis quatre heures, au roulement des pas, aux 
cahots de la voiture, et rien ne troublait notre profond repos, quand 
tout à coup un murmure étrange nous réveilla. 

Notre charrette venait de s'arrêter. Je me dressai, la tête encore 
alourdie, et je regardai. 

Le bataillon, en colonne de marche, l'arme au bras, stationnait 
devant l'avancée de Phalsbourg. La sentinelle du 18% au haut de 
la demi-lune, criait: — Qui vive? — on lui répondait : — France!.. 
Garde nationale de Phalsbourg! — Un piquet du poste de la porte 
de France s'avançait pour nous reconnaître, et, dans ce moment, 
d'un bout à l'autre de notre colonne, tout le monde demandait : 

— Le drapeau?.. Le drapeau?.. Où est le drapeau?.. 
Ce n'était qu'une rumeur sur toute la ligne. 

Et comme la sentinelle criait : 

— Quand il vous plaira. 

Florentin, furieux, accourait derrière la colonne, criant de sa 
voix vibrante : 

— Que le drapeau s'avance, mille tonnerres!.. 

Alors le capitaine Âder, sortant des rangs, lui répondit à deux 
pas de notre voiture : 

— Le porte- drapeau Blanchet et plusieurs hommes de la com- 
pagnie sont restés en arrière ; depuis deux heures le drapeau n'a 
pas paru au bataillon. 

— Ce sont donc des traîtres, capitaine? 



LES VIEOX DE LA YIEILLE. 63 

— Non, mon commandant, ils se seront arrêtés dans quelque 
cabaret en chemin, ils auront tout oublié pour boire : Blanchet est 
un ivrogne ! 

Florentin frémit, et lançant un regard terrible au capitaine : 

— Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? dit-il les dents ser- 
rées. 

— Je pensais qu'ils rejoindraient avant notre arrivée à Phals- 
bourg, dit Ader, je ne pouvais pas croire à tant de honte! 

— Malheureux! s'écria Florentin; et son épée, jaillissant du 
fourreau, s'appuya sur la poitrine du capitaine, qui pâlit, mais 
resta ferme. 

— Commandant, fît-il en se redressant, je suis un vieux soldat 
de la grande armée ! 

A ces mots, Florentin repoussant son épée dans le fourreau d'un 
geste sauvage et lançant un regard farouche sur la route, bégaya, 
la main en l'air : 

— Ah ! les misérables ! Et dire que je ne leur passerai pas mon 
épée dans le ventre! 

Sa figure était effrayante : les moustaches hérissées, l'œil san- 
glant. 

11 voyait tout son travail, toutes ses espérances perdues : il voyait, 

— au lieu de son entrée triojnphale, les trois couleurs déployées, 

— le défilé de la colonne, la tête basse, devant le poste de la porte, 
présentant les armes et battant aux champs pour saluer un drapeau 
resté sur une table d'auberge au milieu de quelques ivrognes; il 
voyait, en ville, le sourire des envieux et des lâches,., et chose plus 
terrible encore, la douleur des braves, à la vue du bataillon ren- 
trant comme une troupe vaincue, déshonorée, qui a laissé son éten- 
dard aux mains de l'ennemi ! 

Son cœur se retournait, et regardant en arrière, d'une voix épou- 
vantable, il cria : 

— Rompez les rangs ! 

Car il voulait sauver à la garde nationale la hçnte de rentrer 
sans les trois couleurs en tête ; il aimait mieux voir tout s'en aller 
à la débandade. 

Les rangs se rompirent, et les gardes nationaux, par trois, par 
cinq, par six, le fusil à volonté, allongeant le pas, traversèrent la 
porte en désordre ; et Florentin derrière, assistant à cette débâcle, 
s'en alla le dernier, comme un général qui suit la déroute de son 
armée, la mort dans l'âme. 

Frentzel et nous tous, ayant vu ces choses, nous en étions con- 
sternés; notre voiture se traînait lentement derrière la colonne. 

Nous ne comprenions pourtant pas encore l'affreux malheur qui 
devait arriver ; Frentzel disait seulement : 



6A BEVUE DES DEUX MONDES. 

— Mon Dieu, que Florentin doit être malheureux!.. Oh! les 
gueux!.. Rester en arrière avec le drapeau! si c'était devant l'en- 
nemi, on les fusillerait tous jusqu'au dernier! 

Et Nicole, indignée, disait : 

— Oui, ce sont de fameuses canailles,., des ivrognes !.. 
C'est ainsi que nous passâmes sur le pont. 

En ville, devant notre boutique, nous descendîmes de voiture. 
Mon père était là, appuyé sur son fusil, aussi blanc qu'un linge. 

— Si je voyais ce Blanchet revenir, disait-il, je ferais feu sur 
lui comme sur un Prussien ! 

Le souvenir de son départ, comme volontaire, en 1797, le dra- 
peau national en avant, lui faisait sentir l'horreur d'un pareil 
crime. 

Que voulez-vous ? On ne devrait jamais laisser des ivrognes dans 
un poste d'honneur, on devrait savoir qu'ils sont capables de toutes 
les ignominies. 

Enfin, étant descendus, Frentzel et moi nous courûmes à la mai- 
son; et comme nous arrivions, Florentin jetait son schako et son 
épée sur la table, il s'arrachait les épaulettes et la croix, sans dire 
un mot ; il entrait dans l'alcôve sombre et s'étendait tout habillé 
sur son lit. 

— Florentin, criait Françoise d'une voix désolée, tu ne me parles 
pas !.. 

Il n'entendait rien. 

— Florentin, au nom du ciel, réponds-moi ! 
Il gardait le silence. 

Alors, moi, fondant en larmes, je lui criai : 

— Mon ami!., mon ami!., réponds-nous!.. 

— Allez-vous-en! dit-il... Allez- vous-en !.. 
Et comme je sanglotais plus fort : 

— Va-t'en, mon ami, fit-il; va-t'en... Tu me déchires le cœur! 
Alors Françoise courut dehors chercher du secours, je la suivis, 

et Florentin re^ta seul, perdu dans sa douleur horrible : le drapeau 
pour lui, c'était l'honneur, il se croyait déshonoré! 

Mais que les enfans sont heureux 1 Ils ne comprennent pas en- 
core ces grandes douleurs de la vie, ces désespoirs qui vous tuent 
plus sûrement que le poignard; ils pleurent et tout de suite se 
consolent ! C'est à l'homme seul qu'est réservée cette épreuve su- 
prême de la souffrance morale, qui vous montre la ruine de vos 
espérances et la honte pour tout avenir ; l'enfant ne supporterait 
pas ce spectacle une seconde et tomberait foudroyé... A chacun son 
fardeau, selon ses forces, il est bien assez lourd pour nous tous... 
Ainsi l'a voulu l'Éternel ! 

Quelques bonnes gens me voyant sangloter sur la porte, m'em- 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 65 

menèrent chez nous; et comme j'étais accablé de fatigue, on me 
coucha et je m'endormis aussitôt. 

Le lendemain il pleuvait à verse ; en m'éveillant je vis l'ondée 
couler sur nos vitres à flots. Excepté ce grand murmure de l'eau 
qui tombe, pas un bruit ne s'entendait au loin. 

Je m'habillais, me rappelant à peine ce qui était arrivé la veille, 
lorsque deux personnes passèrent en courant devant nos fenêtres : 
c'étaient le médecin mihtaire, M. Billard, et celui de la ville, 
M. Poirot, et, tout enfant que j'étais, l'idée me vint qu'ils allaient 
chez un malade. 

Quelques instans après. Rose entra et me dit : 

— Ton pauvre ami Florentin est bien mal. 

Alors tout me revint, et je sortis, malgré la pluie, pour courir 
chez mon ami, 

La petite chambre, où nous avions passé tant d'heureux instans 
était pleine de gens qui se regardaient en silence. Frentzel, assise 
dans le fauteuil, la figure dans son tablier, ne bougeait pas : les 
deux médecins seuls se trouvaient dans l'alcôve, et l'on entendait 
Florentin respirer profondément. 

Les médecins lui parlaient, il ne leur répondait pas. 

Mon père, qui se tenait près de la fenêtre, me prenant par la 
main, me conduisit dans l'alcôve et dit à l'oreille au médecin-major : 

— Voici l'enfant qu'il aime,., peut-être l'entendra-t-il. 

Alors on me dressa sur une chaise et je vis devant moi Florentin, 
grand, — il me parut plus grand que je ne l'avais jamais vu! — 
Et sa figure pâle, ses moustaches grises et les quelques cheveux 
blancs qui lui restaient avaient quelque chose de si triste, que je 
me pris à sangloter, en l'appelant : 

— Mon ami!.. 

Il ouvrit lentement ses yeux et me regarda, mais aucun trait de 
sa longue figure ne bougea; pourtant il semblait me reconnaître, 
et sa main, s'élevant de la couverture, s'étendit vers moi. 

Tous les autres, penchés à l'entrée de l'alcôve, murmuraient : 

— Il l'a reconnu !.. 

Le médecin-major Billard dit : 

— Oui, il l'a reconnu,., mais il est bien bas ! 

Dans ce moment, un bruit s'éleva dehors, dans la petite allée, et 
l'on se demandait : 

— Qu'est-ce que c'est? 

Quelqu'un alla voir et vint dire que le capitaine Ader et le tam- 
bour-maître Padoue rapportaient le drapeau ; ils étaient partis la 
veille au soir à sa recherche; et le capitaine Ader, trempé de pluie, 

TOME XUI. — 1880. 5 



66 RETCE DES DEUX MONDESi 

l'épée au côté, l'air farouche et le drapeau dans son étui à la main, 
entra en disant : 

— Le misérable a reçu son compte,., il est là-bas dans l'herbe, 
derrière l'auberge de la Maladrie ; il ne déshonorera plus les braves 
gens, l'ivrogne! 

On comprit qu'un duel avait eu lieu et que Blanchet avait été tué. 
Mais comme Ader s'avançait vers l'alcôve, Françoise, se levant 
précipitamment, dit : 

— Non!., non !.. n'entrez pas... C'est Lucien qui doit lui pré- 
senter le drapeau... Votre vue le tuerait, monsieur Ader. 

Elle fondait en larmes, et tous les assi stans comprirent qu'elle avait 
raison. On tira donc le drapeau de son étui et l'on me dit de le 
tenir, puis d'appeler Florentin, ce que je fis en criant : 

— Mon ami!., mon ami !.. tiens, voici ton drapeau! 

Et pour la seconde fois il ouvrit les yeux, me regardant d'abord, 
puis le drapeau du haut en bas; un éclair illumina son front, sa 
main se leva et je couchai le drapeau près du vieillard, contre 
son épaule. Alors, exhalant un long soupir, il parut s'apaiser ; ses 
traits rigides se détendirent, une sorte de sourire entr'ouvrit ses 
lèvres, une grande pâleur couvrit sa face;., il cessa de respirer... 
Son bras gauche s'était replié, serrant le drapeau sur son cœur... 
Je croyais qu'il dormait. 

Ainsi mourut Sébastien Florentin, le 15 octobre 1830. 

Et tout ce jour-là, jusqu'au soir, ses nombreux amis de Phals- 
bourg, les gardes nationaux qui l'avaient nommé à l'unanimité, 
défilèrent dans son alcôve et le regardèrent. 

Il était grand et beau, avec son drapeau tricolore dont les plis 
l'enveloppaient; il semblait être redevenu jeune et défendre le sol 
de la patrie, comme à Yalmy, à Jemmapes, à Fleurus. 

Bien des années se sont passées depuis la mort du vieux soldat, 
et la grande cérémonie funèbre qui suivit reste présente à ma 
mémoire. 

C'était une de ces journées d'automne encore chaudes, mais bru- 
meuses, qui suivent les orages. Les arbres se voient comme des 
ombres au milieu du brouillard. Dans ce temps aussi, les oiseaux 
ayant fini depuis longtemps de nicher, les hirondelles étant par- 
ties, tout est silencieux. 

Toute la ville et les environs suivaient le cercueil de mon ami, 
où reposaient sa croix et son épée. Les tambours, couverts d'un 
crêpe , battaient sourdement et s'interrompaient de seconde en 
seconde comme par un sanglot. La garde nationale entière, une 
compagnie du 18« en tête, accompagnait le convoi funèbre, les 
fusils renversés sous le bras. Puis venaient les honnêtes bourgeois. 



LES VIEUX DE LA VIEILLE. 67 

les bonnes femmes suivant à perte de vue; le cortège se prolon- 
geait depuis le cimetière jusqu'à la ville. 

Nicole et Françoise marchaient devant nous, tout en larmes; 
Justine me tenait par la main. Nous n'étions pas encore entrés au 
cimetière, nous n'avions jamais passé près de ces tombes, de ces 
croix, sous les vieux saules, dont les feuilles se détachaient au 
souffle de l'automne et voltigeaient autour de nous, et nous n'a- 
vions pas encore regardé la fosse ouverte, entourée de terre fraî- 
chement remuée, où des os et des têtes apparaissent confondus 
avec la glèbe. 

Cette vue, je dois le dire, me fit horreur. Et quand le cercueil 
de mon ami glissa sur les cordes, au fond du grand trou noir; 
quand les soldats s'approchèrent un à un , la crosse du fusil à 
l'épaule, pour tirer dans le gouffre; quand les sanglots éclatèrent 
de tous les côtés au milieu de la foule, je fus sur le point de 
défaillir. 

Ah! si quelque chose avait pu réveiller Florentin, c'était bien 
cette fusillade qu'il avait entendue sur tous les champs de bataille 
depuis 92, et qu'il espérait encore entendre à Sarrelouis, la vieille 
terre française qu'on nous avait arrachée après nos désastres!.. 
Oui!.. Mais c'était fini... son souvenir seul restait debout devant 
moi. 

En revenant de là, parmi la foule dispersée, les femmes déso- 
lées, je crois sentir encore la petite main de Justine me passer sur 
la figure pour essuyer mes larmes, et je l'entends murmurer : 

— Ne pleure pas comme cela, Lucien... Il t'aime toujours !.. Ma 
mère m'a dit que tous les braves gens reviennent et qu'ils sont 
là-haut qui nous regardent. 

Ainsi finirent les beaux jours de mon enfance : dans la désola- 
tion ! Et bientôt allaient commencer les rudes épreuves de l'école, 
du travail et des illusions perdues, auxquelles nous sommes tous 
destinés. 

Heureux ceux qui les supportent avec courage et qui peuvent se 
dire: 

— J'ai toujours fait mon devoir ! 

C'est la plus grande consolation de l'honnête homme à sa dernière 
heure, 

Erckmann-Chatrian. 



SOUVENIRS 



D^ENFANCE ET DE JEUNESSE 



LE PETIT SÉMINAIRE SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNE T. 



I. 

Beaucoup de personnes qui m'accordent un esprit clair s'éton- 
nent que j'aie pu, dans mon enfance et ma jeunesse, adhérer à des 
croyances dont l'impossibilité s'est ensuite révélée à moi d'une 
façon évidente. Rien de plus simple cependant, et il est bien pro- 
bable que, si un incident extérieur n'était venu me tirer brusque- 
ment du milieu honnête, mais borné, où s'était passée mon enfance, 
j'aurais conservé toute ma vie la foi qui m'était apparue d'abord 
comme l'expression absolue de la vérité. J'ai raconté comment 
je reçus mon éducation dans un petit collège d'excellens prêtres, 
qui m'apprirent le latin à l'ancienne manière (c'était la bonne), 
c'est-à-dire avec des livres élémentaires détestables, sans méthode, 
presque sans grammaire, comme l'ont appris au xv^ et au 
x\T siècles Érasme et les humanistes qui, depuis l'antiquité, l'ont 
le mieux su. Ces dignes ecclésiastiques étaient les hommes les plus 
respectables du monde. Sans rien de ce qu'on appelle maintenant 

(1) Voyez la Revue du 15 mars et du 1" décembre 1876. 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 69 

pédagogie, ils pratiquaient la première règle de l'éducation, qui 
est de ne pas trop faciliter des exercices dont le but est la diffi- 
culté vaincue. Ils cherchaient par-dessus tout à former d'honnêtes 
gens. Leurs leçons de bonté et de moralité, qui me semblaient la 
dictée même du cœur et de la vertu, étaient pour moi inséparables 
du dogme qu'ils enseignaient. Jusqu'à mon départ de ma ville 
natale, je n'eus jamais un doute sur tout ce qu'ils me dirent. L'é- 
ducation historique qu'ils me donnèrent consista uniquement à me 
faire lire Rollin. De critique, de sciences naturelles, de philosophie, 
il ne pouvait naturellement être question encore. Quant au 
xix^ siècle, aux idées déjà professées par tant de bouches élo- 
quentes, c'était ce que mes excellons maîtres ignoraient le plus. On 
ne vit jamais un isolement plus 'complet de l'air ambiant. Un légi- 
timisme implacable écartait jusqu'à la possibilité de nommer sans 
horreur la révolution et Napoléon. Je ne connus guère l'empire 
que par le concierge du collège. Il avait dans sa loge beaucoup 
d'images populaires: « Regarde Bonaparte, me dit-il un jour, en 
me montrant une de ces images; ah ! c'était un patriote, celui-là! » 
De la littérature contemporaine, jamais un mot. La littérature 
française finissait à l'abbé Delille. On connaissait Chateaubriand ; 
mais avec un instinct plus juste que celui des prétendus néo- 
catholiques, pleins de naïves illusions, ces bons vieux prêtres se 
défiaient de lui. Un Tertullien égayant son Apologétique par Atala 
et René leur inspirait peu de confiance. Lamartine les troublait 
encore plus; ils devinaient chez lui une foi peu solide; ils voyaient 
ses fugues ultérieures. Toutes ces observations faisaient honneur 
à leur sagacité orthodoxe ; mais il en résultait pour leurs élèves un 
horizon singulièrement fermé. Le Traité des études de Rollin est 
un livre plein de vues larges auprès du cercle de pieuse médiocrité 
où s'enfermaient par devoir ces maîtres exquis. 

Ainsi, au lendemain de la révolution de 1830, l'éducation que je 
reçus fut celle qui se donnait, il y a deux cents ans, dans les sociétés 
religieuses les plus austères. Elle n'en était pas plus mauvaise pour 
cela; c'était la forte et sobre éducation, très pieuse, mais très peu 
jésuitique, qui forma les générations de l'ancienne France, et d'où 
l'on sortait à la fois si sérieux et si chrétien. Élevé par des maî- 
tres qui renouvelaient ceux de Port-Royal, moins l'hérésie, mais 
aus-si moins le talent d'écrire, je fus donc excusable, à l'âge de 
douze ou quinze ans, d'avoir, comme un élève de Nicole ou de 
M. Hermant, admis la vérité du christianisme. Mon état ne différait 
pas de celui de tant de bons esprits du xvir siècle, mettant la reli- 
gion hors de doute, ce qui n'empêchait pas qu'ils n'eussent sur 
tout le reste des idées fort claires. J'appris plus tard des choses qui 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

me firent renoncer aux croyances chrétiennes ; mais il faut profon- 
dément ignorer l'histoire et l'esprit humain pour ne pas savoir 
quelle chaîne ces simples, fortes et honnêtes disciplines créaient 
pour les esprits. Leur base était une sévère moralité, tenue pour 
inséparable de la pratique religieuse, une manière de prendre la 
vie comme impliquant des devoirs envers la vérité. La lutte même 
pour se débarrasser d'opinions en partie peu rationnelles avait ses 
avantages. De ce qu'un gamin de Paris écarte par une plaisanterie 
des croyances dont la raison d'un Pascal ne réussit pas à se déga- 
ger, il ne faut cependant pas conclure que Gavroche est supérieur 
à Pascal. Je l'avoue, je me sens parfois humilié qu'il m'ait fallu 
cinq ou six ans de recherches ardentes, l'hébreu, les langues sémi- 
tiques, Gesenius, Ewald et la critique allemande, pour arriver juste 
au résultat que ce petit drôle atteint tout d'abord et comme du pre- 
mier bond. Ces entassemens d'Ossa sur Pélion m'apparaissent alors 
comme une énorme illusion. Mais le P. Hardouin disait qu'il ne s'é- 
tait pas levé quarante ans à quatre heures du matin pour penser 
comme tout le monde. Je ne puis admettre non plus que je me sois 
donné tant de mal pour combattre une pure chimœra hombinans. 
Non, je ne peux croire que mes labeurs aient été vain?, ni qu'en 
théologie on puisse avoir raison à aussi bon marché que le croient 
les rieurs. En réalité, peu de personnes ont le droit de ne pas croire 
au christianisme. Si tous savaient combien le filet tissé par les théo- 
logiens est solide, comme il est difficile d'en rompre les mailles, 
quelle érudition on y a déployée, quelle critique il faut pour 
dénouer tout cela!.. J'ai remarqué que d'excellens esprits qui se 
sont mis trop tard à cette étude se sont pris à la glu et n'ont pu 
s'en détacher. 

Mes maîtres m'enseignèrent d'ailleurs quelque chose qui valait 
infiniment mieux que la critique ou la sagacité philosophique ; ils 
m'apprirent l'amour de la vérité, le respect de la raison, le sérieux 
de la vie. Voilà la seule chose en moi qui n'ait jamais varié. Je sor- 
tis de leurs mains avec un sentiment moral tellement prêt à toutes 
les épreuves que la légèreté parisienne put ensuite patiner ce bijou 
sans l'altérer. Je fus fait de telle sorte pour la vie désintéressée, 
pour le bien, pour le -^Tai, qu'il m'eût été impossible de suivre une 
carrière non vouée aux choses de l'âme. Le trait d'une vocation 
absolue, c'est l'impossibilité pour celui qui en est l'objet de faire 
autre chose, si bien que, s'il s'écarte, de la voie qui lui est tracée 
d'en haut, il est nul, maladroit, au-dessous du médiocre. Mes maî- 
tres me rendirent ainsi tellement impropre à toute besogne tempo- 
relle que je fus frappé irrévocablement pour une vie spirituelle. 
J'aurais voulu forfaire à cette vocation que je ne l'aurais pu. En 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 71 

n'importe quelle profession, j'aurais honteusement échoué. La vie 
de l'esprit m'apparaissait comme seule noble; toute profession 
lucrative me semblait servile et indigne de moi. 

Ainsi, en réalité, je n'ai pas tant changé qu'on pourrait croire. 
Ce bon et sain programme de l'existence, que mes professeurs 
m'inculquèrent, je n'y ai jamais renoncé. Je ne crois plus que le 
christianisme soit le résumé surnaturel de ce que l'homme doit 
savoir; mais je persiste à croire que l'existence est la chose du 
monde la plus frivole, si on ne la conçoit comme un grand et con- 
tinuel devoir. Vieux et chers maîtres, maintenant presque tous 
morts, dont l'image m'apparaît souvent dans mes rêves, non comme 
un reproche, mais comme un doux souvenir, je ne vous ai pas été 
aussi infidèle que vous croyez. Oui, j'ai reconnu que votre histoire 
était insuffisante, que votre critique n'était pas née, que votre phi- 
losophie naturelle était tout à fait au-dessov.s de celle qui nous fait 
accepter comme un dogme fondamental : « Il n'y a pas de surna- 
turel particulier; » mais au fond vous aviez raison, et je suis tou- 
jours votre disciple. La vie n'a de prix que par le dévoûment à la 
vérité et au bien. Ce bien, vous l'entendiez d'une manière un peu 
étroite. Cette vérité, vous la faisiez trop matérielle, trop concrète; 
au fond cependant vous aviez raison, et je vous remercie d'avoir 
imprimé en moi comme une seconde nature ce principe, funeste à 
la réussite mondaine, mais fécond pour le bonheur, que le but 
d'une vie noble doit être une poursuite idéale et désintéressée. 

Tout le miUeu où je vivais m'inspirait les mêmes sentimens, la 
même façon de prendre la vie. Le Breton (je parle du peuple, 
surtout des marins) est extrêmement idéaliste ; on obtient tout de 
lui par le sentiment de l'honneur, en lui faisant bien entendre 
qu'on ne le paie pas, que le courage et le devoir sont choses au- 
dessus de tout salaire. Mon grand-père, quoique partisan de la 
révolution, avait refusé de s'enrichir en achetant des biens natio- 
naux ; mon père montra toujours une complète inaptitude à ce qui 
peut s'appeler lucre. Le noble, d'après les idées du pays, était celui 
qui, ne gagnant rien, n'exploite personne, qui n'a aucun profit que 
le revenu de ses terres fixé par la tradition. Mes condisciples étaient 
pour la plupart de jeunes paysans des environs de Tréguier, 
vigoureux, bien portans, braves, et, comme tous les individus placés 
à un degré de civilisation inférieure, portés à une sorte d'affecta- 
tion virile, à une estime exagérée de la force corporelle, à un 
certain mépris des femmes et de ce qui leur paraît féminin. Presque 
tous travaillaient pour être prêtres. Ce que j'ai vu alors m'a donné 
une grande aptitude pour comprendre les phénomènes historiques 
qui se passent au premier contact d'une barbarie énergique avec la 
civilisation. La situation intellectuelle des Germains à l'époque car- 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

lovingienne, l'état psychologique et littéraire d'un Saxo Gramma- 
ticus, d'un Hrabanus Maurus, sont choses très claires pour moi. 
Le latin produisait sur ces natures fortes des effets étranges. C'é- 
taient comme des mastodontes faisant leurs humanités. Ils prenaient 
tout au sérieux, ainsi que font les Lapons quand on leur donne la 
Bible à lire. Nous nous communiquions sur Salluste, sur Tite-Live des 
réflexions qui devaient fort ressembler à celles qu'échangeaient entre 
eux les disciples de saint Gall ou de saint Colomban, apprenant le 
latin. Nous décidions que César n'était pas un grand homme, parce 
qu'il n'avait pas été vertueux ; notre philosophie de l'histoire était 
celle d'un Gépide ou d'un Hérule par sa naïveté et sa simplicité. 

La race bretonne est une race très chaste. Les mœurs de cette jeu- 
nesse, livrée à elle-même, sans surveillance, étaient à l'abri de tout 
reproche. Il y avait alors au collège de Tréguier très peu d'internes. 
La plupart des élèves étrangers à la ville vivaient dans les maisons 
des particuliers; leurs parens de la campagne leur apportaient, le 
jour du marché, leurs petites provisions. Je me rappelle une de ces 
maisons, voisine de celle de ma famille, et où j'avais plusieurs con- 
disciples. La maîtresse, digne femme s'il en fut, vint à mourir. 
Son mari avait aussi peu de tête que possible, et le peu qu'il en 
avait, il le perdait tous les soirs dans les pots de cidre. Une petiie 
servante, une enfant extrêmement sage, sauva la situation. Les 
jeunes étudians résolurent de la seconder, la maison continua de 
marcher, nonobstant le vieil ivrogne. J'entendais toujours mes 
camarades parler avec une rare estime de cette petite servante, qui 
était en effet un modèle de vertu, et y joignait la figure la plus 
agréable et la plus douce. 

Le fait est que ce qu'on dit des mœurs cléricales est, selon mon 
expérience, dénué de tout fondement. J'ai passé treize ans de ma 
vie entre les mains des prêtres, je n'ai pas vu l'ombre d'un scan- 
dale; je n'ai connu que de bons prêtres, La confession peut avoir, 
dans certains pays, de graves inconvéniens. Je n'en ai pas vu une 
trace dans ma jeunesse ecclésiastique. Le vieux livre où je faisais 
mes examens de conscience était l'innocence même. Un seul péché 
excitait ma curiosité et mon inquiétude. Je craignais de l'avoir com- 
mis sans le savoir. Un jour, je pris mon courage à deux mains, et je 
montrai à mon confesseur l'article qui me troublait. Voici ce qu'il 
y avait : u Pratiquer la simonie dans la collation des bénéfices. » Je 
demandai à mon confesseur ce que cela signifiait, si je pouvais 
avoir commis ce péché-là. Le digne homme me rassura et me dit 
qu'un tel acte était tout à fait hors de ma portée. 

Persuadé par mes maîtres de deux vérités absolues, la première 
que quelqu'un qui se respecte ne peut travailler qu'à une œuvre 
idéale, que le reste est secondaire, infime, presque honteux, igno- 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 73 

minia seculi; la seconde que le christianisme est le résumé de tout 
idéal, il était inévitable que je me crusse destiné à être prêtre. Cette 
pensée ne fut pas le résultat d'une réflexion, d'une impulsion, d'un 
raisonnement. Elle allait en quelque sorte sans le dire. La possi- 
bilité d'une carrière profane ne me vint même pas à l'esprit. Étant, 
en effet, entré avec le sérieux et la docilité la plus parfaite dans les 
principes de mes maîtres, envisageant comme eux toute profession 
bourgeoise ou lucrative comme inférieure, basse, humiliante, bonne 
tout au plus pour ceux qui ne réussissaient pas dans leurs études, 
il était naturel que je voulusse être ce qu'ils étaient. Ils devinrent le 
type de ma vie, et je n'eus d'autre rêve que d'être comme eux 
professeur au collège de Tréguier, pauvre, exempt de souci maté- 
riel, estimé, respecté comme eux. 

Ce n'est pas que les instincts qui plus tard m'entraînèrent hors 
de ces sentiers paisibles n'existassent déjà en moi; mais ils dor- 
maient. Par ma race, j'étais partagé et comme écartelé entre des 
forces contraires. Il y avait dans la famille de ma mère des élémens 
de sang basque et bordelais (l). Un Gascon sans que je le susse 
jouait en moi des tours incroyables au Breton et lui faisait la 
nique avec des grimaces de singe... Ma famille elle-même était par- 
tagée. Mon père, mon grand-père paternel, mes oncles, ma mère, 
étaient patriotes et se compromirent en 1815. Mais ma gra^d'mère 
maternelle était une personne d'une grande piété. Elle avait pour 
la révolution une haine extrême, et le royalisme faisait essentielle- 
ment partie de sa religion. J'ai raconté ailleurs (2) comment, pen- 
dant la révolution, sa maison fut l'asile ordinaire des prêtres inser- 
mentés, et comment elle fut sauvée par mon oncle le révolutionnaire. 
Celui-ci, par une de ces compensations qui, aur époques de crise, 
ne font pas un pli, laissa guillotiner à sa place son amie, M°"= Tau- 
pin. Elle était le centre d'une société de pieuses personnes, dont 
les sentimens étaient ceux d'une religion ferme et très élevée. Der- 
nièrement, en classant de vieux papiers, je trouvai une lettre d'elle 
qui m'a frappé. Elle est adressée à une excellente demoiselle Guyon, 
bonne vieille fille, qui me gâtait beaucoup quand j'étais enfant, et 
que rongeait alors un affreux cancer. 

(1) Il y avait peut-être en ma race des élémens plus vieux encore. Quand je vis les La- 
pons, dans mon voyage de Norvège avec le prince Napoléon, je fus frappé de l'analogie du 
type des femmes avec celui de certaines paysannes bretonnes. L'idée me vintïque, 
dans les temps antiques, il put y avoir des mélanges entre des branches perdues de 
la race celtique et les races analogues aux Lapons qui couvraient le sol à leur arrivée. 
Ma formule ethnique serait de la sorte : «ua Celte, mêlé de Gascon, combiné de 
Lapon. » Une telle formule devrait, je crois, représenter, d'après les théories des an- 
thropologistes, le comble du crétinisme et de l'imbécillité. 

(2) Voyez la Revue du 1" décembre 187G. 



74 v-EVUE DES DEUX ^TONDES. 



Trégujer, 19 mars 1831. 

Après eus mois écoulés depuis que Natalie m'a fait part de votre 
départ pourTréglamus, j'ai un petit moment à moi pour vous exprimer, 
ma clière et bien bonne amie, toute la part que je prends à votre triste 
position. L'état de souffrance où vous êtes me pénètre le cœur; il a 
fallu que des circonstances bien impérieuses m'aient empêchée de vous 
écrire. La mort d'un neveu, fils aîné de ma défunte sœur, nous a plon- 
gés dans la plus vive douleur. Peu de jours après, le pauvre petit 
Ernest, fds de ma fille aînée et frère d'Henriette, ce petit pour lequel 
vous aviez tant de bontés et qui ne vous a pas oubliée, est tombé ma- 
lade. Il a été quarante jours entre la mort et la vie, et nous sommes 
au cinquante-cinquième jour de sa maladie, et sa convalescence 
n'avance pas. Le jour, il est passablement, mais les nuits sont cruelles 
pour lui; agitation, fièvre, délire, voilà son état depuis dix heures du 
soir jusqu'à cinq ou sixheures du matin, et constamment tous les soirs. 
C'est assez parler pour ma justification à l'amie à laquelle je m'adresse ; 
son cœur m'est connu ; son indulgence m'excusera. Que ne suis-je auprès 
de vous, ô mon amie, pour vous rendre les soins que vous m'avez pro- 
digués avec tant d'amitié, de zèle et de bienveillance ! Toute ma peine 
est de ne pouvoir vous être utile. 

20 mars. 

On m'a cherchée pour me rendre auprès de mon petit chéri; j'ai été 
obligée d'interrompre mon entretien avec vous. Je reprends, ma chère 
et bien bonne amie, pour vous exhorter à mettre en Dieu seul toute 
votre confiance ; il nous afflige, mais il nous console par l'espoir d'une 
récompense bien au-delà et sans proportions avec ce que nous souf- 
frons. Prenons courage; nos peines, nos douleurs ne sont que pour un 
temps limité par sa providence, et la récompense sera éternelle. 

La bonne Natalie m'a fait part de votre soumission, de votre patience 
et de votre résignation dans les peines les plus aiguës. Ah! je vous 
reconnais bien à ces beaux scntimens! Pas une plainte, me marque- 
t-elle, dans les plus grandes souffrances. Combien, ma chère amie, 
vous êtes agréable et chère à Dieu par votre patience et votre résigna- 
tion à sa sainte volonté ! 11 vous afflige, car il châtie ceux qu'il aime. Être 
aimée de Dieu, y a-t-il un bonheur comparable? Je vous envoie l'Ame 
sur le Calvaire; vous trouverez dans ce livre des motifs d'une bien 
grande consolation par l'exemple d'un Dieu souffrant et mourant pour 
nous. M™^ D* aura la complaisance, si vous ne pouvez lire vous-même. 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEDNESSE. 75 

de vous lire un chapitre par jour. Assurez-la bien de mon sincère atta- 
chement ; je la prie instamment de me donner de ses nouvelles et 
des vôtres, ce que j'attends avec bien de l'impatience. Puis, si cela 
ne vous importune pas, je vous écrirai plus assidûment. Adieu, ma 
chère et bonne amie ; que Dieu vous comble de ses grâces et de ses 
bontés. De la patience et du courage, ce sont les vœux bien sincères 
de votre toute dévouée amie 



Ma communion d'aujourd'hui s'est faite à votre intention. Ma fille, 
Henriette, Ernest, qui a passé une bien meilleure nuit, se rappellent à 
votre souvenir, ainsi que Clara. Nous nous entretenons bien souvent de 
vous. De vos nouvelles, je vous en prie. Lorsque vous aurez lu l'Ame sur 
le Calvaire, vous me le renverrez, et je vous ferai passer l'Esprit con- 
solateur. 

La lettre et le livre ne partirent pas. Ma mère, qui était chargée 
de l'expédition, apprit la mort de M"^ Guyon et garda la lettre. 
Quelques-unes des consolatiens qu'elle renferme peuvent paraître 
faibles. Mais en avons-nous de meilleures à offrir à une personne 
atteinte d'un cancer? Elles valent bien le laudanum. 

En réalité, la révolution avait été non avenue pour le monde où 
je vivais. Les idées religieuses du peuple n'avaient pas été atteintes ; 
les congrégations se reformaient ; les religieuses des anciens ordres, 
devenues maîtresses d'école, donnaient aux femmes la même édu- 
cation qu'autrefois. Ma sœur eut ainsi pour première maîtresse 
une vieille ursuliue, qui l'aimait beaucoup et lui faisait apprendre 
par cœur les psaumes qu'on chante à l'église (1). Après un ou 
deux ans, la bonne vieille fut au bout de son latin et vint 
consciencieusement trouver ma mère : « Je ne peux plus lui rien 
apprendre, dit-elle ; elle sait tout ce que je sais mieux que moi. » 
Le catholicisme revivait dans ces cantons perdus avec toute sa res- 
pectable gravité et, pour son bonheur, débarrassé des chaînes mon- 
daines et temporelles que l'ancien régime y avait attachées. 

Cette complexité d'origine est en grande partie, je crois, la cause 
de mes apparentes contradictions. Je suis double; quelquefois une 
partie de moi rit pendant que l'autre pleure. C'est là l'explication 
de ma gaîté. Gomme il y a deux hommes en moi, il y en a toujours 
un qui a lieu d'être content. Pendant que, d'un côté, je n'aspirais 

(1) Dans ces pages, destinées au public, je no parle presque pas de ma sœur. Je l'ai 
faii dans un écvh tiré à un très potit nombre d"exerapk'.ire8. La modestie extrême de 
cette personne excellente m'a toujours empêcliJ d'entretenir d'elle les personnes qui 
ne l'ont pas connue. 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'à être curé de campagne ou professeur de séminaire, il y avait 
en moi un songeur. Durant les offices, je tombais dans de vérita- 
bles rêves; mon œil errait aux voûtes de la'chapelle; j'y lisais je ne 
sais quoi; je pensais à la célébrité des grands hommes dont parlent 
les livres. Un jour (j'avais six ans), je jouais avec un de mes cou- 
sins et d'autres camarades; nous nous amusions à choisir notre état 
pour l'avenir : « Et toi, qu'est-ce que tu seras? me demanda mon 
cousin. — Moi, répondis-je, je ferai des livres. — Ah! tu veux 
être libraire? — Oh ! non, dis-je, je veux faire des livres, en com- 
poser. » Pour se développer, ces dispositions à l'éveil avaient besoin 
de temps et de circonstances favorables. Ce qui manquait totale- 
ment autour de moi, c'était le talent. Mes vertueux maîtres n'avaient 
rien de ce qui séduit. Avec leur solidité morale inébranlable, ils 
étaient en tout le contraire de l'homme du Midi, du Napolitain, par 
exemple, pour qui tout brille et tout sonne. Les idées ne se cho- 
quaient pas dans leur esprit par leurs parties sonores. Leur tête 
était comme un bonnet chinois sans clochettes; on aurait eu beau 
la secouer, elle ne tintait pas. Ce qui constitue l'essence du talent, 
le désir de montrer la pensée sous un jour avantageux, leur eût 
paru une sorte de vanité, comme la parure des femmes, qu'ils 
traitaient nettement de péché. Cette abnégation exagérée, cette 
trop grande facilité à repousser ce qui plaît au monde par un 
Ahrenuntio tibi,Satana, est mortelle pour la littérature. Mon Dieu! 
peut-être la littérature implique-t-elle un peu de péché. Si le pen- 
chant gascon à trancher beaucoup de difficultés par un sourire, 
que ma mère avait mis en moi, eût dormi éternellement, peut-être 
mon salut eût-il été plus assuré. En tout cas, si j'étais resté en 
Bretagne, je serais toujours demeuré étranger à cette vanité que le 
monde a aimée, encouragée, je veux dire à une certaine habileté 
dans l'art d'amener le cliquetis des mots et des idées. En Bretagne, 
j'aurais écrit comme RoUin. A Paris, sitôt que j'eus montré au monde 
le petit carillon qui était en moi, il s'y plut, et, peut-être pour 
mon malheur, je fus engagé à continuer. 

Je raconterai plus tard comment des circonstances particuUères 
amenèrent ce changement, où je restai au fond très conséquent 
avec moi-même. L'idée sérieuse que je m'étais faite de la foi et -du 
devoir fut cause que, la foi étant perdue, il ne m'était pas possible 
de garder un masque auquel tant d'autres se résignent. Mais le pli 
était pris. Je ne fus pas prêtre de profession, je le fus d'esprit. 
Tous mes défauts tiennent à cela ; ce sont des défauts de prêtre. 
Mes maîtres m'avaient appris le mépris du laïque et inculqué cette 
idée que l'homme qui n'a pas une mission désintéressée est le gou- 
jat de la création. J'ai toujours ainsi été très injuste d'instinct 
envers la bourgeoisie. Au contraire, j'ai un goût vif pour le peuple, 



SOUVENIRS D ENFANCE ET DE JEUNESSE, 77 

pour le pauvre. J'ai pu, saul en mon siècle, comprendre Jésus et 
François d'Assise. Il était à craindre que cela ne fît de moi un 
démocrate à la façon de Lamennais. Mais Lamennais ne fit qu'échan- 
ger une foi pour une autre; il n'arriva que dans sa vieillesse à la 
critique et à la froideur d'esprit, tandis que le travail qui me 
détacha du christianisme me rendit du même coup impropre à tout 
enthousiasme pratique. Ce fut la philosophie même de la connais- 
sance qui, dans ma révolte contre la scolastique, fut profondément 
modifiée en moi. 

Un inconvénient plus grave, c'est que, ne m' étant pas amusé 
quand j'étais jeune, et ayant pourtant dans le caractère beaucoup 
d'ironie et de gaîté, j'ai dû, à l'âge où on voit la vanité de toute 
chose, devenir d'une extrême indulgence pour des faiblesses que je 
n'avais point eu à me reprocher, si bien que des personnes qui 
n'ont peut-être pas été aussi sages que moi ont pu quelquefois se 
montrer scandalisées de ma mollesse. En politique surtout, les 
puritains n'y comprennent rien; c'est l'ordre où je suis le plus en 
règle avec ma conscience, et cependant une foule de gens me 
tiennent pour très relâché. Je ne peux m'ôter de l'idée que c'est 
peut-être après tout le libertin qui a raison et qui pratique la vraie 
philosophie de la vie. De là quelques surprises, quelques admira- 
tions exagérées. Sainte-Beuve, Théophile Gautier, me plurent un 
peu trop. Leur affectation d'immoralité m'empêcha de voir le 
décousu de leur philosophie. La peur de sembler un pharisien, 
l'idée tout évangélique, du reste, que l'immaculé a droit d'être 
indulgent, la crainte de tromper si par hasard tout ce que disent 
les professeurs de philosophie n'était pas vrai, ont donné à ma 
morale un air chancelant. En réalité, c'est qu'elle est à toute épreuve. 
Ces petites libertés sont la revanche que je prends de ma fidélité à 
observer la règle des mœurs. De même, en politique, je tiens des 
propos réactionnaires pour n'avoir pas l'air d'un sectaire libéral. Je 
ne veux pas qu'on me croie plus dupe que je ne le suis en réalité; 
j'aurais horreur de bénéficier de mes opinions; je redoute surtout 
de me faire à moi-même l'effet d'un placeur de faux billets de 
banque. Jésus, sur ce point, a été mon maître plus qu'on ne pense, 
Jésus qui aime à provoquer et à narguer l'hypocrisie et qui, par la 
parabole de l'enfant prodigue, a posé la morale sur sa vraie base, 
la bonté du cœur, en ayant l'air d'en renverser les fondemens. 

A la même cause se rattache un autre de mes défauts, un manque 
apparent de franchise dans certaines relations, je veux dire en 
paroles et en correspondance. Le prêtre porte en tout sa poli- 
tique sacrée; sa parole implique beaucoup de convenu. Sous ce 
rapport, je suis resté prêtre. Dans mes écrits, j'ai été d'une sin- 
cérité absolue. iNon-seulement je n'ai rien dit que ce que je pense; 



78 BEVDE DES DEUX MONDES. 

chose bien plus rare et plus difficile, j'ai dit tout ce que je pense. 
Mais, dans ma conversation et ma correspondance, j'ai parfois d'é- 
tranges défaillances. Je n'y tiens presque pas, et, sauf le petit nom- 
bre de personnes avec lesquelles je me reconnais une fraternité 
intellectuelle, je dis à chacun ce que je suppose devoir lui faire 
plaisir. Ma nullité avec les gens du monde dépasse toute imagina- 
tion. Je m'embarque, je m'embrouille, je patauge, je m'égare en 
un tissu d'inepties. Voué par une sorte de parti-pris à une poli- 
tesse exagérée, une politesse de prêtre, je cherche trop à savoir ce 
que mon interlocuteur a envie qu'on lui dise. Mon attention, quand 
je suis avec quelqu'un, est de deviner ses idées et, par excès de défé- 
rence, de les lui servir anticipées. Ceci se rattache à la supposition 
que très peu d'hommes sont assez détachés de leurs propres idées 
pour qu'on ne les blesse pas en leur disant autre chose que ce qu'ils 
pensent. Je ne m'exprime librement qu'avec les gens que je sais déga- 
gés de toute opinion et placés au point de vue d'une bienveillante 
ironie universelle. Quant à ma correspondance, ce sera ma honte 
après ma mort, si on la publie. Écrire une lettre est pour moi une 
torture. Je comprends qu'on fasse le virtuose devant dix comme 
devant dix mille personne-s; mais devant une personne !.. Une heure 
avant d'écrire, j'hésite, je réfléchis, je fais un plan pour un chiffon 
de quatre pages; souvent je m'endors. Il n'y à qu'à regarder ces 
lettres, lourdement contournées, inégalement tordues par l'ennui, 
pour voir que tout cela a été composé dans la torpeur d'une demi- 
somnolence. Quand je relis ce que j'ai écrit, je m'aperçois que le 
morceau est très faible, que j'y ai mis une foule de choses dont je 
ne suis pas sûr. Par désespoir, je ferme la lettre, avec le sentiment 
de mettre à la poste quelque chose de pitoyable. 

En somme, dans tous mes défauts actuels, je retrouve les défauts 
du petit séminariste de Tréguier. J'étais né prêtre a priori, comme 
tant d'autres naissent militaires, magistrats. Le seul fait que je 
réussissais dans mes classes était un indice. A quoi bon si bien 
apprendre le latin, sinon pour l'église? Un paysan, voyant un 
jour mes dictionnaires : « Ce sont là, sans doute, me dit-il, les 
livres qu'on étudie quand on doit être prêtre. » Effectivement, au 
collège, tous ceux qui apprenaient quelque chose se destinaient à 
l'état ecclésiastique. La prêtrise égalait celui qui en était revêtu à un 
noble. « Quand vous rencontrez un noble, entendais-je dire, vous le 
saluez, car il représente le roi ; quand vous rencontrez un prêtre, 
vous le saluez, car il représente Dieu. » Faire un prêtre était l'œuvre 
par excellence; les vieilles filles qui avaient quelque bien n'imagi- 
naient pas de meilleur emploi de leur petite fortune que d'entre- 
tenir au collège un jeune paysan pauvre et laborieux. Ce prêtre 
était ensuite leur gloire, leur enfant, leur honneur. La prêtrise était 



SOUVENIRS 1> iNFANCE ET DE JEUNESSE. 79 

donc la conséquence de mon assiduité à l'étude. Avec cela, j'étais 
sédentaire, impropre par ma faiblesse musculaire à tous les exer- 
cices du corps. J'avais un oncle voltairien, le meilleur des hommes, 
qui voyait cela de mauvais œil. Il était horloger, et m'envisageait 
comme devant être le continuateur de son état. Mes succès le 
désolaient; car il sentait bien que tout ce latin contre-minait 
sourdement ses projets et allait faire de moi une colonne de 
l'église, qu'il n'aimait pas. Plus tard, lors de mes écrits, il triompha. 
Je me reproche quelquefois d'avoir contribué au triomphe de 
M. Homais sur son curé. Que voulez-vous ? C'est M. Humais qui a 
raison. Sans M. Homais, nous serions tous brûlés vifs. Mais, je le 
répète, quand on s'est donné bien du mal pour trouver la vérité, 
il en coûte d'avouer que ce sont les frivoles, ceux qui sont bien 
résolus à ne lire jamais saint Augustin ou saint Thomas d'Aquin, qui 
sont les vrais sages. Gavroche et M, Homais arrivant d'emblée 
et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie ! c'est bien 
dur à penser. 

Mon jeune compatriote et ami, M. Quellien, poète breton d'une 
verve si originale, le seul homme de notre temps chez lequel j'aie 
trouvé la faculté de créer des mythes, a rendu ce tour de ma des- 
tinée par une fiction très ingénieuse. Il prétend que mon âme 
habitera, après ma mort, sous forme d'une mouette blanche, 
autour de l'église ruinée de Saint- Michel, vieille masure frappée 
par la foudre qui domine Tréguier. L'oiseau volera toutes les nuits 
avec des cris plaintifs autour de la porte et des fenêtres barrica- 
dées, cherchant à pénétrer dans le sanctuaire, mais ignorant l'en- 
trée secrète; et ainsi, durant toute l'éternité, sur cette colline, ma 
pauvre âme gémira d'un gémissement sans fin. — <c C'est l'âme 
d'un prêtre qui veut dire sa messe, » dira le paysan qui passe. — 
« Il ne trouvera jamais d'enfant pour la lui servir, » dira un autre. 
Effectivement, voilà ce que je suis : un prêtre manqué. Quellien a 
très bien compris ce qui fera toujours défaut à mon église, c'est 
l'enfant de chœur. Ma vie est comme une messe sur laquelle pèse 
un sort, un éternel Introibo ad allare Dei, et personne pour 
répondre : Ad Deum qui lœtifuat juventutem meam. Ma messe 
n'aura pas de servant. Faute de mieux, je me la réponds à moi- 
même, mais ce n'est pas la même chose. 

Ainsi tout me prédestinait à une modeste carrière ecclésiastique 
en Bretagne. J'eusse été un très bon prêtre, indulgent, paternel, 
charitable, sans reproche en mes mœurs. J'aurais été en prêtre ce 
que j'ai été eu père de famille, tiès aimé de mes ouailles, aussi peu 
gênant que possible dans l'exercice de mon autorité. Certains défauts 
que j'ai fussent devenus des qualités. Certaines erreurs que je pro- 
fesse eussent été le fait d'un homme qui a l'esprit de son état. 



80 REYUE DES DEUX MONDES. 

J'aurais supprimé quelques verrues, que je n'ai pas pris la peine, 
n'étant que laïque, d'extirper sérieusement, mais qu'il n'eût dépendu 
que de moi d'arracher. Ma carrière eût été celle-ci : à vingt-deux 
ans, professeur au collège de Tréguier ; vers cinquante ans, cha- 
noine, peut-être grand vicaire à Saint-Brieuc, homme très conscien- 
cieux, très estimé, bon et sûr directeur. Médiocrement partisan des 
dogmes nouveaux, j'aurais poussé la hardiesse jusqu'à dire, comme 
beaucoup de bons ecclésiastiques : Posui custodiam ori meo. Mon 
antipathie pour les jésuites se fût exprimée en ne parlant jamais 
deux ; un fond de gaUicanisme mitigé se fût dissimulé sous le cou- 
vert d'une profonde connaissance du droit canonique. 

Un incident extérieur vint changer tout cela. De la petite ville la 
plus obscure de la province la plus perdue, je fus jeté, sans pré- 
paration^ dans le milieu parisien le plus éveillé. Le monde me fut 
révélé; mon être se dédoubla; le Gascon prit le dessus sur le 
Breton; plus de custodia oris mei-, adieu le cadenas que j'aurais 
sans cela mis à ma bouche 1 Pour le fond, je restai le même. Mais, 
ô ciel! combien les applications furent changées! J'avais vécu jus- 
que-là dans un hypogée, éclairé de lampes fumeuses; maintenant 
le soleil et la lumière allaient m'être montrés. 

II. 

Vers le mois d'avril 1838, M. de Talleyrand, en son hôtel Saint- 
Florentin , sentant sa fin approcher, crut devoir aux conventions 
humaines un dernier mensonge et résolut de se réconciUer, pour 
les apparences, avec une église dont la vérité, une fois reconnue 
par lui, le convainquait de sacrilège et d'opprobre. Il fallait, pour 
cette délicate opération, non un prêtre sérieux de la vieille école 
gallicane, qui aurait pu avoir l'idée de rétractations motivées, de 
réparations, de pénitence, non un jeune ultramontain de la nou- 
velle école, qui eût tout d'abord inspiré au vieillard une complète 
antipathie ; il fallait un prêtre mondain , lettré , aussi peu philo- 
sophe que possible, nullement théologien, ayant avec les anciennes 
classes ces relations d'origine et de société sans lesquelles l'Évan- 
gile a peu d'accès en des cercles pour lesquels il n'a pas été fait. 
M. l'abbé Dupanloup, déjà connu par ses succès au catéchisme de 
l'Assomption , auprès d'un public plus exigeant en fait de jolies 
phrases qu'en fait de doctrine, était juste l'homme qu'il fallait 
pour participer innocemment à une collusion que les âmes faciles 
à se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un édifiant 
coup de la grâce. Ses relations avec M'"*' la duchesse de Dino, et 
surtout avec sa fille, dont il avait fait l'éducation religieuse, sa 
parfaite entente avec M. de Quélen, les protections aristocratiques 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 81 

qui, dès le début de sa catrière, Tavaient entouré et l'avaient fait 
accepter dans tout le faubourg Saint-Germain comme quelqu'un 
qui en est, le désignaient pour une œuvre de tact mondain plutôt 
que de théologie, où il fallait savoir duper à la fois le monde et le 
ciel. 

On prétend qu'au premier moment, surpris de quelque hésita- 
tion, M. de Talleyrand aurait dit : « Voilà un jeune prêtre qui ne 
sait pas son état. » S'il dit cela, il se trompa tout à fait. Ce jeune 
prêtre savait son art comme personne ne le sut jamais. Le vieil- 
lard, décidé à ne bilfer sa vie que quand il n'aurait plus une heure 
àvivre,opposaità toutes les supplications un obstiné: «Pas encore! » 
LeSto ad ostium et pulso dut êtr3 pratiqué avec une rare habileté. 
Un évanouissement, une brusque accélération dans la marche de 
l'agonie, pouvait tout perdre. Une importunité déplacée pouvait 
amener un non qui eût renversé toute l'œuvre si savamment con- 
certée. Le 17 mai, jour de la mort du vieux pécheur, au matin, 
rien n'était signé encore. L'angoisse était mortelle. On sait l'im- 
portance que les catholiques attachent au moment de la mort. Si 
les rémunérations et les châtimens futurs ont quelque réalité, il est 
clair que ces rémunérations et ces châtimens doivent être propor- 
tionnés à une vie entière de vertu ou de vice. Le catholique ne 
l'entend pas ainsi. Une bonne mort couvre tout. Le salut est remis 
au petit bonheur de la dernière heure. Le temps pressait; on réso- 
lut de tout oser. M. Dupanloup se tenait dans une pièce à côté du 
malade. La charmante enfant que le vieillard admettait toujours 
avec un sourire fut dépêchée près de son lit. miracle de la grâce ! 
la réponse fut oui-, le prêtre entra; cela dura quelques minutes, et 
Dieu dut se montrer satisfait : on lui avait fait sa part. Le jeune 
catéchiste de l'Assomption sortit, tenant un papier que le mou- 
rant avait signé de sa grande signature complète : Charles-Maurice 
de Talleijrand-Périgord, prince de Bcnécent. 

Ce fut une grande joie, sinon dans le ciel, au moins dans le 
monde catholique du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint- 
Honoré. On sut gré de cette victoire sans doute avant tout à la 
grâce féminine qui avait réussi, en entourant de caresses le vieil- 
lard, à lui faire rétracter tout son passé révolutionnaire, mais aussi 
au jeune ecclésiastique, qui avait su, quoi qu'on en dise, avec une 
habileté supérieure, amener à bonne fin une négociation où il était 
si facile d'échouer. M. Dupanloup fut de ce jour un des premiers 
prêtres de France. Le monde le plus riche et le plus influent 
de Paris lui offrit ce qu'il voulut, places, honneur, importance, 
argent. Il accepta l'argent. Gardez-vous de croire que ce fût là un 
calcul personnel ; jamais homme ne porta plus loin le désintéres- 

TOME iUI. — lb80, 6 



82 REVDE DES DEUX MONDES. 

sèment que M. Dupanloup ; le mot de la Bible qu'il citait le plus 
souvent, et qu'il aimait doublement parce qu'il était biblique et 
qu'il finissait par hasard comme un vers latin, était : Da mihi am- 
enas, cetera toile tibi. Un plan général de grande propagande par 
l'éducation classique et religieuse s'était dès lors emparé de son 
esprit, et il allait s'y vouer avec l'ardeur passionnée qu'il portait 
dans toutes les œuvres dont il s'occupait. 

Le séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, situé à côté de l'église 
de ce nom, entre la rue Saint-Yictor et la rue de Pontoise, était 
devenu depuis la révolution le petit séminaire du diocèse de Paris. 
Telle n'avait pas été sa destination primitive. Dans le grand mou- 
vement de réforme ecclésiastique qui marqua en France la pre- 
mière moitié du xvii*' siècle et auquel se rattachent les noms de 
Vincent de Paul, d'Olier, de Bérulie, du père Eudes, l'église Saint- 
ISicolas-du-Chardonnet joua un rôle analogue à celui de Saint- 
Sulpice, quoique moins considérable. Cette paroisse, qui tirait son 
nom du champ de chardons bien connu des étudians de l'Univer- 
sité de Paris au moyen âge, était alors le centre d'un quartier 
riche , habité surtout par la magistrature. Comme Olier, en réu- 
nissant les prêtres de sa paroisse, fonda le séminaire Saint-Sulpice, 
Adrien de Bourdoise, en réunissant les prêtres de Saint-Nicolas, 
fonda la compagnie des prêtres Saint-lNicolas-du-Chardonnet, et fit 
de la maison ainsi constituée une pépinière de jeunes ecclésiasti- 
ques qui a existé jusqu'à la révolution. Mais la compagnie de Saint- 
Mcolas-du-Chardonnet ne fut pas, comme la société de Saint-Sul- 
pice, mère d'établissemens du même genre dans le reste de la 
France. En outre, la société des nicolaïtes ne ressuscita pas après 
la révolution, comme celle des sulpiciens; le bâtiment de la rue 
Saint-Victor demeura sans objet; lors du concordat, on le donna 
au diocèse de Paris pour servir de petit séminaire. Jusqu'en 1837, 
cet établissement n'eut aucun éclat. La renaissance brillante du 
cléricalisme lettré et mondain se fait entre 1830 et ISZiO. Saint- 
Nicolas fut, durant le premier tiers du siècle, un obscur établis- 
sement religieux; les études y étaient faibles; le nombre des 
élèves restait tout à fait au-dessous des besoins du diocèse. Un 
prêtre assez remarquable le dirigea pourtant, ce fut M. l'abbé 
Frère, théologien profond, très versé dans la mystique chrétienne. 
Mais c'était l'homme le moins fait pour éveiller et stimuler des 
enfans faisant leurs études littéraires. Saint-Nicolas fut sous sa 
direction une maison tout ecclésiastique, peu nombreuse, n'ayant 
en vue que la cléricature, un séminaire par anticipation, ouvert 
aux seuls sujets qui se destinaient à l'état ecclésiastique, et où le 
côté profane des études était tout à fait négligé. 

M. de Quélen eut une visée de génie en confiant la direction de 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 83 

cette maison à M. Dupanloup. L'aristocratique prélat n'était pas 
fait pour apprécier la direction toute cléricale de l'abbé Frère; il 
aimait la piété, mais la piété mondaine, de bon ton, sans barbarie 
scolastique, ni jargon mystique, la piété comme complément d'un 
idéal aristocratique, qui était, à vrai dire, sa principale religion. Si 
Hugues ou Richard de Saint- Victor se fussent présentés à lui comme 
des pédans ou des rustres, il les eût pris en maigre estime. Il 
avait pour M. Dupanloup la plus vive alTection. Celui-ci était alors 
légitimiste et ultramontain. Il a fallu les exagérations des temps 
qui ont suivi pour intervertir les rôles et pour qu'on ait pu le con- 
sidérer comme un gallican et un orléaniste. M. de Quélen trouvait 
en lui comme un fils, partageant ses dédains, ses préjugés. Il savait 
sans doute le secret de la naissance. Les familles , qui avaient 
veillé paternellement sur le jeune ecclésiastique, qui en avaient 
fait un homme bien élevé et qui l'avaient introduit dans leur 
monde fermé, étaient celles que connaissait le noble archevêque et 
qui formaient pour lui les confins de l'univers. J'ai vu M. de Qué- 
len; il m'a laissé l'idée du parfait évêque de l'ancien régime. Je me 
rappelle sa beauté (une beauté de femme), sa taille élégante, la 
ravissante grâce de ses mouvemens. Son esprit n'avait d'autre cul- 
ture que celle de l'homme du monde d'une parfaite éducation. La 
religion était pour lui inséparable des bonnes manières et de la 
dose de bon sens relatif que donnent les études classiques. Telle 
était aussi la mesure intellectuelle de M. Dupanloup. Ce n'était ni 
la belle imagination qui assure une valeur durable à certaines 
œuvres de Lacordaire et de Montalembert, ni la profonde passion 
de Lamennais; l'humanisme, la bonne éducation, étaient ici le but, 
la fin, le terme de toute chose; la faveur des gens du monde bien 
élevés devenait le suprême critérium du bien. De part et d'autre, 
absence complète de théologie. On se contentait de la révérer de 
loin. Les études théologiques de ces hommes distingués avaient 
été très faibles. Leur foi était vive et sincère; mais c'était une foi 
implicite, ne s'occupant guère des dogmes qu'il faut croire. Ils sen- 
taient le peu de succès qu'aurait la scolastique auprès du seul 
public dont ils se préoccupaient, le public mondain et assez frivole 
qu'a devant lui un prédicateur de Saint-Roch ou de Saint-Thomas- 
d'Aquin. 

C'est dans ces dispositions d'esprit que M. de Quélen remit entre 
les mains de M. Dupanloup l'austère et obscure maison de l'abbé 
Frère et d'Adrien de Bourdoise. Le petit séminaire de Paris n'avait 
été jusque-là, aux termes du concordat, que la pépinière des prê- 
tres de Paris, pépinière bien insuffisante, strictement limitée à l'ob- 
jet que la loi lui prescrivait. C'était bien autre chose que rêvait 
le nouveau supérieur porté par le choix de l'archevêque à la 



8A REVUE DES DEDX MONDES. 

fonction, peu recherchée, de diriger les études des jeunes clercs. 
Tout lui parut à reconstruire, depuis les bâtimens, où le mar- 
teau ne laissa d'entier que les murs, jusqu'au plan des études, 
que M. Dupanloup réforma de fond en comble. Deux points essen- 
tiels résumèrent sa pensée. D'abord, il vit qu'un petit séminaire 
tout ecclésiastique n'avait à Paris aucune chance de succès, et 
ne suffirait jamais au recrutement du diocèse. Il conçut l'idée, 
par des informations s'étendant surtout à l'ouest de la France 
et à la Savoie, son pays natal, d'amener à Paris les sujets d'espé- 
rance qui lui étaient signalés. Puis il voulut que sa maison fût une 
maison d'éducation modèle telle qu'il la concevait, et non plus un 
séminaire au type ascétique et clérical. Il prétendit, chose délicate 
peut-être, que la même éducation servît au jeune clerc et aux fils 
des premières familles de France. La réussite de la difficile affaire 
de la rue Saint-Florentin l'avait mis à la mode dans le monde légi- 
timiste ; quelques relations avec le monde orléaniste lui assuraient 
une autre clientèle dont il n'était pas bon de se priver. A l'affût 
de tous les vents de la mode et de la publicité, il ne négligeait 
rien de ce qui avait la faveur du moment. Sa conception du monde 
était très aristocratique; mais il admettait trois aristocraties, la 
noblesse, le clergé et la littérature. Ce qu'il voulait, c'était une 
éducation libérale, pouvant convenir également au clergé et à la 
jeunesse du faubourg Saint-Germain, sur la base de la piété chré- 
tienne et des lettres classiques. L'étude des sciences était à peu 
près exclue; il n'en avait pas la moindre idée. 

La vieille maison de la rue Saint-Victor fut ainsi pendant quel- 
ques années la maison de France où il y eut le plus de noms histo- 
riques ou connus; y obtenir une place pour un jeune homme était 
une grâce chèrement marchandée. Les sommes très considérables 
dont les familles riches achetaient cette faveur servaient à l'éduca- 
tion gratuite des jeunes gens sans fortune qui étaient signalés par 
des succès acquis. La foi absolue de M. Dupanloup dans des études 
classiques se montrait en ceci. Ces études, pour lui, faisaient par- 
tie de la religion. La jeunesse destinée à l'état ecclésiastique et la 
jeunesse destinée au premier rang social lui paraissaient devoir être 
élevées de la même manière. Virgile lui semblait faire partie de la 
culture intellectuelle d'un prêtre au moins autant que la Bible. Pour 
une élite de la jeunesse cléricale, il espérait qu'il sortirait de ce mé- 
lange avec des jeunes gens du monde, soumis aux mêmes disciplines, 
une teinture et des habitudes plus distinguées que celles qui résul- 
tent de séminaires peuplés uniquement d'enfans pauvres et de fils 
de paysans. Le fait est qu'il réalisa sous ce rapport des prodiges. 
Composée de deux élémens en apparence inconciliables, la maison 
avait une parfaite unité. L'idée que le talent primait tout le reste 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 85 

étouffait les divisions, et, aii bout de huit jours, le plus pauvre 
garçon débarqué de province, gauche, embarrassé, s'il faisait un 
bon thème ou quelques vers latins bien tournés, était l'objet de 
l'envie du petit millionnaire qui payait sa pension sans s'en douter. 
En cette année 1836, j'obtins justement tous les prix de ma 
classe. Le ixilmares tomba sous les yeux d'un des hommes éclairés 
que l'ardent supérieur employait à recruter sa jeune armée. En 
une minute, mon sort fut décidé. J'avais quinze ans et demi; 
nous n'eûmes pas le temps de la réflexion. J'étais en vacances 
chez un ami dans un village près de Tréguier; le h septembre, 
dans l'après-midi, un exprès vint me chercher. Je me rappelle ce 
retour comme si c'était d'hier. Il y avait une lieue à faire à pied 
à travers la campagne. V! Angélus du soir, se répondant de paroisse 
en paroisse, répandait dans l'air quelque chose de calme, de doux 
et de mélancolique, image de la vie que j'allais quitter pour tou- 
jours. Le lendemain, je partais pour Paris; le 7, je vis des choses 
aussi nouvelles pour moi que si j'avais été jeté brusquement en 
France, de Tahiti ou de Tombouctou. 

III. 

Oui; un lama bouddhiste ou un faquir musulman, transporté en 
un clin d'œil d'Asie en plein boulevard, serait moins surpris que 
je ne le fus en tombant subitement dans un milieu si différent de 
celui de mes vieux prêtres de Bretagne, têtes vénérables, totale- 
ment devenues de bois ou de granit, sortes de colosses osiriens, 
semblables à ceux que je devais admirer plus tard en Egypte se 
développant en longues allées, grandioses en leur béatitude. Ma 
venue à Paris fut le passage d'une religion à une autre. Mon chris- 
tianisme de Bretagne ne ressemblait pas plus à celui que je trou- 
vais ici qu'une vieille toile, dure comme une planche, ne ressemble 
à de la percale. Ce n'était pas la même religion. Mes vieux prêtres, 
dans leur lourde chape romane, m'apparaissaient comme des mages, 
ayant les paroles de l'éternité; maintenant, ce qu'on me présen- 
tait, c'était une religion d'indienne et de calicot, une piété mus- 
quée, enrubannée, une dévotion de petites bougies et de petits pots 
de fleurs, une théologie de demoiselles, sans solidité, d'un style 
indéfmissable, composite comme le frontispice polychrome d'un livre 
d'heures de chez Lebel. 

Ce fut la crise la plus grave de ma vie. Le Breton jeune est diffi- 
cilement transplantable. La vive répulsion morale que j'éprouvais, 
compliquée d'un changement total dans le régime et les habitudes, 
me donna le plus terrible accès de nostalgie. L'internat me tuait. 
Les souvenirs de la vie libre et heureuse que j'avais menée jusque-là 



85 ]1£Y[Jë D£S D£0X M0!SD£S. 

avec ma mère me perçaient le cœur. Je n'étais pas le seul à souf- 
rir. M. Dupanloup n'avait pas calculé toutes les conséquences de 
ce qu'il faisait. Sa façon d'agir, impérieuse à la façon d'un général 
d'armée, ne tenait pas compte des morts et des malades parmi ses 
jeunes recrues. Nous nous communiquions nos tristesses. Mon 
meilleur ami, un jeune homme de Goatances, je crois, transporté 
comme moi, excellent cœur, s'isola, ne voulut rien voir, mourut. 
Les Savoisiens se montraient bien moins acclimatables encore. Un 
d'eux, plus âgé que moi, m'avouait que, chaque soir, il mesurait la 
hauteur du dortoir du troisième étage au-dessus du pavé de la rue 
Saint-Victor. Je tombai malade; selon toutes les apparences, j'étais 
perdu. Le Breton qui est en moi s'égarait en des mélancolies infi- 
nies. Le dt;rnier Angélus du soir que j'avais entendu rouler sur 
nos chères collines et le dernier soleil que j'avais vu se coucher 
sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mémoire comme 
des flèches aiguës. 

Selon les règles ordinaires, j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être 
mieux fait. Deux amis que j'amenai avec moi de Bretagne, l'année 
suivante, donnèrent cette grande marque de fidélité; ils ne purent 
s'habituer à ce monde nouveau et repartirent. Je songe quelque- 
fois qu'en moi le Breton mourut; le Gascon, hélas! eut des raisons 
suffisantes de vivre. Ge dernier s'aperçut même que ce monde 
nouveau était fort curieux et valait la peine qu'on s'y attachât. 

Au fond, celui qui me sauva fut celui qui m'avait mis à cette 
cruelle épreuve. Je dois deux choses à M. Dupanloup, de m'avoir fait 
venir à Paris et de m'avoir empêché'de mourir eu y arrivant. La vie 
sortait de lui; il m'entraîna. Naturellement, il s'occupa d'abord peu 
de moi. L'homme le plus à la mode du clergé parisien, ayant une 
maison dp. deux cents élèves à diriger ou plutôt à fonder, ne pouvait 
avoir le souci personnel de l'enfant le plus obscur. Une circonstance 
singulière fut un lien entre nous. Le fond de ma blessure était le 
souvenir trop vivant de ma mère. Ayant toujours vécu seul auprès 
elle, je ne pouvais me détacher des images de la vie si douce que 
j'avais goûtée pendant des années. J'avais été heureux, j'avais été 
pauvre avec elle. Mille détails de cette pauvreté même, rendus 
plus touchans par l'absence, me creusaient le cœur. Pendant la 
nuit, je ne pensais qu'à elle ; je ne pouvais prendre aucun sommeil. 
Ma seule consolation était de lui écrire des lettres pleines d'un senti- 
ment tendre et tout humides de regrets. Nos lettres, selon l'usage 
des maisons religieuses, étaient lues par un d'^s directeurs. Celui 
qui était chargé de ce soin fut frappé de l'accent d'amour profond 
qui était dans ces pages d'enfant. 11 communiqua une de mes let- 
tres à M. Dupanloup, qui en fut tout à fait étonné. 

Le plus beau trait du caractère de M. Dupanloup était l'amour 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 87 

qu'il avait pour sa mère. Quoique sa naissance fût, par un côté, la 
plus grande difficulté de sa vie, il avait pour sa mère un vrai culte. 
Cette vieille dame demeurait à côté de lui; nous ne la voyions 
jamais; nous savions cependant que, tous les jours, il passait 
quelque temps avec elle. Il disait souvent que la valeur des 
hommes est en proportion du respect qu'ils ont eu pour leur mère. 
Il nous donnait à cet égard des règles excellentes, que j'avais du 
reste toujours pratiquées, comme de ne jamais tutoyer sa mère et 
de ne jamais finir une lettre à elle adressée sans y mettre le mot 
respect. Par là, il y eut entre nous une vraie étincelle de commu- 
nication. Le jour où ma lettre lui fut remise était un vendredi. 
C'était le jour solennel. Le soir, on lisait en sa présence les places 
et les notes de la semaine. Je n'avais pas cette fois-là réussi ma 
composition, j'étais le cinquième ou le sixième. « Ah! dit-il, si le 
sujet eût été celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, Ernest Renan 
eût été le premier. » Dès lors, il me remarqua. J'existai pour lui, 
il fut pour moi ce qu'il était pour tous, un principe de vie, une 
sorte de dieu. Un culte remplaça un culte, et le sentiment de mes 
premiers maîtres s'en trouva fort affaibli. 

Ceux-là seuls, en effet, qui ont connu Saint-Nicolas-du-Chardonnet 
dans ces années brillantes de 1838 à ISZj/i peuvent se faire une 
idée de la vie intense qui s'y développait (1). Et cette vie n'avait 
qu'une seule source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. Il 
était sa maison tout entière. Le règlement, l'usage, l'administra- 
tion, le gouvernement spirituel et temporel, c'était lui. La maison 
était pleine de parties défectueuses; il suppléait à tout. L'écrivain, 
l'orateur, chez lui, étaient de second ordre; l'éducateur était tout à 
fait sans égal. L'ancien règlement de Saint-Micolas-du-Ghardonnet 
renfermait, comme tous les règlemens de séminaires, un exercice 
appelé la lecture spirituelle. Tous les soirs, une demi-heure devait 
être consacrée à la lecture d'un ouvrage ascétique; M. Dupanloup 
se substitua d'emblée à saint Jean Glimaque et aux Vies des pères 
du désert. Cette demi-heure, il la prit pour lui. Tous les jours, il 
se mit directement en rapport avec la totalité de ses élèves par un 
entretien intime, souvent comparable pour l'abandon et Is- naturel 
aux homélies de Jean Chrysostome dans la Palœa d'Antioche. Toute 
circonstance de la vie intérieure de la maison, tout événement per- 
sonnel au supérieur, ou à l'un des élèves, était l'occasion d'un 
entretien rapide, animé. La séance des notes du vendredi était 
quelque chose de plus saisissant et de plus personnel encore. Chacun 
vivait dans l'attente de ce jour. Les observations dont le supérieur 

(1) Ce tableau a àtc très bi^n trace par M. Adolphe Morillon : Souvenirs de 
Saint-Nicolas; Paris, Lecoffre. 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

accompagnait la lecture des notes était la vie ou la mort. Il n'y 
avait aucune punition dans la maison ; la lecture des notes et les 
réflexions du supérieur étaient l'unique sanction qui tenait tout en 
haleine et en éveil. 

Ce régime avait ses inconvéniens, cela est hors de doute. Adoré 
de ses élèves, M. Dupanloup n'était pas toujours agréable à ses 
collaborateurs. On m'a dit que plus tard, dans son diocèse, les 
choses se passèrent de la même manière, qu'il fut toujours plus 
aimé de ses laïques que de ses prêtres. Il est certain qu'il écrasait 
tout autour de lui. Mais sa violence même nous attachait ; car nous 
sentions que nous étions son but unique. Ce qu'il était, c'était un 
éveilleur incomparable ; pour tirer de chacun de ses élèves le sum- 
WÎW2 de mouture qu'il pouvait donner, personne ne l'égalait. Chacun 
de ses deux cents élèves existait distinct dans sa pensée ; il était pour 
chacun d'eux l'excitateur toujours présent, le motif de vivre et de 
travailler. Il croyait au talent et en faisait la base de la foi. Il répé- 
tait souvent que l'homme vaut en proportion de sa faculté d'ad- 
mirer. Son admiration n'était pas toujours assez éclairée par la 
science; mais elle venait d'une grande chaleur d'âme et d'un cœur 
vraiment possédé de l'amour du beau. Il a été le Yillemain de 
l'école catholique. M. Yillemain fut parmi les laïques l'homme 
qu'il a le plus aimé et le mieux compris. Chaque fois qu'il venait 
de le voir, il nous racontait la conversation qu'il avait eue avec lui 
sur le ton de la plus chaleureuse sympathie. 

Les défauts de l'éducation qu'il donnait étaient les défauts mêmes 
de son esprit. Il était trop peu rationnel, trop peu scientifique. On 
eîit dit que ses deux cents élèves étaient destinés à être tous poè- 
tes, écrivains, orateurs. Il estimait peu l'instruction sans le talent. 
Gela se voyait surtout à l'entrée des nicolaïtes à Saint-Sulpice, q\x 
le talent n'avait aucune valeur, où la scolastique et l'érudition 
étaient seules prisées. Quand il s'agissait de faire de la logique et 
de la philosophie en latin barbare, ces esprits, trop nourris de belles- 
lettres, étaient réfractaires et se refusaient à une aussi rude nour- 
riture. Aussi les nicolaïtes étaient-ils peu estimés à Saint-Sulpice. 
On n'y nommait jamais M. Dupanloup; on le trouvait trop peu 
théologien. Quand un ancien élève de Saint-Nicolas se hasardait à 
rappeler cette maison, quelque vieux directeur se trouvait là pour 
dire : « Oh! oui, du temps de M. Bourdoise,.. » montrant claire- 
ment qu'il n'admettait pour cette maison d'autre illustration que 
son passé du xvii*= siècle. 

Faibles à quelques égards, ces études de Saint-Nicolas étaient 
très distinguées, très littéraires. L'éducation cléricale a une supé- 
riorité sur l'éducation universitaire, c'est sa liberté en tout ce qui 
ne touche pas à la religion. La littérature y est livrée à toutes 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 89 

les disputes; le joug du dogme classique y est moins lourd. C'est 
ainsi que Lamartine, formé tout entier par l'éducation cléricale, a 
bien plus d'intelligence qu'aucun universitaire; quand l'émancipa-^^ 
tion philosophique vient ensuite, cela produit des esprits très 
ouverts. Je sortis de mes études classiques sans avoir lu Voltaire ; 
mais je savais par cœur les Soirées de Saint-Pétersbourg . Ce style, 
dont je ne vis que plus tard les défauts, m'excitait vivement. Les 
discussions du romantisme pénétraient dans la maison de toutes 
parts ; on ne parlait que de Lamartine, de Victor Hugo. Le supé- 
rieur s'y mêlait, et pendant près d'un an, aux lectures spirituelles, 
il ne fut pas question d'autre chose. L'autorité faisait ses réserves, 
mais les concessions allaient bien au-delà des réserves. C'est ainsi 
que je connus les batailles du siècle. Plus tard, la liberté de pen- 
ser arriva également jusqu'à moi par les Solvuntur objecta des théo- 
logies. La grande bonne foi de l'ancien enseignement ecclésias- 
tique consistait à ne rien dissimuler de la force des objections; 
comme les réponses étaient très faibles, un bon esprit pouvait faire 
son profit de la vérité où il la trouvait. 

Le cours d'histoire fut pour moi une autre cause de vif éveil. 
M. l'abbé Richard (1) faisait ce cours dans l'esprit de l'école mo- 
derne, delà manière la plus distinguée. Je ne sais pourquoi il cessa 
de professer le cours de notre année; il fut remplacé par un direc- 
teur très occupé d'ailleurs, qui se contenta de nous lire d'anciens ca- 
hiers, auxquels il mêlait des extraits de livres modernes. Or, parmi 
ces volumes modernes, qui détonnaient souvent avec les vieilles 
routines des cahiers, j'en remarquai un qui produisait sur moi un 
effet singulier. Dès que le chargé de cours le prenait et se mettait 
à le lire, je n'étais plus capable de prendre une note; une sorte 
d'harmonie me saisissait, m'enivrait. C'était Michelet, les parties 
admirables de Michelet, dans les tomes v et vi de l'Histoire de 
France. Ainsi le siècle pénétrait jusqu'à moi par toutes les fissures 
d'un ciment disjoint. J'étais venu à Paris formé moralement, mais 
ignorant autant qu'on peut l'être. J'eus tout à découvi'ir. J'appris 
avec étonnement qu'il y avait des laïques sérieux et savans; je vis 
qu'il existait quelque chose en dehors de l'antiquité et de l'église, 
et en particulier qu'il y avait une littérature contemporaine digne 
de quelque attention. La mort de Louis XIV ne fut plus pour moi 
la fin du monde. Des idées, des sentimens m'apparurent, qui n'a- 
vaient eu d'expression ni dans l'antiquité, ni au xvii« siècle. 

Ainsi le germe qui était en moi fut fécondé. Quoique antipa- 
thique par bien des côtés à ma nature, cette éducation fut comme 

(1) Voir l'eicellente notice que M. l'abbé Foulon, maintenant évêque de Nancy, a 
consacrée à M. l'abbé Richard. 



90 REVCE DES DEUX MOKDES» 

le réactif qui fit en moi tout vivre et tout éclater. L'essentiel, en 
effet, dans l'éducation, ce n'est pas la doctrine enseignée, c'est 
l'éveil. Autant le sérieux de ma foi religieuse avait été atteint en 
trouvant sous les mêmes noms des choses si différentes, autant 
mon esprit but avidement le breuvage nouveau qui lui était offert. 
Le motîde s'ouvrit pour moi. Malgré sa prétention d'être un asile 
fermé aux bruits du monde, Saint-jNicolas était à cette époque 
la maison la plus brillante et la plus mondaine. Paris y entrait à 
pleins bords par les portes et les fenêtres, Paris tout entier, moins 
la corruption, je me hâte de le dire, Paris avec ses petitesses et 
ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force révolution- 
naire et ses mollesses flasques. Mes vieux prêtres de Bretagne 
savaient bien mieux les mathématiques et le laiin que mes nou- 
veaux maîtres ; mais ils vivaient dans des catacombes sans lumière 
et sans air. Ici l'atmosphère du siècle circulait librement. Dans nos 
promenades à Gentilly, aux récréations du soir, nos discussions 
étaient sans fin. Les nuits, après cela, je ne dormais pas : Hugo et 
Lamartine me remplissaient la tête. Je compris la gloire, que j'avais 
cherchée si vaguement à la voûte de la chapelle de Tréguier. Au 
bout de quelque temps, une chose tout à fait inconnue m'était 
révélée. Les mots talent, éclat, réputation eurent un sens pour 
moi. J'étais perdu pour l'idéal modeste que mes anciens maîtres 
m'avaient inculqué ; j'étais engagé dans une mer où toutes les 
tempêtes, tous les courans du siècle avaient leur contre-coup. Il 
était inévitable que ces courans et ces tempêtes emporteraient ma 
barque sur des rivages où mes anciens amis me verraient aborder 
avec terreur. 

Mes succès dans les classes étaient très inégaux. Je fis un jour 
un Alexandre, qui doit être au Cahier d'homieiir, et que je réim- 
primerais si je l'avais. Mais les compositions de pure rhétorique 
m'inspiraient un profond ennui; je ne pus jamais faire un discours 
supportable. A propos d'une distribution de prix, nous donnâmes 
une représentation du concile de Glermont; les différens discours 
qui purent être tenus en cette circonstance furent mis au concours. 
J'échouai totalement dans Pierre l'Ermite et Urbain II ; iiion Gode- 
froy de Bouillon fut jugé aussi dénué que possible d'esprit militaire. 
Un hymne guerrier en strophes saphiques et adoniques fut trouvé 
moins mauvais. Mon refrain, Sternile Turcas, solution brève et 
tranchante de la question d'Orient, fut adopté dans la récitation 
publique. J'étais trop sérieux pour ces enfantillages. On nous don- 
nait à faire des récits du moyen âge, qui se terminaient toujours 
par quelque beau miracle ; j'abusais déplorablement des guérisons 
de lépreux. Le souvenir de mes premières études de mathématiques, 
qui avaient été assez fortes, me revenait quelquefois. J'en parlai 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 91 

à mes condisciples, que cela faisait beaucoup rire. Ces études leur 
paraissaient quelque chose de tout à fait bas, comparées aux exer- 
cices littéraires qu'on leur présentait comme le but suprême de 
l'esprit humain. Ma force de raisonnement ne se révéla que plus 
tard, en philosophie, à Issy. La première fois que mes condisciples 
m'entendirent argumenter en latin, ils furent surpris. lis virent 
bien alors que j'étais d'une autre race qu'eux et que je continuerais 
à marcher quand ils avaient trouvé leur point d'arrêt. Mais en 
rhétorique, je laissai un renom douteux. Écrire sans avoir à dire 
quelque chose de pensé personnellement me paraissait dès lors le 
jeu d'esprit le plus fastidieux. 

Le fond des idées qui formait la base de cette éducation était 
faible; mais la forme était brillante, et un sentiment no])le domi- 
nait et entraînait tout. Il n'y avait dans la maison aucune punition, 
absolument aucune; ou plutôt il n'y en avait qu'une seule, l'expul- 
sion. A moins de faute très grave, cette expulsion n'avait rien de 
blessant ; on n'en donnait pas les motifs : « Vous êtes un excellent 
jeune homme; mais votre esprit n'est pas ce qu'il nous faut; sépa- 
rons-nous amis; quel service puis-je vous rendre? » Tel était le 
résumé du discours d'adieu du supérieur à l'élève congédié. On 
prisait si haut la faveur de participer à cette éducation tenue pour 
exceptionnelle que cette paternelle déclaration était redoutée comme 
un arrêt de mort. Là est une des supériorités des établissemens 
ecclésiastiques sur ceux de l'état; le régime y est très libéral, car 
personne n'a droit d'y être; la coercition y devient tout de suite 
la séparation. L'établissement de l'état a quelque chose de mili- 
taire, de froid, de dur, et avec cela une cause de grande faiblesse, 
puisque l'élève a un droit obtenu au concours et dont on ne peut 
le priver. Pour ma part, j'ai peine à comprendre une école nor- 
male, par exemple, où le directeur ne peut pas dire, sans autre 
explication, aux sujets sans vocation : « Vous n'avez pas l'esprit 
de noire état; en dehors de cela, vous devez avoir tous les mérites; 
vous réussirez mieux ailleurs. Adieu. » La punition même la plus 
légère implique un principe servile d'obéissance par crainte. Pour 
moi, je ne crois pas qu'à aucune époque de ma vie j'aie obéi; oui, 
j'ai été docile, soumis, mais à un principe spirituel, jamais à une 
force matérielle procédant par la crainte du châtiment. Ma mère ne 
me commanda jamais rien. Entre moi et mes maîtres ecclésiastiques, 
tout fut libre et spontané. A Saint-Sulpice, on peut passer trois 
ans sans qu'un directeur vous fasse une seule observation. Qui a 
connu ce rationabile obseqm'mn n'en peut plus souffrir d'autre. Ln 
ordre est une humiliation ; qui a obéi est un capitis Jiiinor, souillé 
dans le germe même de la vie noble. L'obéissance ecclésiastique 
n'abaisse pas ; car elle est volontaire, et on peut se séparer. Dans une 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

des utopies de société aristocratique que je rêve, il n'y aurait qu'une 
seule peine, la peine de mort, ou plutôt l'unique sanction serait un 
léger blâme des autorités reconnues, auquel aucun homme d'hon- 
neur ne survivrait. Je n'aurais pu être soldat ; j'aurais déserté ou 
je me serais suicidé. Je crains que les nouvelles institutions mili- 
taires, n'admettant ni exception, ni équivalent, n'amènent un affreux 
abaissement. Forcer tous à subir l'obéissance, c'est tuer le génie et 
le talent. Qui a passé des années au port d'armes à la façon alle- 
mande est mort pour les œuvres fines ; aussi l'Allemagne, depuis 
qu'elle s'est donnée tout entière à la vie militaire, n'aurait plus 
de talent si elle n'avait les juifs, envers qui elle est si ingrate. 

La génération, qui avait de quinze à vingt ans au moment d'éclat 
que je raconte et qui fut court, a maintenant de cinquante-cinq à 
soixante ans. A-t-elle rempli les espérances illimitées qu'avait con- 
çues l'âme ardente de notre grand éducateur? Non assurément; 
si ses espérances avaient été réalisées, c'est le monde entier qui 
eût été changé de fond en comble, et on ne s'aperçoit pas d'un tel 
changement. M. Dupanloup aimait trop peu son siècle et lui fai- 
sait trop peu de concessions pour qu'il pût lui être donné de for- 
mer des hommes au droit fil du temps. Quand je me figure une de 
ces lectures spirituelles où le maître répandait si abondamment 
son esprit, cette salle du rez-de-chaussée, avec ses bancs serrés où 
se pressaient deux cents figures d'enfa^s tenus immobiles par l'at- 
tention et le respect, et que je me demande vers quels vents du 
ciel se sont envolées ces deux cents âmes si fortement unies alors 
par l'ascendant du même homme, je trouve plus d'un déchet, plus 
d'un cas singulier. Gomme il est naturel, je trouve d'abord des 
évêques, des archevêques, des ecclésiastiques considérables, tous 
relativement éclairés et modérés. Je trouve des diplomates, des 
conseillers d'État, d'honorables carrières dont quelques-unes eus- 
sent été plus brillantes si le 16 mai eût réussi. Mais voici quelque 
chose d'étrange. A côté de tel pieux condisciple prédestiné à l'épi- 
scopat, j'en vois un qui aiguisera si savamment son couteau pour 
tuer son archevêque qu'il frappera juste au cœur... Je crois me 
rappeler Verger; je peux dire de lui ce que disait Sacchetti de cette 
petite Florentine qui fut canonisée : Fu mia vicinuy andava corne 
le altre. Cette éducation avait des dangers, elle surchauffait, surex- 
citait, pouvait très bien rendre fou (Verger l'était). 

Un exemple bien plus frappant du Spiritus itbi vult spirat fut 
celui de H. de ***. Quand j'arrivai à Saint-Nicolas, il fut ma plus 
grande admiration. Son talent était hors ligne; il avait sur tous ces 
condisciples de rhétorique une immense supériorité. Sa piété, 
sérieuse et vraiment élevée, provenait d'une nature douée des plus 
hautes aspirations. H. de *** réalisait, d'après nos idées, la per- 



SOUVENIRS d'enfance ET DE JEUNESSE. 93 

fection même; aussi, selon l'usage des maisons ecclésiastiques, où 
les élèves avancés partagent les fonctions des maîtres, était-il 
chargé des rôles les plus importans. Sa piété se maintint plu- 
sieurs années au séminaire Saint-Sulpice. Durant des heures, aux 
fêtes surtout, on le voyait à la chapelle, baigné de larmes. Je me 
souviens d'un soir d'été, sous les ombrages de Geniilly (Gentilly 
était la maison de campagne du petit séminaire Saint-Nicolas) ; ser- 
rés autour de quelques anciens et de celui des directeurs qui avait 
le mieux l'accent de la piété chrétienne, nous écoutions. 11 y avait 
dans l'entretien quelque chose de grave et de profond. 11 s'agissait 
du problème éternel qui fait le fond du christianisme, l'élection 
divine, le tremblement où toute âme doit rester jusqu'à la dernière 
heure en ce qui regarde le salut. Le saint prêtre insistait sur ce 
doute terrible : non, personne, absolument personne, n'est sur qu'a- 
près les plus grandes faveurs du ciel il ne sera pas abandonné de 
la grâce. « Je crois, dit-il, avoir connu un prédestiné!.. » Un 
silence se fit; il hésita : « C'est H. de ***, ajouta-t-il; si quelqu'un 
peut être sûr de son salut, c'est bien lui. Eh bien! non, il n'est pas 
sûr que H. de *** ne soit pas un réprouvé. » 

Je revis H. de *** quelques années plus tard. Il avait fait dans 
l'intervalle de fortes études bibliques; je ne pus voir s'il était tout à 
fait détaché du christianisme ; mais il ne portait plus l'habit ecclé- 
siastique et il était dans une vive réaction contre l'esprit clérical. 
Plus tard, je le trouvai passé à des idées politiques très exaltées; 
la passion vive, qui faisait le fond de son caractère, s'était tournée 
vers la démocratie; il rêvait la justice, il en parlait d'une manière 
sombre et irritée: il pensait à l'Amérique, et je crois qu'il doit y 
être. Il y a quelques années, un de nos anciens condisciples me 
dit qu'il avait cru reconnaître, parmi les noms des fusillés de la 
commune, un nom qui ressemblait au sien. Je pense qu'il se trompait. 
Mais sûrement la vie de ce pauvre H. de *** a été traversée par 
quelque grand naufrage. Il gâta par la passion des qualités supé- 
rieures. C'est de beaucoup le sujet le plus éminent que j'aie eu 
pour condisciple dans mon éducation ecclésiastique. Mais il n'eut 
pas la sagesse de rester sobre en politique. A la façon dont il pre- 
nait les choses, il y a des jours, dans notre pays, où l'on a vingt 
occasions de se faire fusiller. Les idéalistes comme nous doivent 
n'approcher de ce feu-là qu'avec beaucoup de précautions. Nous y 
laissons presque toujours notre tête ou nos ailes. Certes la tentation 
est grande pour le prêtre qui abandonne l'église de se faire démo- 
crate; il retrouve ainsi l'absolu qu'il a quitté, des confrères, des 
amis; il ne fait en réalité que changer de secte. Telle fut la desti- 
née de Lamennais. Une des grandes sagesses de M. l'abbé Loyson 
a été de résister sur ce point à toutes les séductions et de se refu- 



94 BEVUE DES DEEX MONDES. 

ser aux caresses que le parti avancé ne manque jamais de faire à 
ceux qui rompent les liens officiels. 

Durant trois ans, je subis cette -influence profonde, qui amena 
dans mon être une complète transformation. M. Dupanloup m'avait 
à la lettre transfiguré. Du pauvre petit provincial le plus lourde- 
ment engagé dans sa gaine, il avait tiré un esprit ouvert et actif. 
Certes quelque chose manquait à cette éducation, et, tant qu'elle 
dut me suffire, j'eus toujours un vide dans l'esprit. Il y manquait 
la science positive, l'idée d'une recherche critique de la vérité. 
Cet humanisme superficiel fit chômer en moi trois ans le raison- 
nement, en même temps qu'il détruisait la naïveté première de 
ma foi. Mon christianisme subit de grandes diminutions; il n'y 
avait cependant rien dans mon esprit qui pût encore s'appeler doute. 
Chaque année, à l'époque des vacances, j'allais en Bretagne. Mal- 
gré plus d'un trouble, je m'y retrouvais tout entier, tel que mes 
premiers maîtres m'avaient fait. 

Selon la règle, après avoir terminé ma rhétorique à Saint-Nicolas- 
du-Chardonnet, j'allai à Issy, maison de campagne du séminaire 
Saint-Sulpice, faire deux ans de philosophie. Je sortais ainsi de la 
direction de M. Dupanloup pour entrer sous une discipline absolu- 
ment opposée à celle de Saint-Nicolas-du-Ghardonnet. Saint-Sul- 
pice m'apprit d'abord à considérer comme enfantillage tout ce que 
M. Dupanloup m'avait appris à estimer le plus. Quoi de plus 
simple? Si le christianisme est chose révélée, l'occupation capitale 
du chrétien n'est-elle pas l'étude de cette révélation même, c'est- 
à-dire la théologie? La théologie et l'étude de la Bible allaient 
bientôt m'absorber, me donner les vraies raisons de croire au chris- 
tianisme et aussi les vraies raisons de ne pas y adhérer. Durant 
quatre ans, une terrible lutte m'occupa tout entier, jusqu'à ce que 
ce mot, que je repoussai longtemps comme une obsession diabo- 
lique: « Cela n'est pas vrai! » retentit à mon oreille intérieure avec 
une persistance invincible. Je raconterai cela une autre fois. Je pein- 
drai aussi exactement que je pourrai cette maison extraordinaire de 
Saint-Sulpice, où le xvii^ siècle se continue de nos jours sans une 
ombre de changement, et qui est plus séparée du temps présent 
que si trois mille lieues de silence l'entouraient. J'essaierai enfin de 
montrer comment l'étude directe du christianisme, entreprise dans 
l'esprit le plus sérieux, ne me laissa plus assez de foi pour être un 
prêtre sincère, et m'inspira, d'un autre côté, trop de respect pour 
que je pusse me résigner à jouer avec les croyances les plus res- 
pectables une odieuse comédie. 

Ernest Renan. 



LES 

APOLOGISTES DU LUXE 



ET 



SES DÉTRACTEURS 



Histoire du luxe privé et public, par M. H. Baudrillart, de l'Institut 5 4 vol. 
Paris, 1878-1880; Hachette. 

Au x\^II' siècle, on a longtemps et vivement discuté à propos du 
luxe. Aujourd'hui on se contente d'en faire, mais à outrance. Le 
luxe est-il utile? voilà ce qu'il s'agit de décider. J'ai lu, je ne sais 
où, un mot qui me paraît résumer parfaitement le débat. Un finan- 
cier et un économiste du siècle dernier différaient complètement 
d'avis à ce sujet. « Je prétends, moi, disait le financier, que le 
luxe soutient les états. — Oui, répondit l'économiste, comme la 
corde soutient le pendu. » Je suis de l'avis de l'économiste. Les 
philosophes de l'antiquité et les pères de l'église ont condamné le 
luxe dans les termes les plus violens, et ils ont eu raison. Il est 
pernicieux pour l'individu et funeste pour la société. Le christia- 
nisme primitif le réprouve au nom de la charité et de l'humilité, 
l'économie politique au nom de l'utilité, et le droit au nom de 
l'équité. 

M. Baudrillart a bien fait de reprendre la question. Elle est 
actuelle, car elle touche au fond même de ces luttes sociales qui 
sont le grand péril de l'avenir pour les sociétés civilisées. L'Histoire 
du luxe, que M. Baudrillart vient de publier, est une œuvre magis- 
trale et qui restera. Mérite trop rare chez les économistes, ce 
livre est écrit : j'entends par là que l'auteur a donné à sa pensée 
une forme achevée, comme l'ont fait les classiques. Qu'est-ce 
que le style? Tout et rien. Rien, car on peut dire que c'est le fond 
qui importe seul. Tout, car c'est le style qui assure la durée d'un 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

écrit. Il ne faut point se contenter d'improviser, comme la rapidité 
de l'existence actuelle nous condamne trop souvent à le faire. 
L'amour de la vérité doit porter à la formuler le mieux que l'on 
peut. De cette façon, ce que l'on dit frappe davantage, et l'effet pro- 
duit est plus durable. C'est ainsi que les jugemens de Tocqueville 
sont devenus des maximes qui circulent comme des médailles dans 
les débats politiques. 

M. Baudrillart était parfaitement préparé à traiter un sujet qui 
touche en même temps à la morale, au droit, à la politique et à 
la philosophie. Depuis longtemps il a cessé d'appartenir à cette 
école qui borne les recherches de l'économie politique à la pure 
observation des phénomènes actuels. Dans son excellent livre, cou- 
ronné par l'Institut, sur les Rapports de V économie politique et de 
la morale, il montre le lien étroit qui les réunit l'une à l'autre. Dans 
ses études d'économie politique, il appuie toujours ses jugemens 
sur des idées philosophiques. Enfin, dans le volume récent qui con- 
tient les résultats de l'enquête sur la condition des classes rurales 
en Normandie, il trace de leur condition antérieure, depuis le 
commencement du moyen âge, un tableau où l'on ne peut mécon- 
naître la plume de l'historien. 

M. Baudrillart n'a pas manqué de faire emploi de ses connais- 
sances si variées et de ses aptitudes si diverses dans cette Histoire du 
luxe qui est le résultat de vingt années de travail assidu. Tout 
d'abord il expose ce que l'on peut appeler la théorie du luxe. Il 
nous montre quelle est l'origine de la chose, et il examine ce qu'il 
convient d'en penser. C'est la partie morale et philosophique de 
l'ouvrage et j'y reviendrai bientôt. Il décrit ensuite le luxe aux dif- 
férentes époques et dans les différons pays : dans la haute Asie, en 
Judée, en Egypte, en Grèce, à Rome, au moyen âge et dans les temps 
modernes. C'est la partie historique. 

Le tableau de ces différentes civilisations, avec leurs mœurs, 
leurs coutumes et leurs beaux-arts, offre une lecture si attachante 
qu'on ne peut quitter l'ouvrage avant d'avoir achevé le dernier des 
quatre gros volumes dont il se compose. M. Baudrillart a eu l'heu- 
reuse idée de reproduire ou de résumer les jugemens émis aux 
diverses époques sur le luxe, de sorte qu'on peut suivre ainsi les 
variations et les différons aperçus de la pensée humaine sur cette 
grave question. Il résulte de cette étude, que c'est seulement 
aux époques de relâchement moral que le luxe trouve des écrivains 
pour le louer. 

I. 

Il faut d'abord s'entendre sur le sens du mot luxe. M. Baudril- 
lart ne s'attarde pas à chercher une définition. Il suppose que cha- 



LES APOLOGISTES DU LUAE ET SES DÉTRACTEURS. 97 

cun sait de quoi il s'agit, Jene lui en fais pas un grief, mais un peu 
de précision ne saurait nuire. J'appelle donc objet de luxe toute 
chose qui ne répond pas à un premier besoin et qui, coûtant beau- 
coup d'argent et par suite de travail, n'est à la portée que du 
petit nombre. Une consommation de luxe est celle qui détruit le 
produit de beaucoup de journées de travail, sans apporter à celui 
qui la fait aucune satisfaction rationnelle (1). Cette reine du bal 
déchire dans les tourbillons de la valse une jupe de dentelles qui 
vaut 10,000 francs : voilà l'équivalent de cinquante mille heures 
d'un labeur à crever les yeux anéanti en un moment. Et quel avan- 
tage en a-t-on retiré? 

La définition du luxe que je crois la meilleure contient en elle la 
condamnation du luxe. Il en résulte aussi qu'un objet sera de luxe 
à une époque et qu'il cessera de l'être à une autre, dès qu'on 
pourra se le procurer sans grande dépense. Gomme le dit Roscher, 
qui a écrit à ce sujet de bons chapitres (2), il s'agit ici d'une notion 
toute relative. Chaque peuple et chaque âge considèrent comme 
superflu tout ce dont ils ont l'habitude de se passer. La chronique 
d'Hollinshed gémit sur le raffinement des Anglais de son temps 
(1577) qui introduisent partout des cheminées, au lieu de laisser la 
fumée chercher une issue par les fentes du toit, et qui remplacent 
les anciens vases de bois par la vaisselle de terre cuite ou même 
d'étain. Un autre auteur du même temps, Slaney, on Rural Expen- 
diture, s'indigne de ce qu'on emploie pour les constructions du chêne 
au lieu de saule. « Jadis, s'écrie-t-il, les maisons étaient en bois 
de saule, mais les hommes étaient en chêne; maintenant c'est le 
contraire. » Au moyen âge, le linge était si rare que des princesses 
offraient en cadeau à leur fiancé une chemise et que l'usage géné- 
ral était de se dépouiller même ide ce premier vêtement pour se 
mettre au lit. Aujourd'hui ce serait le comble de la misère d'être 
réduit à s'en passer. Quand le coton à ramages et la mousse- 
line venaient des Indes, les dames riches pouvaient seules les 
porter; maintenant les ouvrières les dédaignent. Ainsi les progrès 
de la mécanique mettent de plus en plus d'objets à la portée du 
plus grand nombre. Mais la définition subsiste : Est luxe tout ce 
qui est en même temps superflu et cher. 

M. Baudrillart fait une analyse à la fois profonde et fine des 

(1) M. de Kératry nomme luxe « ce qui crée des besoins mensongers, exagère les 
besoins vrais, les détourne de leur but, établit une concurrence de prodigalité entre 
les citoyens, offre aux sens des satisfactions d'amour-propre qui enflent le cœur, mais 
ne le nourrissent pas et présente aux autres le tableau d'un bonheur auquel ils ne 
pourront atteindre. » 

(2) Die Grundlagen der ?^ationalokonomie, iv, 2. 

TOHB XLII. — 1880. 7 



98 KJEVDE DES DEUX MONDES. 

divers sentimens de l'homme qui donnent naissance au luxe. Il en 
trouve trois qu'il considère comme naturels et universels : la 
vanité, la sensualité et l'instinct de l'ornement. 

La vanité d'abord. On veut se distinguer et paraître plus que les 
autres. Comme la foule admire la richesse et la puissance, on est 
heureux quand on passe pour puissant et riche. Voici un collier de 
perles fines : une femme le paie 50,000 francs. £bt-ce pour possé- 
der une chose belle? ou espère-t-elle en être embellie elle-même? 
Non, car des perles imitées sont plus régulières et ont autant 
d'éclat. Mais le collier, qui a coûté très cher, sera l'emblème et 
l'enseigne de son^ opulence. En la voyant, on dira : Elle est riche, 
— et ses rivales, qui le sont moins qu'elle, seront jalouses, ce qui 
ajoutera du piment au ragoût de la vanité. On cherche sa satisfac- 
tion, et pour ainsi dire, une existence factice dans l'opinion d' au- 
trui. C'est un sentiment général et d'une étrange puissance. Quand 
l'opinion ne s'incline que devant la vertu, l' amour-propre ou la 
vanité devient un puissant stimulant pour le bien. Quand, au con- 
traire, l'opinion adore la richesse, l' amour-propre pousse au luxe et 
à la corruption. 

La vanité et le goût de la parure qu'elle engendre sont très mar- 
qués chez le sauvage qui se tatoue avant de se vêtir, et ils se raffinent 
chez l'homme civihsé, dans ce que l'on appelle le monde. Mais la 
haute culture et l'accroissement de l'empire de la raison les tempè- 
rent et leur donnent une direction moins mauvaise. Jadis les hommes 
comme les femmes portaient des étoffes chatoyantes, des galons, 
des dentelles, des bijoux, et il en est encore de même en Chine et 
chez les peuples sauvages. Mais, depuis le commencement de ce 
siècle, les nations civilisées ont emprunté à l'Angleterre l'habit noir 
du quaker. Pour un homme, porter des diamans, même comme 
boutons de chemise, est du plus mauvais goût. La simplicité, le 
soin et l'extrême propreté constituent toute l'élégance masculine. 
Les femmes, au contraire, aiment encore, comme aux époques pré- 
historiques ou dans les îles du Pacifique, à se percer les oreilles 
pour y introduire certaines pierres, ou à s'entourer le cou de ver- 
roteries ou de petits morceaux de métal. Elles cherchent chaque 
année quelque nouvelle façon de rendre leurs vêtements plus 
incommodes et plus coûteux. Quel moyen de les guérir de cette 
infirmité, legs héréditaire delà barbarie primitive? Stuart Mil! nous 
l'a dit dans son livre sur la condition de la femme. Donnez-lui l'in- 
struction nécessaire pour qu'elle s'occupe des choses de l'esprit, 
et, comme l'homme moderne, elle cessera de se complaire dans la 
recherche des colifichets et des gris-gris. Chimère! dira-t-on, la 
vanité féminine est un mal incurable. Je n'en crois rien. Le chris- 
tianisme a opéré ce miracle chez les quakers et dans les monas- 



LES APOLOGISTES DU LDXE ET SES DÉTRACTEURS. 99 

tères: pourquoi, allié à la culture de la raison, le sentiment de la 
justice ne le renouvellerait-il pas? 

.^Le temps n'est pas si loin où Buckingham, à la cour de France, * 
portait sur son habit assez de diamans pour qu'en les semant sur 
le parquet, il pût voir toutes les dames d'honneur de la reine se 
jeter à genoux et les ramasser. Si le frac noir a remplacé les habits 
de soie et les canons de dentelle, pourquoi un changement pareil 
ne se ferait-il pas dans le costume des femmes? Pendant toute l'an- 
liquité classique ne se sont-elles pas contentées de la tunique de lin 
et de la chlamyde de laine fine? Gomme le luxe ici a sa source dans 
la vanité, ce qu'il faudrait changer, c'est l'opinion. Si l'opinion 
était assez éclairée pour comprendre que Iç luxe est une chose 
barbare, enfantine, immorale, et surtout inique, la femme qui, 
aujourd'hui, se pare d'objets coûteux pour plaire et en imposer, se 
contenterait d'être belle ou jolie à peu de frais, ce qui est certes la 
façon la plus charmante de l'être. 

C'est dans les orateurs de la chaire qu'on trouve les plus élo- 
quentes condamnations du luxe recherché par la vanité. Bossuet a 
des traits admirables à ce sujet. « Yoyez-moi cette femme dans sa 
superbe beauté, dans son ostentation, dans sa parure. Elle veut 
vaincre, elle veut être adorée comme une déesse du genre humain, 
mais elle se rend premièrement elle-même cette adoration; elle 
est elle-même son idole. » Et ailleurs : « Les hommes étalent leurs 
filles, pour être un spectacle de vanité et l'objet de la cupidité 
pablique. Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. » Et enfin 
ce passage d'une terrible énergie : « Cette femme ambitieuse et 
vaine croit valoir beaucoup quand elle s'est chargée d'or, de pierre- 
ries et de mille autres ornemens. Pour la parer, toute la nature 
s'épuise, les arts suent, toute l'industrie se consume. » 

Cette sorte de luxe qui a sa racine dans les recherches delasen- 
suaUté est plus difficile à combattre, parce qu'au moins il s'agit 
ici de jouissances, très surfaites sans doute, mais cependant 
réelles, tandis que pour extirper le luxe d'ostentation il suffit d'en 
montrer le creux et la puérilité. M. Baudrillart fait, à ce propos, 
des réflexions très justes. « La matière est finie par sa nature, 
et la sensualité est bornée comme elle. Mais l'homme se fait 
l'illusion qu'elle ne l'est pas : il lui sem-ble que jamais une 
jouissance ne lui a procuré tout ce qu'elle peut donner, et quand 
il en a épuisé une, il court après un autre plaisir. Les raffine- 
mens se raffinent et ils en appellent de nouveaux. Combien, ici 
encore , de satisfactions factices qui n'ont de réalité que dans 
l'imagination ! Quel prix attaché à des nuances qui ne se décou- 
vrent qu'aux experts ! De même, l'amour-propre établit des supé- 
riorités sur des riens, et il y a des délicatesses fondées sur des dif- 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

férences à peine sensibles pour le vulgaire. La cherté ajoute à ces 
jouissances en joignant au charme de l'objet agréable par lui-même 
la saveur piquante de la difficulté vaincue. » 

La vanité exalte la sensualité, mais souvent la sert très mal. L'ex- 
trême recherche et la trop grande' abondance engendrent la satiété. 
Ainsi maintenant nos menus sont si chargés que la table des rois ne 
trouve rien à y ajouter, et toutes les variétés de vins fins défilent à 
la suite, de sorte que bientôt le palais blasé ne distingue plus rien, 
et qu'on mange au hasard. Qu'ils avaient plus de saveur et de charme, 
ces petits dîners d'autrefois , si bien dépeints par Brillât-Savarin, 
où l'on servait un vieux-^cru auquel on faisait fête, et quelque plat 
bien soigné, chef-d'œuvre de l'art culinaire, que les appétits encore 
ouverts savaient apprécier à sa juste valeur ! On dégustait tout avec 
componction, et au dessert éclataient en fusées les francs rires, les 
joyeux propos et la chansonnette. Pétillante gaîté de nos pères, 
qu'êtes-vous devenue? La poursuite des millions et le luxe vous 
ont tuée. L'homme n'a qu'un estomac, et, quoi qu'on en dise, ses 
l)esoins sont limités. On peut, sans trop de frais, accorder aux sens 
toutes les satisfactions réelles, et si l'on s'en tient au confort il ne 
ruinera pas. Mais ce qui coûte, c'est le désir de briller, l'ostenta- 
tion. En celle-ci, en effet, il n'y a point de limites. Quand Cléo- 
pâtre avalait une perle dissoute dans sa coupe d'or, ou quand Hélio- 
gabale mangeait un plat de langues de rossignols, était-ce par sen- 
suaUté? Les progrès dans l'art de produire peuvent nous apporter 
l'abondance de tout ce qui est utile, mais quand il s'agit de se 
distinguer des autres, il faut à tout prix consommer ce qui est 
cher et rare, et par conséquent détruire, en un moment, le résul- 
tat d'un long travail. En ceci consiste le fond et la perversité inhu- 
maine du luxe. A cette variété de la démence espérons que le bon 
sens finira par mettre ordre. 

M. Baudrillart trouve au luxe une troisième source, l'instinct de 
l'ornementation. Comme il le dit fort bien, « cet instinct ne se con- 
fond pas avec l'ostentation, même quand il y confine, ni avec la 
sensualité, même quand il y sert. » Il fait naître les arts décoratifs 
et l'art industriel. Il est bien primitif chez l'homme, puisque les 
races préhistoriques, qui habitaient des cavernes à l'époque gla- 
ciaire, ont gravé sur des fragmens d'os la figure des rennes et des 
castors qui vivaient alors dans nos contrées. Sans cesse cultivé et 
affiné, il est devenu le sentiment esthétique, l'amour du beau qui 
a créé tous les arts, l'architecture, la sculpture, la peinture, la 
céramique. Loin de le condamner, il faut l'entretenir et l'élever, 
car dans nos monumens publics il devient un agent de civilisation 
et une source de jouissances pures, désintéressées, accessibles en 
même temps au peuple tout entier. Appliqué dans la vie privée à 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DETRACTEURS. 101 

la décoration des habitations, des meubles, des ustensiles, et en 
tout au choix des belles formes, comme dans l'antiquité, il purifie 
le goût et devient ainsi un instrument de progrès. 

Les animaux mêmes sont attirés par l'éclat des couleurs et peut- 
être par la beauté des lignes. Les naturalistes trouvent en ceci 
une des causes principales du perfectionnement des espèces. L'a- 
mour de la beauté produirait aussi l'amélioration de l'espèce humaine 
s'il n'était pas trop souvent contrarié par l'amour des richesses. 
Supprimez la dot ou établissez l'égalité des conditions, et le jeune 
homme beau et fort recherchera la jeune fille gracieuse et belle : 
de leur union sortiront des générations vigoureuses. Aujourd'hui 
un nain contrefait ou une méchante bossue, pourvu qu'ils aient 
le million, trouveront qui les prenne, et transmettront à leur descen- 
dance leurs défauts de conformation. Ainsi l'extrême inégalité 
gâte la race. L'amour du beau et l'instinct de l'ornementation sont 
donc choses bonnes en elles-mêmes, d'autant qu'ils ne poussent pas 
nécessairement a.u luxe, car ce n'est pas dans la cherté de la matière, 
mais dans l'harmonie des couleurs et dans la pureté des lignes 
qu'ils doivent se manifester. Une statue d'or ou d'argent couverte 
de pierreries révolte le goût. Les idoles de ce genre qu'on voit dans 
beaucoup de nos églises sont horribles. Mais quoi de plus char- 
mant que ces petites statuettes de Tanagra en terre cuite, dont la 
matière première n'a pas coûté un sou! C'est aux époques de déca- 
dence de l'art que s'applique ce vers du poète: Materiam superabat 
opus^ et qu'on a pu dire au sculpteur : « Ne pouvant faire Vénus 
belle, tu l'as faite riche. » M. Baudrillart montre bien la différence 
qui existe entre le luxe et l'art. « L'art poursuit la réalisation de 
l'idée du beau, ou bien la reproduction de certaines formes. Le luxe 
n'a qu'un but: paraître. L'objet de l'art est essentiellement désinté- 
ressé ; celui que le luxe se propose est au contraire égoïste. Qu'est-ce 
qu'aux yeux du luxe que ce beau lui-même, objet de la poursuite 
passionnée du véritable artiste épris de la perfection? Rien de plus 
que ce qui brille. Le luxe paie l'art comme il paie la matière; il 
achète les chefs-d'œuvre comme il prodigue l'or pour les bijou v 
etles étoffes. » 

M. Baudrillart signale enfin comme s' ajoutant aux autres sources 
du luxe le goût du changement. Il se traduit principalement par 
les caprices de la mode. C'est là en effet un des fléaux de notre 
époque. Autrefois chaque pays (avait sa façon de s'habiller, com- 
mandée souvent par les nécessités du climat ou par les produits 
locaux. Ces costumes nationaux, pittoresques, solides, durables se 
transmettaient de génération en génération. Aujourd'hui, dans le 
monde entier on s'habille de même, mais on change de mode, les 
femmts surtout, à chaque printemps. Une couturière en renom 



102 HE VUE DES DEUX MONDES. 

invente une coupe nouvelle, et de Paris à Shanghaï comme de Londres 
à San-Francisco, c'est à qui l'adoptera, mettant au rebut les vête- 
mens de l'an passé. Les maux que produisent ces variations de la 
mode sont de divers genres, et M. Baudrillart les fait ressortir par 
quelques citations bien choisies. Tout d'abord ils rendent les esprits 
frivoles et les détournent de ce qui devrait les occuper. « Ceux qui 
se piquent d'élégance sont obligés de se faire de leurs habits une 
occupation considérable et une étude qui ne sert pas assurément 
à leur élever l'esprit, ni à les rendre capables de grandes choses. » 
Voilà le mal moral. Voici le mal économique bien décrit par J.-B. 
Say : « La mode a le privilège d'user les choses avant qu'elles 
aient perdu leur utilité, souvent même avant qu'elles aient 
perdu leur fraîcheur; elle multiplie les consommations et con- 
damne ce qui est encore excellent, commode et joli à n'être 
plus bon à rien. Ainsi la rapide succession des modes appauvrit 
un état de ce qu'elle consomme et de ce qu'elle ne consomme 
pas. » Pour fabriquer une étoffe de soie, de laine ou de coton avec 
un dessin nouveau, il faut des frais de « premier établissement » 
des modèles, des cartons, des rouleaux d'impression ; que sais-je 
encore? Ce qui ne se vend pas dans l'année devient un « solde » 
qui s'écoule au rabais. Certaines « dispositions » ne sont pas goûtées, 
restent pour compte et se cèdent à moitié prix. Toutes ces avances 
et ces pertes doivent, en somme, être couvertes par le total de la 
vente, sinon le fabricant ruiné cesserait de produire. Les chan- 
gemens de la mode augmentent considérablement le prix de tous 
les objets auxquels ils s'appliquent. 

Supposez comme autrefois un costume national invariable, la 
fabrication courante des étoffes qu'il emploierait se ferait à bien 
meilleur marché que celle de ces milliers de façons différentes que, 
chaque année, les modes du printemps et les modes de l'hiver 
font éclore. Eh quoi! dira-t-on, vous voulez nous imposer une 
assommante monotonie et nous priver du piquant de la nou- 
veauté ! Mais le meilleur emploi que l'humanité puisse faire du 
capital, de la science et du goût, est-ce donc de les mettre au ser- 
vice des marchandes de modes? Les femmes n'ont-elles rien de 
mieux à faire que de combiner des toilettes nouvelles, d'en parler 
et de se les envier? On peut concevoir des vêtemens qui seraient à 
la fois, suivant les saisons, les plus confortables et les plus élégans. 
L'hygiène et l'esthétique s'associeraient pour en décider l'étolTe, la 
coupe et les couleurs. Dès lors il faudrait s'y tenir. J'entends déjà 
qu'on s'écrie : Ah ! grands dieux ! pourquoi pas tout de suite la 
bure de la carmélite et la robe du capucin? Remarquons d'abord 
que c'est une pensée profonde qui a imposé aux ordres religieux 
un costume qui depuis dix-huit siècles est resté le même. C'est le 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DÉTRACTEURS. 103 

moyen de retirer l'âme^humaine, au moins par un côté, des futilités 
où se complaît la vanité pour la mettre sur le chemin des choses 
éternelles. iN'oublions pas non plus que, depuis les vases grecs les 
plus anciens jusqu'aux fresques des catacombes du m'' et du iv* siè- 
cles, l'antiquité nous représente ses personnages vêtus de la même 
façon. L'oisiveté et l'élégance engendrent la frivolité, et la frivolité, 
les capjices de la mode. Quand on aura mis plus de justice dans 
les lois, plus d'élévation dans les âmes et plus de bon sens dans 
les cervelles, nous en reviendrons à faire comme les anciens. 



II. 

Après avoir analysé les sentimens du cœur humain qui don- 
nent naissance au luxe, M. Baudrillart examine comment il faut le 
juger. Il se place entre l'école rigoriste, qui prêche le retran- 
chement des besoins, et l'école du relâchement, qui considère le 
luxe comme chose agréable à l'individu et nécessaire à l'état, en 
même temps qu'indispensable au progrès de la civilisation. 11 dis- 
tingue entre le luxe honnête, permis, louable même, et le luxe 
abusif et immoral. Pour moi, je n'admets pas cette distinction, et je 
crois que l'école rigoriste a eu entièrement raison. Les condam- 
nations prononcées contre le luxe, avec tant d'unanimité et d'élo- 
quence, par les sages et les philosophes de l'antiquité, aussi bien 
que par les pères de l'église et par les orateurs de la chaire chré- 
tienne, sont complètement justifiées par les recherches de la science 
moderne. Ils ignoraient l'économie politique, mais ils étaient inspi- 
rés par l'instinct du bien et de la justice ou, après l'Évangile, par 
le sentiment de la charité et de la fraternité humaines. Tout ce qui 
est vraiment luxe ne peut pas ne pas être immoral, injuste, inhu- 
main. Ecoutez comment en parle un des p.ères de l'économie poh- 
tique : <( Les personnes, dit J.-B. Say, qui par de grands talens ou 
un grand pouvoir cherchent à répandre le goût du luxe conspirent 
contre le bonheur des nations. » 

Le luxe consiste, avons-nous dit, à consommer pour un besoin 
factice un objet qui a coûté beaucoup de travail. Lorsque le travail 
est si nécessaire pour procurer aux hommes de quoi satisfaire leurs 
besoins, quand tant d'êtres humains vivent encore dans un dénû- 
ment presque absolu, peut-il être légitime et bon d'employer une 
grande partie des forces que les capitaux et les ouvriers mettent à 
notre disposition pour produire un superflu dont souvent même 
il vaudrait mieux se passer? Pour m.ieux marquer en quoi je 
me hasarde à me séparer ici de l'opinion de M. Baudrillart, 
je prendrai un exemple qu'il me fournit lui-même, les diamans. 



104 RE VIE DES DEUX MoiMM,.-. 

M. A. Bianqui avait écrit à propos du Kohinoor, de « la montagne 
de lumière » : « Les diamans m'ont toujours paru la chose la 
plus folle et la plus inutile, quoique les femmes les recherchent 
comme l'ornement suprême. » M. Baudrillart répond que la pro- 
duction des diamans représentait, en 1878, rien que pour les 
dix dernières années, une valeur de 350 millions, que plus de 
20,000 ouvriers sont employés à chercher les pierres aux mines et 
plus de 3,500 lapidaires hollandais, belges et français à les tailler, 
gagnant de gros salaires : 3 francs pour les apprentis, et 15 ou 
20 francs pour les maîtres, u Est-ce donc là, conclut-il, une simple 
inutilité? » 

A mon avis, une chose peut valoir des sommes énormes et être 
non-seulement très inutile, mais même très nuisible. Les Chinois 
achètent aux Anglais pour ACO millions d'opium : c'est pis qu'une 
inutilité, c'est un poison, et l'empereur de la Chine ferait chose 
très sage en jetant à la mer toutes les caisses de cet abominable 
narcotique que l'Angleterre lui impose. C'est ce que j'ai appe'é de 
fausses richesses. Prétendre que la richesse consiste dans le travail, 
n'est-ce pas, comme disait Bastiat, du sisyphisme, où l'on cherche 
l'eflort pour l'effort? Je vois en effet des milliers d'ouvriers occu- 
pés aux mines ou dans les ateliers et recevant de bons salaires. 
Mais si les diamans qu'ils trouvent et qu'ils taillent n'ont d'autre 
effet que de surexciter de mau\ais sentimens, la vanité chez celles 
qui les possèdent et l'envie chez celles qui n'en peuvent avoir, ne 
vaudrait-il pas mieux que ces pierres allasr-ent rejoindre l'opium au 
fond de l'Océan? Si ces mêmes ouvriers étaient employés à faire 
des souliers, des bas et des chemises pour ceux qui en manquent, 
ne faudrait-il pas s'en féliciter? Je ne réclame pas de lois somp- 
tuaires, mais je vois avec plaisir un pays où, comme en Norvège 
et dans les cantons alpestres de la Suisse, si nul n'achète de dia- 
mans, tous ont de quoi se procurer le nécessaire. Le point capital 
et trop oublié est celui-ci : tout objet de luxe coûte beaucoup de 
travail ; ce travail ne peut-il pas être utilisé d'une façon plus ra- 
tionnelle? Si vous considérez un individu isolé, cette vérité appa- 
raîtra clairement. Est-il un homme assez insensé pour consacrer 
trois ans de son existence à se fabriquer un joyau qui en réalité ne 
lui servira de rien ? Ce qui cache l'absurdité, c'est le phénomène de 
l'échange et le fait ordinaire que celui qui porte le bijou le com- 
mande à autrui. Mais si l'on considère l'humanité comme un seul 
homme, obligé de satisfaire à ses besoins par son labeur, on voit 
clairement que c'est folie d'employer une partie d'un temps si pré- 
cieux à se tailler des diamans, quand elle marche encore souvent 
^pieds nus. Les habitans d'un état disposent d'un certain nombre 
d'heures par jour : s'ils en consacrent la moitié à fabriquer des 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DÉTRACTEURS. 105 

futilités, il est inévitable que la moitié de la population manque 
du nécessaire. On empereur de la Chine disait : « Si un de mes 
sujets ne travaille pas, il y a dans mes états quelqu'un qui souffre 
de la faim et du froid. » Creuser un trou pour le remplir, broder 
un devant de chemise ou monter des pierreries, ce n'est pas au fond 
travailler, car ce n'est pas produire. 

Ce que je reprocherais à M. Baudrillart, ce n'est pas d'être trop 
indulgent pour ce qu'il appelle « le luxe abusif, » mais c'est d'ad- 
mettre qu'il en est qui ne le soit pas. A mon avis, luxe et abus sont 
synonymes. Le mot lui seul, me semble-t-il, implique une idée de 
blâme. Quant au a luxe abasit, » il l'attaque avec une éloquente 
énergie. Écoutez plutôt : « On a eu raison de faire un axiome de 
cette proposition : Le luxe amollit. On n'a pas eu moins raison 
d'ajouter : Le luxe corrompt. Il détruit la virile énergie des âmes 
par des goûts de jouissances et d'orgueilleuses frivolités. Il tue 
l'esprit de sacrifice sans lequel nulle société ne subsiste, il ôte à 
la fois l'impulsion vive au bien et la résistance au mal. On vit pour 
les plaisirs : plus de chose publique. Historiens et moralistes sont 
unanimes à montrer la dissolution amenée par le culte des aises 
et des raffinemens, et par l'abaissement des caractères qui en est 
l'effet. » « Plus que jamais de nos jours la propriété oisive et 
dissipatrice parait une anomalie choquante. On ne comprend pas 
aujourd'hui des droits sans devoirs. Le luxe décrédite donc mo- 
ralement la propriété, qui se dissipe en frivolités et en mauvaises 
œuvres. » Lisez encore cette belle page où M. Baudrillart résjme 
le réquisitoire de Rousseau contre les villes, en regard duquel, 
ajoute -t- il, il faudrait toutefois placer la statistique des avan- 
tages qu'elles procurent et des vertus qu'elles développent. 
« Les villes sont des foyers de luxe et de corruption! C'est là que 
les besoins sont surexcités par mille stimulans, que s'entassent 
toutes les délices qui n'attendent pas le désir, mais le provoquent. 
Là naît la contagieuse émulation des vanités et de tous les vices. 
Les arts frivoles s'établissent au préjudice des arts utiles, et ce 
superflu, qui sert seulement à quelques-uns, prime, étouffe les arts 
nécessaires qui sont profitables à tous. On y est à chaque instant 
frappé par le contraste révoltant du faste excessif et de l'extrême 
misère, par le spectacle des haillons et de la nudité qui y côtoient 
tout l'appareil de l'opulence. Là de splendides demeures; ici pas 
même un foyer. Là le vice élégant et joyeux; ici le vice brutal, le 
crime voulant à la fois se venger et jouir de cette richesse qui l'é- 
crase. Partout la tentation; des boutiques par milliers, remplies 
de tout ce que le pauvre n'a pas, étalant l'or, les bijoux, les toi- 
lettes. De là la haine, l'envie entrant dans l'âme du pauvre, la 
d ïvorant en secret pour faire de temps à autre explosion dans des 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

séditions où celui qui n'a rien réclame sa part de jouissance. » 
Que pourrait dire de plus l'adepte le plus fervent de cette école 
rigoriste que cependant M. Baudrillart taxe d'exagération? C'est 
qu'il croit qu'un certain luxe, — modéré et moral bien entendu, 
— est indispensable comme stimulant au travail et que la recherche 
du nécessaire n'y suffirait pas. Je ne puis aucunement partager 
cette opinion, mais il faut que je dise pourquoi. 

J'admets, avec Stuart Mil), que pour faire sortir des peuplades 
encore sauvages de l'espèce d'inertie animale et presque végéta- 
tive où elles vivent plongées, il puisse être bon de leur donner des 
besoins nouveaux, afin qu'elles travaillent et qu'elles s'ingénient 
pour les satisfaire. Mais chez les populations européennes ce n'est 
pas le désir de consommer qu'il faut stimuler. « Voyez cepen- 
dant, dit M. Baudrillart, ces malheureux entassés dans les caves 
de Lille ou dans les taudis de Londres. Us se plaisent dans leur 
saleté et dans leurs ténèbres et n'en veulent pas sortir. » Je le 
demande, ce reproche est-il bien fondé? Ils travaillent pourtant, 
ils peinent pour subsister. Peut-on leur faire un grief de ce que le 
salaire insuffisant qu'ils obtiennent les relègue dans des trous où 
un fermier ne logerait pas sr's chiens ou ses porcs? Le très grand 
nombre des hommes, même dans un pays riche comme la France, 
n'a ni le logement, ni l'ameublement, ni le vêtement, ni la nourri- 
ture que commande l'hygiène, et tous certainement désirent l'a- 
voir. Comment ce désir du nécessaire ne suffîrait-il pas pour sti- 
muler au travail? C'est l'unique ressort de ceux qui font œuvre de 
leurs bras, et ce sont précisément les oisifs qui recherchent le 
superflu. 

<( Mais, ô prétendus sages, s'écrie M. Baudrillart, que feriez-vous 
de ces milliers d'artistes, de ces centaines de mille ouvriers qui 
travaillent les métaux, les étoffes, l'ivoire, le bois, les gemmes avec 
un goût infini? » Quelques pages plus loin, l'éminent économiste 
répond lui-même à cette question en réfutant ceux qui prétendent 
que (( la France produit trop. » — « Que produit-elle donc de trop 
cette France bienheureuse? Ce n'est pas l'ensemble des choses 
utiles ou agréables à la vie, quand il y a tant de pauvres! Que l'on 
désigne donc cet objet produit surabondamment, Est-ce la laine, 
quand il y a tant de gens qui ont froid? Est-ce le ble, quand il y en 
a tant qui manquent de pain? » Les ouvriers qui travaillent l'ivoire 
et les gemmes produiraient cette laine et ce blé qui, dites-vous, 
font défaut encore aujourd'hui, et le problème se trouverait résolu. 
Même quantité de travail, mais travail plus utile. « Mais, dit 
encore notre auteur, vous ne pouvez pas distinguer le superflu 
que vous prétendez proscrire, du nécessaire que vous désirez 
multiplier. » — Sans doute, la notion de luxe est relative et dépend 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DETRACTEURS. 107 

des moyens de produire ; ce qui est un superflu aujourd'hui ne le 
sera plus demain, si les progrès de la mécanique le mettent à la 
portée de tous. Toutefois, d'après moi, la distinction est toujours 
facile à faire : un objet vaut-il la peine que je prendrais et le temps 
que j'emploierais à le confectionner moi-même? Si oui, ce n'est pas 
du luxe et j'ai raison de me le procurer; mais si pour l'obtenir je 
détourne le travail humain d'une destination où il serait plus utile, 
j'ai tort. Je sacrifie le nécessaire au superflu. Je fais un mauvais 
usage de mes forces ou de celles de mes semblables. 

M. Baudrillart intitule ainsi un de ses paragraphes : Le peu de 
développement des besoins : signe dinfériorité. Les besoins maté- 
riels en rapport avec le développement moral. Ceci est vrai au 
débnt des civilisations et cesse de l'être plus tard. Sous l'impulsion 
du besoin, l'homme se livre au travail, d'abord avec les outils les 
plus grossiers, un silex brut, un bâton durci au feu, une arête de 
poisson, un fragment d'os aiguisé en pointe, puis avec des instru- 
mens en métal de plus en plus perfectionnés. Bientôt, il coordonne 
des observations sur les forces naturelles. La technique et la 
science en naissent. Les relations sociales s'établissent, les mœurs 
deviennent plus douces. L'agriculture fait de l'ordre et de la paix 
l'intérêt de tous ceux qui s'y livrent. L'homme cesse d'être une 
variété des carnassiers, dont tout le temps se passe à chercher la 
proie, à la dévorer et à la digérer. Le loisir, résultat de la produc- 
tivité plus grande du travail, lui ouvre les horizons de la vie intel- 
lectuelle et morale. Gomme le dit parfaitement M. Baudrillart, « en 
modifiant les choses, c'est sa propre éducation que l'homme fait. 
Il ne les transforme jamais autant qu'il s'est transformé lui-même 
en y appliquant ses efforts libres et réfléchis. Le travail a fait un 
nouveau monde. Osons le dire, il a fait un nouvel homme. Allons 
plus loin encore : il a fait l'homme. Travailler, c'est se posséder. 
Travailler, c'est prévoir. Travailler, c'est connaître le rapport des 
moyens aux fins. Est-ce tout? Non : c'est aussi s'engager aux autres 
hommes et demander qu'ils s'engagent de la même façon; c'est la 
vraie société qui commence. Elle ira s' étendant peu à peu aux 
limites du monde par la communication des idées, par les échanges 
de services et de produits de tout genre. » Ce bel éloge du travail 
est complètement justifié tant qu'il s'applique à produire le néces- 
saire. Quand il est consacré à créer des inutilités, c'est un coupable 
gaspillage du temps, qui est l'étoffe de la vie et qui nous est donné 
pour ries fins plus hautes ; c'est un vol fait à la culture de l'esprit 
et aux relations de sentimens avec la famille et avec l'humanité. 

Le développement des besoins est si peu le signe du progrès de 
la civilisation que c'est aux époques de relâchement, de corrup- 
tion et de décadence qu'ils se multiplient et se raffment le plus. 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

L'empire romain nous en offre l'exemple et la preuve. Roscher 
a écrit une excellente page à ce sujet. C'est alors qu'on poursuit 
l'impossible, et que le luxe cherche dans ce qui est pervers le comble 
delà jouissance. Gomme dit Sénèque de Galigula : Nihil tam effirere 
concupiscehat, quam quod posse efjici ncgaretur. Hoc est luxuriœ 
propositum gaudere perversis. On veut faire violence à la nature. 
Tel empereur réunit Baies à Pouzzoles par un pont sur la mer, uni- 
quement pour y faire passer son char triomphal. Tel autre fait 
abattre et élever des] montagnes. Le comédien .^sopus offre à ses 
convives un plat] de langues de perroquets qui avaient appris à 
parler : cela lui revint à 120,000 francs. Hortensius arrosait ses 
arbres de vin. Je n'insiste pas : ces insanités de la soif des jouis- 
sances sont suffisamment connues. Le développement du besoin 
est-il ici en rapport avec le développement moral? 

Les économistes, je le sais, et l'opinion à leur suite, mesurent 
d'ordinaire le degré de civilisation d'un pays à sa puissance produc- 
tive. Si l'on arrive à aligner des milliards pour compter le nombre 
de kilogrammes de fer et de mètres de cotonnade fabriqués ou de 
marchandises exportées et importées, on considère que le but est 
atteint. Dans tel pays, les riches mettent l'univers entier à contri- 
bution pour orner leurs palais et pour couvrir leurs tables. Dans les 
cités, à l'éclat aveuglant du gaz, derrière les glaces des vitrines, 
flamboient les pierreries taillées, l'or ciselé et les soieries aux mille 
couleurs. Cependant un million de pauvres vivent officiellement 
d'aumônes, un tiers de la population est illettré, un autre tiers n'a 
pas le nécessaire, et il faut agrandir les prisons et proclamer la loi 
martiale. N'importe : ce pays est le plus civilisé de l'univers. Ail- 
leurs on trouve de braves campagnards, propriétaires de leurs mai- 
sons et de leurs champs, se procurant par leur travail tout ce qui 
est indispensable. Nul ne manque d'un certain degré d'aisance et 
d'instruction. Mais on ne voit'de luxe nulle part. Ce pays est con- 
sidéré comme très'; arriéré. Voilà les jugemens habituels aujour- 
d'hui. Je les crois superficiels, faux et même funestes, par les con- 
séquences qu'ils produisent. 

L'homme a une double vie, et par suite deux ordres de besoins : 
vie du corps, d'oii besoins corporels; vie de l'esprit, d'où besoins 
intellectuels. Celui qui vit plongé dans les sens, s'il commande, en 
vertu de la richesse ou du pouvoir, au travail de milliers d'hommes, 
n'hésitera pas à l'employer à satisfaire toutes ses fantaisies pous- 
sées jusqu'à la démence par la poursuite insatiable de la jouis- 
sance, lassata sed non satîala. Celui, au contraire, qui vit de l'es- 
prit, n'aura guère de besoins matériels étira même jusqu'à négliger 
les plus essentiels. Vous aurez d'un côté Héliogabale ou, mieux 
encore, ce type de la sensualité et du luxe de la Rome impériale. 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DÉTRACTEURS. 109 

Trimalcion ; de l'autre, sarnt Jean-Baptiste, vivant de sauterelles, 
ou saint Paul gagnant de quoi subsister en faisant des nattes, 
comme plus tard Spinosa en polissant des verres de montre. Le plus 
grand des artistes, Michel-Ange, disait à son ami Condivi : « Quoique 
riche, j'ai toujours vécu comme un pauvre. — Oui, lui répondit 
Condivi, vous avez vécu pauvrement parce que vous avez toujours 
donné richement. » Où se trouve le plus grand développement 
moral? — Un certain degré de culture crée des besoins, un degré plus 
élevé en retranche. Tout ce qui est donné aux besoins rationnels 
est légitime et bon, parce qu'il faut bien entretenir les forces du 
corps, sans lesquelles le travail intellectuel devient difficile ou 
impossible. Mais ce qui est accordé aux besoins factices est immo- 
ral et mauvais, parce que c'est autant de pris sur le bon emploi du 
temps et de soi et des autres. Ces grands réformateurs qui ont 
changé en tout pays la direction de la pensée. Moïse, Socrate, le 
Bouddha, Jésus, ont vécu de peu. Ce n'est pas au sein des délices 
que s'allume la flamme qui purifie l'humanité. On pourrait presque 
dire que la grandeur morale n'est pas en proportion, mais en rai- 
son inverse des besoins (1). 

Exam.inons un autre ordre d'idées. Bastiat, qui dans plusieurs de 
ses écrits, prêche la modération des désirs, dans ses Harmonies 
Économiques est entraîné, comme malgré lui, à justifier le luxe, et 
par une raison qui paraît très sérieuse. « Il n'est pas possible, 
dit-il, de trouver une bonne solution à la question des machines, à 
celle de la concurrence extérieure, à celle du luxe, quand on con- 
sidère le besoin comme une quantité invariable, quand on ne se rend 
pas compte de son expansibilité indéfinie. » Pour résoudre les ques- 
tions économiques, il faudrait donc, d'après lui, pousser les hommes 

(1) M. Renan a écrit à ce sujet une page qui ne s'oublie pas : « L'erreur n'est pas 
de proclamer l'indu^^trie bonne et utile, mais d'attacher trop d'importance à certains 
perfectionnemens. En cet ordre de choses, le bien une fois obtenu, le raffinement est 
de peu de prix; car si le but de la vie humaine est le bonheur, le passé, sans aucune 
de ces superfluités, l'a fort bien réalisé, et si, comme le pensent à bon droit les sages, 
la seule chose nécessaire est la noblesse morale et intellectuelle, ces accessoires y 
contribuent pour assez peu de chose. L'histoire nous offre d'admirables dcveloppemens 
intellectuels et des âges d'or, de bonheur qui se sont produits au milieu d'un état 
matériel très grossier. La race brahmanique dans l'Inde a atteint un ordre de spécu- 
lations philosophiques que l'Allemagne seule de nos jours a dépassé, tout en restant 
pour la civilisation extérieure au niveau des sociétés les moins avancées. L'incompa- 
rable idéal de l'Évangile, oii le sens moral se déploie avec de si merveilleuses délica- 
tesses, nous transporte au milieu d'une vie simple comme celle de nos campagnes 
et où les complications de la vie extérieure n'occupent presque aucune place... Loin 
que les progrès de l'art soient parallèles à ceux que fait une nation dans le goût du 
confortable (je suis obligé de me servir de ce mot barbare pour exprimer une idée peu 
française), il est permis de dire, sans paradoxe, que les temps et les pays où le con- 
fortable est devenu le principal attrait du public ont été les moins doués sous le rap- 
port de l'art. {Essais de tnorale et de critique : La poésie de l'exposition.) 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

à multiplier et à raffiner sans cesse leurs besoins, et l'économie poli- 
tique se mettrait ici en opposition complète avec les enseignemens 
de la morale tant antique que chrétienne. Bastiat le comprend. 
« J'entends, dit-il, qu'on me crie : Économiste, tu bronches déjà. 
Tu avais annoncé que ta science s'accordait avec la morale, et te 
voilà déjà justifiant le sybaritisme. » C'est ce qu'il fait sans nul 
doute. Et que répond-il à l'objection? « philosophe austère qui 
prêches la morale, te contentes-tu de satisfaire les besoins de 
l'homme primitif? » Cette réponse n'en est pas une. Qu'importe ce 
que fait le philosophe? Il n'en est pas moins certain que Bastiat, 
ainsi qu'il le dit lui-même, déclare le sybaritisme nécessaire. 

Voici comment il est conduit à cette déplorable contradiction, qui 
semWe résulter, il faut bien l'avouer, des doctrines de l'économie 
politique orthodoxe. La machine abrège le travail : plus, par consé- 
quent, les machines se multiplient et se perfectionnent, moins il faut 
d'heures de travail pour obtenir les mêmes produits. Diminuer les 
heures de travail, c'est diminuer la demande des bras et mettre un 
nombre croissant d'ouvriers hors d'emploi. Pour leur conserver de 
l'occupation, il faut donc qu'à mesure que les besoins actuels sont 
satisfaits avec moins d'efforts, de nouveaux besoins naissent pour uti- 
liser les heures de travail devenues disponibles par le perfectionne- 
ment des engins mécaniques et des procédés techniques. C'est ainsi 
que « l'expansibilité » indéfinie des besoins est indispensable pour 
empêcher que le progrès indéfini de la science et de la mécanique 
ne supprime un nombre toujours plus grand d'ouvriers. C'est, en 
effet, le spectacle que nous présente le développement économique. 
A mesure qu'il a été pourvu plus facilement aux nécessités de la 
vie, les besoins factices ont commandé cette masse innombrable 
d'inutilités élégantes et coûteuses qui encombrent nos boutiques et 
qu'achètent de plus en plus les consommateurs. Il faut par consé- 
quent, à moins de supprimer des machines, pousser au sybaritisme 
ou se résigner à l'élimination d'un nombre croissant de travailleurs. 
C'est ainsi que certaine économie politique s'inscrit en faux contre 
la morale traditionnelle. 

Comme je ne puis admettre que les moralistes de l'antiquité et 
les pères de l'église aient eu tort de nous recommander de borner 
nos appétits et nos concupiscences, je crois qu'il doit y avoir à 
cette question des machines une autre solution que celle indiquée 
par Bastiat. A mon avis, la voici. 

La machine produisant plus vite peut nous procurer ou plus de 
commodités ou plus de loisirs. Je prétends que, quand nos besoins 
rationnels seront satisfaits, ce qu'il faudra lui demander, ce n'est 
pas de créer du superflu pour satisfaire des besoins factices, mais 
du loisir pour cultiver notre esprit et pour jouir de la société de 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DÉTRACTEURS. 111 

nos semblables et des beautés de l'art ou de la nature. Je compare 
l'humanité à Robinson dans son île. Rien que pour subsister, Robin- 
son doit d'abord travailler du matin au soir ; mais plus tard, grâce 
à toute espèce d'engins perfectionnés, il se procure en six heures 
de travail tout ce qu'exigent ses besoins rationnels. Ira-t-il employer 
les six heures dont il dispose désormais à se fatiguer encore pour 
se revêtir de galons, de velours, de soieries brochées et de den- 
telles? Non, plus il aura d'élévation et de culture, moins il songera 
à de semblables puérilités. 11 voudra jouir de Dieu, de lui-même et 
de la nature. On a appelé la machine l'émancipatrice de l'huma- 
nité. C'est faux, si elle doit nous enfoncer davantage dans la 
matière, en affinant la sensualité: c'est vrai, si elle affranchit l'hu- 
manité d'une grande partie de ce dur labeur au prix duquel elle 
obtient sa subsistance. Il est douteux, a dit Stuart Mill, que toutes 
nos machines aient diminué d'une heure le travail d'un seul être 
humain. Loin de là, on peine plus aujourd'hui que jadis. Autrefois 
la nuit apportait aux humains, comme dit le poète latin « le doux 
soînmeil et l'oubli des soucis. » Maintenant, par suite de l'activité 
plus grande de l'industrie, que de gens qui travaillent toute la nuit 
dai)-; les mines, dans les sacreries, sur les bateaux à vapeur, sur les 
chemins de fer, dans les postes et les télégraphes, partout enfin! 
La vie, "^ dans nos pays civilisés, est devenue bien plus intense et la 
dépense de forces nerveusf^s bien plus grande. Tous, du haut en 
bas de l'échelle sociale, depuis le ministre qui succombe à la masse 
d'afïaires qui l'accablent, jusqu'au mineur au fond des houillères, 
nous devenons les esclaves d'un gigantesque engrenage social dont 
le mouvement s'accélère sans cesse. Ce n'est pas ainsi que la 
machine aluândiira le genre humain. Elle doit lui apporter, après 
la satisfaction de plus eu plus facile de ses besoins rationnels, plus 
de loisirs et, par suite, une plus grande culture intellectuelle. 

Mais, dira-t-on, qu'est-ce que « ces besoins rationnels dont vous 
parlez sans cesse? » Qui tacera la limite? Voulez -vous donc nous 
ramener à vivre de glands et à nous vêtir de la dépouille des ani- 
maux? — J'entends par besoins rationnels ceux que la raison avoue 
et que l'hygiène détermine. Celle-ci peut du'e très exactement quels 
sont pour chaque climat et chaque saison la nourriture, le vête- 
ment, les conditions de logement convenables. Ajoutez-y les acces- 
soires'peu coûteux que le progrès d'. l'industrie met à la disposi- 
tion de^toutes les bourses. J.-B. Say définit avec raison, selon moi, 
le.luxe « l'usage des choses rares et coûteuses. » Un objet coûteux 
représente beaucoup de travail et de temps, S'i' ne satisfait qu'un 
besoin factice, on a tort de le commander. La limite entre les con- 
sommations rationnelles et celles qui ne le sont pas n'est pas dif- 
ficile à tracer. La satisfaction que vous procurera un objet vaut- 



112 BEVUE DES DEUX MONDES. 

elle le temps et l'effort nécessaires pour le produire? Telle est la 
question qui aidera à décider chaque cas particulier. M. Baudril- 
lart voit le luxe surtout dans le superflu. Je suis plutôt de l'avis de 
J.-B. Say, qui le voit dans ce qui est cher. Pour prendre les exem- 
ples cités par M. Baudrillart, un éventail japonais de 10 centimes, 
un miroir de quelques francs sont peut-être du superflu; mais 
comme ils ne coûtent qu'une très minime somme de travail, la 
satisfaction qu'ils procurent vaut ce petit sacrifice. Quand le culti- 
vateur boit son vin, qu'il vendrait peut-être quatre sous le litre, ce 
n'est pas du luxe. Quand un crésus boit du vin de Johannisberg à 
liO francs la bouteille, la dépense est pour lui relativement moindre ; 
il n'en consomme pas moins l'équivalent de vingt jours de travail. 
Ces vingt jours ont été prélevés sur le temps total dont dispose 
l'humanité pour satisfaire à ses besoins essentiels, et quel avantage 
ont-ils procuré? La dégustation fugitive d'un certain bouquet à 
peine appréciable par les plus fins palais. Nul n'hésitera à dire que 
c'est du temps mal employé. Ceci échappe à la foule sous les com- 
plications de l'échange, et néanmoins elle en a, pour ainsi dire, 
l'intuition, car elle s'indigne de certaines dépenses folles, même 
faites par ceux qui peuvent se les permettre sans se ruiner. C'est 
un gaspillage qui crie vengeance, dit-elle. C'est, en effet, le gas- 
pillage du temps de l'humanité, alors que celle-ci souffre encore trop 
souvent du froid et de la faim. Que Dieu jette un regard sur cette 
terre, et qu'il y voie des millions d'hommes occupés à confection- 
ner des choses inutiles, comme des bijoux et des dentelles, ou des 
choses nuisibles, comme l'opium et les spiritueux, et à côté d'eux 
des millions d'autres hommes dans un dénûment extrême. Que 
notre race lui paraîtra sotte, puérile, barbare! Elle passe son temps 
à se fabriquer des colifichets et des chiffons et elle n'a pas de quoi 
se nourrir et se vêtir! Tel est aussi le jugement des pères de l'église 
éclairés par les lumières de l'Évangile et celui des pères de l'éco- 
nomie politique instruits parles analyses de la science, avant que 
les sophismes justifiant le luxe eussent envahi les chaires de nos 
églises et celles de nos universités. 

III. 

On peut considérer le luxe à trois points de vue différens. D'abord 
pour l'individu isolé : en quelles limites la recherche dans la satis- 
faction des besoins est-elle utile au développement normal des 
facultés humaines? Question de morale. En second lieu, jusqu'à 
quel point le luxe est-il utile ou nuisible à l'accroissement de la 
richesse ? Question économique. En troisième lieu , le luxe est-il 
compatible avec une équitable répartition des produits et avec le 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DETRACTEURS. IIS 

principe que la rémunératioH de chacun doit être en proportion du 
travail utile effectué? Question de droit et de justice. Ce troisième 
aspect du problème n'a guère été approfondi, parce qu'on n'avait 
pas vu clairement que les principes juridiques doivent s'appliquer 
à la répartition économique des produits. N'oublions pas cependant 
que le christianisme, ayant fait de la charité un devoir strict, a 
toujours condamné le luxe, parce qu'il consacre à des dépenses 
superflues, et par cela même immorales, la part qui devrait, d'a- 
près lui, revenir aux pauvres. 

Considérons d'abord le luxe au point de vue de l'individu. Lui 
est-il utile ou nuisible ? Je suppose ici qu'il n'ait pas à s'inquiéter 
de ses semblables ni à se demander ce qu'exige de lui la charité 
ou la justice. Pour résoudre la question, il faut voir en quoi con- 
siste le bien de l'homme et quelle est sa fm ou sa destinée. Le 
but à poursuivre est évidemment le développement normal de 
toutes ses facultés et le bonheur qui doit en résulter. Ici les pes- 
simistes m'arrêteront peut-être pour me dire que plus nos facul- 
tés sont développées, plus elles nous deviennent des sources de 
souffrances, que « l'homme qui pense est un animal dépravé, » 
que la brute est plus heureuse que le prétendu roi de la création, 
que la plante l'est plus que la brute et le minéral plus que la 
plante, et qu'en somme le comble de la félicité serait le non- 
être, le nirvana bouddhique. Je ne m'arrêterai pas à discuter la 
doctrine du pessimisme. Quoi que puissent dire Schopenhauer et 
Hartmann, il semble difficile de croire que cette immense évolution 
qui part de la matière diffuse et amorphe, à l'origine, pour abou- 
tir, après une série infinie de transformations , à l'intelligence 
humaine et à la personnalité conscients, soit un progrès ininter- 
rompu dans le malheur et un acheminement vers la désespérance 
finale. Tout être, dès que la vie apparaît, aspire à se conserver, à 
se perpétuer, à grandir, à s'étendre. C'est la loi universelle de la 
vie, et l'idée que son accomplissement doit être accompagné de 
satisfaction s'impose, semble-t-il. Nous devons donc tendre à la 
perfection, et même, s'il était vi'ai que notre félicité n'augmente 
pas à mesure qu'on s'en approche, ne pourrait-on pas y voir la 
preuve que notre destinée ne s'accomplit pas tout entière ici-bas? 

La perfection pour l'homme consiste dans le plein développe- 
ment de toutes ses forces, forces physiques et forces intellec- 
tuelles, et de tous ses sentimens, sentimens d'affection et dans la 
famille et dans l'humanité, sentiment du beau dans la nature et 
dans l'art. 

Ici se présentent deux types différens de perfection humaine : le 
type de la perfection conçu par le christianisme et le type conçu 

TOMB XL!I. — 1880. 8 



114 BEVUE DES DEUX MONDES. 

par l'antiquité, La perfection chrétienne me paraît très supérieure 
en ce qu'elle impose à l'égard de nos semblables, de nos frères, 
comme elle dit admirablement, des devoirs de justice et de charité 
que les philosophes anciens n'ont entrevus que d'une façon très 
confuse et très mêlée. Mais elle s'est trop peu inquiétée de l'indi- 
vidu parce que, conçue dans l'idée que le monde allait bientôt 
finir, elle n'avait en vue que le royaume des cieux, qui était proche. 
De là ce caractère ascétique de la conception de la vie qu'on a tant 
reproché au christianisme et qui s'explique tout naturellement par 
ses idées eschatologiques. Si ce monde doit finir bientôt, comme l'ont 
cru lespremiers chrétiens, et si le Seigneur doit venir en son u règne 
avant qu'une génération ne passe, » ainsi que l'annonçait l'Évan- 
gile, c'est-à-dire la bonne nouvelle de la palingénésie imminente, 
l'homme prévoyant ne doit pas faire autre chose que se préparer à 
ce proch dn avènement. Ce n'est donc pas au christianisme ascé- 
tique qu'il faut demander la règle de l'homme isolé. Pris trop à la 
lettre, il nous conduirait à la vie de l'anachorète ou même du sty- 
hte. 

La Grèce nous offre ici l'exemple à suivre. Le jeune Grec cultive 
à la fois, par l'exercice, les muscles de son corps et les facultés de 
sa raison. Il passe sa matinée au gymnase et son après-midi à con- 
verser, en plein air, avec les savaas et les sages. Il atteint ainsi à 
cet idécil : .^lens sana in corpore sano. Dans un excellent hvre sur 
l'éducation, Herbert Spencer dit très justement que la c-hose essen- 
tielle est de « se constituer une bonne santé; car que servent le 
rang, les honneurs et la richesse à un malade ou à un valétudi- 
naire? » La vie grecque, que les jeunes Anglais imitent dans leurs 
universités, sera donc notre idéal. Il n'y manque que le travail 
manuel, dont l'antiquité se déchargeait sur l'esclave. Grande faute, 
disons mieux, grand crime, car c'était la violation d'une loi naturelle, 
et elle en a été punie par une irrémédiable décadence. Le travail est 
imposé à tout h omme par la nature même. iNous avons des besoins 
et en même temps une inielligence servie par des organes pour 
nous procurer de quoi satisfaire ces besoins. Tous les êtres orga- 
nisés vivent ainsi par un effort personnel. Si nous rejetons sur les 
autres tout le travail nécessaire pour nous faire subsister, nous en 
sommes punis par l'anémie, par les dyspepsies, les vapeurs, le 
spleen, en un mot, par tous les maux et les dégoûts de l'oisif 
ennuyé et blasé. L'homme qui voudra obéir aux lois de la nature, 
afin de conserver longtemps ses forces et sa sauté, exécutera et 
s'imposera quelque exercice corporel. Les anciens n'y manquaient 
pas, ils consacraient une bonne partie du jour à assouplir et à for- 
tifier leurs muscles dans les bains ou au champ de Mars. Pour l'homme 
moderne, qui ne doit pas être doublé d'un esclave, les exercices de 



LES APOLOGISTES DU LLXE ET SES DETRACTEURS. 115 

gymnastique sans but économique doivent être complétés par le 
maniement des armes et par un certain travail manuel vraiment 
utile. Ceci éloigne déjà la mollesse et le trop grand raffinement. 

La vie antique était élégante, mais simple. A Athènes et à Rome, 
l'homme, même aisé et riche, n'encombrait pas sa demeure de 
cette quantité d'objets que nous considérons maintenant comme 
indispensables. Entrez dans une maison de Pompéi : vous saisissez 
sur le vif la façon dont les anciens entendaient l'existence. Tout 
d'abord la recherche du beau y occupait la première place. L'art 
embellissait tout, les forums, les bains, les temples, toutes les par- 
ties des habitations privées, les cours, les jardins, les murs, les 
meubles et jusqu'aux plus humbles ustensiles de cuisine. Mais les 
besoins étaient restreints, et les moyens de les satisfaire peu nom- 
breux. Les chambres à coucher ressemblent à des cellules de cou- 
vent : il n'y a place que pour un lit, une chaise et un petit coiTre. 
Le mobilier d'un ouvrier d'aujourd'hui n'y entrerait pas. Les vête- 
mens étaient aussi simples que ceux de nos moines; une tunique 
de lin et un manteau de laine sans formes, rien qu'un morceau 
d'étoffe qui se drapait sur l'épaule. On comprend pourquoi les 
garde-robes n'existaient pas. Les changemens de la mode étant 
inconnus, le costume est resté le même pendant plus de mille ans. 
Dans ses repas, l'homme antique était sobre. Rappelez-vous le sou- 
per d'Horace, qui était cependant un épicurien : 

Vivitur parvo bene cui paternum 
Splendet in mensa teiiui aalinuin. 

A Athènes, les gens du plus haut rang vivaient de peu, comme un 
Napolitain aujourd'hui. Chacun d'eux aurait pu répéter le mot du 
philosophe : Omnia mecum porto. Ces repas monstrueux à la Tri- 
malcion, ces dépenses extravagantes de quelques empereurs sont 
la démence de la toute-puissance. Rien de semblable ne se ren- 
contre en Grèce, ni même à Rome, dans la vie ordinaire. L'homme 
antique, ayant réduit ses besoins, pouvait consacrer tout son temps 
à la culture de ses facultés, aux jouissances esthétiques ou aux 
soins de l'état, à la gymnastique, à la philosophie, aux lettres, au 
théâtre, à la politique. 

L'inconvénient du luxe moderne et des mille recherches du con- 
fort est double. D'abord il dévore le temps nécessaire pour gagner 
l'argent que ces futilités exigent, et ensuite ce qu'il reste de loisir 
est employé à le dépenser. L'homme tout entier est ainsi-pris dans 
les engrenages des poursuites matérielles : il ne reste rien pour la 
vie de l'esprit et du cœur. Considérez l'existence de ce financier 
qui compte ses millions par centaines : ses alïaires, ses calculs, ses 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

cliens ou ses associés lui prennent tout le jour, et même le soir, au 
milieu des plaisirs qu'il recherche et dont il ne jouit pas, il songe 
encore aux opérations qui peuvent accroître cette fortune dont le 
revenu dépasse déjà des milliers de fois tous les besoins qu'il peut 
rêver (1). Il est comme accablé sous la masse de ses biens. Sans 
doute il peut être un rouage utile dans l'œuvre générale de la 
production, mais est-il dans la voie qui mène à la perfection et au 
bonheur? L'homme sans besoins est sans soucis. 11 a la gaîté de 
l'alouette ou du « savetier )> qui chante dès l'aurore. Grâce aux 
merveilles de la science et de la technique, nous produisons tant de 
richesses que, quand la statistique groupe les chiffres qui la mesu- 
rent, on demeure confondu, et cependant notre siècle est préoc- 
cupé, tendu et triste. On ne rit plus, on ne s'amuse plus comme 
autrefois. Partout on ne voit qu'effort et déception. 

Bossuet traite ce point dans son Traité de la concupiscence en 
un langage dont on ne peut assez admirer la force et la magni- 
ficence, u Le corps, dit-il, rabat la sublimité de nos pensées 
et nous attache à la terre, nous qui ne devrions respirer que le 
ciel. » Entendez-vous le grand orateur : comme d'un mot, il nous 
montre où doivent tendre nos efforts, a Pourquoi, continue-t-il, 
tournez- vous vos nécessités en vanité? Vous avez besoin d'une 
maison comme d'une dépense nécessaire contre les injures de l'air : 
c'est une faiblesse. Vous avez besoin de nourriture pour réparer 
vos forces qui se perdent et se dissipent à chaque moment : autre 
faiblesse. Vous avez besoin d'un lit pour vous reposer dans votre 
accablement et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit votre 
raison : autre faiblesse déplorable. Vous faites de tous ces témoins 
et de tous ces monumens de votre faiblesse un spectacle à votre 
vanité, et il semble que vous vouliez triompher de l'infirmité qui 
vous environne de toutes parts. « Parfois Bossuet pousse la doc- 
trine du renoncement jusqu'à l'ascétisme, mais au fond n'a-t-il pas 
raison? Chacun de nos besoins n'est-il pas une faiblesse, un asser- 
vissement et une tentation de sacrifier le bien et la justice à la sen- 
sualité ? La dignité de la vie, la fierté de la conduite, la fidélité à 
ses opinions dépendent souvent de la simplicité de l'existence. 
Moins vous aurez de besoins, plus vous serez libre de faire ce que 
le devoir commande, et moins dans les grandes circonstances, — 
choix d'une carrière, d'une compagne ou d'un parti politique, — 
vous aurez à écouter les suggestions de la cupidité. 

En Angleterre, nous raconte Helvétius, dans son livre de l'Esprit, 

(1) « Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, 
qui travaille sans cesse et court risque d'accourcir ses jours pour amasser de quoi 
vivre.» (Montesquieu, Lettres persanes.) Ainsi ont vécu ces princes dudivitismeàNew- 
YorK, Astor, Yanderbilt et Stewart, qui ont laissaé chacun plus d'ua demi-milliard 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DETRACTEURS. H7 

un ministre va trouver un membre des communes de l'opposition, 
pour acheter sa voix, ainsi que cela se pratiquait alors. Le commoner 
dînait d'une épaule de mouton et buvait de l'eau pure. « J'aurais 
cru, lui dit-il, que la simplicité de mon repas m'aurait préservé 
de l'injure de vos offres. » La mémoire du plus grand des orateurs de 
la révolution française est ternie par sa vénalité. Pourquoi Mirabeau 
consent-il à toucher une pension sur la cassette du roi, sinon pour 
soutenir son luxe et ses déréglemens? Quoi qu'on ait dit, j'admire 
Jean-Jacques refusant tous les dons qu'on lui offre et s' obstinant à 
vivre, dans sa chambrette, du prix des musiques qu'il copie. Dio- 
gène voyant un homme qui boit de l'eau dans le creux de sa main, 
jette son écuelle pour faire comme lui. Économiquement il a tort, 
car il y a plus d'agrément et il faut moins d'efforts pour boire dans 
un verre que dans sa main ; mais le sentiment qui le guidait 
était, à mon avis, sensé. Discutant un jour la question du luxe, 
je souhaitai d'avoir, au lieu de nos pieds qu'il faut préserver des 
cailloux, des épines et de l'humidité, des sabots de cheval qui nous 
dispenseraient des bas, des chaussures et des souffrances qu'ils 
occasionnent. On appela mon système le sabotîsme, et on le trouva 
ridicule. Je persiste à croire avec Bossuet que nos besoins sont des 
faiblesses qui nous détournent du ciel et nous plongent dans les 
intérêts terrestres. Sans besoins nous serions semblables à ces lis 
de l'Évangile, « qui ne tissent ni ne filent, » ou à ces rentiers qui 
cherchent tour à tour les plus agréables et les plus beaux lieux du 
monde pour jouir à l'aise des splendeurs de cet univers. Je ne 
l'oublie pas, l'homme est ainsi fait que le travail est ici-bas une 
condition de santé physique et de santé morale; mais au moins, le 
travail, plus également réparti, ne devrait être ni prolongé, ni acca- 
blant au point d'abrutir. Le renoncement ne doit pas aller jusqu'à pro- 
duire la grossièreté des mœurs et l'inertie de l'intelligence, encore 
moins jusqu'à béatifier la saleté, comme pour saint Labre, ou jusqu'à 
se mutiler comme les faquirs; mais ne craignez rien, ce n'est pas de 
ce côté que penche le siècle. Tout le pousse vers le raffinement de la 
sensualité. C'est donc cet entraînement qu'il faut combattre. Osons 
proposer, comme modèles, Socrate dont le corps endurci bravait, 
à l'armée, le froid, le chaud et toutes les fatigues mieux que les 
vétérans et qui, sans besoins, ne vivait que pour la philosophie et 
la justice, ou bien saint Paul supportant sans fléchir toutes les 
épreuves, la prison, les verges, les naufrages, la pauvreté, « mille 
morts, » pour le service de la vérité. Des âmes d'apôtre dans des 
corps de fer, voilà ce qu'il faut offrir à l'admiration de notre temps 
et à l'imitation de la jeunesse, plutôt que la recherche d'un luxe 
raffiné pour des organes amollis et des sens blasés. 
J'ai dit que l'on peut, en second lieu, considérer le luxe au point 



il8 REVUE DES DEDX MONDES. 

de vue de la prospérité des peuples et se demander s'il y est favo- 
rable, comme on le prétend parfois. 

C'est ici que l'erreur à ce sujet se présente sous sa forme la plus 
pernicieuse. Ceux qui se livrent aux dépenses de luxe s'imaginent 
qu'ils rendent service à leurs semblables, aux ouvriers surtout, et 
ceux qui gouvernent semblent le croire aussi, car ils accordent des 
allocations spéciales pour pousser certains fonctionnaires à donner 
l'exemple de ce genre de dissipations. Les notions les plus élémen- 
taires de l'économie politique montrent combien cette idée esti 
fausse. Le progrès de l'industrie dépend de l'accroissement du 
capital, et le capital naît de l'épargne. Les gaspillages du luxe, qui sont 
le contraire de l'épargne, loin de favoriser, arrêtent donc l'essor de 
l'industrie. C'est ici qu'il faut rappeler cette observation si juste de 
Stuart Mill : Demander un objet n'est pas fournir les moyens de le 
produire. Je veux cette année acheter du velours, mais pour en 
fabriquer il faut des machines, des approvisionnemens de toute 
nature. Ma demande ne fournira pas ce capital. Il faudra qu'il 
soit apporté par quelqu'un qui, au lieu de consommer, aura épar- 
gné. On est donc utile aux ouvriers et on leur donne à travailler, 
non en consommant soi-même, mais en leur faisant consommer, 
pendant qu'ils créent les outils, les engins et les matières premières 
que réclame une fabrication nouvelle. 

Le luxe, loin de contribuer à la hausse des salaires, y n-et 
obstacle. En effet, quand la rémunération des travailleurs s'élève - 
t-elle? Quand le capital s'accroît plus vite que le nombre des 
ouvriers, ou, comme le dit si bien Cobden, quand deux maîtres 
courent après un ouvrier. Or, pour que ces deux maîtres puissent 
se disputer un ouvrier sur le marché du travail, il faut que chacun 
d'eux se soit formé un capital par l'épargne. C'est donc l'épargne 
et non les dépenses de luxe qui permettent de créer des fabriques 
nouvelles et d'employer ainsi plus de travailleurs. Sans doute, dans 
les pays très riches, le luxe n'empêche pas l'accroissement du 
capital, parce que le revenu est si considérable qu'il suffît aux deux. 
A côté de ceux qui dissipent se trouvent ceux qui épargnent. Quand 
on a 3 ou /l millions de rente, on peut se passer quelques fantai- 
sies et faire encore chaque année de petites économies. Avant la 
crise actuelle on estimait l'accroissement annuel du capital en 
Angleterre à environ 3 milliards. Ils sont employés à créer des entre- 
prises nouvelles, non-seulement dans le pays, mais dans le monde 
entier. Toutefois n'est-il pas certain que, si l'épargne était plus 
générale encore, la mise en valeur du fonds productif universel et 
l'augmentation de la production générale suivraient une marche 
ascendante encore plus rapide? 

Mais, dira-t-on, vous ne nierez pas au moins que le luxe u fait 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DETRACTEURS. 119 

aller le coramerce. C'est là une Térité admise par tout le monde. » 
— J.-B. Say raconte à ce propos une anecdote. Quand il était au 
collège, il sortait le dimanche chez un oncle, bon vivant et philan- 
thrope. Au dessert, après avoir vidé une vieille bouteille de vin, 
il cassait les verres en disant : « Il faut bien que tout le monde 
vive. » Ce propos fit réfléchir le jeune Say. Puisque mon oncle, 
se dit-il, veut faire vivre les ouvriers, pourquoi ne brise-t-il pas 
en morceaux, et sa vaisselle, qui couvre la table, et son mobilier et 
ses carreaux de vitre? Il donnerait ainsi bien plus d'ouvrage encore. 
A ce compte, en effet, quand Néron chantait en voyant brûler Rome, 
i! s'inspirait des vrais principes économiques. Un économiste du 
temps de la restauration, défenseur en titre du système protecteur, 
M- de Saint-Chamant, suppose Paris détruit par un incendie. Comme 
citoyen il le déplore, mais comme économiste il s'en réjouit. II 
trouve que c'est une excellente affaire pour le travail, auquel cela 
ne peut manquer de donner un élan extraordinaire. On arrive tou: 
naturellement à cette conclusion, quand on regarde, non au résultat 
du travail, mais au travail en lui-même. C'est toujours du « sisy- 
phisme, » comme le dit si bien Bastiat. A ce compte, l'économie 
politique serait la science, non de la production, mais de la des- 
truction de la richesse. 11 doit y avoir évidemment ici quelque grosse 
erreur qu'il s'agit de démêler clairement eL de réfuter. 

C'est le cas de dire encore avec Bastiat : « Il faut bien distinguer 
ce qu'on voit de ce qu'on ne voit pas. » Ce qu'on voit c'est l'ou- 
vrier remplaçant ce qui a été détruit; ce qu'on ne voit pas, c'est un 
autre ouvrier qui eût fait l'objet qu'on aurait pu commander avec 
l'argent payé maintenant au premier. Un proverbe anglais dit : 
« C'est un mauvais vent qui n'apporte de bien à personne : It's 
an m wind that blows no body any good; » un autre dit encore: 
(( Every dark cloud has a silver Une : Les nuages les plus sombres 
ont leur bordure d'argent. » Sans doute quand l'oncle de Say cassait 
ses verres, il donnait de l'ouvrage à la fabrique de cristal qui lui en 
fournissait d'autres. Mais s'il n'avait pas fait cette dépense, il aurait 
pu acheter des chaises, une tabl« ou d'autres verres plus fins, et 
de cette façon il eût distribué autant de salaire et il aurait eu lui- 
même plus d'objets. Son avoir et, par conséquent, celui du pays se 
serait accru. On rebâtit à Paris les monumens brûlés en 1871; sans 
contredit, beaucoup de métiers y sont occupés, mais avec les mil- 
lions dépensés ainsi, on aurait pu construire d'autres monumens, 
des écoles par exemple, ou un assez grand nombre de kilomètres de 
voies ferrées. Eu fm de compte, Paris eût conservé ses palais, et la 
France eût eu en sus des locaux d'instruction ou des facilités de 
transport qu'elle n'obtiendra qu'au prix de nouveaux sacriûces. 

Fort bien ! insiite-t-on, mais avec vos belles théories, venues en 



120 REVDE DES DEUX MONDES. 

ligne droite du Portique, de la Thébaïde, ou même du tonneau de 
Diogène, vous feriez mourir de faim une foule de commerçans et 
d'artisans. Examinons l'objection sur le vif d'un exemple. Un riche 
banquier consacre à des dîners, à des bals, à des fêtes de toute 
espèce un million par an, et il entraîne ses invités à dépenser trois 
ou quatre fois autant. Les marchandes de modes, les tailleurs, les 
confiseurs, les coiffeurs, les boutiques de comestibles, font des 
affaires d'or. Le public est enchanté: « Le commerce va bien. » 
Arrive un prédicateur imbu, non des théories relâchées de l'église 
actuelle, mais de la sainte rigueur des anciens pères. Il tonne 
contre le luxe. On l'écoute, on est touché, et chacun se réforme. 
Plus de bals, plus de festins. Partout règne l'austérité; on se croi- 
rait chez les quakers. Quel sera le résultat d'un si grand change- 
ment? Apparemment le banquier et tout son monde ne vont pas jeter 
leur argent dans la rivière. Qu'en feront-ils? Certes ils voudront 
en tirer profit. Et comment? L'un améliore une terre longtemps 
négligée : il plante , draine , ouvre des chemins et répare les 
bâtimens. Un,^ second agrandit sa fabrique, un troisième prend 
des actions d'un chemin de fer et ainsi construit, pour sa part, quel- 
ques mètres de la voie. En un mot, tous font travailler et d'une 
façon utile et reproductive, puisqu'ils comptent retirer un intérêt 
de leurs placemens. Le même nombre de millions est dépensé, 
car on ne les enfouit plus en terre. Ils alimentent la même quantité 
de travail et font vivre le même nombre d'ouvriers, seulement 
ceux-ci sont occupés dans les campagnes, où on ne les voit pas, 
et non plus dans les ateliers du coiffeur, du confiseur et de la mar- 
chande de modes, où on les avait sans cesse sous les yeux. Il y a 
donc non suppression, mais déplacement d'occupation. 

Maintenant voici où apparaît la différence pour l'enrichissement 
du pays. Quand les bougies du bal sont éteintes chez notre am- 
phitryon, que reste-t-il? Rien, si ce n'est souvent des vanités frois- 
sées, des estomacs fatigués et des nerfs surexcités. Le capital social 
a été doublement diminué en denrées et en forces humaines. Au 
contraire, quand les travaux utiles, qui ont donné autant d'ouvrage, 
sont terminés, il reste un champ drainé et mieux fumé qui portera 
plus de blé, une forêt mieux plantée qui donnera plus de bois, une 
nouvelle machine établie qui livrera plus d'objets fabriqués, un 
nouveau tronçon de chemin de fer construit qui transportera à meil- 
leur marché gens et marchandises. Le pays se sera enrichi et il 
produira davantage. Donc l'an prochain les ouvriers seront mieux 
pourvus. Les denrées baisseront de prix, et pour mettre en œuvre 
le capital accru, on demandera plus de bras, et ainsi le salaire 
haussera. Des deux côtés ils profiteront. 

Voici encore d'autres avantages. J'ai supposé que la même somme, 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DÉTRACTECRS. 12 i 

détournée des dépenses de luxe vers les dépenses utiles, entretien- 
drait le même nombre de travailleurs dans les campagnes que dans 
les villes. Mais elle y en fera vivre davantage, car, le salaire y étant 
moins élevé et la subsistance moins dispendieuse, avec le même 
argent on pourra payer plus d'ouvriers. En second lieu, la produc- 
tion des objets nécessaires et utiles est bien plus stable que celle 
des objets de luxe, parce qu'on se passe plus facilement de ces der- 
niers qne des premiers. Qu'une crise politique ou économique ébranle 
la confiance et ébrèche le revenu : c'est sur la satisfaction des 
besoins factices que porteront d'abord les économies, laissant sans 
occupation les ouvriers engagés dans les métiers de luxe. Nulle 
part non plus les changemens de la mode n'occasionnent plus de 
souffrances. J'ai sous mes yeux, dans nos campagnes des Flandres, 
les enfans et les jeunes filles qui font cette espèce de dentelles 
qu'on appelle des valenciennes. La mode s'est tournée vers le 
point de Bruxelles, d'Alençon ou de Venise, et les voilà réduites à un 
salaire très insuffisant et par suite à souffrir de la faim. Rien n'est 
plus triste que de voir le caprice de quelque couturière en renom 
venir briser ainsi le fuseau en ces doigts si délicats, si adroits et 
si diligens. Ainsi le luxe, qui arrête la formation du capital procure 
également moins de travail et une occupation plus irrégulière que 
les consommations utiles. 

Tout au moins, dira-t-on encore, il fait circuler l'argent. Autre 
non-sens. Cette circulation en elle-même n'a rien de profitable. 
Nulle part l'argent ne circule plus activement que sur le tapis vert 
de la roulette. Les uns perdent, les autres gagnent des millions; 
mais où est le profit pour le pays? A moins qu'on ne l'enterre dans 
une vieille marmite, l'argent circule toujours : ce qu'il importe de 
voir, c'est si, en passant de main en main, il a commandé des amé- 
liorations permanentes et satisfait aux vrais besoins de l'homme, ou 
si, au contraire, il a donné naissance à cette foule d'inutilités que 
réclament la sensualité, l'ostentation et la frivolité. 

On tire un feu d'artifice de 200,000 francs : le philosophe, le 
théologien et l'économiste désapprouvent. Au contraire, les badauds 
applaudissent : l'argent ne reste-t-il pas dans le pays? Nouvelle 
sottise. Sans doute l'argent reste, mais la richesse que ce numé- 
raire représentait a disparu. Il y avait dans le pays deux capitaux, 
l'un en monnaie, l'autre en poudre qui pouvait servir à extraire 
du sol la houille et les minerais ou à percer les montagnes et les 
isthmes, pour donner passage aux navires et aux locomotives. Le 
feu d'artifice est tiré, il ne reste plus que la monnaie. Le second 
capital s'en est allé en fumée. Consommer est toujours détruire. 
Ce qu'il importe de voir, c'est si cette destruction a donné, comme 
compensation, satisfaction à des besoins réels ou créé quelque 



^22 REVUE DES DEUX MONDES. 

nouveau moyen de production. Toute consommation est au fond 
un troc. Vov4 livrez une valeur existante : que recevrez-vous en 
échangé? De quoi fortifier le corps et élever l'âme? Bonne afîaiie. 
De quoi surexdter l'orgueil et la'vanité, c'est-à-dire pire que le 

néant ? Mauvaise affaire. . . 

De ce cni précède, il résulte que l'état fait une chose insensée et 
coapabl! qulud il pousse par « des frais de représentatjor. .ses 
fonctionnaires à donner l'exemple du luxe; car , met obstacle a 
raccroissement du capital, par suite à l'essor de 1 tndustr e et à la 
hausse des salaires. U est désirable au '^»°t>^».•'■^ ^^^Z^^,^"' 
représentent les pouvoirs publics mènent une Me ^'^P' «' '"^'^^ 
austère. A cet effet, dans les démocraties, comme en Suisse et aux 
WUnil la différ'ence entre les traitemens est «joins grande qu 
chez nous. L»s emplois inférieurs sont mieux ■ <^""""!^f !^ .^"P\ 
rieurs le sont moins. Les subsides que les vd es accordent aux 
théâtres méritent toute la désapprobation que les Aconomi tes ne 
leur ont pas épargnée. J'admets les plus larges dépenses poui'ép»" 
dre les lumières, les saines notions de morale, ou le goût du beau 
Mais qui oserait dire que la scène actue le, sauf ^" TteaU^-Fian 
cais, contribue à former le goût ou à élever 1 ame? Oomme le dit 
Rousseau dans sa Lettre à d'Alembert sur les 'hf^tres, laigeut du 
public est employé k ouvrir des foyers de mauvaises mœurs et une 
école de mauvais exemples. Est il juste que le pauvre p»ie les pU.i- 
sirs du riche et qu'on impose des contributions pour assurer aux 
abonnés leur loge à moitié prix? Trop souvent, au heu d un sub- 
side, ce qu'il faudrait, c'est la répression judiciaire POi"- ™' fS^ * 
la moralité publique. Ici encore, oninvoque d»"'"*'™ ^^^Xr ' 
que les représentations théâtrales « font circuler 1 ai^gent e aller e 
commerce. » Nous avons vu ce que ces prétextes contiennent de p et- 

nicieuses erreur.''. 

Ce sont ces idées, dont l'analyse économique n'avait pa s encore 
dévoilé l'absurdité, qui expliquent les contradictions ^^s ecuvains 
du xviir siècle à ce sujet. En maints passages, Voltaire ^f^^f 
luxe, mais inspiré par une apologie alors célèbre du luxe, a fable 
des Abeille., il en fait l'éloge dans le Mondain et dans plus d un 
autre écrit. Les incohérences et les hésitations sont encore plu 
frappantes chez Montesquieu, car il avait pénétré au ^o"d msme ^u 
sujet. Il voit clairement que le luxe est une cause de démoial at on 
et de décadence, et cependant il est arrêté dans ses condamnations 
parce qu'il croit, avec tout son siècle, que le luxe est une source de. 
richesse. C'est ainsi qu'il dit : « Les modes sont un objet impu- 
tant. A force de se rendre l'esprit frivole, on augmente sans cesse 
les branches de son commerce. « Voltaire, dans la défense du Mon- 
dain, reproduit la même idée : 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DETRACTEURS. 123 

Sachez surtout que le luxe enrichit 
Un grand état s'il en perd un petit. 



Le pauvre y vit des vanités des grands. 



Rousseau lui-même croit que « le luxe peut être nécessaire pour 
donner du pain aux pauvres. » Il ajoute, il est vrai : « Mais s'il n'y 
avait point de luxe, il n'y aurait point de pauvres. » Ce qu'il fau- 
drait >urtout extirper de l'opinion, c'est cette erreur fondamentale 
de croire qm le luxe est économiquement utile parce qu'il alimente 
le travail. Ce qu'on devrait bien comprendre, c'est que l'ostenta- 
tion, l'oisiveté et la débauche gaspillent les ressources qu'on pour- 
rait si avantageusement utiliser ailleurs. Ce n'est pas de sitôt que 
la morale fera respecter ses prescriptions ; mais que du moins on 
ne s'imagine plus qu'en dévorant le capital dans sa source, c'est-à- 
dire en coupant le blé en herbe, on rende service à ses sembla- 
bles. 

Le troisième côté par lequel on peut considérer le luxe, c'est le 
côté juridique. On peut se demander, en effet, si le luxe est compa- 
tible avec le droit et avec la justice. La tradition chrétienne tout 
entière répond négativement. Que de passages de l'Évangile à citer 
en ce sens! Lazare est reçu dans le sein d'Abraham, tandis que le 
Riche est précipité dans la géhenne. Il est plus facile de faire passer 
un chameau, — ou un câble de poils de chameau, — par le trou d'une 
aiguille qu'à un riche d'entrer dans le ciel. « Malheur à vous, 
riches, car vous trouvez votre félicité sur la terre ! » Le luxe, qui 
est l'emploi égoïste et déréglé de la richesse, est donc absolument 
condamné par la morale chrétienne. Les pères de l'église admettent 
une sorte d'égalité dedroit. Ceux qui ont du superflu ne peuvent légi- 
timement en disposer pour eux-mêmes. Ils doivent le partager avec 
ceux qui manquent du nécessaire. Comme le dit Salvien, le riche n'est 
que l'économe du pauvre. M. Baudrillart cite un passage du sermon 
de Bourdaloue sur l'aumône, où cette doctrine se trouve exposée 
avec une grande précision : « Selon la loi de nature, dit l'orateur, 
tous les biens devaient être communs. Comme tous les hommes 
sont également hommes, Tun par lui-même et, de son fonds, n'a 
pas de droits mieux établis que ceux de l'autre, ni plus étendus. 
Ainsi il paraissait naturel que Dieu leur attribuât les biens de la 
terre pour en recueillir les fruits, chacun selon ses nécessités pré- 
sentes... Quand le riche fait l'aumône, qu'il ne se flatte pas en cela 
de libéralité, car cette aumône, c'est une sorte de dette dont il s'ac- 
quitte, c'est la légitime du pauvre qu'il ne peut refuser sans injus- 
tice. » A l'inégalité et au luxe qui en est la conséquence, l'église 
n'a indiqué qu'un remède : l'aumône et toujours l'aumône. Mais 



124 REVUE DES DEUX MONDES. 

que reste- t-il à faire quand l'économie politique, appuyée sur les 
faits, démontre que l'aumône engendre l'oisiveté, la mendicité, 
l'inertie, l'abaissement des caractères et qu'en dernière analyse 
elle est une iniquité, puisqu'elle est prélevée, d'une façon ou d'une 
autre, par la rente ou par l'impôt, sur ceux qui travaillent au pro- 
fit de ceux qui ne travaillent pas? Montesquieu admet, comme 
Bourdaloue, que « les richesses particulières n'ont augmenté 
que parce qu'elles ont ôté à une partie des citoyens le nécessaire 
physique ; il faut donc qu'il leur soit restitué. » Et comment? Par 
les dépenses des riches, que le gouvernement imposera si c'est 
nécessaire. La solution du grand écrivain politique est pire encore 
que celle du grand orateur de la chaire. Le vrai remède a été entrevu 
et poursuivi par la révolution française et par les auteurs de 
notre code civil, seulement avec trop peu de logique peut-être. 
11 consiste à appeler à la propriété le plus grand nombre possible 
de citoyens. Faites que chacun ait une parcelle de terre, une action 
ou une obligation industrielle, en un mot un petit capital, démo- 
cratisez la propriété, et alors, chacun jouissant du produit intégral 
de son travail, ce luxe inique, que condamne l'économie politique 
non moins que le christianisme et qui est l'inévitable résultat de 
l'extrême inégalité, disparaîtra, et si les progrès de la mécanique 
permettent de muhipUer et de raffiner les produits, ils seront mis 
du moins à la portée de tous. C'est le spectacle que nous oftrent 
déjà les pays où les lois civiles et les usurpations de la féodalité et 
de la royauté n'ont pas détruit le régime agraire et les formes de 
la propriété des temps primitifs. 

Voltaire, qui a dit, à propos du luxe, beaucoup d'absurdités, 
comme la plupart des écrivains de son temps, a cependant, à ce 
sujet, un passage très sensé dans son Dictionnaire philosojjhique : 
« Si l'on entend par luxe tout ce qui est au-delà du nécessaire, le 
luxe est une suite naturelle des progrès de l'espèce humaine, et 
pour raisonner conséquemment, tout ennemi du luxe doit croire, 
avec Rousseau, que l'état de bonheur et de vertu pour l'homme 
est celui, non de sauvage, mais d'orang-outang. On sent qu'il 
serait absurde de regarder comme un mal des commodités dont 
tous les hommes jouiraient; aussi ne donne-t-on, en général, le 
nom de luxe qu'aux superfluités dont un petit nombre d'individus 
seulement peuvent jouir. Dans ce sens, le luxe est une suite néces- 
saire de la propriété, sans laquelle aucune société ne peut subsis- 
ter, et d'une grande inégaUté entre les fortunes, qui est la consé- 
quence, non du droit de propriété, mais des mauvaises lois. Ce 
sont donc les mauvaises lois qui font naître le luxe, et ce sont les 
bonnes lois qui peuvent le détruire. Les moralistes doivent adres- 
ser leurs sermons aux législateurs, et non aux particuliers, parce 



LES APOLOGISTES DU LUXE ET SES DETRACTEURS. 125 

qu'il est dans l'ordre des choses possibles qu'un homme vertueux 
et éclairé ait le pouvoir de faire des lois raisonnables, et qu'il n'est 
pas dans la nature humaine que tous les riches d'un pays renon- 
cent, par vertu, à se procurer à prix d'argent des jouissances de 
plaisir ou de vanité. » 

IV. 

11 n'y a, à mon avis, qu'un seul genre de luxe qui soit justifiable, 
c'est le luxe public, à la condition toutefois qu'il soit bien entendu. 
M. Baudrillart a écrit, à ce sujet, des pages excellentes. En voici un 
passage : « Tantôt il invite la masse à jouir de certains agrémens, 
comme les jardins publics, les fontaines ou le théâtre. Tantôt il 
ouvre les trésors du beau aux multitudes sevrées de la possession 
des œuvres de la statuaire et de la peinture. Il a, pour l'art, des 
musées, comme il a des bibliothèques pour les sciences et les let- 
tres, et des expositions pour l'industrie. Sous toutes les formes 
enfin ce luxe collectif, s'il est bien dirigé, profite à tous. Il élève 
le niveau et féconde le génie de l'industrie. Ce luxe, en outre, a 
un mérite éminent, il ôte au faste ce qu'il a, chez les simples par- 
ticuliers, d'égoïste et de solitaire. 11 met à la portée de la foule des 
biens dont le riche seul jouit habituellement ou ne fait jouir mo- 
mentanément qu'un petit nombre de personnes. » Le chapitre 
qui termine l'ouvrage et qui examine les réformes à introduire 
dans le luxe public renferme les vues les plus justes et les 
plus utiles. Plus la société devient démocratique, plus l'état est 
justifié d'intervenir dans l'encouragement accordé au grand art, ce 
qui est le seul luxe qu'il peut se permettre. A Athènes, sous Péri- 
clès, les deux tiers du revenu étaient consacrés aux monumens 
publics. Pindare dit, dans la 7^ olympiade : « Le jour où les Rho- 
diens élevèrent un autel à Minerve, il tomba sur l'île une pluie 
d'or. » La pluie d'or qui tombe sur le peuple quand on encourage, 
comme il le faut, les lettres et les beaux-arts, c'est celle des jouis- 
sances pures et désintéressées. M. Félix Ravaisson dit très bien, 
quand il parle de l'Art dans l'école (1) : « Si l'éducation doit 
d'abord procéder par réalités et images, c'est pour s'en servir 
comme de véhicules, afin de s'élever à ce que l'intellectuel a de 
plus sublime. » Le mauvais superflu et les consommations gros- 
sières et dégradantes tiendraient-ils autant de place si les masses 
« étaient instruites, fût-ce dans une faible mesure, à se plaire dans 
cette sorte de divine et salutaire ivresse que procurent, par l'ouïe 
ou par la vue, les proportions et les harmonies? L'homme du 

(i) Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire. 



i26 REVUE DES DEUX MONDES, 

peuple, sur lequel pèse d'un poids si lourd la fatalité matérielle, 
ne trouverait-il pas le meilleur allégement à sa dure condition si 
ses yeux étaient ouverts à ce que Léonard de Yinci appelle la bel- 
lezza del mondo, s'il était préparé ainsi à jouir, lui aussi, de ces 
splendeurs que l'on voit répandues sur tout ce vaste monde, et 
qui, devenues sensibles au cœur, comme s'exprime Pascal, adou- 
cissent ses tristesses et lui donnent le pressentiment et l'avant-goût 
de meilleures destinées » Il y aurait un livre à faire sur cette ques- 
tion qui touche à tant d'intérêts différens. Je n'insisterai donc pas 
en ce moment; je me rallie complètement aux conclusions de 
M. Baudrillart sur ce point, et je crois que les administrateurs de 
l'état ou de la commune trouveront dans son livre plus d'un bon 
conseiL 

Il me reste encore à dire quelques mots du luxe dans ses rapports 
avec les formes du gouvernement. Le sujet est vaste; je ne puis 
que l'effleurer. M. Baudrillart y a consacré un chapitre où il dit des 
choses profondes et vraies. Mais, ici encore, je suis tenté d'être un 
peu plus «rigoriste» que lui. Il semble admettre pour 1a monar- 
chie la nécessité d'un certain luxe. « On ne saurait affirmer, dit- 
il, qu'elle repousse tout éclat extérieur. Il y en a une part qu'exige 
toute institution monarchique. » Ailleurs il croit que Montesquieu 
n'écrirait plus ceci : « Dans les républiques où les richesses sont 
également partagées, il ne peut point y avoir de luxe, attendu que, 
cette égalité de distribution faisant l'excellence d'une république, 
moins il y a de luxe dans cette république, plus elle est par- 
faite. Dans les républiques où l'égalité n'est pas tout à fait per- 
due, l'esprit de commerce, de travail et de vertu fait que chacun y 
peut vivre de son propre bien et que, par conséquent, il y a peu 
de luxe. » Je pense, au contraire, que Montesquieu trouverait, 
dans le spectacle du monde actuel, bien des raisons pour ne point 
changer d'opinion. Il ne faut de luxe ni dans une république, ni 
dans une monarchie. « Il s'agit de l'humanité telle qu'elle est, et 
non de la nature humaine telle qu'elle pourrait être, « dit M. Bau- 
drillart. Sans doute, il faut partir de ce qui existe ; mais dans les 
sciences morales on doit certainement chercher ce qui peut être, 
et surtout ce qui doit être. Ou poursuit un idéal; les économistes, 
à mon avis, l'ont trop oublié. 

Autrefois le faste des rois pouvait être utile, non aux peuples, 
mais au maintien de la royauté, parce que, comme les pompes du 
culte, il inspirait à la foule une sorte de vénération superstitieuse. 
Le souverain, dans l'éclat des magnificences qui environnaient le 
trône, apparaissait comme un dieu tout-puissant. Le luxe était une 
des bases du pouvoir. Aujourd'hui ces splendeurs n'en imposent 
plus: elles irritent; les réponses des récens régicides de Berlin, 



L!-S APOLOGISTES DU LUXE £T SES DÉTRACTEURS. 127 

de Madrid et de Naples le prouvent, a Pourquoi avez-vous voulu 
tuer le roi? demande-t-on à Passanante. — Parce qu'il est, 
répond-il, le chef des spoliateurs du peuple que les contributions 
réduisent à la misère. Je n'ai aucune haine contre le roi Humbert, 
qui est bon et dévoué. )) Montesquieu pense qu'il faut à la monar- 
chie le luxe et la corruption afin que le peuple ne regrette pas la 
hberté. Les rois actuels comprennent que le dévoûiiient à la 
chose publique et la simplicité de la vie sont les meilleurs titres à 
l'amour de leur pays. Le roi Humbert, comme son père Victor- 
Emmanuel, soldat et chasseur, a horreur du faste et de la repré- 
sentation. Tandis que partout, à Vienne, s'élèvent sur le Binff 
de superbes palais, l'empereur d'Autriche continue à habiter le 
vieux burg de ses ancêtres, et il a bien raison de n'en pas vou- 
loir d'autre. Le roi Léopold de Belgique prend sur sa cassette de 
quoi encourager généreusement les lettres, les arts, l'agriculture 
et soutenir cette grande œuvre de philanthropie, la civilisation de 
l'Afrique centrale. Ne reproche-t-on pas sottement à la reine Vic- 
toria de donner l'exemple de l'économie? Le peuple pardonnerait 
encore moins le luxe aux hauts dignitaires d'une république qu'aux 
rois. Il en serait choqué comme d'un scandale, car il y verrait l'os- 
tentation d'un parvenu, dont le superflu serait pris sur son nécessaire. 
Une p-^rnicieuse idée s'est répandue, c'est que le bonheur consiste 
dans l'opulence. C'est aux chefs d'un état républicain à montrer que 
les plus hautes fonctions s'aUient avec la plus grande simplicité et 
qu'elles sont autre chose qu'un moyen de se procurer tous les 
ra.Tmemens de la sensualité et de l'orgueil. 

Montesquieu a eu raison de prétendre que la démocratie exclut 
le luxe parce qu'elle ne comporte pas l'extrême inégalité. « Si, 
dit-il, dans un état les richesses sont également partagées, il n'y 
aura point de luxe, car il n'est fondé que sur les commodités qu'on 
se donne par le travail des autres. » — « L'histoire, dit très bien 
M. Courcelle-Seneuil, nous apprend assez que le luxe ne se déve- 
loppe que chez ceux qui acquièrent la richesse sans travail, soit par 
le jeu, soit par la guerre, soit par l'intrigue. » N'oublions pas que 
toutes les démocraties antiques ont péri dans les luttes sociales. Le 
même danger apparaît à nos yeux et éclate parfois en catastrophes 
effroyables. Éclairés par les faits, nul écrivain n'a mieux compris 
qu'Aristote le formidable problème que soulève l'établissement d'un 
régime démocratique. Dans cet admirable livre, la Politique, il 
montre à la fois le péiil et le remède. « L'inégalité, dit-il, est la 
source de toutes les révolutions. » (Liv. v, ch. i.) « Les hommes, 
égaux sous un rapport, ont voulu l'être en tout. Égaux en liberté, 
ils ont voulu l'égalité absolue. Ne l'obtenant pas, on se persuade 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'on est lésé dans ses droits et on s'insurge. » Le seul moyen de 
prévenir les insurrections et les révolutions est, suivant lui, d'em- 
pêcher une trop grande inégalité. « Faites, dit-il, que même le 
pauvre ait un petit héritage. » Voilà précisément ce qu'a fait la 
révolution française, et ce sont, en effet, les petits héritages et 
les « ruraux » qui, à deux reprises, ont sauvé l'ordre établi. 

Il faut continuer à agir dans le même sens. La propriété démo- 
cratisée est la seule base solide de la démocratie. Quand tout père 
de famille sera devenu propriétaire d'un petit champ, d'une maison, 
d'une action, d'une obligation, d'un titre de rente, il n'y aura plus 
de révolutions sociales à craindre. Il faut donc inculquer aux classes 
laborieuses, dès l'enfance et dans l'école, la connaissance et l'ha- 
bitude de l'épargne, rendre aussi facile que possible l'acquisi- 
tion de la propriété, changer toute loi qui aurait pour effet de la 
concentrer en quelques mains et au contraire adopter toutes celles 
qui y appelleront le plus grand nombre. Quant aux classes aisées, 
leur devoir est de favoriser ce mouvement émancipateur. L'applica- 
tion au travail, l'amour des champs, la simplicité de la vie, la haute 
culture morale et intellectuelle, tels sont les exemples qu'il faut pré- 
senter aux yeux du peuple. Le christianisme avait raison : Richesse 
obhge. Ceux qui disposent du produit net du pays doivent employer 
leur superflu, non à raffiner les jouissances matérielles ou à surex- 
citer les malsaines satisfactions de la vanité et de l'orgueil, mais à 
des œuvres d'utilité générale, comme le font déjà plus d'un citoyen 
américain et plus d'un souverain européen. L'Évangile a apporté le 
salut, même en ce monde. Les démocraties antiques ont péri dans la 
corruption et dans les guerres civiles parce que, fondées sur l'es- 
clavage, elles n'ont pas su organiser la justice. La démocratie mo- 
derne échappera à ces périls, si elle parvient à réaliser l'idéal pro- 
posé par le Christ et dont la cène des premiers temps était l'image, 
c'est-à-dire la vraie fraternité humaine. Voltaire avait raison : ce 
qui fera disparaître le luxe, ce ne sont ni les sermons des prédica- 
teurs, ni les raisonnemens des économistes, mais le progrès lent et 
continu des institutions et des lois. 



Emile de La.veleye. 



LE 



CHEVALIER TRUMEAU 



Ceci est un pastiche, une sorte de curiosité archéologique, fragment d'étude d'un 
tliéâtre aujourd'hui presque ignoré. La Comédie italienne vaut pourtant mieux que 
l''oubli. Elle compte parmi ses auteurs : Marivaux, Regnard, Le Sage. La caution est 
bourgeoise, pour parler comme elle. Ce qui la caractérise et ce que je me l'uis efforcé 
d'imiter, c'est un style à la fois (in jusqu'à la préciosité et franc jusqu'à la crudité au 
service d'une gaîté absolument sincère. Le rire assainit le mot. D'ailleurs, ce n'est pas 
le mot qut nos pères disaient qui est à craindre, c'est celui que nous savons si bien ne 
pas dire, et je doute que notre pudeur vaille leur honnêteté. 



PERSONNAGES : 

ISABELLE. I MARTON. 



Chambre fin Louis XIV, très élégante : toilette, canapé, fauteuils, meubles du temps, 
cage à perruche, pagode, porcelaines et, en général, tout ce qui à cette épo'jue gar- 
nissait une jolie chan^bre de jolie femme. Porte au fond, portes latérales. Au moment 
où la toile se lève, la porte du fond est refermée avec violence par juelqu'un qui 
sort. — Isabelle et Marton sont sur le théâtie. Marton, tenant différens objets de 
toilette à la main, et près d'une porte latérale, a l'air d'arriver pour la fin d'une 
scène qui se termine. Isabelle, continuant une conversation, va rapidement à cette 
porte du fond que l'on vient de fermer bruyamment, et, en faisant une révérence 
aigre-douce : 



ISABELLE. 

Et moi bien aux regrets de dire : Non, mon père ! 

MARTON, de même. 

Non, monsieur! nous et lui ne ferons pas la paire, 

TOMÉ XLII. — 1880. 



»30 BEVie »ES B€UX MONDES, 

ISABELLE, de même. 

Et, ne l'épousant point, j'entends ne point le voir. 

MARTON, de même. 

Il n'aurait qu'à nous plaire, on ne peut pas savoir! 

(On entend fermer la porte à clé.) 
ISABELLE, avec indignation. 

Et vous pouvez fermer sur moi verrous et grille. 
J'aimerais mieux mourir!.. 

MARTON, de même. 

Et même rester fille ! 
Voilà pour en tâter un plaisant animal ! 

ISABELLE, défaillant sur le canapé. 

Ah ! Marton ! ah ! Marton ! 

MARTON, eouraat à la porte et criant par le trou de la serrure. 

Elle se trouve mal ! 
Ah ! père infortuné ! déplorable Isabelle ! 

(Se retournant et avec calme à Isabelle, qui s'agite convulsivement.) 

Oh ! ce n'est plus la peine, allez, mademoiselle. 
Vous pouvez revenir à vous, il est parti. 

(Ébranlant la porte.) 

Et porte close ! Il faut en prendre son parti. 

ISABELLE. 

Ab ! ma pauvre Marton, il est impitoyable! 

MARTON. 

Çà, maintenant que j'ai crié comme un beau diable, 
Dites-moi donc pourquoi, car je criais d'instinct. 

ISABELLE. 

C'est vrai, tu n'étais pas près de moi ce matin 

El. tu ne peux savoir à quel point s'exaspère 
Sur sa fille, Marton, l'autorité d'un père... 
Il veut me marier, mon enfant. 

MARTON. 

Jusque-là 
Je ne saisis pas bien l'horrible de cela. 

ISABELLE. 

Quand je dis qu'il le veut, entends qu'il me l'impose.. 



LE CHEVALIER TRUMEAU. 131 

JIARTGN. 

Ouais ! je vois l'enclouure, et c'est tout autre chose. 

ISABELLE. 

Et ce, sans consulter en rien mon sentiment : 
Conçois-tu ? Je le veux ! Moi naturellement 
J'ai dit.., 

MARTON. 

Je ne veux pas. 

ISABELLE. 

Tu comprends? 

MARTON. 

Eh! madame, 
Pour ne pas vous comprendre, il faut n'être pas femme. 

ISABELLE. 

Qu'est-ce à dire? Où va-t-il? Depuis quand jette-t-on 

Des filles de ma sorte au nez des gens, Marton? 

Et ce mari tout fait, le rustre ! Est-ce l'usage 

Qu'on s'épouse à tâtons, sans se voir au visage ? 

Pour n'être pas coquette, encor veut-on savoir 

Le peu que sur un cœur nos yeux ont de pouvoir. 

Mais non : « Je veux! je veux! w pas même : Je vous prie! 

J'entends me marier et non qu'on me marie. 

Si je le fais jamais ! Car, malgré leurs sermens, 

Les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amans, 

Tant que leur espoir dure et nous fait adorables, 

Mais en cessant d'aimer, ils cessent d'être aimables. 

MARTON. 

Gela vaut fait. Alors qu'ils ont touché le but... 
Serviteur ! 

ISABELLE. 

Et voilà des attraits au rebut, 
Une femme esseulée, un homme atrabilaire, 
A qui l'on ne plaît plus et qui défend de plaire ! 
Que non, non ! si tant est qu'on ait quelques appas 
Pour un tel avenir je ne les garde pas... 
Ni lui ni d'autres; tiens la chose pour certaine. 

MARTON. 

Eh ! madame, il ne faut jamais dire : Fontaine... 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

ISABELLE. 

Me prétendre infliger un mari de sa main ! 

MA R TON. 

Voyez-vous le fantasque! 

ISABELLE . 

Et cela pas demain ; 
Il veut me l'amener, aujourd'hui, tout à l'heure! 
je suis outrée, et peu s'en faut que je ne pleure... 

(Avec un gros soupir.) 

Viens m'habiller, Marton. 

MARTON. 

Bravo! pour achever. 
Madame, on ne sait pas ce qui peut arriver. 
Toujours femme ou soldat doit être sous les armes. 
D'ailleurs, la toilette est le respect de nos charmes. 

(Isabelle s'assied devant la glace et Marton commence à procéder 
à sa toilette.) 

ISABELLE. 

Et sans entendre à rien, tu vois, dans la maison. 
Pour vaincre mon refus on me tient en prison... 
Cet époux-là promet. Suis-je assez malheureuse? 

MARTOJH, tout en l'arrangeant. 

Ah! çà, c'est donc un raasqne, une figure affreuse? 

ISABELLE. 

Qu'en sais- je et que m'importe? 

MARTON. 

Eh ! beaucoup, s'il vous plaît. 
Un bel homme,., c'est beau ! 

ISABELLE. 

Qu'il soit beau, qu'il soit laid, 
Pour moi ce m'est tout un. 

MARTON. 

Pas pour moi, malepeste! 
S'il est beau! c'est toujours ça de pris... sur le reste. 
Je l'aurais voulu voir avant de dire non... 
Quoi! vous n'en savez rien? 



LE CUtVALI£i\ IRCMEAB. 138 

ISABELLE. 

Rien. 

MARTOX, 

Pas même son nom? 

ISABELLE, dédaigneusemeat. 



Trumeau. 



MARTOX, avec éclat. 

Le chevalier ! . . Mardi ! sans honte aucune, 
Moi je l'épouserais... et plutôt deux fois qu'une. 

ISABELLE. 

ïu le connais? 

MARTON . 

Trumeau ! vous avez du bonheur ! 
Certes je le connais, — en tout bien tout honneur. 
Et ne lui sais qu'un tort, mais qui me désespère, 
C'est d'être un épouseux du cru de votre père. 

ISABELLE. 

Donne-moi donc le rouge. 

MARTON. 

A vous? avec ce teint? 
On arrose les fleurs, est-ce que l'on les peint?.. 
Trumeau ! ce mari-là me ferait plus envie 
Pour huit jours seulement qu'un autre pour la vie. 
Il est charmant, madame, et jeune... 

ISABELLE. 

Ohl Marton, fi! 

MARTON. 

Écoutez donc! un jeune en fait plus de profit. 
Ajoutez... 

ISABELLE. 

A ton sens, oii mettre cette mouche? 

MARTON. 

Là, dans ce petit creux où l'on mettrait la bouche. 

Ajoutez qu'étant riche, il est du genre amant 

Qu'on prend plus qu'on ne jette assez communément. 



134 REVUE DES DEUX MONDES, 

ISABELLE. 

Attache donc mon corps... Que me fait qu'il soit riche? 

MARTON, la regardant décolletée. 

Hélas ! peut-on laisser tant de bon bien en friche ! 

ISABELLE) la repoussant doucement. 

Là! là! qu'elle est fâcheuse! as-tu fini ce jeu? 
Tu bavardes trop fort et m'habilles trop peu. 
J'ai froid... Que ta façon de coiffer est maussade! 
Quel air ont mes rayons? et cette palis.^ade? 
Que regardes-tu là?.. Finis donc, une fois] 

MARTON. 

Ah ! si le chevalier voyait ce que je vois, 
Il en voudrait casser, c'est moi qui vous le jure, 
Fût-ce en dépit de vous, et tiendrait la gageure!.. 
Quelle moisson de lis! c'en est impertinent. 

ISABELLE. 

Mais, Marton, veux-tu bien te taire maintenant!.. 
C'est à faire rougir, si femme qu'on puisse être. 

MARTON. 

Et ce bras! et ce pied! qui se cache, le traître! 
Mule jamais prit-elle un plus joli peton? 
Le mignon! quel amour! 

ISABELLE, 

Es-tu folle, Marton! 

MARTON, l'amenant devant la glace. 

Non, mais de bonne foi, voyons, mademoiselle. 
Là, pour monter en graine êtes-vous pas trop belle? 

ISABELLE , se tournant vers elle. 

Toi-même, tu n'es pas sans beauté, le sais-tu? 

MARTON. 

Oui, madame, et c'est bien gênant... pour la vertu. 

ISABELLE. 

Main blanche, teint fleuri, jambe belle... un peu forte. 

MARTON. 

Gomme doivent l'avoir les filles de ma sorte. 

Ma jambe n'est pas mal, mais la vôtre est bien mieux. 



LE CHEVALIER TRUMEAU. 13§ 

ISABELLE. 

Tu trouves? 

(Regardant Marton.) 

Le plus beau de toi, ce sont les yeux, 
Ils sont, à dire viai, d'un éclat incroyable. 

MARTON. 

Et ces pauvres enfans, les vôtres, font le diable! 

ISABELLE. 

Flatteuse ! Ils seront mis trop tôt à la raison 
Sous l'affront qu'on leur fait!.. Me tenir en prison! 
Vit-on jamais forcer et contraindre une femme 
Avec un procédé plus brutal? 

MARTON. 

Eh I madame 
Avec tous ces grands mots tristes comme des vers, 
Pourquoi vous mettre arinsi la cervelle à l'envers ? 
Pour Dieu! plantez-moi là vos airs de tragédies 
Étes-vous si malade ? Oyons vos maladies : 
Votre frère est un sot, votre père un crésus. 
Vous êtes belle et nette et dedans et dessus ; 
Pour avoir un mari vous n'avez rien qu'à dire. 
Le reste à l'avenant et ce n'est pas du pire : 
Chaque jour chaque habit, je dis des plus coquets. 
Et des maîtres de tout et quatre grands laquais 
A votre queue! Enfin, pour vous finir de peindre 
Seize ans! ah! jarnidieu! voilà bien de quoi geindre. 

ISABELLE, 

Mais tu jures, Marton? 

MARTON.. 

Si j'avais seulement, 
Le quart d'un pareil père et d'un pareil amant, 
Je me tiendrais pour folle, avec si bonne chose, 
Si les fleurs de ma joue en perdaient une rose, 
Et je soupirerais, mardi! d'un autre ton. 

ISABELLE. 

Encore, s'il était de quahté, Marton! 

MARTON. 

Ouais! voilà donc l'endroit où notre bât nous bleSse! 
Mais il est chevalier, êtes-vous de nohle!=!<?e? 



1-36 BEVUE DES DEUX MONDES, 

ISAF.ETXE. 

Mon père a nom Balourd. 

MARTON. 

Et vous y tenez? 

ISABELLE. 

Non. 

MARTON. 

Eh bien! mariez- vous, vous changerez de nom... 
Trumeau me plaît. 

ISABELLE. 

Toujours! ah! la fâcheuse affaire. 
Mon enfant! 

MARTON. 

Prenez-le, croyez-moi. 

ISABELLE. 

Pourquoi faire? 

MARTON. 

Pourquoi? parce que l'homme est notre lot commun, 
Parce qu'il faut toujours en aimer... au moins un! 

ISABELLE. 

Mais tu crois donc que l'homme est un mal nécessaire? 

MARTON. 

Pour nécessaire, il l'est ; pour un mal, — au contraire. 

ISABELLE. 

Alors, c'est donc un bien, mon enfant? 

MARTON. 

Il paraît. 

ISABELLE. 

Marton, je veux te dire une chose en secret. 

MARTON. 

Bon cela! 

ISABELLE. 

Tu seras muette? 



LE CHEVALIER TKUMEAU. 13f 

MAR10.\. 

Comme vous même. 
Pour sûr, on m'a dû faire en secret, tant je l'aime ! 

ISABELLE. 

Sache donc que jamais un homme ne m'a fait 
Sentir... ce que tu dis. 

MARTOX. 

Quoi donc? 

ISABELLE. 

Mais cet effet... 
Ce... cette émotion... ce... je ne sais quoi... 

MARiON. 

Peste ! 
Du jargon précieux !.. 

ISABELLE. 

Bon! tu m'entends de reste. 

MARTON. 

Quoi ! ni soins, ni soupir.'^, ni larcins à l'écart, 
Rien ne vous a fait ? 

ISABELLE. 

Piien. 

MARTON, montrant soa cœur, puis sa tête. 

Là! ni là par hasard? 

ISABELLE, 

Rien! d'honneur! Et pourtaut je m'y suis appliquée. 

MARTON. 

II faut que vous ayez été mal attaquée. 

Pour moi, quand on m'en conte au matin, ça me suit 

El tout le long du jour, et quelquefois la nuit. 

ISABELLE. 

Mais qu'est-ce que tu sens? 

MARTON. 

Dame!., je sens l'envie 
De revoir... de... je sens... ïïh! merci de ma vie! 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

Vous me feriez lâcher quelque bourde à la fin, 
Madame, et m'est avis que vous jouez au fin. 

ISABELLE. 

Pour moi j'ai toujours cru que quand on se marie, 
C'est bienséance pure. 

MARTON. 

Ouais ! 

ISABELLE. 

Non, sans raillerie. 

MARTON. 



Tarare 1 

Je te jure... 

Vous priait bien!.. 



ISABELLE. 
MARTON. 

Ah! si le chevalier 

ISABELLE, 



Dût-il prier et supplier 
Jamais ton chevalier ne passera ma porte. 

(fille ya tirer le verrou.) 
MARTON. 

Quelqu'autre alors? 

ISABELLE, 

Ni lui ni d'autres!.. Que m'importe 1 
Car je ne comprends rien à tout ce que j'entends 
De cette belle flamme,.. 

MARTON. 

Eh bien ! moi, je prétends. 
Que fille, en bon français, ne voulant pas dire arbre. 
Vous êtes comme moi, — qui ne suis pas de marbre, 
Et ne faites pas fi, plus que moi, d'un amant; 
Qu'on vous épousera, comme moi, — congrûment; 
Que vous le désirez comme je le désire, 
Et plus que moi peut-être, — et ce n'est pas peu direl 



Et comment? 



LE CHEVALIER TRUMEAU. 139 

ISABELLE. 

Tiens pour certain que non. 

MARTON. 

Non? 

ISABELLE. 

Non, assurément. 

MARTON. 

Et si je vous prouvais le contraire ? 

ISABELLE. 
MARTON. 

Bon ! je veux vou5 prouver qu'en amour, — ou je meure, — 
Vous êtes plus friande,., et cela tout à l'heure. 

(Elle va vers la coulisseï) 
ISABELLE. 

Toi, Marton? 

MARTON, revenant. 

Et pas d'autre. 

ISABELLE. 

Et de quelle façon? 

MARTON, allant à la coulisse et appelant. 

C'est affaire à moi... More! allons! Petit garçon! 

La perruque et l'babit du frère d'Isabelle ! 

Preste ! avec le chapeau ! (Revenant.) Vous nous la bâillez belle ! 

Ah ! vous êtes de roche ? 

(Elle sort.) 

ISABELLE. 

Où vas-tu? 

MARTON, dans la coalisse, passant la tôte sur la tkéâtre, 

Sarpejeu ! 
Madame, laissez faire et vous verrez beau jeu. 

ISABELLE. 

Eh! quoi, tu veux?.. 



J4i) REVUE DES DEUX MONDES. 

MARTON, même jeu. 

Je veux en tenter l'entreprise, 
Il faut que vous ayez, vous dis-je, été mal prise. 

ISABELLE. 

Mais encore ! 

MARTON, même jeu. 

Je veux vous en conter, c'est clair. 
Vous verrez ce que c'est qu'un amant du bel air. 

ISABELLE. 

Es-tu badine ! 

MABTON, même jeu. 

Allez! allez! si j'étais homme. 
Je ferais le pendard... Vous riez?., c'est tout comme. 
Vous n'y perdrez que peu. 

ISABELLE, riant. 

La folle est à lier! 
Comment te faudra-t-il appeler? 

MARTON, dans la coulisse. 

Chevalier! 

ISABELLE. 

Quoi ! tu sauras l'intrigue et soutiendras la feinte ? 

MARTON, même jeu. 

J'ai servi deux abbés, n'ayez donc pas de crainte. 
J'en ai de tous les tons : du tendre, du galant. 
Du plaintif et du gai,., même de l'insolent... 
Vous verrez si je sais jouer mon personnage. 
Tenez-vous bien d'abord, car je vais faire rage! 

ISABELLE. 

La folâtre!.. Il en faut passer par où tu veux. 
Mais que vas-tu donc faire enfin? 

MARTON, même jeu. 

Pousser mes feux! 
Tenez-vGus bien, vous dis-je, et soyez-moi cruelle. 



LE GHtVAWtR TRUMEAU. Hl 

ISABELJLE, mélancoliquement. 

Au fait, quand je rirais un peu ! 



(Elle s'installe pour la recevoir, puis après un temps.) 

e, habit, Teste, canons, 
Qent : 

Parbleu I ma belle, 



MARTONj entrant ea caTalier, perruque, habit. Teste, canons, dentelles, petite 
épée, et lestement : 



On a peine à vous voir. 

ISABELLE, un peu interdite. 

Comment donc!.. Chevalier!.. 
Ah! Marton,.. tu me fais un effet singulier, 

MARTON. 

Votre âne de portier, halleharde à la cuisse, 
Pourrait le mieux du monde être pris pour un suisse. 
Depuis une heure et plus, je croque le marmot. 
Le butor!.. 

ISABELLE. 

C'est qu'elle a l'air, le geste et le mot. 

(Entrant dans son rôle.) 

Ah! chevalier, la feinte est bien imaginée. 

Le vrai, c'est qu'autre part, toute l'après-dînée 

Vous avez coqueté... Voilà de nos amans! 

MARTON, s'asseyant à côté d'Isabelle. 

Non, d'honneur! Tenez-moi pour coquin si je mens... 
Au fait, vous ai-je dit... 

ISABELLE. 

Quoi donc? 

MARTON. 

Que je vous aiine? 

ISABELLE. 

Vous êtes un badin. 

MARTON. 

Furieusement môme. 

ISABELLE, raillant. 

Gela n'est pas encor parvenu jusqu'à moi. 

MARTON. 

Nous autres, gens de cour, sommes si fous, ma foi. 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

Qu'il faut nous deviner;., mais j'en veux à ma bouche w. 
Gomment donc! vous voilà d'un fleuri qui me touclie, 

ISABELLE, minaudant. 

Fi! ne regardez point!.. Non! non! retournez-vous I 
Je suis du dernier laid. — Fi! vous dis-je, entre nous, 
Depuis tantôt deux nuits j'ai pensé rendre l'âme. 

MARTON. 

Serait-ce point au cœur qu'est le mal? Eh! madame, 
Et quelque passion?.. 

ISABELLE. 

L'affreux mot que voilà! 
De la passion, moi! 

MARTON, se layant et d'un ton fort animé. 

Cachez-moi bien cela. 
Mordieu! si j'avisais un rival par la chambre!.. 

(Elle fait le geste de tirer son épée et prend sa tabatière.) 

Prenez-vous du tabac? Le mien fait honte à l'ambre. 

ISABELLE. 

A moi!.. Fi! du tabac ! 

MARTON. 

Ceci pour vous prouver. 
Qu'avec vous, je n'entends en rien me réserver... 
A propos, chez Lami quand soupons-nous ensemble? 

ISABELLE. 

GhevaHer, vous perdez le respect, ce me semble? 
Une fille de nom au cabaret, l'horreur! 

MARTON. 

Un cabaret! Lami? rayez-moi cette erreur! 
Oh! oh! c'est un traiteur de marque; il y fréquente 
Des femmes, comme vous, de vertu... conséquente, 
Et même des maris. 

ISABELLE. 

Quoi! des femmes, vraiment! 
Vont avec leurs maris?.. 

MARTON. 

Oh! non,., séparément. 

(mies Tiert toutes les d'eus.) 



LE CHEVALIER TROMEAB. U3 

ISABELLE, riant. 

Elle met à son rôle un esprit incroyable. 

MARTON, fredonnant. 

La! la! la!.. Vous savez le couplet impayable 
Que j'ai fait là-dessus? 

ISABELLE. 

Se peut-il? un couplet! 
Vous êtes donc poète? 

MARTON. 

Un peu, quand il me plaît. 

ISABELLE. 

J'écoute. 

MARTON, se posant pour chanter. 

« Quand l'amour chez Lami vous conduira, mesdam('>s, 
De son traître de vin gardez bien vos esprits, 

Car le vin qu'y boivent les femmes 

Porte à la tête des maris. » 

(Elles rient toutes les deux.) 
ISABELLE, riant. 

C'est charmant! 

MARTON, riant. 

11 ne s'en faut de guère. 

ISABELLE, riant. 

Charmant! Mais pourquoi faire une si rude guerre 
A ces pauvres maris? Ce n'est pas généreux. 

MARTON. 

C'est que ces goulus-là n'en veulent que pour eux. 
Mais ils ont beau gronder et faire bonne garde. 
On croquera bien aile ou pied de la poularde... 
Ceci, sans me compter. Moi je n'ai d'appétit 
Que de filles. 

ISABELLE. 

Eh! mais, c'est le meilleur parti. 

MARTON, s'approchant d'elle et avec douceur. 

Aussi, ma belle, aussi, jugez de mon ivresse 
Si, pour moi, s'éveillait votre jeune tendresse! 
Quel plaisir d'être ainsi l'objet de feux naissans! 



là fi REVUE ©ES DEUX MONDES. 

ISABELLE, coquetant. 

Comment le dites-vous? 

MARTOA". 

Mais,., comme je le sens. 

ISABELLE. 

Ma tendi'esse, je crois, assez peu vous importe. 

MARTON. 

Moi! je mourrais pour vous, ou le diable m'emporte! 

ISABELLE. 

A d'autres! Aime-t-on les gens d'emblée ainsi? 

MARTON, s'approchant d'elle. 

C'est la mode de cour et c'est la bonne aussi, 
JN'aliez pas me traiter en courtaud de boutique. 

ISABELLE, se défendant. 

Mais vous ne manquez pas, qne je vois, de pratiqua. 

MARTON, la serrant de près. 

Ne m'amusez donc point. 

ISABELLE, à Marton qui a passé son bras autour de sa taille. 

Que fait là cette main ? 

MARTON. 

Je cherche votre cœur. 

ISABELLE, dénouant son bras. 

Vous prenez un chemin!.. 

MARTON. 

A quoi bon ces retards populaires, ma reine ? 
Dd ce que vous valez n'ai-je pas l'âme pleine ? 

ISABELLE. 

Flatteur! par quel talent ai-je pu vous charmer? 

MARTON, la pressant. 

N'ayez pour tout talent que celui de m'aimer 
Et laissez à l'ardeur de ma reconnaissance... 

ISABELLE, se défendant toujours. 

Prouvez-îYioi son ardeur par son obéissance... 



LE CHEYALlfiR TRUMEAU. 145 

MARTON, de plus en plus pressante. 

J'obéis à mon cœur, seul guide d'un amant. 

(Elle l'embrasse.) 
ISABELLE, se levaui, un peu effarouchée. 

Monsieur le chevalier!.. Ah! Marton! mais vraiment! 
Tu te déguises trop ! 

(Marton recommence.) 

Marton ! 

MARTON, jouant la passion. 

Je vous adore ! 

(La faisant rasseoir doucement.) 

Croyez-moi! croyez-moi quand je vous dis encore 
Que, Selon votre arrêt, mon sort est, en ce jour, 
De mourir de douleur ou de mourir d'amour. 

ISABELLE, étonnée. 

Quoi! pour un peu, je pense, elle en viendrait aux larmes. 

MARTON. 

Mais nier mon amour serait nier vos charmes 
Et vous ne feriez pas, belle, à votre beauté. 
L'injure d'en avoir, fût-ce un instant, douté... 
Parlez à votre tour, ô ma chère Isabelle, 
Assurez qu'à mes vœux vous n'êtes pas rebelle... 
Vous rougissez? Rougir, c'est bien répondre un pu... 

ISABELLE, émue. 

Brisons là!.. Tiens, Marton, finis! cessons ce jeu. 

MARTON, clignant de l'œil du côté du spectateur et parlant toujours plus 
passionnément. 

Dites-le-moi, ce mot où tout mon être aspire ! 
Et que, lorsque je souffre et lorsque je soupire 
Vous aussi soupirez et soufTrez comme moi. 

ISABELLE. 

Chevalier!.. Non, Marton,.. tu me gênes... tais-toi. 

MARTON. 

Ah! de grâce, rompez ce silence farouche. 

Qu'un re^^ard de vos yeux, qu'un pli de votre bouche, 



146 REVUE DES DEUX MONDES. 

Que le frémissement de votre douce main 
Suspende pour un temps ce supplice inhumain 
Par l'espoir d'un retour qui double mon ivresse... 

( Isabelle songe.) 

Eh! quoi, vous vous taisez, ô ma chère maîtresse? 
Ayez pitié de moi qui suis à vos genoux... 
Je languis et je meurs, je meurs, entendez-vous 1 
Car j'attends votre amour et votre amour se nomme 
Ma vie ! 

ISABELLE, baissant la tète. 

Hélas I Mar ton... pourquoi n'es-tu pas homme" 

3IABT0N, éclatant de rire et se relevant. 

Quand je vous le disais!.. Et ce n'est là qu'un jeu! 
Et si j'étais un homme, alors jugez un peu! 
Quel bien autre dégât j'eusse fait dans la place! 

ISABELLE, avec confusion. 

Mais c'est à n'oser plus te regarder en face. 

MARTON. 

Sentez-vous le possible à présent d'un époux? 

(Bruit de serrure. On frappe à la porte du fond.) 

Le chevalier!.. Voilà le pas!., le sautez-vous? 

fSilence.) 

Allons! 

ISABELLE, avec un soupir. 

Enfin ! qu'il entre ! 

MARTON, l'imitant. 

Enfin ! 

(a part.) 

Elle le saute! 

(Bile va vers la porte.) 
ISABELLE, arrêtant Marton par la main. -_ 

Ah! vilaine Marton, ce sera bien ta faute. 

(Marton va tirer le verrou de la porte du fond, lui s'ouvre. La toile tombe.) 



Edouard Paillîron. 



UN 



HOMME D'ÉTAT RUSSE 



flf'APRÈS SA CORRESPONDANCE INÉDITE,. 



III^ 

N. MILUTINE, LA RUSSIE ET LA POLOGNE EN 1862 ET 1863. 



Nous avons laissé Nicolas Milutine en congé, occupé à refaire, 
sous un ciel plus clément, une santé ébranlée par les travaux et 
les tracas de l'émancipation des serfs, se consolant de sa disgrâce 
en contemplant de loin l'application de la grande réforme dont 
l'exécution était confiée à d'autres mains, séjournant tour à tour en 
Italie et en France, étudiant en curieux et en politique les hommes 
et les choses, et de Paris comme de Rome, au milieu des distrac- 
tions de la société ou des séductions de l'art, suivant d'un œil 
inquiet les événemens qui se déroulaient aux bords de la Neva et de 
la Yistule. A une époque aussi troublée, alors que de tous côtés l'on 
se plaignait de la pénurie d'hommes, l'ancien adjoint du ministre de 
l'intérieur ne pouvait longtemps être abandonné aux douceurs 
du repos. A Saint-Pétersbourg, de hautes amitiés travaillaient à lui 
rouvrir les avenues du pouvoir, malgré les vieilles préventions d'une 
partie de la noblesse et l'hostilité persistante de la cour. Les incerti- 
tudes du gouvernement et la variété des influences en lutte au 
Palais d'hiver se manifestaient dans la diversité des offres d'emploi 
faites à Nicolas Alexèiévitch. Au milieu de son séjour à l'étranger, 

(1) Voyez la Revue du 1" et du If) ictol-re. 



158 KEVLE DKs ûtui Mondes, 

au printemps de l'année 1862, à la veille môme de l'envoi à Var- 
sovie du marquis Wielopolski avec le grand-duc Constantin, on 
proposait subitement à Nicolas Alexèiévitch, rappelé à la hâte à 
Pétersbourg, l'administration du royaume de Pologne, qu'on allait 
se décider à confier au gentilhomme polonais. Avant de faire con- 
naître cette brusque évolution du cabinet impérial, encore igno- 
rée, croyons-nous, de l'histoire, il nous faut revenir un instant en 
arrière pour montrer quelle était l'opinion de Nicolas Miluline sur 
les difficultés intérieures de la Russie et en même temps expliquer 
pour quelles raisons un esprit naturellement aussi résolu et aussi 
entreprenant laissait voir tant de répugnance à reprendre un ser- 
vice actif. 

I. 

C'était, avons-nous dit, des universités et de la jeunesse que 
venaient au gouvernement ses premiers ennuis. Dans les gymnases 
et les écoles, tenus sous le règne de Nicolas à une sorte de 
diète ou d'abstinence intellectuelle, sévissait déjà le nihilisme 
théorique, celui qu'Ivan Tourguenef a personnifié en Bazarof, dans 
l'une de ces œuvres qui font vivre pour les siècles toute une géné- 
ration (l). Milutine croyait que des améliorations dans tout l'en- 
seignement étaient urgentes, qu'il fallait renoncer aux procédés 
étroits et méticuleux de l'empereur Nicolas, qui traitait les sciences 
et la Uttérature en suspectes. Le système en vigueur dans les uni- 
versités blessait inutilement la jeunesse et ses maîtres avec elle. 
Les restrictions de toute sorte et les petites vexations imposées sous 
prétexte de discipline aux étudians les provoquaient à d'impru- 
dentes^démarches. A Moscou, à Pétersbourg surtout, ils se permet- 
taient de bruyantes démonstrations, moins dangereuses peut-être 
que ridicules. Les ministres, eifrayés de leur responsabilité durant 
l'absence de l'empereur, alors à Livadia, déployaient pour la 
répression une sévérité disproportionnée à la faute. Les manifesta- 
tions de jeunes gens, protestant contre la gêne des règlemens uni- 
versitaires, étaient châtiées presque aussi durement que des con- 
spirations politiques. En 1862, comme plus tard en 1878 et 1879, 
les 'rigueurs excessives du pouvoir ne faisaient qu'irriter au lieu 
d'apaiser. Des proclamations révolutionnaires étaient semées dans 
les grandes villes et une sinistre épidémie d'incendies, attribués par 
les uns, aux révolutionnaires, par les autres aux Polonais, allait 
bientôt jeter l'épouvante dans l'empire. 

« J'ai peine à penser quel sera notre hiver, mandait à Miluline 

(1) Otsy i Diéti (Pères et Enfans). 



UN HOMME i/eTAT RUSSE. J 49 

la grande-du chesse Hélène en quittant Bade pour rentrer en Rus- 
sie par Stuttgart et Berlin (l). A Varsovie, les événemens ont usé 
Lambert (2) et tué Gerstenszweig (3), qui s'est tiré deux coups de 
pistolet. A Pétersbourg, on dit Pouiiatine [h) mis de côté et Igna- 
tief (5) au moment de l'être. L'empereur, d'après les nouvelles 
qui m'arrivent, est fort mécontent des autorités dans l'affaire de 
l'université et de la maladresse dont elles ont fait preuve. » 

Le mécontentement du souverain n'était pas sans fondement. 
Pour punir les étudians, on s'était attaqué aux éludes et à l'uni- 
versité même. Voici avec quelle amertume un des professeurs les 
plus distingués de Pétersbourg décrivait à Milutine les derniers 
événemens : 



Lettre de M. K... à Pi. Milutine. 



« SaiDt-Pétersbourg, 27 octobre 1861. 

« ... Il faut avoir une foi robuste pour ne pas perdre tout espoir 
en voyant ce qui se passe autour de nous. Ce qu'il y a de plus 
clair pour ce qui me touche de près, c'est le meurtre de l'univer- 
sité, il serait trop long et trop pénible de vous raconter comment 
deux êtres malfaisans, P... et S..., ont en quelques mois fait périr 
une institution qui promettait tant, et d'où commençaient à sortir 
des jeunes gens distingués. L'université de Pétersbourg n'existe 
plus ; trois cent cinquante personnes sont incarcérées aux forte- 
resses de Pétersbourg et de Gronstadt, cent déportées sous escorte 
de gen'larmes; le reste est dispersé, ou bien les étudians n'ont 
plus accès à l'université. Ces salles où il y avait tant de vie, où 
c'était une joie de faire son cours, sont vides. Et pourquoi tout cela? 
Il est épouvantable de penser que la main de ces. . . . 
n'a pas craint d'assassiner toute une génération... A présent, on 
est en train de juger les étudians. Pour quel délit? On n'en sait 
rien, quand ce qu'il faudrait mettre en jugement, ce serait le recto- 
rat, et le ministère de l'instruction publique, et P... et S..., et sur- 
tout le conseil suprême j qui a gouverné en l'absence de l'empereur. 

{\) Lettre de Baden-Baden du il/26 octobre 1861. 

(2) Le comte Lambert, vice-roi on gouverneur-général de Pologne. 

(3) Le général Gerstenszweig, gouverneur militaire, qui s'était brûlé la cervelle à la 
suite d'une altercation avec le comte Lambert, altercation provoquée par l'occupation 
à main armée de la cathédrale et l' incarcération d'un graud nombre de Polonais 
arrachés de force des églises. 

(4) L'amiral Poutiatine, marin fait ministre de l'instruction publique. 

(5) Le général Ignatief (père de l'anc'en ambassadeur à Constantinople), alors gou- 
verneur-général de SHinr-Pétorsbonrg. 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

J'espérais que son retour changerait la marche de cette absurde 
affaire; mais je suis encore déçu dans cet espoir. Si les détails 
de cette histoire universitaire vous intéressent, vous les trouverez 
dans les journaux anglais, qui les ont donnés d'une manière assez 
fidèle. A mes yeux, ce n'est pas l'affaire elle-même qui est au pre- 
mier plan; mais cet épisode met en pleine lumière la difformité 
[bezohrazié) de la situation générale. Jamais ra^itorité n'avait encore 
montré une telle inintelligence des affaires, une telle pusillanimité, 
une telle absence de tout autre motif et de toute autre notion de 
gouvernement que la police extérieure... » 

Ce violent désespoir, qui à distance semble empreint d'exagéra- 
tion, s'explique par les f dts, par l'émotion même des esprits, en 
un moment d'irritation où les plus remarquables professeurs don- 
naient leur démission. Une troupe d'étudians ou, comme le 'disait 
un autre correspondant de Milutine, une poignée de gamins désar- 
més avait tenu pendant huit jours toute la capitale en émoi. Le 
mécontentement des étudians avait des causes futiles, aisées à évi- 
ter avec un peu de prudence. Leur colère provenait de nouveaux 
règlemens universitaires qui, entre autres vexations, exigeaient que 
les jeunes gens présentassent leurs papiers à l'ouverture des cours 
d'automne. Cette exigence, que beaucoup des nouveaux venus ne 
pouvaient remplir à temps, avait donné lieu aux premiers troubles 
et à de tumultueux rassemblemens grossis comme d'habitude par 
les désœuvrés et les curieux. Un jour il y eut dans la cour de l'uni- 
versité, dont on avait fermé les portes, une scène de désordre toute 
nouvelle en R issie et qui ne prit fin qu'à l'arrivée d'un des minis- 
tres accompagné de soldats. L'un des correspondans de Milutine 
lui décrivait ainsi cette scène de désordre (1) : 

«... Des orateurs montés sur un tas de bois de chauffage gesti- 
culaient et péroraient en présence des curieux, de la foule et des 
dames. Il va sans dire qu'on a mis fin à ce tapage, mais non 
sans lutte et sans beaucoup d'arrestations. Il y a plus de trois 
cents étudians à la forteresse. Une enquête est ouverte pour l'exa- 
men de l'affaire, mais elle est difficile à mener, ne fût-ce que faute 
de témoins, car naturellement le public oisif a dispar;:, et les étu- 
dians non impliqués dans l'affaire ne veulent pas porter témoi- 
gnage contre leurs camarades. Quelle sera la fin de ces curieux et 
tristes événemens? C'es't difficile à prévoir. Le pire de l'affaire, 
c'est qu'on commence à n'y plus penser et à s'occuper d'autre 
chose. En attendant, l'université est en pleine désorganisation, les 
étudians ne suivent plus leurs cours, plusieurs professeurs ont 
présenté leur démission... 

(1) Lettre de Saint-Pétersbourg datée du 28 novembre (10 décembre) 1861, dont je 
ne possède qu'une traduction française. 



UN HOMME d'état RUSSE. 151 

«... Sans doute la jeunesse Se livre à des fantaisies blâmables 
et ses prétentions à un rôle politique sont ridicules; mais on la 
ramènerait à la raison par un régime sérieux, par des examens 
sévères qui mettraient l'étude et l'enseignement au premier plan. 
Ce serait plus utile que d'exiger des certificats et d'envoyer des 
aides de camp avec des soldats... Des professeurs sensés et raison- 
nables ramèneraient bien vite les jeunes gens à la soumission. Il 
ne s'agit pas de faire des phrases creuses de libéralisme banal, mais 
de leur faire comprendre que la route du progrès n'est possible 
que sous l'égide de la légalité. » 

Ces idées étaient celles de Milutine; mais en présence de l'espèce 
d'effarement de la société et d'une partie du gouvernement, il ne 
se croyait pas en état de les faire prévaloir à pareille heure. Aussi 
résistait-il à toutes les instances des amis qui l'en^^ageaient à reve- 
nir à Pétersbourg, comme à toutes les offres d'emploi, mettant, faute 
d'autre argument, sa santé en avant pour se donner le droit peu 
reconnu en Russie de repousser une position officielle. 

En face des nouvelles qui lui parvenaient de Russie, devant le 
désarroi trop visible des esprits, Nicolas Àlexèiévitch gardait son 
sang-froid, ne se laissant troubler ni par les velléités de réaction 
de ceux qui redoutaient une révolution, ni par les impatiences de 
ceux qui, sous prétexte de réforme, prétendaient tout bouleverser. 
De Rome, où il s'initiait à la connaissance de l'antiquité, il traçait, 
au courant de la plume, à la fm de l'année 1861, un saisissant et 
vivant tableau de la situation intérieure de son pays, des différentes 
tendances ou partis qui se le disputaient, tableau qui, à près de 
vingt ans de distance, reste encore admirable de sens, de vérité et de 
prévoyance. Il y signalait, en traits d'une actualité trop persistante, 
ce qui manquait à ce gouvernement, matériellement si fort, — la 
force morale. 



Lettre de N, Milutine au général ***, 

« Rome, H/23 décembre 1861. 

«... Les dernières nouvelles de Russie, à cause même de leur 
décousu, de leur obscurité, de leur manque de précision, ne pou- 
vaient pas ne point troubler la parfaite quiétude d'esprit dont sans 
cela je jouirais ici avec une telle plénitude et un tel calme. La fer- 
mentation chez vous est violente, plus violente qu'on n'aurait dû s'y 
attendre; mais, je le confesse, je ne vois encore de danger nulle part, 
si ce n'est dans l'inintelligence des hommes au pouvoir. Les velléités 
d'agitation révolutionnaire seraient tout bonnement ridicules si 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

elles ne dénotaient dans quel profond dédain la société tient la force 
morale du gouvernement. Deux traits caractéristiques distinguent, 
à ce qu'il me semble, notre opposition russe, qui en apparence a 
envahi toute la société. En premier lieu, il ne se montre au dehors 
que des opinions extrêmes; par analogie avec l'Occident, on pourrait, 
si vous voulez, employer les expressions d'extrême droite et d'ex- 
trême gauche '^ en second lieu, les tendances libérales n'ont pas 
encore revêtu de formes définies; tout cela est vague, confus, vacil- 
lant et plein de contradictions. Une telle opposition est im- 
puissante au point de vue positif, mais elle peut incontestablement 
devenir une force négative. Pour détourner ce danger, il serait 
indispensable de former une opinion, ou, si vous voulez, un parti 
du milieu (en langage parlementaire un centre), ce qui n'existe 
pas chez nous, mais ce dont les élémens ne manqueraient certes 
pas de se trouver. Le gouvernement seul peut le faire, et pour 
lui-même ce serait la meilleure garantie. L'exemple de la Po- 
logne démontre trop clairement quelle est la situation d'un gou- 
vernement, alors même qu'il dispose de toute la force matérielle, 
quand dans le pays ont disparu toutes traces d'un parti gouverne- 
mental qui existait autrefois et qui par suite pourrait encore 
exister. (Sous Catherine 11 et même sous Alexandre I", il y avait 
bien en Pologne un parti russe.) 

« En Russie naturellement, il est centfois plus facile d'attirer de 
son côté la partie sérieuse de la société cultivée, en Taisant à temps 
des concessions opportunes, mais en les faisant au grand jour, 
avec dignité, sans mortifiantes apologies et sans captieuses finesses 
de chancellerie ( 1 ) . 

« En quoi devraient consister ces concessions? voilà la question 
capitale Selon moi, ce serait dans un large développement du prin- 
cipe électif pour l'administration locale (en dehors des employés de 
la poHce) et dans le doublemeiit du budget de l'instruction pu- 
blique. Selon toute vraisemblance, de pareilles réformes ne sau- 
raient manquer de grouper autour du gouvernement les meilleurs 
homm'S du pays, ce qui relèverait sa force morale, rendrait les 
partis extrêmes impuissans et donnerait à l'opposition actuelle son 
véritable caractère d'insignifiance. 

« Une seule et même pensée fatigue le cerveau ; et, faute ici de 
données précises, on tombe involontairement dans les réflexions 
générales. Je sais combien ils ('2) doivent se montrer inutiles et 
impuissans au milieu des préoccupations quotidiennes de la vie 

(1) Bez kantseîiarskikh oulovok. 
("l) Los homaies au pouvoir. 



UN HonKiE d'État russe. 15"' 

pratique. Je sais que le personnel actuel de notre gouvernement 
n'est pas de force à s'élever à* la hauteur d'un programme rai- 
sonné, fût-il rédigé par les sept sages de l'antiquité et fût-il com- 
pris dans le cadre d'un petit carré de papier. Après deux mois de 
méditation solitaire sur un sujet qui nous touche tous de ^«i près, il 
serait impossible de ne pas donner cours à ces infructueuses 

réflexions 

. . Pour moi, je viens enfin d'atteindre à cette vie modeste et pai- 
sible dont j'ai longtemps rêvé; et je le dis en toute franchise, 
l'expérience des huit derniers mois, loin de rompre le charme de 
ce rêve idéal, a encore accru mon dégoût pour ce qiion appelle 
chez nous la vie politique (1). 

« D'ailleurs des raisons de santé m'obligent au repos. . . . 

« Il est sans doute pénible d'abandonner sa part de travail en 
un pareil moment, quand d'autres succombent sous le fardeau, 
mais ma conscience n'a-t-elle pas de quoi se justifier? Peut-on 
considérer comme exorbitans deux ans de repos après vine:t-cinq 
ans de travaux forcés {'>) ? Y a-t-il un grand profit à attendre de 
ma part de travail, là où le champ me reste libre à présent? Je le 
dirai sans détour : s'il s'agissait de prendre part aux réformes que 
j'ai toujours rêvées, je serais prêt à sacrifier mes propres inclinations 
et mes coupables préoccupations personnelles. Mais je suis con- 
vaincu que cela est impossible dans l'état de choses actuel, et, 
quant à retourner à de nouvelles luttes, aux luttes d'autrefois, 
non en champ découvert, mais en guise d'éclaireur isolé, je n'en ai 
réellement plus la force. C'est pour cette raison principalement et 
non pas par calcul d'ambition, que je considère comme décidément 
impossible et inutile pour les alïaires d'accepter n'importe quel rôle 
secondaire, tel que celui (^adjoint ou autre semblable (3). Lts fonc- 
tions mêmes de ministre ne sont possibles, à mon avis, qu'avec la 
pleine coiifîance de l'empereur. Aussi peut-on seulement accepter 
d'être ministre, mais ne saurait-on d'aucune façon le solliciter. 
Voilà ma pleine et sincère confession » 

On voit par cette lettre quelles étaient les idées de Milutine sur 
la situation de son pays et sur sa position personnelle. En lisant 
ces lignes, il est difîicile de ne pas sympathiser avtc ce fier lan- 
gage. 

Quand il refusait de se rendre aux vœux des amis qui l'appelaient 
à Péiersbourg paur coopérer a des réformes dont il sentait si bien 



(1) K nachei tak nazyvaémoi politUcheskoï déiatelnosti. 

(2) Katorojnoï raboty. 

(i) Tovarichtch, adjoint du ministre, fonction qu'il avait remplie près de Lanskoï. 



ibh REVUE DES DEUX MONDES. 

Furgence, Milutine savait ce qu'il faisait. Il ne voulait pas, comme 
il devait finir par y être contraint, s'user en vains efforts et en 
luttes inutiles; s'il sentait sa force, il prétendait ne pas la gaspiller 
sans profit pour le bien de sa patrie. Il croyait qu'il n'y avait rien 
à faire pour lui à un instant où, selon la pittoresque et trop expres- 
sive image de son ami G. Samarine, la société et le gouvernement 
se déballaient tous deux dans une sorte de brouillard d'idées (1). 
Ce n'étaient pas les offres officielles qui manquaient à Milutine. 
En janvier 1862, le grand-duc Constantin, esprit éclairé et libéral, 
qui appréciait hautement la valeur de Nicolas Alexèiévitch, lui fai- 
sait offrir, par l'entremise du ministre de l'instruction publique, 
M. G., d'entrer dans le comité récemment institué pour l'organisa- 
tion des paysans de la couronne (2). Aucune œuvre n'eût pu mieux 
aller au talent et au cœur de Milutine, passionnément soucieux des 
intérêts du moujik et du peuple. C'eût été une tâche analogue à 
celle qu'il avait remplie avec tant d'énergie dans les commissions 
de rédaction pour l'affranchissement des serfs; mais il craignait d'y 
rencontrer des obstacles, des souffrances et des humiliations du 
même genre, sans être également dédommagé par l'importance de 
l'œuvre. Aussi déclinait-il les offres du frère de l'empereur, mettant 
comme d'habitude en avant sa fatigue mentale et corporelle. En 
fait, cette santé qu'il avait si peu ménagée au ministère de l'inté- 
rieur, et dont il devait se montrer encore si prodigue, n'était guère 
pour Milutine, malgré son trop réel besoin de repos, qu'un pré- 
texte et l'occasion d'une défaite polie. Le vrai motif de son refus, 
si sérieuses ou séduisantes que fussent les propositions de ce genre, 
venait toujours de ce qu'il savait les influences hostiles à sou nom 
prépondérantes à la cour, qu'il savait ne pas posséder la première 
condition du succès dans un gouvernement absolu : la confiance du 
maître. Ce doute, il l'exposait lui-même, non sans une pointe d'a- 
raère tristesse, dans sa réponse au ministre de l'instruction publique 
qui dans cette affaire avait servi d'intermédiaire entre le grand duc 
et Milutine. 

Lettre confidentielle de ]S. Milutine à M. G. 

« Paris, 7/t9 fémer 1862. 

« Du reste, si ma présence ; Pétersbourg l'hiver prochain était 
réellement indispensable pour les affaires et s'il y avait possibilité 

(1) Lettre de G. Samarine, août 18G2. 

(2) On sait qu'en Russie les paysans so divisent en deux classes principales, presque 
égales en nombre, les anciens serfs ou paysans des propriétaires et les paysans 
de la couronne ou des donTînines. 



UN HOMME d'état RUSSE. 155 

de revenir, je n'abuserais certainement pas d'un congé illimité. 
Quant à partir en ce moment pour la Russie, comme vous le sug- 
gérez dans votre dernière lettre, ni ma santé ni mes affaires de 
famille ne me le permettent. . 

« ... Et d'ailleurs, qu'est-ce qui m'attend aujourd'hui à Péters- 
bourg? Tout cela est encore trop peu éclairci. Y a-t-il si longtemps 
que ma participation aux affaires était considérée comme superflue, 
comme nuisible même? Selon ma profonde conviction, mon con- 
cours serait en tous cas inutile, si l'on n'a pas confiance en moi et 
si cette confiance, au lieu d'être arrachée par des prières, n'est pas 
donnée spontanément, motu jyroprio. 

a Ceci m'amène au projet de me nommer membre du grand 
comité (1). L'initiative du grand- duc m'a profondément touché. 
Ma reconnaissance n'est pas seulement officielle ; ne manquez pas 
de la lui exprimer avec la sincérité avec laquelle je vous écris. Mais 
je ne saurais à cet égard laisser oublier ce que je vous ai dit à vous 
personnellement. Être membre de ce comité sans être en même 
temps, comme tous les autres, membre du conseil de l'empire, me 
mettrait dans une position exceptionnelle, non-seulement blessante 
pour l'amour- propre, mais peu efficace pour la marche des affaires. 
Quelle pourrait être l'influence d'un membre placé dans une situa- 
tion aussi équivoque? — Et cela n'a-t-il pas déjà été mon lot, il y a 
peu de temps encore, dans mon noviciat d'adjoint du ministre, 
après lequel on ne m'a pas jugé digne de confiance (2)? Au reste, 
j'écris tout cela pour votre édification. L'important pour moi serait 
de passer dans le ressort du grand- duc, d'être affranchi du servage 
sénatorial pour passer dans la catégorie des sénateurs temporai- 
rement obligés (3). Dans ma lettre officielle, je demande qu'on me 

(1) Glavny Komitet, pour les vingt miHions d« paysans de la couronne, ainsi qu'il 
est dit plus haut. 

(2) Dans un brouillon de cette lettre, Milutine était encore plus explicite. On y ren- 
contre la variante suivante : « Je ne puis vous cacher que revenir de nouveau à une 
position équivoque me semble peu séduisant. Vous savez que je ne me suis jamais 
plaint de l'humiliation qu'on m'a fait subir pendant deux -ns dans des fonctions tem- 
poraires, pour lesquelles ensuite on m'a jugé indigne. Mais ce traitement étraoge ne 
pouvait manquer de me laisser un peu d'amertume. Est-ce qu'il me serait encore 
réservé dans l'avenir de pareilles humiliations? Je suis prêta les subir si le bien public 
l'exige; mais je ne puis aller au-devant (naprachivatsa). Je ne mets pas de conditions 
à ma rentrée au service actif; j'accepterai tout ce qu'on me désignera, pourvu que j'y 
puisse travailler d'une manière efficace aux affaires des paysans. Seulement je ne puis 
prendre des fonctions de commis (kantseliarskikh) ; j'ai pour ce genre d'emploi une 
telle répugnance que tout travail de ce genre m'est devenu impossible, et sous cette 
rubrique je comprends tout emploi de secrétaire, sous quelque forme que ce soit. » 

(3) Allusion à la condition des serfs temporairement obligés durant deux ans avant 
d'être définitivement émancipés. 



156 REVUï DES DEUX MONDES. 

confie quelque travail. Il m'est très pénible de toucher un traite- 
n3(^nt sans rien faire, et je voudrais rendre service d'une façon 
quelconque. Je serais pleinement heureux si l'on m'employait, princi- 
palement pour les questions concernant V organisation administra- 
tive des institutions locales. C'est une partie que je connais très 
bien et où mon travail pourrait, je l'espère, être utile. » 

En montrant peu d'empressement pour rentrer au service, Milu- 
tine ne faisait que se conformer à l'avis des plus éclairés de ses 
amis, tels que le généreux Samarine. La grande-duchesse Hélène, 
qui, dans son désir de voir Milutine revenir aux affaires, paraît 
avoir été d'abord d'un avis différent, s'y rallia bien vite elle-même, 
comme on le voit par les trois ou quatre lettres suivantes 



La grande-duchesse Hélène à N. Milutine. 



« Saint-Pétersbourg, 26 janvier/7 février 1862 (1). 

(( ... Au moment de recevoir cette lettre, vous aurez déjà reçu les 
propositions du grand-duc Constantin, faites du consentement de 
l'Empereur. Nous pensons tous qu'il ne faudrait pas prolonger votre 
absence au-dt^là de l'été. Appelé par l'Empereur lui-même, il y 
aurait de la mauvaise grâce à mettre un second hiver entre votre 
rentrée au service effectif. Des questions très importantes seront 
sur le tapis au mois de septembre, comme par exemple l'organisa- 
tion provinciale qui s'élahore à présent. De plus, la coordination 
des paysans des domaines avec le pologénié (statut d'émancipation) 
doit se traiter et se décider vers cette époque, question grave par 
rapport au rachat et où il y a divergences d'opinions entre le 
grand-duc Connantin, V. et Z. Tout cela est sérieux et s'attaque 
aux fibres mêmes du pays. De plus, l'organisation des états provin- 
ciaux avec représentation de la propriété foncière (soit de la 
noblesse ou soit des paysans et des villes, etc.) préoccupe généra- 
lement; faute de connaissance, elle se produit dans des propositions 
informes qui nuisent à la cause et lui font tort en haut lieu, où 
le mot de zemstvo effiaie (2). Il serait à désirer que ***, qui est 
destiné à beaucoup dire et à peu faire, pût préparer le terrain 

(1) Les lettres de la graude-duchesse Hélène sont d'ordinaire écrites dans notre 
langue. Aussi respecterons-nous jusque dans ses légères incorrections le français péters- 
bourgeois du cette princesse d'origine allemande. 

(2) Ce mut, définitivement adopté, rappelait le zeniskii sobor, ou les états-généraux 
de l'ancienne Moscovie. 



Ui\ HOMME d'État russe. 157 

et faire accepter cette idée avant d'être usé. A de plus habiles un 
jour rexéculion. Cela serait le seul moyen de former les classes 
intelligentes au maniement de leurs intérêts et des affaires du 
pays. » 

La grande -duchebse Hélène au comte Kisselef [i). 

« Saint-Pétersbourg, 2/14 mars 1862. 

« J'eusse beaucoup désiré que Milutine employât son temps à 
leiude du rachat arrêté en principe (2). Ou cherche les moyens 
})écuniaires pour le mettre en pratique, il faut les trouver et faire 
de peu quelque chose. Qu'il pense, qu'il cherche et qu'il trouve. 
Qu'il revienne au printemps à Paris, qu'il se lie avec les hommes 
de hnance et qu'il retourne en Russie armé de pied en cap sur 
cette question. C'est la solution généralement demandée dans tout 
l'empire et qui naguère encore rencontrait une opposition si formi- 
dable. Encouragez Muuiine dans ce travail. S'il devient ministre, 
c'est par là qu'il doit débuter. Devant une mesure pareille, bien 
préparée et bien menée, les haines tomberaient. Ajoutez à cela les 
états provinciaux et, avec la grâce de Dieu, on sortira vainqueur 
du chaos où nous nous trouvons en ce moment. Il faut produire 
quelque chose da positif au miheu de cette confusion générale des 
idées, et ce positif (aîV-) venant du gouvernement deviendrait l'ancre 
de salut autour de laquelle se grouperaient les hommes sensés et 
les volontés incertaines. » 



La grande-duchesse 'Hélène au comte Kisselef. 

« 18 mars 1862. 

« Le congé illimité demandé par Milutine a été obtenu. On ne peut 
que lui donner raison dans les vues qui ont dicté sa conduite, mais 
pour les affaires, son absence prolongée au-delà de l'été prochain 
est bien regrettable. 

« Le rachat obligatoire demandé par V... est tombé à plat dans 
le comité d-;s finances. Les états provinciaux s'élaborent. Dans 
l'une et l'autre de ces questions, Milutine eût pu être bien utile, 
maib', je le répète, il fait bien de s'éloigner d'un champ d'action 

(1) Oûcle maternel de Milutine, alors ambassadeur à Paris. 

(2) Il s'agit ici, croyons-nous, du rachat des terres domaniales concédées aux paysans 
de la couronne à l'instar de ce qui avait été fait pour les anciens serfs. 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

OÙ on eût usé ses forces tout en calomniant ses intentions. Ce n'est 
que dans une position où il serait à même d'être jugé par le maître 
lui-même qu'il y aurait pour lui des chances de succès et d'utilité 
véritable...» 

L'exemple de la grande-dachesse montre que les amis de Milu- 
tine qui avaient le plus désiré son retour en Russie et sa rentrée 
aux affaires finissaient par se ranger tous à son avis et l'ap- 
prouver de se tenir à l'écart. Gomme on le voit par une des let- 
tres de la grande-duchesse, Milutine avait obtenu un congé illimité. 
De retour en Italie, où il était allé rejoindre sa famille, Nicolas 
Aiexèiévitch se proposait de reprendre à Paris, au printemps, ses 
études interrompues sur la société française. En attendant, il jouis- 
sait, aux bords du Tibre, du calme de cette vie romaine qu'il goû- 
tait si fort, tout en préparant quelques travaux pour sa patrie, 
lorsque tout à coup, en avril J862, un ordre impérial vint brusque- 
ment l'arracher à sa quiétude et le rappeler précipitamment 
à Saint-Pétersbourg. Il ne s'agissait plus des paysans de la 
couronne, des états provinciaux ou de l'administration intérieure ; 
il ne s'agissait même plus de la Russie, pour laquelle depuis des 
années Milutine avait fait tant de plans de réformes, mais bien d'un 
pays qui lui était absolument inconnu, de la malheureuse Pologne, 
où couvait l'impolitique insurrection de J863. 

Par un de ces changemens à vue que rien ne faisait prévoir et 
qui ne sont possibles que dans lesgouvernemens absolus, Milutine, 
le fonctionnaire suspect à Pétersbourg, le prétendu ennemi de la 
noblesse, le démocrate taxé de radicalisme et de penchans révolu- 
tionnaires, était soudainement appelé à réprimer la révolution 
imminente à Varsovie et à étouffer dans l'œuf la rébellion de la 
Pologne. A l'ancien adjoint provisoire au ministre de l'intérieur, si 
brusquement congédié en avril 1861, une résolution aussi soudaine 
offrait, à douze mois de distance, le gouvernement du royaume 
de Pologne. Nous allons voir quel accueil fit Milutine à cette singu- 
lière proposition, par quel nouveau et subit revirement de la poli- 
tique impériale il fut cette fois exempté de cette triste besogne 
pour y être définitivement appelé l'année suivante et y rester cloué 
jusqu'à la fin de sa vie. 

II. 

Incertain et vacillant dans les affaires polonaises comme dans les 
affaires russes, le gouvernement de Saint-Pétersbourg, nous l'avons 
dit (1), penchait tour à tour pour les concessions et pour la résis- 
tance, cédant aux impulsions et aux conseils les plus différens sans 

(1) Voyez la Revue du 15 octobre 



UN HOMME d'État russe, 159 

savoir s'en tenir à une voie droite et ferme. Aux longues indéci- 
sions succédaient tout à coup de soudaines résolutions que rien ne 
faisait prévoir la veille et qu'expliquaient seules les incertitudes 
du pouvoir, jointes aux impérieuses exigences des événemens, 
La place de Milutine semblait marquée à Saint-Pétersbourg à la tête 
d'un des ministères chargés des réformes intérieures, il apprit tout 
à coup qu'oa songeait à le jeter à Varsovie, à la tête de l'adminis- 
tration du royaume de Pologne. Une lettre de M. G.., ministre de 
l'instruction publique, l'informant de cette décision à laquelle rien 
ne l'avait préparé, accompagnait l'ordre d'un subit et immédiat 
retour à Saint-Pétersbourg. Le ton même de la lettre du ministre, 
si louangeur et encourageant qu'il fût, semblait trahir l'embarras 
de l'ami qui s'était chargé d'expliquer à Nicolas Alexèiévitch ce 
brusque rappel. 



Lettre de M. C, ministre de l'instruction publique. 

« Saint-Pétersbourg, 20 avril 1862. 

« Très honoré iSicolas Alexèiévitch, 

« Vous allez en même temps que cette lettre recevoir communi- 
cation par D. A. d'un ordre de Sa Majesté, vous enjoignant de reve- 
nir immédiatement à Saint-Pétersbourg, pour répondre person- 
nellement à l'empereur qui se propose de vous nommer chef 
de l'administration civile de la Pologne, c'est-à-dire président du 
conseil administratif des ministres du royaume. J'en ai longtemps 
parlé avec Dmitri Alexèiévitch et je lui ai promis de vous dire 
sincèrement toute ma pensée sur ce sujet important pour la 
Russie, pour la Pologne, pour l'empereur et pour vous-même. Je 
suis convaincu que l'idée de cette nomination appartient au souve- 
rain personnellement et c'est pour cela qu'il la poursuit avec insis- 
tance, y revenant à peu d'intervalle, en dépit de l'opposition de 
Dmitri Alexèiévitch. Valouief seul aurait pu lui suggérer cette idée, 
mais l'empereur se méfie de lui précisément dans les affaires polo- 
naises, par suite, semble-t-il, de la trop grande condescendance de 
Valouief pour V^ielopolski. Cette idée atteste du reste la grande 
confiance de l'empereur en vous, c'est-à-dire sa foi en votre intel- 
ligence, vos talens et votre dévoûment. 

« Le poste qu'on vous propose est incomparablement plus diffi- 
cile que tous les nôtres; mais j'ai une si haute opinion de la libé- 
ralité avec laquelle la nature vous a doué, que je suis pleinement 
convaincu que vous pourrez mieux que personne réussir dans une 
tâche presque impossible pour tout autre. Vous vous rendrez 



160 RETUE DES DEUX MONDES. 

maître de la situation au lieu d'être vaincu par elle. Vous montre- 
rez à Saint-Pétersbourg la question sous son vrai jour et vous indi- 
querez la ligne de conduite à suivre à Varsovie. Je ne sais si vous 
accepterez ou si vous déclinerez la proposition de l'empereur; mais 
en tout cas, cVst là une telle marque de confiance qu'il vous faut 
revenir immédiatement ici. Vous en allez du reste recevoir l'ordre 
formel. Le grand-duc Constantin Nicolaiévitch aurait une autre 
idée. Comme président du conseil de l'empire, il voulait demander 
votre nomination à ce conseil pour le 30 août, à la fin de votre 
cure d'été. Le i^rand-duc voudrait vous voir ministre de l'iiitérieui- 
et envoyer à Varsovie Valouief, qui y a déjà été et sait le polonais: 
mais il est évident que, pour les affaires de Pologne, l'empereur n'a 
pas confiance en Valouief. En tout cas, soyez assuré que le grand - 
duc vous appuiera de toute façon dans la voie que vous choisirez. 
Je suppose qu'il est inutile d'en dire autant de moi. » 

Aucune proposition n'eût pu surprendre plus tristement Nicolas 
Milutine. Rien dans son éducation ou ses travaux ne l'avait préparé 
à une telle tâche. Tenant vis-à-vis des Russes à sa ! éputation de 
libéral autant qu'à celle de patriote, il envisageait avec terreur des 
fonctions qui, en le contraignant à recourir à des moyens de rigueur, 
devaient fatalement lui faire perdre son renom de libéralisme. 
Après un long séjour à l'étranger, au milieu d'une société qui, pour 
des motifs différens, sympathisait presque partout avec les infortu- 
nés Polonais, Nicolas Alexèiévitch ne se sentait aucune voc^ition 
pour prendre rang parmi ceux que la presse européenne appelait 
les bourreaux de la Pologne. Singu'ière destinée que celle des fonc- 
tionnaires d'un gouvernement autocratique ! du jour au lendemain, 
sans égard à leurs goûts, à leurs connaissances, à leurs apti- 
tudes, ils doivent passer d'une fonction ou d'une carrière à une 
autre; ils doivent, selon les circonstances, être libéraux ou révolu- 
tionnaires, faire de la compression ou de la révolution, sans avoir 
toujours le droit de consulter leurs propres sentimens, par ordr^^ 
et par obéissance, jusqu'à un certain point même par devoir de. 
sujet fidèle, et cela au prix de leur réputation, ou au risque en refu- 
sant d'être taxé d'indifférent ou de séditieux. 

Milutine repoussa de toutes ses forces une nomination, l'attachant 
à un pays qui, selon ses propres expressions, « faisait à peine partie 
du sien (1),» à un pays dont la situation paraissait exiger des mesures 
rigoureuses, parfaitement étrangères aux travaux tout pacifiques 
et aux réformes législatives auxquels il avait voué sa vie. Dans cet 
appel à son énergie et à son habileté, il semble avoir vu, non peut- 
être sans quelque raison, moins une marque de confiance du sou- 

(1) Lettre à sa femme. 



UN HOMME DETAT RUSSE, 161 

verain qu'un piège tendu par de faux amis ou des rivaux, désireux 
de l'écarter de leur voie. Après l'avoir si longtemps et si obstiné- 
ment traité de révolutionnaire, ses adversaires de la cour et de la 
capitale devaient être heureux de l'envoyer comprimer la révolu- 
tion et curieux de voir quelle figure il ferait dans ce nouveau rôle. 
Aussi comprend-on toute la répulsion de Milutine pour une tâche 
en elle-même pénible et répugnante, à laquelle rien dans le passé 
ne le préparait, où, avec tout le zèle et le talent du monde, le suc- 
cès semblait impossible, où, en un mot, il y avait moins de gloire 
à gagner que de haines et d'injures à récolter. 

Milutine était décidé à repousser de ses lèvres ce calice qu'il 
devait un jour être obligé de boire jusqu'à la lie et où il devait 
finir par trouver une mort prématurée; mais l'ordre était formel. 
Nicolas Alexèiévitch dut se mettre en route avant même d'avoir eu 
le temps de se concerter avec les siens. Il partit pour le Nord, 
atterré du coup qui le frappait et qu'heureusement pour lui de 
hautes amitiés devaient détourner de sa tête. De Berlin, où il s'était 
reposé quelques jours, avec le vague espoir de donner aux événe- 
mens ou aux intrigues de Pétersbourg le temps de changer les 
résolutions impériales, il écrivait le 8/20 mai 1862 (1) : 

« Je suis accablé de fatigue. Plus j'avance vers Saint-Pétersbourg, 
plus ce voyage forcé m' apparaît sous un jour triste et sombre. La 
vue seule de Berlin m'a fait une impression pénible... Mon cœur 
se serre avec tristesse, mais je ne veux point me laisser aller à 
l'abattement et j'espère que tout pourra s'arranger encore... » 

A peine débarqué à Pétersbourg, Milutine recevait le billet sui- 
vant de la grande-duchesse Hélène, toujours attentive à ce qui le 
concernait. 

La grande-duchesse Hélène à Milutine. 

« Saint-Pétersbourg, 11 mai 1862. 

« J'apprends que vous êtes arrivé; laissez-moi vous dire que tous 
mes vœux se réunissent pour vous voir éviter le poste périlleux de 
Varsovie, qui vous perdra pour la Russie sans que vous ayez de 
chance sérieuse de réussir dans un pays hostile , dont la langue, 
les lois, les tendances sont à étudier, et qui fera longtemps encore 
des victimes des Russes qui y seront envoyés. Adieu, et que Dieu 
vous inspire ! Je ne suis pas embarrassée de vous recevoir puis- 
qu'il ne m'a été rien dit à votre égard. » 

Le grand -duc Constantin agissait dans le même sens avec des 

(1) Lettre à sa femme. 

TOMBÎLII. — 1880. H 



162 BEVUE DES DEUX MONDES, 

mobiles différens. Ce prince, à l'esprit large et libéral, ne voulait 
pas désespérer encore de la réconciliation de la Pologne avec la 
Russie; il persistait à soutenir qu'à Varsovie, il fallait non un Russe, 
mais un Polonais. C'est ce qu'apprenait Milutine, en descendant du 
chemin de fer, par un billet du ministre de l'instruction publique, 
qui, quelques jours plus tôt, l'engageait à accepter la direction des 
affaires polonaises. 

Lettre de M, G. à N. Milutine. 

« Saint-Pétersbourg, H mai 1862. 

« J'ai appris tout à l'heure votre arrivée , très honoré Nicolas 
Alexèiévitch, et je serais accouru immédiatement chez vous si mal- 
heureusement toute ma matinée n'était prise. Je tâcherai de vous 
rencontrer vers cinq heures chez Dmitri Alexèiévitch (i). J'ai à vous 
transmettre la communication suivante : Le grand-duc Constantin 
Nikolaiévitch vous conseille beaucoup de refuser catégoriquement 
le poste de Pologne, et cela surtout parce que, dans sa conviction, 
il faut à cette place un Polonais et non un Russe. Pour moi, je ne 
connais pas la Pologne, je ne participe pas ici aux délibérations 
sur les affaires polonaises, et, par conséquent, je ne puis person- 
nellement prendre cet avis à mon propre compte. En outre, j'ai 
une si haute opinion des talens dont vous a gratifié la nature, 
que je ne saurais vous conseiller de refuser une fonction uni- 
quement parce qu'elle est pleine de difficultés. Le grand-duc se 
propose de demander dès maintenant votre nomination comme 
membre du conseil de l'empire avec un congé pour le printemps. » 

A son arrivée à Saint-Pétersbourg, Milutine trouva, en effet, dans 
les hautes sphères une hésitation dont, malgré certains conseils, 
il tira parti pour refuser la tâche ingrate qu'il redoutait si juste- 
ment. Le changement survenu dans les dispositions du pouvoir 
était tel que lorsqu'il fut reçu en audience par l'empereur, qui 
l'accueillit avec une bienveillante bonté, Nicolas Alexèiévitch n'eut 
pas de peine à décliner un poste qu'on était déjà résolu à confier 
à un autre. 

Durant cet inutile voyage de 600 lieues, les vues du grand- 
duc Constantin avaient regagné du terrain. Le refus de Milutine 
contribua à leur triomphe définitif. Au lieu d'un fonctionnaire 

(1) Le soir du même jour, en effet, Nicolas Alexèiévitch écrivait à sa famille 
demeurée à Rome : « J'ai passé aujourd'hui la matinée au palais Michel {demeure de 
la grande-duchesse Hélène), où j'ai été accueilli avec la cordialité et la bonté habi- 
tuelles. J'ai dîné chez Dmitri avec G., Reutern, etc. » (Lettre à sa femme du 11/23 mai 
1802.) 



IN HOMME d'État russe. t63 

russe chargé de russifier les provinces de la Vistule, ce fut un gen- 
tilhomme polonais, ambitieux de faire un dernier essai d'auto- 
nomie polonaise, qui reçut du tsar la mission de gouverner le 
royaume. Le grand-duc Constantin était fait vice-roi {namiestnik) 
et, à la tête d'une administration exclusivement polonaise, était 
placé le marquis Wielopolski, l'un des rares Polonais qui eussent 
alors une idée nette des besoins de leur malheureuse patrie ou 
des nécessités de sa triste situation. Avec le .grand -duc et Wielo- 
polski, la Pologne retrouvait une chance de développement régu- 
lier et national que, pour son malheur et le malheur de la Russie, 
les partis extrêmes et les imprudentes excitations de l'étranger 
devaient pour longtemps faire évanouir. 

La lettre où Milutine, à peine remis de son voyage, annonce à 
sa famille cette brusque volte-face, a toute la valeur d'un document 
historique. 

« Saint-Pétersbourg, 16/28 mai 1862 (1). 

« ... Enfin mon sort est décidé! J'avais, dans l'attente de cette 
décision, retardé ma lettre de quelques jours, et à présent, je me 
décide à en remettre encore l'envoi jupqu'à vendredi, afin de l'ex- 
pédier par un homme sûr jusqu'à Berlin. Gela me donnera, selon 
votre désir, la possibilité de raconter avec plus de détails toutes mes 
aventures ici, sans craindre la curiosité de^^ employés de la poste. 

« Ma présentation à l'empereur a été remise de jour en jour à 
cause des manœuvres et exercices militaires, etc., en sorte qu'elle 
n'a eu lieu qu'aujourd'hui à Tsarsko. Cependant, dès samedi, j'avais 
déjà eu un long entretien avec le giand-duc Constantin Nicolaié- 
vitch. C'est à lui le premier que j'ai pu expliquer pour quels motifs 
je regardais comme impossible d'aller à Varsovie. 

<( 11 ne m'a pas été difficile de le convaincre que, dans les cir- 
constances actuelles, il n'y avait aucune possibilité d'administrer la 
Pologne quand on ignorait et les lois du pays, et ses affaires, et ses 
habitans, et ses coutumes, qu'on ignorait enfin (ce qui même est le 
plus important) la langue, sans laquelle on ne saurait apprendre à 
connaître tout le reste. Ma démonstration a rencontré la plus vive 
sympathie, ce à quoi, du reste, je m'attendais, étant depuis la veille 
au courant des dispositions du grand-duc et de son entourage. Le 
fait est que le retard de mon arrivée ici n'est pas resté sans consé- 
quences (2). Le projet de l'empereur était arrivé aux oreilles des 

(1) Lettre à sa femme. 

(2) Ce retard, Milutine le dit ailleurs, avait été facilité par la lenteur du chemin de 
fer de Berlin à Saint-Pétersbourg, qui n'était pas encore ouvert à une circulation rtgu- 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

personnages intéressés. Wielopolski s'était mis à l'œuvre et, secondé 
du prince Gortchakof et de quelques personnes, il avait ébranlé les 
premiers plans de l'empereur. On a inventé une nouvelle com- 
binaison; c'est de confier l'administration du royaume à Wielo- 
polski, et, pour tranquilliser ceux qui n'ont pas foi dans sa sincé- 
rité, de placer au-dessus de lui un vice-roi {namiestnik) dans la 
personne même du grand-duc Constantin. Au grand étonnement 
de tous (y compris l'empereur lui-même), le grand-duc a non-seule- 
ment accepté la combinaison, mais il a montré un empressement 
particulier. . . . Tout cela a été fait en quelques jours, on 
pourrait presque dire en quelques heures, et mon humble personne, 
inopinément placée au premier plan, a bien vite été reléguée au 
dernier pour mon entière satisfaction. Le grand-duc a imaginé, 
comme fiche de consolation, de me faire nommer dès aujourd'hui 
membre du conseil de l'empire et du comité des paysans ; il en a 
même fait la proposition formelle à l'empereur. 

(( Voilà dans quelles conditions a eu lieu l'audience d'aujour- 
d'hui. L'empereur m'a reçu d'une manière affable, amicale même. 
Il paraissait un peu gêné et, grâce à la douceur et à la réelle bonté 
de son excellent cœur, il n'a pas cherché à le dissimuler. Il est entré 
dans les explications les plus détaillées touchant mon rappel et les 
nouvelles combinaisons survenues, et en terminant il a voulu con- 
naître mes désirs et mes intentions personnelles. A ces franches 
ouvertures, j'ai répondu avec une égale sincérité. 

« Voici quelle a été la substance de mes explications : J'ai dit que 
ma santé n'était pas en somme assez mauvaise pour me donner 
réellement le droit de décliner tout service; que pour ma femme 
un climat chaud était en vérité de grande importance; mais que 
nous étions tous deux prêts à faire un sacrifice dans l'état actuel 
des affaires, si notre sacrifice pouvait avoir une réelle utilité. J'ai 
rappelé que si, l'année précédente, j'avais dû me retirer, que si 
maintenant encore je demandais une prolongation de congé, c'était 
principalement parce que j'étais convaincu qu'avec la haine et l'ir- 
ritation soulevées contre moi, ma participation aux affaires eût été 
moins utile que nuisible pour la mise en vigueur du nouvel ordre 
de choses... Ces difficultés, ai-je ajouté, ne me paraissent pas encore 
entièrement éloignées; mais pour moi, du reste, il m'est impossible 
d'être juge dans ma propre cause, et c'est à lui, le souverain, à 
lui seul, de décider où et quand ma participation au gouverne- 
ment peut être réellement utile. Tout cela, on le comprend, a été 
dit à bâtons rompus, avec interruptions, commentaires et réflexions 
de toute sorte, mais dans leur ensemble, ces explications ont été 
accueilUes avec sympathie. Comme conclusion, il a été décidé que 
je retournerai à l'étranger pour l'été et que je reviendrai ici défi- 



UN HOMME d'État russe. 165 

nitivement l'automne prochain. Dans mon for intérieur, naturelle- 
ment, j'y mettais pour condition que votre cure d'été aurait été plei- 
nement favorable. Tout ce que j'ai vu et entendu ici est du reste loin 
de m'avoir convaincu que ma participation aux affaires des paysans 
doive être utile aux affaires elles-mêmes. Gela, je le dis en toute 
conscience. A notre réunion les détails. 

« Voilà le compte-rendu fidèle de tout ce qui me concerne; je 
l'écris pour vous, pour Paul Dmitriévitch et pour un petit nombre 
d'amis sur la discrétion desquels je puis compter. Eu outre, je 
puis vous dire à l'oreille que l'empereur m'a fait part de son inten- 
tion arrêtée de me nommer cet automne membre du conseil de 
l'empire et du comité des paysans, mais il désire que la chose soit 
tenue secrète. 

« Pour nos amis et connaissances, il suffira de dire en termes 
généraux que ma nomination en Pologne n'a pas eu lieu en partie 
à cause de mes refus catégoriques, en partie pour d'autres raisons 
indépendantes de ma volonté, — que je reviens pour continuer à 
nous soigner et que je ne retournerai en Russie pour l'hiver qu'avec 
l'autorisation du docteur. Au fond, c'est l'exacte vérité; tout le reste 
ne regarde que nous... 

« Maintenant que mon départ d'ici est décidé, mon impatience 
croît d'heure en heure; mais on m'a invité officieusement à étudier 
différentes affaires sur lesquelles j'ai promis de donner mon avis. 
Cela me prendra quelques jours (1). Je voudrais vous écrire encore 
quelques lignes, mais il faut envoyer ma lettre au monsieur qui a 
promis de la porter jusqu'à Berlin (2)... » 

Le même jour, Milutine faisait un récit analogue à la grande- 
duchesse Hélène, qui lui avait fait promettre de l'informer immé- 
diatement du résultat de l'audience impériale. 



iV. Milutine à la grande-duchesse Hélène. 

« Saint-Pétersbourg, 16/28 mai 1868 (3). 

« Selon l'ordre de Votre Altesse Impériale, je'm'empressede vous 
rendre compte du résultat de mon voyage à Tsarsko. 

« Remise de jour en jour, la présentation officielle n'a eu lieu 

(1) Il s'agissait de l'urganisation des paysans de la couronne, du raskol ou des sectes 
russes et enfin des institutions provinciales (zemstvos). On nous assure que les divers 
projets rédigés par Milutine ont été mutilés dans les ministères ou au comité des 
ministres. Il en fut à peu près de même du travail que lui avait demandé le ministre 
de l'instruction publique pour la censure. 

(2) Précaution habituelle contre la poste russe. 

(3) L'original de cette lettre est en français. 



166 BEVUE DES DELX MONDES. 

qu'aujourd'hui. La réception a été des plus bienveillantes, je dirai 
presque amicale. L'empereur a eu la bonté de s'excuser à plusieurs 
reprises de m'avoir dérangé inopinément. Il m'a autorisé (sans 
beaucoup d'efforts de ma part) à retourner à l'étranger pour ter- 
miner ma cure ; mais il a insisté sur son désir de me voir rentrer 
pour l'hiver prochain et reprendre (selon son expression) un service 
actif. J'ai presque pris l'engagement de le faire. En outre, j'ai pro- 
fité de l'occasion pour faire ma profession de ''oi. — « Ma santé, 
ai-je dit, n'est pas assez abîmée pour me condamner à l'oisiveté ; 
il y a un an, mon concours est devenu inutile au gouvernement 
pour des raisons que l'empereur connaît mieux que personne : si 
ces raisons existent encore, je demande comme une grâce de rester 
à l'étranger. Sinon, je rentrerai au premier appel ; que l'empereur 
désigne le moment opportun. Il est seul juge et arbitre souve- 
rain. » 

« Sa Majesté a daigné me parler longuement du comte Kisselef et 
m'a chargé de lui porter les paroles les plus affectueuses. L'empereur 
abandonne à sa décision le choix du moment le plus favorable pour 
se démettre de ses fonctions, mais il insiste formellement pour que 
le comte reste au service avec droit de séjourner partout où il lui 
plaira (1). 

« Toute la ville est émue de la nomination du grand-duc (Con- 
stantin). Sauf les intrigans, on déplore généralement cette singu- 
lière combinaison qui laisse un grand vide dans le gouvernement 
de ce pays sans offrir beaucoup de chance de succès en faveur de 
l'autre. 

« Avec les vœux les plus sincères pour votre santé, je me dis, 
Madame, à jamais 

« De Votre Altesse Impériale le plus respectueux et le plus 
dévoué serviteur, 

« Nicolas Milutine. » 

On voit d'après ces lettres que, s'il se félicitait d'être personnel- 
lement dégagé des affaires polonaises, N. Milutine avait peu de 
confiance dans le succès de la combinaison qui l'affranchissait de 
cette pénible corvée. Le départ du grand-duc Constantin pour Var- 
sovie lui paraissait d'autant plus regrettable qu'avec ce prince 
la cause des réformes perdait à Saint-Pétersbourg un de ses plus 
éclairés et plus puissans soutiens. 

Tout en pensant, non sans raison, comme il l'avait déclaré au 

(1) Le comte Kisselef, dont Ja santé s'était beaucoup affaiblie, donna en effet sa 
démission d'ambassadeur, quelques mois plus tard, lorsque son neveu N. Milutine 
était de retour en France. 



UN HOMME d'État russe. 167 

souverain lui-même, que le temps de son retour aux affaires n'était 
pas encore arrivé, Milutine ne demeurait pas inactif à Saint-Péters- 
bourg. On vient de le voir par ses lettres. Sans poste officiel, il 
s'occupait oiTicieusement, pour les ministres qui le lui demandaient, 
de quelques-unes des plus importantes réformes du règne actuel, 
et en particulier des zemstvos, ou états provinciaux, dont il avait 
déjà élaboré le plan et qui lui doivent en partie et leur large mode 
de recrutement et leurs larges attributions. Il portait à ces mo- 
destes institutions provinciales, fondées sur le principe électif, d'au- 
tant plus d'intérêt que, dans sa pensée, ces assemblées régionales 
devaient habituer le pays au self-government, et qu'avec plusieurs 
de ses amis, il semble y avoir vu, non pour le présent, mais pour 
un avenir encore indéterminé, le germe d'un gouvernement repré- 
sentatif et constitutionnel (1), Ce qu'il voyait à Saint-Péters- 
bourg était du reste peu fait pour lui donner le désir d'y rester, 
comme nous l'apprennent les fragmens suivans de sa corres- 
pondance. 



« Saint-Pétersbourg-, 20 mai jl" juin 1862 (2). 

« Après avoir obtenu l'autorisation de retourner à Paris, il m'est 
encore plus difficile de contenir mon impatience, mais la raison a 
pris le dessus, et je me suis décidé à terminer ici les travaux qu'on 
m'a confiés d'une façon privée... Mon genre de vie est très agité 
et fatigant. Toute la matinée se passe à recevoir ou à faire des 
visites qui n'ont pas de fin. Ensuite, chaque jour, dîners et soirées 
chez les amis... Il reste ainsi peu de temps pour le travail. La 
semaine dernière, j'ai dîné trois fois chez Dmitri, et les autres 
jours chez Reutern,Obolensky, Solovief, etc.. En un mot, l'hospi- 
talité russe s'est montrée dans tout son éclat. J'ai fait visite aux 
personnages officiels (ministres et autres), j'ai reçu leurs cartes, 
mais, excepté Tchepkine et le prince Gortchakof, je n'en ai vu 
aucun, ce dont je n'ai pas trop de regret. A notre réunion le récit 
détaillé de tout ce que j'ai vu et entendu. En général, il y a peu de 
changemens dans les personnes ou les conversations. Mêmes his- 
toires, mêmes discussions, mêmes critiques, mêmes craintes'; seu- 
lement tout cela a pris un caractère encore plus vague et fébrile. 
Ils ont tous l'air d'attendre quelque chose, de redouter quelque 
chose et ils parlent, ils parlent sans discontinuer... 

« ... Il fait ici un froid horrible. Le soleil est dans tout son éclat, 

(1) Cela paraît ressortir de certains passages de sa correspondance j voj'ez par exemple 
plus haut la fin de lu. lettre de la graade-duchesse Hélène du 26 janvier 7 février 1862. 

(2) Lettre à sa fomme- 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

mais l'air est glacé. Les bouleaux ne font que commencer à verdir 
et sur les buissons et les tilleuls à peine si l'on voit quelques 
feuilles. On ne peut regarder sans compassion ces pauvres arbres 
phtisiques, qui tremblent comme pris de la fièvre. Et s'il n'y avait 
d'affreux que le climat ! mais le vide, la pauvreté, la malpropreté, 
l'absence de tout confort!.. » 

On voit quelle impression de mélancolie laissait à Milutine la pâle 
et indigente nature du Nord après le beau ciel et les opulentes 
campagnes d'Italie, après la vive et brillante société parisienne. 
Aussi, après quelques semaines de séjour à Pétersbourg, se hâtait-il 
de revenir à Paris jouir des derniers mois de son congé. Triste et 
fatigué, il quittait les rives de la Neva sous de sombres auspices 
au moment où des incendies, attribués aux Polonais, répandaient 
l'inquiétude et l'irritation dans la société et le peuple. 

« Saint-Pétersbourg, 24 mai 1862 (1). 

« ... J'ai livré aujourd'hui mon dernier travail et fait mes adieux 
au grand-duc Constantin, chez lequel j'ai dîné à cette occasion... 
J'ai tantôt promis d'aller chez le prince Gortchakof, qui me don- 
nera probablement ses commissions pour le comte Paul Dmitrié- 
vitch (2). 

« Cette lettre ne me devancera, j'espère, que de deux ou trois 
jours. Je ne saurais dire avec quelle joie je fais mes paquets et mes 
préparatifs de voyage. Jamais les ennuyeux embarras des départs 
ne m'ont paru aussi agréables. Et cependant j'en ai beaucoup de ces 
embarras ; jusqu'à présent, j'ai été tout entier plongé dans les visites 
et les affaires de service. Pas une minute de repos... 

«... Toute la ville est en grand émoi à cause des incendies qui 
depuis déjà trois jours éclatent tantôt d'un côté et tantôt d'un 
autre. Involontairement la pensée du peuple s'arrête sur des incen- 
diaires... » 

Bien qu'il eût peu de confiance dans le succès de la mission con- 
fiée en Pologne au marquis Wielopolski, Nicolas Alexèiévitch s'é- 
loignait sans prévoir que l'échec des plans pacificateurs du sagace 
Polonais allait bientôt rejeter sur lui le pesant fardeau dont il se 
félicitait justement d'être débarrassé. 

III. 

Après ce court séjour à Saint-Pétersbourg, N. Milutine se trou- 
vait plus que jamais dans la dangereuse situation d'un homme 

(1) Leltre à su femme. 

(2) Le comte P. Kisselef, ambassadeur de Russie en France. 



UN HOMME d'État russe. I59 

d'état en disponibilité^ sur lequel, aux heures d'embarras, on 
pouvait d'un moment à l'autre jeter les yeux pour les besognes les 
plus diverses et les moins aisées. L'empereur s'était réconcilié à 
l'idée de recourir de nouveau aux services de Milutine, quoique 
les anciennes préventions entretenues par les gens de cour n'eussent 
pas tout à fait disparu. On {le voit par une lettre du ministre de 
l'instruction publique : 



Lettre de M. G. à ]S. Milutine. 

a\.:,/<21 se-tembre 1862, 

ull y a de cela un mois, j'ai écrit au grand-duc, à Varsovie, ie 
priant de rappeler à Sa Majesté le projet de votre voyage à Péters- 
bourg et de votre nomination au conseil de l'empire, mais jusqu'à 
présent je n'ai pas reçu de réponse. D. A. m'a dit qu'il refusait 
positivement de prendre à ce sujet l'initiative auprès de l'empe- 
reur. Or aujourd'hui je présentais à Sa Majesté les trois premiers 
comptes-rendus du comité du ministère de l'instruction publique 
pour l'étude du nouveau statut universitaire (cette affaire est traitée 
dans un comité conformément à la marche suivie dans la commis- 
sion de rédaction pour les affaires des paysans). J'ai dit à l'empe- 
reur qu'il serait très important pour moi d'avoir votre opinion sur 
cette question; que je demandais l'autorisation de vous commu- 
niquer notre projet et que je regrettais que votre absence me pri- 
vât de la possibilité d'en parler avec vous, ce qui pour l'affaire 
serait fort utile. L'empereur m'a donné son consentement et 
demandé quand vous deviez revenir. J'ai répondu que je ne le 
savais point, mais que, vous connaissant depuis longtemps et con- 
naissant votre délicatesse, je supposais que vous étiez prêt à exé- 
cuter les ordres de Sa Majesté, mais que vous craigniez sans doute 
de vous mettre en avant et d'avoir l'air d'imposer vos services. J'ai 
ajouté qu'on vous accusait de libéralisme (sur quoi il m'a été répondu : 
«Oui »), mais que ce libéralisme consistait à désirer l'émancipation des 
paysans, rêve qui, ainsi que la suite l'avait montré, était fort con- 
servateur. L'empereur m'a répondu qu'au printemps il vous avait 
fait venir pour la Pologne, et que, ce projet ayant été abandonné, 
il vous avait permis de rester à l'étranger aussi longtemps que cela 
serait nécessaire pour votre rétablissement. Il a ajouté qu'il me 
chargeait maintenant de vous demander quand vous pourriez reve- 
nir. J'ai transmis immédiatement cette nouvelle à D. A. I. F. 

vous dira que son opinion, comme celle de D. A. est que vous 



170 REVUE DES DEUX MONDES, 

devez revenir, et que, si vous n'obtenez pas immédiatement votre 
nomination au conseil de l'empire, vous devez assister aux séances 
du sénat. Pour ma part, je n'ose vous donner un pareil avis, je suis 
pour cela trop épris d'un beau ciel et d'un hiver d'Italie, et consi- 
dérant qu'on ne vit qu'une fois, je passerais, à votre place, l'hiver 
dans le Midi. Au printemps, votre position ici serait la même 
qu'aujourd'hui. A quoi bon sacrifier inutilement un hiver que vous 
pouvez passer à Nice, à Florence et enfin à Paris? Remarquez que 
je ne parle pas en égoïste, car pour moi votre présence ici serait 
aussi utile qu'agréable : on aurait avec qui causer, et de qui rece- 
voir des idées lumineuses [svêtlia).., » 

En le laissant maître de passer encore un hiver en Occident, cette 
lettre comblait tous les vœux de Nicolas Alexèiévitch. Aussi n'est-on 
pas surpris de sa réponse au ministre de l'instruction publique. 



iV. Milutine à M, G. 

« Paris, ]/13 octobre 18o2. 

« Très honoré A, V. 

« Votre lettre a été une grande joie pour moi. Je ne sais comment 
vous témoigner ma reconnaissance de votre bon souvenir et de 
cette marque de franche amitié. Mon premier mouvement a été de 
vous adresser mes plus sincères remercîmens, mais, pour répondre 
d'une manière précise à la gracieuse question de l'empereur sur 
le moment où je pourrai revenir, il faudrait attendre la décision 
des médecins sur l'ordre desquels je suis venu à Paris. 

« Avant tout, je dois vous dire combien profondément j'ai été 
touché de cette nouvelle marque d'intérêt de Sa Majesté. L'empe- 
reur, comme vous me l'écrivez, a daigné se rappeler que le prin- 
temps dernier, dans une entrevue personnelle, il m'avait autorisé à 
rester à l'étranger aussi longtemps que l'exigerait ma santé. Ce 
souvenir a été pour moi comme une ratification de mon congé 
officiel, dont je ne jouissais jusqu'à présent qu'avec beaucoup de 
scrupules. Craignant d'abuser de la bonté de Sa Majesté, je me 
demandais avec anxiété si je pourrais prolonger durant l'hiver mon 
séjour à l'étranger. Votre communication a définitivement écarté 
mes scrupules et "je me décide à me conformer aux conseils des 
médecins qui, pour l'achèvement de ma guérison, me recom- 
mandent avec insistance un second hiver dans un climat chauc'. 
Aussi, puisque mes faibles travaux ne sont pas nécessaires à Péters- 
bourg, je suis heureux de mettre à profit mon congé. Il va sans 



UN HOUME d'État russe. 171 

dire cependant que, si l'on veut me confier, durant mon séjour ici, 
un ouvrage quelconque, je l'accepterai avec une profonde recon- 
naissance et je lui consacrerai tout ce que j'ai de force et d'intel- 
ligence. 

« En outre, si les circonstances l'exigent, je suis prêt à rentrer 
au service à Saint-Pétersbourg quand et comme il plaira à l'em- 
pereur. 

« Yoilà, très honoré A. V., la réponse que je vous prie de porter 
à la connaissance de Sa Majesté. Tout mon désir est de me confor- 
mer strictement à la volonté de l'empereur... » 

Ici se place un incident sans importance et pour nous aussi carac- 
téristique que bizarre. Les offres d'emplois poursuivaient Milutine 
à Paris et variaient avec les mois de la façon la plus singulière. A 
cet esprit si énergique et tout d'action, à cet homme qui avait été 
lame d'une colossale réforme, à qui les ministres demandaient des 
projets pour les lois les plus importantes et auquel on avait pensé 
l'année précédente pour deux des ministères les plus difficiles dans 
les circonstances d'alors, celui de l'intérieur et celui de l'instruction 
publique, — on ne saurait imaginer quelle place l'on proposa tout 
d'un coup à quelques mois de distance. Après l'avoir fait venir pré- 
cipitamment de Paris à Saint-Pétersbourg en avril 1862, pour lui 
confier, avec l'administration de la Pologne, le poste le plus diffi- 
cile et le plus périlleux de l'empire, on lui offre à moins d'un an 
de distance, en avril 1863, une place de tout repos, une sorte de 
sinécure littéraire entièrement étrangère à la législation et à la 
politique, la direction de la Bibliothèque impériale. Si l'on n'était 
en Russie, où rien n'étonne, on se dirait qu'après avoir en vain 
essayé de le compromettre ou de le perdre en le jetant dans la 
fournaise des affaires de Pologne, ses rivaux de Saint-Pélersbourg 
tentaient de le faire oublier et de l'annihiler en l'enfermant dans les 
riches salles de la Bibliothèque. Rien n'autorise cependant à suppo- 
ser d'aussi perfides intentions aux inspirateurs de ce bizarre projet. 
La proposition lui en était faite par un homme connu comme son 
ami, et qui naguère encore lui demandait des projets pour les plus 
graves réformes, par le ministre de l'instruction publique, qui l'en- 
gageait quelques mois auparavant à ne pas refuser la direction des 
affaires polonaises. Ayant dans son ressort une place libre, stable, 
bien rentée et convoitée de plusieurs, le ministre avait cru sans 
doute ne pouvoir mieux faire que de l'offrir à son ancien collègue 
du comité de rédaction, alors sans place comme sans fortune. 

La réponse de Milutine dont quelques personnes avaient parlé 
pour le ministère même de l'instruction publique (1), est bien carac- 

(1) On le Voit par une lettre de la graadc-iucheàse Hélène. 



j72 REVUE DES DEUX MONDES, 

téristique de l'homme, du temps et du pays. A cette offre singu- 
lière qu'en d'autres états un homme comme lui aurait pu trouver 
blessante ou déplacée, Milutine répond avec le calme et le sérieux 
imperturbable, toujours démise en un état d'absolutisme bureaucra- 
tique. Le refus longuement motivé est formulé en termes modestes 
et modérés à travers lesquels perce à peine une nuance d'humeur ou 
d'ironie contenue. Cette proposition qu'il eût été en droit de prendre 
comme une manœuvre de faux amis ou de rivaux désireux de le 
faire disparaître de l'horizon politique, l'ancien adjoint du mi- 
nistre de l'intérieur l'accepte comme un honneur et une faveur; il 
la repousse seulement comme trop lourde pour son instruction, 
en se fondant sur son défaut de spécialité et de qualités techniques, 
en montrant qu'il n'y avait pas chez lui l'étoffe d'un bon bibliothé- 
caire. 

N. Milutine à M. C, ministre de l'instruction publique. 

^ « Paris, 22 avril/4 mai 1863. 

« Très honoré A. Y...vitch, 

« Je n'ai reçu votre lettre qu'avant-hier et je m'empresse de vous 
remercier de tout cœur pour cette nouvelle preuve de bon souvenir, 
de constant et amical intérêt. Je vous dirai sans détours que la 
place de directeur de la Bibliothèque impériale conviendrait beau- 
coup à mes goûts. Une modeste et tranquille vie de cabinet, loin 
de m'effrayer, a toujours à mes yeux été pleine de charme et d'attrait. 
Mais ma conscie-nce soulève de sérieux scrupules que je ne puis ni 
ne dois vous cacher. D'abord la direction de la Bibliothèque exige, 
avec certaines connaissances techniques, une connaissance des lan- 
gues étrangères dont par malheur je suis également dépourvu. 
Si les premières peuvent encore s'acquérir, je crains qu'à mon 
âge et avec mon incapacité pour les langues étrangères, je ne doive 
désespérer de la seconde (1). Ensuite le poste que vous m'offrez 
appartient de droit à un savant ou du moins à un bibliographe. 
L'expérience administrative n'est pas, il me semble, nécessaire à 
la Bibliothèque, surtout après les récentes améliorations faites par 
le dernier directeur et qu'il suffu*ait de poursuivre. En de telles 
circonstances, ma nomination ne serait-elle pas un passe-droit 
vis-à-vis d'autres personnes ayant plus de titres à de telles fonc- 
tions? 

« Le second de mes scrupules est d'un caractère plus personnel. 

(1) Milutine ne savait tiès bien que le français, un peu l'allemand et pas du toat 
l'anglais et les langues du Midi. 



UN HOMME d'État russe. 173 

Après deux ans de repos, je ne me considère pas en droit de solli- 
citer un poste quelconque, et encore moins une sinécure. Je ne 
voudrais pas non plus, après tant de bontés de la part de l'empe- 
reur, lui donner lieu de croire que je profite de votre amitié dans 
des vues personnelles, que toute cette affaire a été arrangée par 
mes intrigues, antérieurement à mon retour, et m'exposer ainsi à des 
soupçons qu'en conscience je n'ai pas mérités et que je ne voudrais 
pas attirer sur moi. 

« Voilà mes craintes. Je vous écris franchement sans aucune 
arrière-pensée, et je vous prie de recevoir ces explications avec 
une égale cordialité et franchise. Si, après cela, l'affaire est telle 
que vous la supposez, et si l'empereur désire me confier la Biblio- 
thèque, j'entrerai dans ce genre d'occupation tout nouveau pour 
moi avec une conscience parfaitement calme et une profonde recon- 
naissance. L'administration de la Bibliothèque, je le répète, satis- 
ferait tous mes goûts, tous mes désirs, car la passion {strast) des 
livres et de ce qui touche les livres ne m'a jamais abandonné et est 
plus forte chez moi que jamais... » 

En rappelant au ministre l'indispensable nécessité des connais- 
sances technicjues et d'instruction professionnelle pour certaines 
fonctions, Nicolas Alexèiévitch lui donnait à mots couverts une des 
leçons dont les gouvernans avaient le plus besoin, dans un pays 
accoututrié de longue date à voir distribuer les emplois civils sans 
égard à l'éducation ou aux aptitudes des fonctionnaires, sans autre 
souci que de respecter la hiérarchie surannée du tableau des rangs 
et la bizarre équivalence du ichine, qui peut faire passer un mili- 
taire de la caserne au palais de justice, et un légiste d'un comité 
législatif à un fauteuil de bibliothécaire. 

Le projet du ministre de l'instruction publique n'eut pas de 
suite. Nicolas Alexèiévitch eût-il accepté les offres du ministre que 
la haine de ses ennemis de cour ne lui eût peut-être pas permis de 
se reposer dans ces modestes et tranquilles fonctions (l). Milutine 
demeura quelques semaines encore à Paris, observant avec une 

(i) Un de ses parens lui écrivait de Pétersbourg le 9/21 mai 1863 : « J'ai eu ces der- 
niers jours nu long euTctien avec la grande-duchesse Hélène Pavlovna. Comme d'ha- 
bitude, elle a beaucoup parlé de politique, du choix des hommes et particulièrement 
de la nécessité de te faire entrer de nouveau dans notre admiuistratloo, chose en quoi 
je suis pleinement de son avis. Je regrette souvent qu'avec notre manque d'hommes 
(bezlioudii) , tu sois laissé de côté. La grande-duchesse prétend maintenant pour toi au 
ministère des domaines, mais je lui ai dit qu'il n'y avait aucune chance de ce côté, 
parce que Z. (le ministre en fonctions), est en grande faveur. Pour co qui est de la 
Bibliothèque publique, je. trouve ta réponse à G. très régulière et raisonnable. Il ne 
fallait pas donner un refus catégorique, de peur de faire soupçonner que tu ne désires 
un poste qu'avec des vues ambitieuses. Mais je dois te dire que môme pour cette place 
il y aurait peu d'espoir pour toi, parce que la combinaison de G., quant au baroQ N 
et àD., ne réussira probablement cas, du moins maintenant... v 



17â REVUE DES DEUX MONDES, 

anxieuse sagacité le cours des événemens qui se précipitaient 
en Pologne. Son oncle, le comte Kisselef, avait été contraint par sa 
santé de donner une démission depuis longtemps imminente. Il 
avait été remplacé par M. de Budberg. Les affaires polonaises 
étaient pour le malheur des intéressés devenues une affaire inter- 
nationale. L'insurrection avait éclaté; la France, l'Angleterre, l'Au- 
triche adressaient au cabinet de Saint-Pétersbourg des notes com- 
minatoires qui, ne devant être appuyées d'aucune mesure effective, 
n'étaient pour la malheureuse Pologne qu'un impolitique et cou- 
pable encouragement à une révolution sans espoir comme sans issue. 
Milutine, naguère encore si désireux de prolonger son séjour en 
Occident, souffrait de la défiante animosité qu'il voyait partout 
grandir contre la Russie en Europe. L'hostilité peu déguisée de la 
société pour les Russes, depuis l'explosion de l'insurrection polo- 
naise, faisait cruellement souffrir son patriotisme et son amour- 
propre national. L'air de Paris et de l'Europe lui devenait lourd à 
respirer; aussi, comme il le disait à la fm même de sa réponse au 
ministre de l'instruction publique, avait-il décidé de ne plus pro- 
longer son séjour à l'étranger. 



N. Milutine àiM. G. (suite.) 

« Paris, 22 avril/4 mai 18t)3. 

c, ... Dans trois semaines, je me propose d'aller de Paris à Ems, 
et ensuite, après l'achèvement complet de ma cure, de revenir par 
Dresde à Pétersbourg, où je désirerais m'installer avant le mois de 
septembie, et cela de peur qu'un voyage d'automne ne compro- 
mette tous les résultats de la cure. Je ne tiens plus à rester davan- 
tage à l'étranger, d'abord parce que depuis longtemps il me 
répugne de conserver mon traitement sans le gagner; ensuite parce 
que, dans les circonstances actuelles, il est des plus pénibles de 
vivre en dehors de la Russie. A vrai dire, cela n'est même pas 
facile. L'atmosphère d'ici nous est trop hostile pour y demeurer de 
bonne volonté sans une entière nécessité. 

« Il n'y a pas de mal sans bien. Le réveil du sentiment national, 
en Russie m'a sincèrement réjoui. Il va, je l'espère, dégriser bien 
des Russes de leurs confuses et malsaines aspirations et ressarrer 
les liens relâchés de notre société (1). Qu'est-ce que tout cela va 

(1) Saraarine, dans ses lettres à Milutine, faisait da fond de la Russie l'observation 
analogue, qui a été en effet pleinement jfustifiée par les faits. «Ea province, écrivait 
Samarine le 5 juin 1803, le somiueil' léthargique se dissipe pour tout de bon. La 
secousse, que l'Europe nous a donnde nous a en somme été fort utile. Si les réformes 
nouvelles ont renversé les cloisons qUÎ gênaient la commuiiion morale des différentes 



UN HOMME d'État russe. 175 

devenir? Quand l'Europe sera convaincue que nous ne sommes 
pas si faibles d'esprit qu'elle l'imaginait et que nous n'avons pas 
besoin de ses leçons sur la voie de notre développement, elle mettra 
vite un frein à ses emportemens. En outre, il faudrait sérieusement 
étudier ce qui aujourd'hui est le principal souci de tout gouverne- 
ment, l'art de se mettre en rapport [obrochtchatsa) avec l'opinion 
publique. Une bonne part de cette tâche retombe sur vous, ministre 
de l'instruction publique!,. » 

Nicolas Alexéièvitch avait raison, il sentait ce que trop peu de ses 
compatriotes comprennent encore aujourd'hui, c'est que l'hostilité 
tour à tour sourde et déclarée de l'Occident pour Saint-Pétersbourg 
et Moscou tient en grande partie au régime absolutiste de la Russie. 
Ainsi s'explique comment l'Europe se montre presque aussi défiante 
des Russes lorsqu'ils se présentent en émancipateurs des Slaves du 
Sud, que lorsqu'ils apparaissent comme oppresseurs de la Pologne. 
Milutine a parfaitement compris les causes de cette vague et per- 
sistante antipathie, qui ne prendra fin qu'avec une nouvelle et défi- 
nitive évolution libérale aux bords de la Neva. 



N. Milutine au général ***. 

« Paris, 23 avril 1863. 

« ... Je passe maintenant au plus essentiel en te prévenant que 
j'ai pour cela les encouragemens et les pleins pouvoirs du baron 
Budberg (1), avec lequel nous sommes dans les rapports les plus 
amicaux. Le même courrier vous apporte son rapport officiel sur 
l'impression faite ici par les notes du prince Gortchakof. Le fait est 
que l'impression produite par ces notes, quoique en apparence 
favorable, ne pouvait guère au fond modifier la face des choses 
et les rapports mutuels des puissances. L'amour-propre de Napoléon 
peut être flatté de leur extrême amabilité de formes; mais notre 
diplomatie se trompe étrangement si elle s'imagine par ces 
formes aimables faire oublier à la France le fond de Tafi^aire. Il est 
encore plus étrange d'attendre quelques résultats sérieux de ces 
cordiaux épanchemens (2) ; et quel autre nom donner aux notes 
diplomatiques destinées à Napoléon? Lui demander quel est son 
but, quelles sont ses intentions et ses arrière-pensées, c'est par 

classes, il restait à la place des anciennes barrières des poutres et des planches pour- 
ries, et il fallait une grande secousse pour que la société sentît son unité et sa force. » 

(1) Successeur du comte Kisselef à l'ambassade de Russie auprès de la cour des Tui- 
leries. 

(2) Serdetchnikh iztiianii. 



176 REVUE DES DEUX MONDES. 

trop naïf. Tout cela ne se comprend que si vous voulez gagner du 
temps; ni les cajoleries, ni la dialectique ne peuvent dénouer la 
question. 

« L'opinion publique de l'Europe nous est hostile, c'est un fait. Ce 
sont des antipathies vagues et confuses, mais toutes, il faut le 
reconnaître, dirigées contre l'absolutisme. Plus je vis ici et plus 
je m'en assure. Les préventions contre nous atteignent l'invraisem- 
blable et elles soni enracinées si profondément qu'il faudrait beau- 
coup d'efforts, des efforts prolongés et oonstans pour les déraciner, 
même de l'esprit des gens modérés, tels qu'il y en a partout. Il 
s'est fait, et il se fait encore chez nous bien des choses qui pour- 
raient y contribuer, mais l'Europe, mais la France en particulier 
ne les connaît pas ; et ce qui se fait chez nous, nous ne savons même 
point l'entourer de formes intelligibles pour l'étranger, témoin l'am- 
nistie donnée mal à propos, témoin l'abolition des peines corporelles 
faite à la façon d'un jugement dernier à huis-clos^ etc. (1); mais je 
me laisse involontairement entraîner en dehors du cercle diplo- 
matique. 

« Dans les affaires actuelles, il y a deux catégories de mesures qui 
chez nous s'embrouillent visiblement dans les esprits, quoique la 
logique exige leur séparation : ce sont les mesures radicales et les 
mesures palliatives. Sur les premières il faudrait s'étendre en 
dehors du cadre d'une lettre écrite à la hâte ; le temps et la place 
ne me le permettent pas. J'en viens donc aux secondes. Le résultat 
des dernières explications avec Napoléon a été sa proposition d'ou- 
vrir une conférence. Il est douteux qu'il en sorte rien, mais cela 
est toujours moins sérieux que le congrès dont rêve le prince ***. 
Il en a écrit à Budberg. C'est là une sorte d'aveuglement. Nous ne 
pouvons pas, nous ne devons pas (même de notre plein gré) paraître 
en qualité d'accusé devant toute l'Europe assemblée, qui vient de 
nous montrer avec tant d'unanimité sa malveillance dans la ques- 
tion polonaise. De quels sophismes peut-on appuyer une idée aussi 
biscornue [rogatouion)!.. 

« Quoi qu'il en soit, le palliatif le plus efficace serait aujourd'hui 
une action militaire énergique en Pologne et en Lithuanie. Je ne 
saurais te dire quelle triste impression produisent ici toutes'^ces 
infructueuses escarmouches avec des bandes mal armées de prêtres 
{popof)yd'aido\escens{maltchikof) et d'un ramassis (sbroda) de gens 
de toute sorte. Si cela dure encore longtemps, aucune diplomatie, 
aucune mesure libérale ne nous serviront. 

(i) Allusion à un mot d'un écrivain rus^e qui, en entendant raconter vers 1860 les 
doléances du chef de la m" section, prince B. D., à propos de la trop grande publicité 
donnée aux travaux préparatoires de l'émancipation des serfs, s'était écrié : « Ne vou- 
drait-il pas que le jugement dernier se passât aussi à huis-clos? » 



UN HOMME d'État russe. 177 

« Il est temps de finir, et j'aurais encore bien des choses à dire. 
Je ne sais si V. P. Botkine t'a transmis ma commission verbale. 
Comprend-on chez vous que, dans les deux derniers mois, le gou- 
vernement a placé une question intérieure sur un terrain fort glis- 
sant où il est impossible de s'arrêter? Comprend-on que les demi- 
allusions (poloii-nameki), les demi-promesses, sans actes positifs, 
amèneront tôt ou tard à une collision; — que pour la Russie il n'y 
aurait pas de plus grand malheur que de laisser échapper l'initia- 
tive des mains du gouvernement; — qu'il serait temps d'y réflé- 
chir sérieusement et de se rendre compte à soi-même de ce qui est 
possible et de ce qui ne l'est pas? Quel dommage si, dès le prin- 
cipe, l'affaire tombait en des mains qui, par mauvaise foi ou par 
niaiserie, lui donneraient une fausse direction ! » 

Les patriotiques anxiétés de IN. Milutine s'expliquaient assez par 
l'ensemble de la situation de l'Europe et le mauvais vouloir des 
cabinets étrangers, par la durée de l'insurrection lithuano-polonaise 
et l'apparente impuissance du gouvernement russe, par les longues 
indécisions, les vagues desseins et les brusques résolutions de 
l'empereur Napoléon III, qui, à en croire les Polonais les mieux 
informés, conseillait alors sous main aux insurgés qu'il devait 
abandonner de tenir jusqu'au printemps suivant, comme pour se 
donner à lui-même, par cette inutile effusion de sang, le loisir de 
peser ses habituelles irrésolutions. Ce qui peut-être inquiétait le 
plus un esprit énergique et décidé comme NiC'Jas Alexèiévitch, 
c'étaient les atermoiemens et les hésitations du cabinet de Saint- 
Pétersbourg dans son attitude vis-à-vis de l'étranger comme vis- 
à-vis de la Pologne. Il redoutait une collision, et il eût voulu 
que le gouvernement la prévînt par une conduite nette et résolue 
dans les affaires polonaises. Ce qu'il demandait à la Russie, c'était 
d'adopter vis-à-vis de l'Europe et de la Pologne une direction 
ferme, droite, dont aucune considération ne pût la faire dévier. Il 
ne semblait pas se douter qu'à peine revenu à Pétersbourg, il allait 
être lui-même invité à mettre à exécution le pi*ogramme qu'il ébau- 
chait de Paris dans une lettre à l'un des conseillers du tsar. Il 
croyait donner des instructions pour autrui et ne prévoyait point 
que c'était à lui qu'allait être définitivement confiée la périlleuse 
mission de décider « ce qui en Pologne était possible et ce qui ne 
l'était point, » que ce traitement radical qu'en dehors de tous les 
palliatifs du moment il conseillait pour les provinces insurgées, 
c'était Nicolas Milutine qui devait être chargé de le prescrire et de 
l'appliquer. 

Anatole Leroy-Beaulieu. 

TOMB XLIt. — -S 8^0. 12 



LA 



MÉDECINE MILITAIRE 



ET LA 



LOI SUR L'ADMINISTRATION DE L'ARMEE 



Dix années se sont écoulées depuis nos désastres, et la loi sur 
l'administration de l'armée, présentée à l'assemblée nationale en 
juillet 187/i, votée par le sénat en 1876, attend encore le vote de 
la chambre des députés. Cette loi a pour but de porter remède à 
un mal dont toutes nos guerres contemporaines, même celles qui 
se sont terminées par la victoire, ont montré la réalité et l'étendue. 
Ce mal, c'est le fonctionnement défectueux des services chargés de 
l'approvisionnement des troupes en campagne et de l'organisation 
des secours à donner aux malades et aux blessés. L'origine en e^t 
dans l'excessive étendue et, pour ce qui concerne la médecine, dans 
la nature même de la tâche imposée à nos administrateurs mili- 
taires, car tous ces services sont centralisés sous la direction de 
l'intendance. Le remède est dans la réorganisation, sur des bases 
logiques, de tous les services dits administratifs. Cette réorganisa- 
tion, à laquelle doit pourvoir la loi^depuis si longtemps en gestation 
parlementaire, entraînera nécessairement des modifications impor- 
tantes et même des restrictions notables dans les attributions du 
corps de l'intendance. On conçoit dès lors que l'intendance mili- 
taire s'efforce de conte'^ter la nécfs^ité des réformes et qu'elle 



LA MÉDECINE MILITAIRE. 179 

cherche tout au moins à reculeï* le moment où ces réformes, déjà 
votées par le sénat, seront votées par la chambre des députés. Elle 
n'a jusqu'à ce jour que trop bien réussi et, si l'on en croit le bruit 
public, elle serait puissamment aidée dans ses efforts par une haute 
autorité parlementaire. Vraie ou fausse, cette opinion est assez 
répandue pour que nous la retrouvions jusque dans les journaux 
étrangers. 

La loi sur l'administration de l'armée soulève deux questions 
principales dont l'importance n'échappera à personne. L'inten- 
dance conservera-t-elle son indépendance ou sera-t-elle soumise à 
l'autorité du commandement, c'est-à-dire du général commandant 
le corps d'armée? La chirurgie militaire continuera-t-elle à faire 
partie des services administratifs, à être dirigée par l'intendance; 
ou bien, obtenant son autonomie, comme le génie et l'artillerie, 
sera-t-elle dirigée par un médecin en chef sous la haute et unique 
autorité du commandement militaire? Tels sont les deux problèmes 
dont la loi, toujours en discussion, doit régler la solution. 

Je ne discuterai pas la première question, qui n'est pas de ma 
compétence; mais j'espère, en abordant la seconde, montrer que 
la médecine militaire doit être affranchie du joug funeste de l'in- 
tendanc:! et qu'elle a droit à l'autonomie parce que cette autono- 
mie lui est nécessaire pour l'accoinplissement de son importante et 
difficile mission. Chose digne de remarque, le gouvernement de 
1848, (t considérant qu'il est urgent de reconstituer le service de 
santé sur des bases plus favorables à l'intérêt général aussi bien qu'à 
la dignité des hommes de science et de dévouement auquel ce ser- 
vice est confié, » avait, par le décret du 3 mai 1848, proclamé cette 
indépendance de la chirurgie militaire. Trente-deux ans se sont 
écoulés depuis lors, et, grâce à l'opposition de l'administration faci- 
lement victorieuse d'un corps que son libéralisme rendait suspect, 
ce décret resta lettre morte. Les désordres révélés par les guerres 
de Crimée et d'Italie, en ouvrant les yeux à l'Europe entière, 
devaient plus tard amener dans toutes les armées la réorganisation 
du service médical sur les bases posées par le décret de 1848; 
seule, la France, qui jadis en avait eu l'initiative, est restée en 
arrière du progrès, et l'intendance a continué à conserver un pouvoir 
qui ne saurait plus longtemps lui appartenir. 

L 

En France, dans l'état actuel des choses, la subordination de la 
médecine militaire à l'intendance est complète. Il exista bien, sans 
doute, au ministère de la guerre, un conseil de santé; mais si, d'a- 
près le règlement du 31 août 1865 sur le service de santé de l'ar- 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

mée, ce conseil «r peut être consulté sur toutes les questions d'ali- 
mentation, d'habillement, de casernement et autres touchant 
l'hygiène militaire ; » l'article 10 ajoute : « Les fonctionnaires de 
l'intendance exercent la direction et le contrôle du service de 
santé; les divers personnels qui concourent à son exécution sont 
placés sous leur autorité. » Qu'il s'agisse de la direction des hôpi- 
taux en temps de paix, « le médecin en chef propose au sous-inten- 
dant militaire ses vues d'amélioration (art. 38). » — « Les officiers 
de santé, quels que soient leur grade et leurs fonctions dans les hôpi- 
taux militaires, ne peuvent s'immiscer dans les détails du service 
administratif (art. 65). » Or il faut savoir qu'il n'est rien, — pro- 
preté des salles, préparation des alimens, organisation du matériel 
employé pour les malades, — qui ne rentre dans ce qu'on appelle 
le service administratif. 

Les choses ne sont pas plus libéralement organisées pour le 
service de santé en campagne. « Les officiers de santé en chef 
remplissent toutes les missions dont les charge l'intendant de 
l'armée et sont consultés par lui sur tout ce qui peut intéresser le 
service, sous quelque rapport que ce soit (réglera, du h. avril 1867, 
art. 17). » Le médecin en chef, qui, mieux que personne, connaît 
les aptitudes des médecins ses subordonnés, ne peut les répartir 
suivant les besoins auxquels il faut pourvoir. « Tous les ordres de 
service qu'il donne au personnel des officiers de santé du service 
hospitalier sont soumis à l'approbation de l'intendant en chef 
(art 20). » La désignation des malades et blessés dont le transport 
est possible ou désirable n'est pas davantage sous l'autorité du 
médecin. « Le médecin en chef d'ambulance ou d'hôpital propose au 
sous-intendant l'évacuation des militaires pour lesquels cette mesure 
est possible ou nécessaire (art. 39). » 

Lorsqu'il faut en campagne établir des hôpitaux temporaires, le 
médecin peut mieux que tout autre apprécier si telle maison ou telle 
ferme n'est pas exposée à des causes d'insalubrité, si elle remplit 
les conditions nécessaires au logement des malades ou des blessés; 
cependant « le choix des emplacemens des hôpitaux temporaires 
est fait par les fonctionnaires de l'intendance, qui prennent l'avis 
des officiers de santé et des comptables (art. 118). » Nous verrons 
combien peu les conseils dont parle l'article 17 et les avis que 
mentionne l'article 118 sont demandés et comment on les accueille, 
même lorsque le médecin en chef croit de son strict devoir d'en 
prendre l'initiative. 

L'intendance militaire s'est réservé le droit de donner à l'armée 
des médecins en nombre suffisant, de les répartir suivant les besoins, 
de mettre à leur disposition les instrumens, les médicamens, les 
objets de pansement nécessaires, de fournir aux blessés des hôpi- 



LA MÉDECINE MILITAIRE. 181 

taux salubres et des moyens de " transport qui ne soient pas une 
cause d'aggravation de leurs blessures ; or, il e&t facile de montrer, 
avec les documens officiels, que même en Grimée et en Italie il y 
eut manque de médecins, d'instrumens, d'objets de pansement, 
de moyens de transport, tout cela par la faute de l'intendance, car 
les réclamations du corps médical ont été incessantes. 11 y eut plus : 
nos blessés ont parfois manqué de nourriture. 



Alexandrie, 27 mai 1859. 

Monsieur l'intendant général, 

Le premier corps n'avait pas de caisson d'ambulance à la date du 
2h courant... Près de huit cents blessés de Montebello ont été nourris 
pendant quatre jours par la commisération publique... — Baroû Larrey, 
médecin en chef de l'armée. 

Je ne m'arrêterai pas cependant sur cette partie de la question; 
l'insuffisance déplorable de l'intendance est prouvée par les lettres 
officielles d'un grand nombre de nos médecins publiées par 
M. Chenu dans ses livres sur les guerres d'Italie et de Grimée ; je 
les ai citées dans mon livre sur^a Chirurgie militaire et les Sociétés 
de secours en France et à l'étranger; enfin, dans la dernière discus- 
sion à la chambre des députés, MM. Larrey et Marmottan, s' ap- 
puyant en partie sur des correspondances officielles, ont fait une 
lumière complète sur cette insuffisance de l'administration de l'ar- 
mée. 

Pour beaucoup de personnes étrangères aux choses de la méde- 
cine et de l'hygièue, pour les intendans militaires en particulier, 
le rôle du médecin se borne à prescrire des médicamens, à prati- 
quer des opérations. Pour eux, par conséquent, l'indépendance du 
médecin militaire est complète du moment où l'intendance ne l'em- 
pêche pas de soigner ses malades de telle ou telle manière. « L'in- 
dépendance, dit M. le général Farre dans son discours du 15 juin 
dernier, mais nous la donnerons, nous l'affirmerons par la loi et 
par les règlemens. » Et, en eiïet, il la donne à sa manière, dans l'ar- 
ticle 17 de son projet déposé dans la séance du 18 juin. « Un décret 
détermine les attributions des officiers de santé militaires, alfirme 
leur indépendance absolue en tout ce qui concerne la science et l'art 
de guérir. » Mais l'indépendance si fièrement promise n'est qu'ap- 
parente, car le décret ne fait que les appeler « ^participer à toutes 
les mesures relatives à Vhygiène et à la préparation des approvi- 
sionnemens nécessaires pour assurer, en paix comme en guerre, 
l'exécution du service de santé. » Quelle sera la nature et l'étendue 



182 REVDE DES DEUX MONDES. 

de cette participation ? Elle se réduira, comme par le passé, sm droit 
pour le médecin, de donner des avis. — à la condition que l'inten- 
dance lui en demande ; ce sera pour l'intendance le droit de ne pas 
suivre ses conseils, même lorsqu'il s'agira de la vie de milliers 
d'hommes. Ou peut prévoir d'avance, en lisant le discours du mi- 
nistre, ce que serait ce décret signé du général Farre et rédigé par 
l'intendance. La manœuvre est habile, car elle a pour effet de leur- 
rer nos députés ; puissent-ils ne pas donner dans ce piège beau- 
coup trop apparent ! C'est dans la loi que doit être inscrite l'auto- 
nomie du corps de santé militaire, et cette loi ne saurait se contenter 
de promettre un décret qui pourrait être absolument contraire aux 
intentions du législateur. 

La médecine ne nous enseigne pas seulement à soigner les ma- 
lades, elle nous montre comment on peut en diminuer le nombre 
en prévenant les maladies par des mesures d'hygiène. Dans la vie 
civile, où chacun conserve son indépendance, le rôle du médecin 
dans le domaine de l'hygiène est fort restreint; mais dans la vie 
militaire, là où, du reste, le danger augmente par la réunion d'un 
grand nombre d'hommes, mais aussi où le commandement agit 
non plus seulement par des conseils, mais par des ordres, ce rôle 
de l'hygiène peut être considérable. Ainsi que le dit si justement 
le règlement allemand sur le service de santé en temps de guerre : 
«Les armées étant toujours sous la menace d'épidémies, qui sont les 
plus redoutables ennemis des troupes en campagne, » la direction des 
mesures d'hygiène n 3 saurait être laissée à une administration incom- 
pétente, et le rôle du médecin ne saurait être réduit à celui d'un simple 
praticien. La guerre de Grimée n'a que trop montré que le plus 
grand danger pour le soldat n'est pas toujours le feu de l'ennemi, 
et qu'une mauvaise organisation est plus meurtrière que les balles. 
Les Russes nous ont tué 20,000 hommes, les maladies ont coûté 
la vie à 75,000 de nos soldats ; on ne saurait trop méditer les leçons 
que nous donne cette guerre de Grimée. 

Les deux armées alliées, réunies autour de Sébastopol, soumises 
aux mêmes misères atmosphériques, se heurtant aux mêmes diffi- 
cultés matérielles, sont exposées aux mêmes risques, sont menacées 
des mêmes fléaux : le choléra, le typhus. Quel fut le sort de l'une 
et de l'autre ? Pendant le premier hiver passé devant Sébastopol, 
l'armée française, plus préparée à la guerre que l'armée anglaise, 
trouvait dans ses approvisionnemens antérieurs des ressources qui 
manquaient à nos alliés ; l'armée anglaise souffrait davantage, et le 
chiffre de sa mortalité devait, en s'élevant, témoigner de ses souf- 
frances. En effet, du mois de novembre 185i au mois d'avril 1855, 
dans une période de six mois, l'armée anglaise perdit 10,889 hom- 
mes et l'armée française 10,93/i; mais comme l'effectif moyen de 



LA MÉDECINE MILITAIRE. 153 

la première (31,000) n'était pas. même la moitié de celui de 
la seconde (79,000), l'armée anglaise subit une perte qui était 
relativement double ou triple de celle de l'armée française. Le 
fort de Malakoff est pris au mois de septembre; mais les forts du 
Nord résistent encore, la paix n'est pas faite, et un second hiver- 
nage est probable; l'expérience du passé a parlé, que va-t-il 

arriver ? 

Les Anglais, à l'instigation du corps médical, imaginent celte 
baraque, si bien conçue sous le rapport de l'hygiène, qui est 
connue depuis sous le nom de Crimean hut. Les vêtemens de fla- 
nelle, les bas de laine, les conserves alimentaires affluent en Gri- 
mée, et l'armée anglaise, chaudement logée, bien nourrie, bien 
vêtue, passe l'hiver à l'abri de toutes ces causes de mort qui 
avaient si puissamment et ti malheureusement agi sur elle pendant 

l'hiver précédent. 

L'administration française, omnipotente dans son incompétence, 
imprévoyante à l'extrême, malgré les avis réitérés de Scrive, de 
Baudens, de Michel Lévy, ne veut pas comprendre qu'elle n'a plus 
affaire à une armée fraîchement débarquée, ayant en quelque 
sorte apporté avec elle une provision de sauté aujourd'hui épui- 
sée, mais à des hommes affaiblis, harassés par les fatigues d'un 
long siège, débilités par les privations, à des hommes enfin qui 
sont tous plus ou moins en imminence morbide et préparés à être la 
proie de cette maladie qu'engendrent la misère et l'encombrement, 
le typhus des camps. Et alors, dans ces six mois d'hiver, pendant 
que nous n'avons que trois cent vingt-trois blessés et les Anglais 
cent soixante-cinq, l'armée anglaise perd six cent six hommes; l'ar- 
mée française, grâce à l'imprévoyance de l'administration et à l'ob- 
stination de l'intendance, perd par les maladies vingt et un mille 
cent quatre-vingt-dix hommes 1 

Est-il juste de rendre l'administration militaire responsable de 
pareils malheurs? Le corps médical en possession de sa légitime 
indépendance eût-il pu les prévenir? Qu'on en jnge! les faits par- 
ient par eux-mêmes. Le corps médical conseille des mesures, l'in- 
tendance les rejette; les Anglais les adoptent et ne laissent à nos 
médecins que le regret de leur impuissance. 

Scrive, médecin en chef de l'armée, demande à l'intendance la 
création d'un hôpital à Smyrne; l'intendance refuse, les Anglais 
adoptent à leur profit le projet de Scrive. Michel Lévy, inspecteur 
du service de santé, demande la transformation de deux navires en 
hôpitaux flottans ; l'intendance refuse, les Anglais adoptent à leur 
profit le projet de Michel Lévy. Dans le second hiver, nos souf- 
frances, notre pénurie furent telles, que le général anglais Storks, 
touché de nos misères, crut devoir et pouvoir proposer d'aller 



18/i REVUE DES DEUX MONDES, 

installer dans un de nos camps un hôpital complet pour mille ma- 
lades, de les nourrir même et de les traiter si on le désirait. 

Deux épidémies terribles frappèrent l'armée française en Tur- 
quie et en Crimée : en 1854 le choléra, en 1855 le typhus; l'un 
importé et dont on peut arrêter l'extension par des précautions 
contre la contagion, l'autre qui naît sur place, mais dont on peut 
empêcher le développement ou tout au moins diminuer les ravages, 
puisque les médecins savent pourquoi il se développe et comment 
il se propage. Aussi les médecins français, privés de toute initiative, 
firent-ils un incessant appel à cette intendance millitaire qui pos- 
sède seule le droit d'agir ; et lorsqu'il s'adressèrent au général en 
chef, leur situation subalternisée nuisit à leur influence légitime 
auprès du commandement lui-même. En vain, Scrive, Baudens, 
Michel Lévy réclament l'érection de baraques ; en vain ils signalent 
les dangers de l'encombrement qui augmente le ma', les dangers 
des évacuations de malades d'un lieu sur un autre, évacuations qui, 
par la contagion, font naître la maladie là où elle n'était pas et qui 
sèment la mort et le deuil partout où elles passent : rien ne se 
fait, ou le peu qu'on fait se fait trop tard. 

Constantinople, 12 juillet 185î. ' '%^ 

Que Votre Excellence me permette cet aveu, je suis effrayé de la 
fixation de deux mille cent malades pour l'hôpital de Fera; le bel édi- 
fice... ne sera bientôt plus qu'unfoyer d'infection. Cinq cents à six cents 
malades par hôpital, tel est le chiffre que l'expérience autorise. — 
Michel Lévy. 

Résultat : 

Constantinople, 23 novembre 1854. 

Depuis que l'hôpital de Fera compte plus de douze cents ma- 
lades, l'infection purulente s'y multipUe chez les blessés. Si je n'étais - 
pas un directeur purement nominal du service de santé, j'aurais le 
droit et l'initiative nécessaires pour prévenir de pareils dangers; mais 
j'ai dû me borner à les notifier à M. l'intendant, qui me répond placi- 
dement : « Je les déplore avec vous, mais le moment ne me parait pas 
venu d'y apporter le remède que vous indiquez. » — Michel Lévy.] 

Autre exemple : 

L'hôpital Daoud-Facha aura mille deux cents lits de malades au pre- 
mier étage; son rez-de-chaussée loge mille cinq cents soldats conva- 
lescens; sa cour est encombrée de tentes-abris qu'habitent d'autres 
militaires sortis de convalescence. Voilà un hôpital créé contre mon 



LA MÉDECINE MILITAIRE. 1^^ 

avis et malgré mes résistances.... La suite édifiera Votre Excellence sur 
les résultats de cette expérience. — Michel Lévy. 



Résultat 



20 janvier 1856. 



Mille cent quarante malades présens à l'hôpital de Daoud-Pacha; 
mortalité du mois jusqu'à ce jour: cent... C'est précisément à partir de 
ce moment que le typhus a commencé à sévir ; il avait fallu rapprocher 
les lits... Le mal s'accroît rapidement, suivant pas à pas le progrès de 
l'encombrement dans les salles. — Garreau, médecin en chef dâ l'hô- 
pital de Daoud-Pacha. 

Constantinople, 28 janvier 1856. 

Votre Excellence prescrit d'envoyer à Constantinople les soldats ma- 
lingres des régimens de Crimée. Cette mesure pouvait être bonne 
quand je l'ai conseillée; ces malingres sont aujourd'hui des malades. 
— Baudens. 

Constantinople, 3 mars 1856. 

La contagion continue ses progrès... Des cinq mille places que je 
demande j'en ai obtenu mille. J'ai beaucoup de peine à détruire dans 
l'esprit du commandement et de l'administration une sécurité grosse 
de dangers. — Baudens. 

La lettre suivante montre quelle est la situation du corps de 
santé soumis à l'omnipotence et à l'incompétence administratives; 
elle met en lumière les sentimens que cette situation pouvait inspi- 
rer à un homme de la valeur de Michel Lévy. 

Constantinople, 20 novembre 1854. 

Monsieur le maréchal, ministre de la guerre. —L'épuisement de ma 
santé par cinq mois de luttes au milieu des circonstances les plus péni- 
bles et les plus critiques me fait désirer que Votre Excellence veuille 
bien mettre un terme à ma mission. Celle-ci d'ailleurs devient chaque 
jour plus difficile à concilier avec l'action de l'intendance, telle qu'elle 
entend l'exercer, en vertu de la législation existante, jusque dans un 
ordre de choses qui échappe à son appréciation. Tant que les circon- 
stances ont commandé l'abnégation, je me suis tu... L'inspecteur médical 
de l'armée d'Orient est contraint, pour donner force exécutoire à ses 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

désignations, de les soumettre à la sanction de M. l'intendant... Qu'il 
me soit donc permis d'exposer à Votrd Excellence l'état de ma santé, 
qui ne me laisse pas la force de continuer une sorte d'expérience oii 
j'ai épuisé, sous les enseignes d'une direction pure^neat nominale, ce 
que j'ai de prudence, de réserve et d'humilité. — Michel Lévy, 

Si la guerre de Grimée a mis en évidence par le sacrilice de 
vingt et un mille hommes la funeste influence de la subordination 
du corps médical à l'intendance, ses fâcheux effets se sont fait sen- 
tir dans toutes nos guerres, et, même en temps de paix, elle se 
manifeste chaque jour dans les mille détails du service médical. 
Depuis vingt ans la science s'est enrichie d'une science nouvelle 
qu'on appelle l'hygiène hospitalière ; les médecins de toutes les 
nations ont étudié les modifications à apporter aux brancards, aux 
voitures d'ambulance, aux trains sanitaires; les armées étrangères 
ont créé et fait fonctionner les hôpitaux mobiles de chiimp de 
bataille, les compagnies sanitaires ; le matériel de toute nature a 
été puissamment amélioré; en France, rien n'est fait, tout est à 
faire. C'est qu'à l'étranger, là où la médecine militaire est auto- 
nome, le médecin peut apporter au service médical les modifica- 
tions dont l'expérience a démontré la valeur, tandis qu'en France 
ce sont toujours les intendans qui se réservent le droit déjuger 
de ce qui est nécessaire au soulagement et à la guérison des ma- 
lades et des blessés. Il est temps qu'on mette fin à ua pareil état 
de choses; assez de victimes ont été sacrifiées. 

II. 

Lorsque nous demandons l'autonomie et l'indépendance de la 
médecine militaire, nous ne demandons pas que le médecin absorbe 
toutes les fonctions que comporte la direction des hôpitaux et des 
ambulances. 

Il ne saurait lai appartenir de passer des marchés, de réunir 
des approvisionnemens. Il ne s'agit donc pas de substituer l'élément 
médical à l'élément administratif, mais de faire à chacun sa part 
légitime d'action et d'influence. 

Trois sortes de fonctionnaires concourent à l'exécution du ser- 
vice médical : le médecin, compétent pour tout ce qui relève de la 
médecine et de l'hygiène; le pharmacien, à peu près inutile, 
chargé de préparer les médicamens; le comptable, qui a pour 
mission légitime l'achat des vivres destinés aux malades et la 
gestion financière. A ces trois services vient s'ajouter, dans les 
ambulances de guerre, le train des équipages chargé de la con- 



LA JIÉOECINE MILITAIRE. 187 

duite des fourgons et des voitures d'ambulance. A qui pen- 
sera-t-on que doive appartenir -la direction du service raédicai, 
la direction des hôpitaux et des ambulances? A celui évidem- 
ment dont le rôle est prédominant. Le pharmacien n'a d'autre 
rôle que d'exécuter les prescriptions du médecin. C'est au médecin 
qu'il appartient d'in liquer au comptable les objets nécessaires aux 
besoins des niEilades et du service médical. C'est donc au médecin 
que doit appartenir la direction du service médical, et ce service 
doit constituer un corps autonome fonctionnant dans les conditions 
où existent et fonctionnent en France les corps du génie et de l'ar- 
tillerie. 

Quelles sont les objections que l'on fait, ou qu« l'on peut faire, 
à cette revendication légitime du corps de santé militaire? ^^ous 
les trouvons formulées et résumées par M. le ministre de la guerre 
dans îe discours prononcé par lui à la chambre des députés, dans 
la séance du 15 juin dernier : « La question, dit M. le général 
Farre, est délicate; s'il ne s'agissait que du service en temps de 
paix, je ; asserais facilement condamnation. Qael que soit le parti 
que no s prenions en temps de paix, nous trouverons toujours le 
moyen de sortir d'embarras, mais en temps de guerre il en est tout 
autrement. Quand je vois la nature des responsabilités qui incom- 
bent en temps de guerre aux directeurs du service de santé, je suis 
vraiment épouvanté des attributions ou plutôt de la charge qu'on 
veut faire peser sur le médecin en chef. » 

Si quelque chose est capable d'étonner ceux qui connaissent 
l'état de la question, mais si quelque chose explique aussi trop clai- 
rement qu'une déplorable organisation puisse résister même aux 
condamnations portées par l'expérience, c'est de voir un ministre 
de la guerre proclamer de pareilles hérésies. Ala rigueur, en temps 
de paix, les mesures à prendre sont en général assez peu urgentes 
pour que le médecin puisse en référer à l'administration et que 
son initiative, par conséquent, soit restreinte sans trop de dom- 
mage pour le service; mais c'est précisément en temps de guerre, 
et on l'a bien compris partout, que le médecin a besoin de toute 
son initiative. En quelques heures, ce sont des milliers de blessés 
qu'il s'agit de relever, d'opérer, de panser, de coucher. Il faut 
transformer en petits hôpitaux les éghses, les maisons, les fermes 
placées aux environs du champ de bataille; est-ce l'intendant ou 
le médecin qui pourra le mieux apprécier si la situation de telle 
ou telle maison est suffisamment salubre? Il faut se créer sur place 
des ressources de toute nature; est-ce l'intendant qui saura ce qui 
convient aux malades? Il faut quelques heures, quelques jours après 
la bataille, évacuer sur les hôpitaux d'arrière-ligne ou sur les villes 



1S8 REVUE DES DEDX MONDES. 

voisines, les blessés transportables; est-ce l'intendant qui saura 
quels malades peuvent ou doivent être transportés, quels moyens 
de transport seront pour eux bons, médiocres ou mauvais? Le 
temps presse, chaque heure de retard dans les soins qu'on leur 
donne compromet le salut des blessés, et le ministre proclame que 
c'est précisément alors que le médecin doit laisser à l'intendance 
toute rinitiative, consulter l'administration et ne rien faire par lui- 
même! 

M. le général Farre se déclare a vraiment épouvanté des attri- 
butions qu'on voudrait faire peser sur le médecin en chef ; » 
mais en quoi est-il plus effrayant de faire peser la responsabilité 
sur un médecin compétent plutôt que sur un intendant incompétent, 
comme le veut l'organisation actuelle, et l'on sait ce qu'elle a pro- 
duit? « Quand il s'agit, dit le ministre, de former un hôpital, d'or- 
ganiser une ambulance, de recueillir les ressources du pays où l'on 
se trouve, on comprend que ces opérations puissent être faites 
avec entente, avec mesure et en même temps avec énergie par ceux 
qui ont l'habitude de traiter les affaires et qui ont parcouru une 
carrière administrative. Mais un médecin, qui est complètement 
étranger à la pratique de l'administration, quelle sera sa situation 
et comment pourra-t-il venir à bout de toutes ces difficultés ? II 
aura, il est vrai, à sa disposition tous les agens, mais ne sera-t-il 
pas embarrassé pour leur donner des ordres? J'avoue que cela m'in- 
quiète très fort. » Cet argument répond à un préjugé fort répandu 
et contre lequel on se heurte lorsqu'on réclame, aussi bien dans 
la vie civile que dans la vie militaire, la part légitime du corps 
médical dans l'organisation des services hospitaliers. Cet argument 
réduit à une concision brutale peut ainsi se condenser : Le médecin 
est peut-être capable de soigner des malades, mais il est à coup 
sûr incapable de faire autre chose. Ainsi, l'homme qui a reçu une 
éducation aussi complète que possible, qui, tout d'abord, a dû acqué- 
rir les connaissances que représentent les deux baccalauréats ès- 
lettres et ès-sciences, l'homme qui a dû pour arriver au doctorat 
connaître la physique, la chimie, toutes les sciences naturelles, 
l'hygiène, la structure et le fonctionnement de l'organisme humain 
et ses altérations par la maladie, cet homme, par cela même qu'il 
est instruit, ce qui le suppose intelligent, est incapable d'acquérir 
en administration des aptitudes et des connaissances que possèdent 
sans doute, par grâce d'état, des administrateurs dont l'instruc- 
tion générale est fort au-dessous de celle d'un docteur en méde- 
cine. On ne sait que ce que l'on a appris. Que l'intendant connaisse 
l'administration, qu'il ait la pratique des affaires, nous n'avons 
garde de le nier. Que le médecin, dans l'état actuel des choses, 



LA MÉDECINE MILITAIRE. 189 

avec une organisation qui lui interdit toute pratique administra- 
tive, ne fasse qu'un administrateur des plus médiocres, nous ne 
voulons pas le contester; mais qu'il ne puisse par la pratique acqué- 
rir, dans la direction du service médical, les aptitudes et la compé- 
tence des intendans et des comptables, c'est ce que nous ne sau- 
rions admettre. On a parfaitement compris à l'étranger que, pour 
qu'il puisse être en temps de guerre le chef unique du service 
médical, il fallait que le médecin pût en temps de paix se pré- 
parer à ce rôle difficile. Aussi verrons-nous tout à l'heure que, si, 
dans la plupart des armées, les hôpitaux sont dirigés en temps de 
paix par le médecin en chef avec le concours d'une commission 
consultative que ce médecin préside, l'Allemagne et l'Angleterre, 
en particulier, ont supprimé ces commissions et attribué, en temps 
de paix, même au médecin la direction absolue de l'hôpital, afin 
de lui donner l'expérience dont il aura besoin en temps de guerre. 
Nos collègues de l'armée française, lorsqu'on leur en donnera les 
moyens, sauront acquérir par la pratique et par l'expérience ces 
qualités d'administrateur qu'ont su acquérir nos collègues anglais, 
allemands, russes, autrichiens, etc. 

Après avoir dit qu'il était convaincu « qu'il n'y aurait aucun 
inconvénient, au moins pendant le temps de paix, à confier aux 
médecins la direction du service de santé à l'intérieur, » M. le mi- 
nistre, craignant sans doute d'avoir outre-passé son programme, 
ajoute: « Cependant, messieurs, permettez-moi de vous faire obser- 
ver qu'en définitive les administrations municipales ne confient 
pas aux médecins la direction de leurs hospices. Pourquoi donc le 
ferait-on pour les hôpitaux militaires?.. En vérité, je me demande 
pourquoi nous confierions aux médecins la direction de nos hôpi- 
taux, quand il n'y a pas un exemple d'un hôpital civil dirigé par 
un médecin. » 

Ici, M. le ministre commet une erreur de fait, puisqu'en France 
même, la plupart de nos asiles d'aliénés sont dirigés et administrés 
parles médecins en chef et qu'un grand nombre d'hôpitaux civils en 
Allemagne, en Autriche, en Russie sont sous la direction du méde- 
cin. M. le ministre ignore-t-il donc que les médecins civils français 
se plaignent, comme leurs collègues de l'armée, de ce que le mé- 
decin n'a pas une part assez grande dans l'organisation et le fonc- 
tionnement des hôpitaux? D'ailleurs, peut-on comparer la situation 
de deux médecins chargés d'un service, l'un dans un hôpital civil, 
l'autre dans un hôpital mihtaire, quant à leurs rapports avec l'ad- 
ministration de l'hôpital ? 

Le médecin civil, dans la plupart de nos plus grandes villes, 
doit sa place au concours, ce que lui donne déjà un haut degré 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'indépendance. Dans la vie sociale, dans le monde, hors de l'hô- 
pital, le médecin, par sa position scientifique, par ses relations, 
presque toujours par sa fortune, occupe un rang bien supérieur à 
celui du directeur, de l'économe ou de l'agent administratif chargé 
de la gestion de l'hôpital auquel ce médecin est attaché. Nous ne 
sommes pas, que M. le ministre le sache bien, les subordonnés de 
l'administration des hôpitaux dans le sens qu'on donne à ce mot. 
Pour le médecin militaire français, au contraire, cette subordina- 
tion est complète, comme est dans la vie militaire toute subordina- 
tion. Le médecin d'hôpital civil réclame le droit de peser de toute 
son autoiité scientifique sur la direction du service hospitalier, 
mais il n'accepterait pas d'être le directeur de l'hôpital. Ce qui est 
logique pour le médecin en chef d'un asile d'aliénés, ce qui est 
logique pour les médecins directeurs des hôpitaux civils étrangers, 
lesquels n'ont pas d'autre rôle à remplir que celui de diriger l'éta- 
blissement qui leur est confié et dont les appointemens sont en 
rapport avec les fonctions , serait pour le médecin d'hôpital civil 
français une charge inacceptable. jNos fonctions hospitalières étant 
presque toujours gratuites, ou à peu près, ce n'est pas l'hôpital, 
mais la clientèle qui nous fournit nos ressources; si donc nous 
pouvons donner par amour pour la science, par dévoûment pour 
l'humanité, une grande part de notre temps au traitement des 
malades que renferme l'hôpital, nous ne saurions par surcroit nous 
charger de la direction de l'hôpital lui-même. Le médecin militaire, 
au contraire, n'ayant et ne devant avoir à s'occuper d'autre chose 
que de son service hospitalier, peut donner à l'administration, à 
la gestion de l'hôpital tout le temps que lui laissent disponible ses 
fonctions plus directement médicales. 

Si les hôpitaux civils français sont, en général, administrés par 
des commissions administratives, il y a pour cela d'excellentes 
raisons qui n'existent pas pour les hôpitaux militaires. Si les hôpi- 
taux civils reçoivent très souvent une subvention de la caisse mu- 
nicipale, la plus grande partie, ou du moins une grande partie de 
leurs ressources provient de revenus de propriétés, de rentes, 
résultats de dons, de legs ou de souscriptions. Il faut gérer ces 
propriétés, passer des baux, recueillir des fermages, élever des 
constructions, veiller à leur entretien, et tout cela n'est nullement 
dans le rôle du médecin. Pour les hôpitaux militaires, c'est tout 
autre chose; ces établissemens trouvent dans le budget de la 
guerre les revenus dont ils ont besoin, et le médecin, pas plus que 
l'intendant, ne sont chargés de faire rentrer les impôts. 

Enfin, tous les malades ne sont pas admis de droit dans les hôpi- 
taux civils et surtout dans les hospices. Il y a des conditions d'in- 



LA MÉDECINE MILITAIRE. 191 

digence, d'âge, de durée de séjour, de droit au secours, qui ne 
peuvent être laissées à l'appréciation du médecin, qui lui, ne voit 
que la mala lie et aurait grand'peine à tenir compte, s'il était libre, 
des restrictions à l'admissibilité dictées par des nécessités budgé- 
taires. Les hôpitaux militaires au contraire ont une clientèle abso- 
lument définie : être malade est pour le soldat la seule règle qui 
justifie et commande l'admission. 

Les argumens de M. le ministi'e de la guerre, qui sont aussi ceux 
de l'intendance, n'ont donc aucune valeur, et l'assimilation des hôpi- 
pitaux militaires aux hôpitaux civils est sous tous les rapports 
inacceptable, 

m. 

Au-dessus de tous les raisonnemens a priori il y a les faits, il 
y a l'expérience, et nous allons voir que ce qu'on déclare inappli- 
cable et à peu près impossible en France est appliqué à l'étranger ; 
nous allons voir que l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, le Por- 
tugal, l'Italie, la Belgique, la Russie, nous ont ici encore devancés 
dans la voie du progrès en donnant à leur médecine militaire cette 
autonomie jusqu'ici refusée à la médecine militaire française. 

Les campagnes de Crimée et d'Italie avaient mis en évidence les 
désastreux effets de notre organisation médicale militaire et l'in- 
suffisance absolue de l'intendance. Si cette leçon fut perdue pour 
nous, l'étranger sut en profiter. Aussi, lorsque les États-Unis, au 
début de la guerre de la sécession, organisèrent leur service médi- 
cal, ils donnèrent, pour la première fois, aux médecins la direction 
exclusive de ce service. Le résultat fut, on peut le dire, merveil- 
leux. La chirurgie américaine, livrée à elle-même, pouvant déployer 
t jUte son énergie, toute son initiative et mettre à profit ses con- 
naissances, sut ouvrir aux soldats blessés et malades 202 hôpitaux 
renfe mant 136,S9Zi lits, qui furent successivement occupés par le 
chiffre énorme de l/t3,318 blessés et 2,2Zi7,/i03 malades. Aussi 
est-ce avec un légitime orgueil que le compte-rendu officiel de la 
guerre (circulaire n° 6j a pu dire : « Au lieu de placer à la tête 
d'établissemens consacrés au soulagement des malades et des 
blessés des officiers de l'armée qui, quelles que puissent être leurs 
autres qualités, ne sauraient comprendre ce que réclame la science 
médicale et qui, avec les meilleures intentions du monde, peuvent 
ravement compromettre les soins du chirurgien,., notre gouver- 
i.ement, avec la plus sage confiance, fit du chirurgien le chef le 
commandant de l'hôpital, et tandis qu'il le rendait responsable de 

s mesures organisatrices, il lui mettait entre \&i mains le pouvoir 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

de rendre les résultats favorables... Jamais auparavant^ dans V his- 
toire du monde, la mortalité des hôpitaux militaires ne fut si 
faible en temps de guerre, et jamais ces hôpitaux ne furent aussi 
complètement garantis des maladies qui y prennent naissance. » 

Jusqu'à cette époque, l'organisation de la chirurgie militaire des 
armées européennes était, dans ses grandes lignes, calquée sur la 
nôtre; les deux exemples, si opposés dans leurs résultats, de la 
France en Grimée, en Italie, et des États-Unis pendant la guerre de 
la sécession devaient éclairer les gouvernemens, — à l'exception 
du nôtre, — sur la nécessité d'une réforme radicale. La Prusse, 
dès 1863, l'Autriche en 186A, la Russie, l'Angleterre, l'Italie, le 
Portugal, l'Espagne, et récemment la Belgique, ont affranchi leur 
chirurgie militaire du joug de l'intendance et donné au corps 
médical cette autonomie que nous ne cesserons de réclamer pour 
la médecine militaire française. L'expérience du Schleswig, en 186Zi, 
delà guerre de Bohême en 1866, consacra l'utilité de ces réformes, 
faites d'abord avec une certaine réserve, et quelques états ont 
remanié plusieurs fois leur organisation sanitaire, mais toujours 
dans le sens d'une plus large et plus libre action du corps médical 
militaire. L'Autriche, après avoir modifié en 1870 son règlement 
de 186il, a promulgué en 1878 un ordre impérial réglementant 
dans tous ses détails le service de santé militaire. La Prusse, par 
l'ordonnance de 1863, avait réformé son organisation, jusque-là 
copiée sur la nôtre; l'expérience de 1866, le désir incessant du pro- 
grès qui caractérise l'Allemagne, amena la grande réforme de 1868. 
La guerre franco-allemande montra qu'il y a toujours place pour 
des améliorations : de là les ordonnances de 1873 sur le service 
en temps de paix, de 1878 sur le service en campagne. L'Angle- 
terre, dont l'organisation sanitaire était déjà si libérale, a, par les 
décrets du 1" janvier et du 1"" février 1878, étendu encore les 
attributions du corps médical. 

Il est cependant un pays qui a suivi à cet égard, mais sur un 
point seulement, une marche rétrograde; ce pays, c'est l'Espagne. 
Les règlemens du 19 mai et du 1" septembre 1873 donnaient au 
corps médical, dans les ambulances et dans les hôpitaux, une auto- 
nomie complète. Pendant une longue guerre civile qui a mis sur 
le pied de guerre une armée de plus de deux cent mille hommes, pas 
une seule épidémie n'a été observée; la proportion des malades n'a 
pas dépassé k pour 100 de l'effectif; la proportion des guérisons a 
été des plus favorables. Cependant, un décret du 19 avril 1880 a eu 
pour effet de donner à un officier de l'armée la direction des hôpi- 
taux en temps de paix, et d'en confier le service subalterne à des 
religieuses. Les deux motifs allégués furent : l'un que la journée 



LA MÉDECINE MILITAIRE. 193 

d'hôpital avait dépassé depuis six ans les prix antérieurs, ce qui 
n'a rien d'extraordinaire; l'autre que la mortalité avait augmenté, 
ce qui est fort discutable. Peut-être trouverait-on l'explication de 
cette fâcheuse mesure dans ce fait, que le ministre actuel est l'an- 
cien directeur de l'intendance au ministère de la guerre et que 
le.ré .acteur du rapport (lequel contient, du reste, de graves erreurs 
de fait quant à l'organisation médicale des diverses armées de l'Eu- 
rope) est un intendant militaire. 

Mous ne croyons pas utile de donner avec quelque délai! î'orL^ani- 
sation particulière à chaque pays; nous l'avons déjà fait ici-même, 
il y a quelques années, pour la Prusse et pour l'Autriche (1); il 
nous suffira de montrer comment, dans les grandes armées de l'Eu- 
rope, la direction lu service médical a pu avec avantage être con- 
fiée aux médecins; ce sera la meilleure manière de répondre aux 
objections de ceux qui, par excès de dévoûment envers l'intendance, 
par fidélité à la routine, ou par ignorance de ce qui se passe 
au-delà de nos frontières, s'opposent aux progrès de notre organi- 
sation médicale militaire. Il ne leur restera plus qu'un argument 
qu'ils n'oseraient produire : c'est qu'en pareille matière, un Français 
n't.si pas assez intelligent pour remplir des fonftions qu'on a pu 
avec avantage confier à un Russe, un Anglais, un Allemand, un 
Portugais, un Italien, un Autrichien, un Belge, etc. 

Voyons d'abord ce qui se passe en temps de paix auprès du pou- 
voir central et dans les hôpitaux. En France, le conseil de santé 
des armées n'a que voix consu'tative, il n'est pas en rapport direct 
avec le ministre, et ce n'est que par l'intermédiaire de la cinquième 
direction , celle des services administratifs, qu'il transmet au 
ministre les avis qu'on peut lui demander. C'est à cette direction 
des services administratifs qu'appai tient la direction du service de 
santé. En Allemagn-, à la tête du corps de santé est le médecin- 
major-général de l'armée, leq p1 centrali'^e entre ses mains tout le 
service. Il est au ministère le chef d'un département spécial, immé- 
diateii.ent subordonné au ministre et correspondant directement 
avec lui. L'Angleterre, le Portugal, l'ItaUe, ont une organi.-ation 
semblable. En Autriche-Hongrie, l'administration centrale du ser- 
vice de santé forme la quatorzii^me division du ministère de !a 
guerre. Placée sous la direction d'un des deux médecins- majors- 
généiaux de l'armée, elle centralise toutes les affaires relati\esau 
service de santé dans toutes ses branches. A côté dt cette direc- 
tion existe « un comité de santé » composé de médecins choisis 
en raison de leurs connaissances scientifiques, mais sans acception 

(1) V(.>yez la Bévue du I"" novembre 1871. 

TOMB XLII. - 1880. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES, 

du grade, et présidé par l'autre médecin-major-général. Les attri- 
butions de ce comité sont exclusivement scientifiques et ne se rap- 
portent pas au service proprement dit. En Russie, à la tête du corps 
de santé, est le médecin-inspecteur-général (D'" Kosluffj, dont les 
attributions comprennent la direction du personnel, l'exécution 
pratique du service, la gestion des fonds et du matériel, la vérifi- 
cation et le contrôle de la comptabilité. 

II, n'est pas inutile de noter que, dans les armées allemande, 
anglaise, autrichienne, italienne, portugaise, russe, les médecins 
ne sont pas seulement assimilés comme grades aux officiers de 
l'armée, ils sont personnes militaires [personen des soldaten- 
siandes)^ c'est-à-dire officiers combattans, et leur pouvoir discipli- 
naire n'a d'autre limite que leur grade. 

En France, nous l'avons déjà dit, la direction des hôpitaux mili- 
taires appartient à l'intendance et à ses représentans, auxquels les 
médecins, même le médecin en chef, sont subordonnés. Presque 
partout, à l'étranger, cette direction, en temps de paix et pour les 
hôpitaux de l'intérieur, appartient aux médecins^ mais avec des 
attributions plus ou moins étendues. En Autriche, le médecin en 
chef de l'hôpital a autorité sur le personnel des médecins et des 
pharmaciens, qui ne relèvent que de lui, et donne des ordres en ce 
qui concerne le service au personnel de la troupe sanitaire et au 
comptable de l'hôpital. Mais il existe un conseil d'administration 
de l'hôpital composé de l'officier commanaant la troupe sanitaire, 
du comptable et du médecin en chef, lequel préside le conseil. En 
cas de conflit, la question est soumise au commandant de la garni- 
son pour les affaires militaires, au médecin en chef de la circon- 
scription pour les affaires médicales, ou à l'intendant pour les diffi- 
cultés administratives ou financières. En Russie, le médecin en 
chef est aussi le chef direct de tout le personnel sanitaire; il pré- 
side la commission administrative, composée des médecins et em- 
ployés de l'hôpital. Cette commission peut de son autorité prendre 
des mesures dont l'exécution n'exige pas une dépense de plus 
de 100 roubles. Elle relève, pour ce qui concerne le service médical, 
du médecin en c'»ef de la circonscription , et pour ce qui a trait aux 
aii'airi^s adminisiraiives, de l'inspecteur des hôpitaux. 

En AlleiUcigne, en paix comme en guerre, l'autorité du médecin 
en chef d'un hôpital est complète, s'étend sur tout le persoimel et 
comprend la gestion tout entière. Depuis les ordonnances du 
1" janvier 1873, les hôpitaux de paix, au lieu d'être administrés 
par des commissions, sont placés sous la direction du médecin en 
chef. Le médecin en chef exerce le commandement sur le personnel 
médical, les aides de lazaret, les infirmiers, etc.; il a le pouvoir 



LA MEDECINE MILITAIRE, 195 

•disciplinaire d'un commandant de compagnie non détachée. Il peut 
infliger aux employés administratifs et aux pharmaciens des amendes 
allant jusqu'à trois thalers, au besoin leur interdire provisoirement 
leurs fonctions, sauf à en rendre compte à l'autorité supérieure com- 
pétente, A son entrée en fonctions, l'hôpital lui est remis avec un 
inventaire, et le procès-verbal de prise de possession est adressé 
à l'intendance. Dans les hôpitaux peu importans, le médecin en 
chef a la gestion économique. Dans les hôpitaux plus importans 
et dans lesquels il existe des agens soumis au cautionnement, le 
médecin est déchargé du détail de la gestion ; on forme, en ce cas, 
une (( gérance de caisse et d'économat » attribuée à un ou deux 
comptables (inspecteurs de lazaret), qui doivent se conformer aux 
ordres du médecin en chef, sauf, en cas de désaccord, à provoquer 
de sa part une décision formelle. Alors un procès-verbal est dressé 
et il est soumis, à l'époque des inspections, à l'intendant et au 
médecin-général. Les contrats passés par la gérance doivent rece- 
voir l'assentiment du médcin en chef; on soumet également à son 
appréciation les comptes, la correspondance administrative, etc. 
Le médecin a le devoir de contrôler le service d s agens de la 
caisse et de l'économat, de surveiller l'entretien des bâtimens, du 
matériel, l'en.ploi régulier des denrées, des vivres, etc. Chaque 
mois et aussi quand il y a lieu de supposer que la caisse a subi un 
dommage (incendie, vol, etc.), il la vérifie. En dehors de ce cas, la 
vérification n'est faite par lui qu'avec l'autorisation de l'int-^ndant. 
Le médecin en chef est responsable des fautes commises par ses 
agens, en tant que son contrôle a été insuffisant. 

En Italie, la direction de l'hôpital appartient au médecin, et l'ar- 
ticle 2 du décret du 17 novembre 1872 est ainsi conçu : « L'offi- 
cier de santé, directeur des hôpitaux militaires d'une division, 
chargé déjà de la direction technique du service de santé dans ces 
hôpitaux, joindra à ces attributions la direction administrative et la 
direction discipliiaire; il sera en conséquence revêtu de l'autorité 
d'un ch-^f de corps, tant en ce qui concerne le personnel qu'en ce 
qui concerne le matériel. » En Angleterre (ordonnance du 1" juil- 
let 1876), le médecin en chef de l'hôpital a sous sa juridiction ei 
sa surveil'ance les officiers et sous-officiers attachés à l'étabhsse- 
ment. Enfin, en Portugal, la direction des hôpitaux militaires appar- 
tient exclusivement au médecin en chef. 

Quelque complète que soit presque partout en Europe l'auto- 
rité du médecin, il est à peine utile d'ajouter que le médecin en 
chef d'un hôpital ne constitue pas dans l'armée une autorité indé- 
pendante ne relevant que des autorités médicales supérieures. 
Cela ne saurait être et n'existe nulle part. Le générai en chef d'une 
armée, d'une circonscription d'un corps d'armée, est le chef naturel 



196 BEVUE DES DEUX MONDES. 

de tous ^es services militaires que comprend l'armée ou la circon- 
scription qu'il commande ; ^a médecine, pas plus que le génie ou 
rartilleri'", ne sauraient, malgré leur autonomie, échapper à son 
autorité. Au-dessus du médecin en chef d'un hôpital, il y a donc le 
général en chef du corps ou ses représentant directs, qui sont dans 
l'espèce, lorsqu'il s'agit d'un hôpital placé dans une ville, non pas 
comme en France l'intendant, ou même ce que nous appelons le 
commandant de place, mais le commandant de 1b garnison, c'cst- 
à-dire le représentant direct du général en chef. 

Il est facile de voir par ce rapide aperçu que, si, dans tous les 
grands états de l'Europe, à l'exception de la France et aujourd'hui 
de l'Espagne, la direction des hôpitaux en temps de paix appartient 
au médecin; si pour quelques-uns d'entre eux il existe à côté du 
médecin en chef un conseil d'administration que ce médecin du 
reste présirle, c'est qu'en temps de paix il y a rarement urgence 
à prendre une décision. Mais en temps de guerre tout change ; la 
rapidité d'exécution ne pouvant s'obtenir qu'avec l'unité de direc- 
tion, le conseil d'administration disparaît, et partout la diiectioa des 
hôpitaux de guerre et des ambulances appartient exclusivement au 
médecin. On voit ce que valent sur ce point les opinions de M. le 
îTiinistre de la guerre, qui accordei'aii, dit-il, assez volontiers l'au- 
tonomie en temps de paix, mais qui serait effrayé de la voir exi-ter 
en temps de guerre. 

L'arrêté royal promulgué en Belgique au mois de mai dernier est 
ainsi conçu : « Attendu que l'expérience des dernières guerres a 
démontré qu'il est avantageux de donner au corps njédical la direc- 
tion et la responsabilité du service de santé en campagne... Sur la 
proposition de notre ministre d ■ la guerre, avons arrêté et arrê- 
tons : Art. 1". Le service de santé de l'armée, en temps de guerre, 
constitue un organe distinct placé sous l'autorité directe du com- 
mandant et sous le contrôle financier de l'intendance. — Art. "2. La 
direction et la responsabilité du sp^vice de santé en campagne sont 
confiées au corps médical militaire, etc. » 

Le règlement allemand du 10 janvier 1 878, comme celui de ?86P, 
donne au médecin seul la direction du service. « Le chef du service 
de santé est, au grand quartier- général, l'autorité centrale chargée 
de la direction sanitaire sur le théâtre de la guerre. Il est respon- 
sable de r exécution du service de santé en campagne dans toute 
son extension... Le chef du service de santé des armées est le chef 
de tout le personnel de santé sur le théâtre des opérations ; il est 
revêtu de l'autorité disciplinaire d'un commandant (général) de divi- 
sion. Le? fonctions de chef du service de santé sont remplies par 
le médecin-mr.jor-général de l'armée [general-stabsarzt dcr arnire), 
ou à son défaut par un médecin-général (art. 19). » L'armée aile- 



LA. MEDECINE MILITAIRE. 1|>7 

mande en campagne se divise en années dont chacune comprend 
un certain nombre de corps d'armée. Le service médical de cha- 
cune de ces subdivisions est fondé sur le même principe. « Â.u 
quartier-général de chaque armée est attaché un médecin-général 
d'armée [armee-general-arzt), charité d'exercer, d'après les indica- 
tions du général commandant en chef de l'armée, la haute direc- 
tion sur l'ensemble des corps d'armée composant l'armée; il a 
l'autorité disciplinaire d'un général de brigade (art. 20). » Dans 
chaque corps d'armée, la direction du service médical est confiée, 
d'après les mêmes principes, à un médecin-général de corps d'ar- 
mée {corpt- gênerai- arzt). Les fonctions de médecin en chef d'un 
corps d'armée en temps de paix ou en cas de mobilisation sont 
intéressantes à connaître. Elles comprennent les opérations sui- 
vantes : appel à l'activité du personnel médical, — répartition, dans 
les corps de troupes de ce personnel, d s pharmaciens et des infir- 
miers, — réception du personnel administratif fourni par l'inten- 
dance, — réception des hommes et chevaux fournis par le train, — 
réception des voitures et du matériel hospitalier en consigne au 
dépôt du train, — achat des médicamens et denrées, qui ne doivent 
être acquis qu'au moment de la mobilisation, etc. Le service de 
santé de seconde ligne est organisé sur ces mêmes principes de la 
direction médicale. 

11 serait inutile de reproduire pour les autres armées les articles 
qui réglementent le service de santé en campagne. L'Autriche, l'Ita- 
lie, l'Angleterre, la Russie ont une organisation calquée sur l'orga- 
nisation médicale militaire de l'armée allemande; si quelques-unes 
en diffèrent, c'est, comme nous allons le voir, par une extension 
plus grande encore des droits donnés aux médecins en chef. 

Un élément qui ne figure pas en temps de paix vient pendant la 
guerre s'ajouter au service de santé; cet élément, qui n'existe pas 
malheureusement encore en France, ce sont les compagnies sani- 
taires, comprenant une partie de ce que nous empruntons au train 
des équipages, et des détachemens d'infirmiers brancardiers. En 
Italie, en Portugal, en Angleterre, les troupes sanitaires sont, 
comme tout le reste du personnel de santé, sous le commandement 
du médecin. En Allemagne, en Autriche, elles restent sous l'auto- 
rité directe de l'officiei de troupe qui les commande, bien que cet 
officier soit tenu de déférer aux réquisitions du médecin en chef. 
Voici ce que dirait à cet égard, au congrès de 1878, M. le docteur 
Rotb, luédecin-généra! de l'armée allemande : « Nous commandons à 
tout le service de santé, mais les brancardiers sont encore sous les 
ordres des officiers de troupe, et il en résulte d-: s choses désagréa- 
bles pour nous et fâcheuses pour le bien du service. J'ai eu comme 
médecin en chef de l'armée l'expérience que deux puissances égales 



193 REVUE DES D£CX MOKDES. 

ne peuvent pas exister l'une à côté de l'autre... La chose nécessaire 
pour toutes les armées, c'est que l'on forme des troupes sanitaires 
spéciales organisées comme le génie, Tartillerie, le train; que ces 
troupes sanitaires soient indépendantes des autres troupes et qu'elles 
puissent se recruter comme elles. Ces troupes, comme tout le reste 
du service médical, devraient être sous la direction des médecins. » 
A cette observation si juste, M. le docteur Longmore, chirurgien- 
général de l'armée anglaise, répondait : « La question a été décidée 
en Angleterre, et j'ai vu les médecins exercer le commandement. 
Ils sont, en effet, à la tête des compagnies de braocardierSy et les 
officiers d'administration leur sont subordonnés. » 

Enfin, il est un dernier élément qui, dans une certaine mesure, 
a fait obstacle à l'indépendance du corps médical français, c'est 
l'existence des pharmaciens militaires., Si l'on: se repoite h la dis- 
cussion de 1873 devant l'Acaléime de médecine, on voit que le 
pharmacien s'insurge à l'idée d'être subordonné au médecin,, et 
peu s'en faut que, pour éviter cette subordination, il ne préfère 
la suprématie de l'intendance. Cependant là où il y a un chaf, 
il y a des subordonnés, et personne n'a encore eu l'idée de don- 
ner au pharmacien la direction du service médical. Du reste, 
une des caractéristiques de notre organisation médicale militaire, 
c'est la place incroyablement considérable donnée au pharmacien,. 
Dans le tableau B du projet présenté par le général Farre, pour 
un effectif de treize cents médecins, il y a cent quatre-vingt-cinq 
pharmaciens; cependant l'Italie n'en a que quatre-vingt-neuf, l'Au- 
triche soixante-cinq et l'Allemagne, pour un effectif de seize cent 
vingt-huit médecins, ne compte que 17 pharmaciens. 11 y a plus, 
en Allemagne et en Autriche , tandis que les médecins forment 
un corps spécial d'officiers considérés comme personnes militaires, 
c'est-à-dire considérés comme combattans, ce qui n'est que jus- 
tice, les pharmaciens appartiennent à la classe des employés mili- 
taires [Beamten) . Il en est de même en Russie, où les phai'maciens 
ne portent pas l'épaulette que portent les médecins comme insigne 
de leur grade. S'il est indispensable d'avoir à la tête des dépôts de 
médicamensoudans les laboratoires de la pharmacie centrale des 
savans ayant reçu, comme les pharmaciens, une instruction spé- 
ciale ; s'il est utile, mais non indispensable, d'en avoir à la tête du 
service pharmaceutique des grands hôpitaux, le pharmacien est une 
superfétation dans les ambulances et môme]dans les hôpitaux mobiles 
en activité sur le théâtre de la guerre. Les médicamens officinaux 
sont tout préparés dans les caissons, et quant aux préparations 
extemporanées , qui ne consistent guère que dans des mélanges 
et des pesées, il n'est pas un médecin qui ne soit capable de les 
effectuer. Du reste, en temps de guerre, la mobilisation fournirait 



I,A Mr.DEnNE MHITAIR8. 199 

à la médecine militaire plus de pharmaciens qu'il n'en faut. Quoi 
qu'il en soit, dans toutes les armées étrangères, le pharmacien, 
n'étant que l'aide du médecin, lui est subordonné comme tout le 
personnel du service de santé. 

Je ne crois pas dsvoir parler des secours volontaires et des socié- 
tés que quelques personnes regardent comme pouvant se substi- 
tuer en temps de guerre à la chirurgie militaire. L'ignorance et la 
présomption, si elles ne les justifient pas, excusent bien des absur- 
dités. La substitution, en tout ou en partie, des sociétés de secours 
à la chirurgie militaire pourra être discutée par un homme sérieux 
le jour où l'on proposera sérieusement la suppression totale ou 
partielle de l'artillerie dans l'armée tt son remplacement par les 
sociétés civiles d'artilleurs volontaires. 

L'exposé sommaire de l'organisation de la médecine militaire 
dans les armées étrangères montre que, malgré les objections de 
ceux qui, ignorant ce qui existe ailleurs, substituent le raisonnement 
à l'expérience des faits, le service de santé militaire peut, pen- 
dant la paix comme pendant la guerre, être confié h la compétence 
et au dévoûment des médecins militaires. Mais nous pouvons nous 
demander si cette indépendance du corps médical a produit des 
résultats qui justifiant l'autonomie accordée au corps de santé. 
C'est ce qui nous reste à examiner. 

Les elfets d'une bonne organisation doivent se faire sentir dans 
toutes les parties du service depuis le moment où le blessé tombe 
sur le champ de bataille, jusqu'au moment où il trouve dans les 
soins éclairés des médecins la gu-érison de ses blessures. L'absence 
d'un service spécial de brancardiers, l'insuffisance num.érique des 
soldats du train, conducteurs de cacolets et de litières, rendei.t 
impossible, dans notre armée, l'enlèvement rapide des blessés tom- 
bés sur le champ de bataille. Nous ne parlerons pas de la dernière 
guerre, pour ce qui concerne la France, puisque presque partout 
l'ennemi étant resté en possession du champ de bataille, c'est à lui 
qu'incombait le soin de relever nos soldats blessés. En Italie, beau- 
coup de nos blessés de Solferino sont restés sans secours deux 
jours et quelques-uns trois jours sur le champ de bataille ; dans les 
armées allemande, autrichienne et russe, grâce au service des bran- 
cardiers d^ renfort choisis .dans les régimens prenant part au com- 
bat, grâce aux compagnies d'infirmiers brancardiers, les blessés ont 
été aussitôt relevés. Chargé, après nos grandes batailles autour de 
Metz, d'aller en parlementaire réclamer dans les ambulances enne- 
mies, soit nos blessés, soit même des médecins militaires prison- 
niers avec leur ambulance, nous avons été frappé de voir que 
quelques heures seulement après la bataille tous les blessés recueil- 



REVUE DES DEDX MONDES. 

lis dans les ambulances allemandes étaient, amis ou ennemis, cou- 
chés, opérés et déjà pansés avec soin. Lorsqu' après Borny, chargé 
de la douloureuse mission de dirigrT, conjointement avec un des 
médecins en chef allemands, l'enterrement de nos morts tombés 
dans les lignes ennemies, nous pûmes parcourir librement le champ 
de bataille de la veille, nous eûm js la consolation de voir que pas 
un blessé n'avait été oublié. 

Tous les blessés n^^ peuvent être hospitalisés jusqu'à leur guéri- 
son dans les environs du champ de bataille; pnur éviter l'encombre- 
ment, il faut évacuer tous ceux qui sont transportables. Les armées 
étrangères ont pour remplir cette mission des compagnies de bran- 
cardiers, des voitures d'ambulance, fies brancards en nombie consi- 
dérable; en France, nous n'avons pour cela que les fourgons du 
train ou des voitures de paysan qu'on remplit de paille. C'est 
encore, même en 1870, tout ce qu'on put nous fournir pour rame- 
ner dans leurs lignes des blessés allemands échangés conlie les 
nôtres, et nous dûmes plusieurs fois arrêter la marche du convoi, 
tant nous étions douloureusement impressionnés par les hur- 
lernens de douleur que poussaient de malheureux blessés que les 
cahots des voitures jetaient les uns sur les auties. L'Allemagne, 
l'Autriche, la Russie, peuvent transformer en temps de guerre leurs 
wagons à marchandises pour y suspendre des brancards, et ils con- 
stituent ainsi de véritables hôpitaux roulans. Pendant la guerre 
franco-allemande, !a plupart des blessés allemands ont été évacués 
ainsi sur l'Allemagne; pendant la guerre dernière, vingt et un con- 
vois, toujours en activité, ont transporté dans les hôpitaux de leur 
pays deux cent mille malades et blessés de 1' armée russe. Lors- 
qu'en Italie nous eûmes à transporter de Milan à Vérone des blessés 
autrichiens pour les rendre à leurs compatriotes, nous n'eûmes à 
notre disposition que des wagons à marchandises remplis avec de 
la paille, hur laquelle reposaient ces malheureux, et les choses ne 
furent guère meilleures en 1870. 

Tous les blessés ne sont pas transportables ; il en est qu'il laut 
traiter et par conséquent qu'il faut hospitaliser sur place. C'est ce 
que peuvent faire les armées allemandes qui possèdent des hôpi- 
taux mobiles de champ de bataille {Feld-Lazarethe) ayant leur 
organisation propre en personnel et en matériel, qui possèdent des 
tentes-hôpitaux, des lits démontans, transportables, et nous savons 
par expérience que ces soi-disant impedimenta n'ont pas empê- 
ché l'armée allemande d'exécuter, en 1870, des marches fou- 
droyantes. Grâce aux tentes d'ambulance dont j'avais donné le mo- 
dèle, en 1868, modification de la tente d'ambulance américaine, et 
que l'avais attribuées aux ambulances que j'avais organisées comme 



LA MÉDECINE MILITAIRE. 201 

chirurgien delà société de secours aux blessés militaires en 1870, 
grâcp à des lits que je fis construire avec de simples planches, sur 
le modèle de ceux que j'avais vu employer par les Prussiens en 
1860, lorsque je visitai leurs ambulances du Schleswig avec mon 
confrère et ami M. le député Liouville, je pus, dès les premières 
batailles autour de Metz, dresser et aménager en quelques heures 
un petit hôpital de plus de cent lits. Depuis douze ans, j'ai hospi- 
talisé chaque année, pendant six mois, sous des tentes d'ambu- 
lance, les blessés de mon service de l'hôpital Gochin et depuis 1873 
de l'hôpital Beaujon, jamais un représentant de l'administration de 
la guerre n'a eu la curiosité, qui eût été pour lui un devoir, de 
venir s'enquérir sur place des avantages ou des inconvéniens de 
ce mode d'hospitalisation spécialement destiné aux blessés mili- 
taires. La chirurgie militaire française étant privée des moyens 
d'hospitalisation temporaire que possèdent les armées étrangères, 
le transport des blessés s'impose à elle comme une nécessité, et 
ses moyens de transport eux-mêmes sont des plus défectueux. Or 
il est des opérations, telles que les résections des os et des arti- 
culations, qui permettent de guérir un blessé tout en bu conser- 
vant son membre; mais elles ne sont praticables qu'à la condition 
de pouvoir conserver dans une complète immobilisation le membre 
opéré. Pendant la guerre de sécession, pendant les guerres de 1 -66 
et de 1870, pendant la guerre de Turquie, les chirurgiens améri- 
cains, allemands, autrichiens et russes ont pratiqué un grand nombre 
de résections au grand bénéfice de leurs malades; le chirurgien 
français ne peut guère, en campagnp, avoir recours à cette chirurgie 
conservatrice qu'il pratique en temps de paix, et s'il veut avoir 
quelque chance de sauver son blessé, il est obligé de le mutiler 
et de lui imposer l'amputation. 

Gomme il est facile de le deviner, un blessé qui est resté long- 
temps sur le champ de bataille sans être relevé, qui ne peut être 
par conséquent pansé ou opéré que fort tardivement, qui subit de 
longs transports par d'abominables moyens, qui n'a qu'un peu de 
paille comme lit, qui ne reçoit qu'une nourriture insuffisante et 
qui ne peut même toujours être pansé convenablement, parce que 
le médecin, par la faute de l'iniendance, manque des appareils et 
des objets de pansement nécessaires, ce blessé a peu de chance 
d'échapper à la mort. Aussi malgré la valeur f-cieniifique de nos 
médecins, malgré leur zèle, malgré^leur dévoûment, la mortalité 
de nos blessés a toujours été beaucoup plus élevée qu'elle ne l'est 
dans les armées étrangères. 

L'armée française en Grimée a perdu le chiffre énorme de 72 
pour 100 de ses opérés, c'est-à-dire que, sur 100 opérés, il n'en 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

guérit que 28. Sans doute on pourrait objecter que nous étions 
loin de la France, en pays ennemi, sans ressources à tirer de la 
contrée et par un hiver rigoureux; mais que peut-on dire de pareil 
pour la campagne d'Italie? Là, dans un pays ami, au milieu des 
ressources de toute espèce, pendant l'été et sous un des plus beaux 
ciels de l'Europe, à six heures de nos frontières, dans une cam- 
pagne où nous fûmes toujours victorieux et qui ne dura que deux 
mois, entourés de villes et de villages où nous pouvions abriter 
nos blessés, nous perdîmes 63 pour 100 de nos opérés, 9 pour 100 
seulement de moins qu'en Grimée, où tout était conjuré contre 
nous : climat, privations, fatigues d'une longue campagne, choléra, 
typhus, pourriture d'hôpital. Nous perdîmes en Italie 63 de nos 
opérés sur 100, quand les Anglais, sur ce chaaip de mart de la 
Crimée, n'en perdirent que 33 pour 100; quand les Américains, 
dans leur lutte gigantesque à travers un territoire dévasté par la 
guerre, au milieu de toutes les difficultés, n'en perdirent que 
40 sur 100. Non, un pareil état de cluses ne peut durer ! 

Au mois d'août 1878, pendant l'exposition, un cougrès interna- 
tional sur le service médical des armées en campagne se réunit à 
Paris. Les gouvernemens étrangers y envoyèrent des délégués offi- 
ciels choisis parmi les illustrations de la chirurgie miliiaire. Parmi 
eux se trouvaient le D"" Longmore, chirurgien-général de l'armée 
anglaise, le D' Kosloff, médecin en chef et inspecteur-général de 
l'administration médicale de l'armée russe, le D"" Roth, médecin 
général de l'armée allemande, le D' de Losada, médecin inspecteur 
de l'armée espagnole, le D' Gunha Bellem, député et médecin prin- 
cipal de l'armée portugaise, le D" Neudorfer, un des médecins les 
plus éminens de l'armée autrichienne, le D' Koliï et le D' Yan Diest, 
médecins principaux l'un de l'armée hollandaise, l'autre de l'ar- 
mée belge, etc. Les médecins inspecteurs Legouest, délégué par le 
ministre, baron Larrey, Gueury, Lrault et quelques-uns de nos 
médecins principaux représentaient la médecine militaire française. 
Notre situation, à nous médecins fraijçais, fut des plus pénibles, 
car, tandis que nos collègues étrangers : allemands, russes, autri- 
chiens, anglais, pouvaient nous montrer par leur propre expérience 
Clans les guerres récentes combien de progrès avaient été réalisés, 
nous ne pouvions que baisser la tête et décliner la responsabilité 
de l'infériorité de notre organisation. On discutait le rôle des com- 
pagnies de santé pendant le combat, nous n'en avons pas ; le fonc- 
tionnement des hôpitaux mobiles, nous n'en avons pas; l'utilisation 
des trains sanitaires, nous n'en avons pas; Torganisalion des 
services sur les champs de bataille, elle ne nous appartient pas. 

Toujours, quand nous parlions de la France, la même conclusion 



LA MÉDECINE MIUTAiaE. 203 

revenait : Oui, cela devrait être; mais nous n'avons pas autorité 
pour imiter ce dont vous nous vantez l'uiilité. Aussi ne saurait-on 
s'étonner que le congrès, en se séparant, ait voté à l'unanimité la 
conclusion suivante : « La subordination de la chirurgie militaire 
à une autre autorité que celle des médecins en chef, ainsi que l'exis- 
tence de services parallèles ne relevant pas des médecins miHtaires 
en chef, sont incompatibles avec une bonne organisation des ser- 
vices médicaux et avec la protection que l'état doit aux soldats ma- 
lades et blessés. Par conséquent, la direction du service médical 
militaire doit, comme cela existe dans presque toutes les armées 
modernes, appartenir exclusivement au médecin en chef de l'armée 
sous la haute autorité du commandement. » 

Ce n'est pas tout encore. Le blessé tombé sur le champ de bataille 
perd momentanément sa nationalité. Pour l'ennemi qui le recueille 
ce n'est pas un prisonnier, c'est un malheureux qu'il faut secourir, et 
ceux' qui, tout à l'heure, combattaient l'un contre l'autre, se retrou- 
vent côte à côte unis par la douleur sur le grabat de l'ambulance. 
La bonne organisation de la médecine militaire d'une armée inté- 
resse donc toutes les armées avec lesquelles elle peut se trouver en 
présence. C'est ce qui autorisait un de nos collègues, appartenant à 
un pays ami, de dire au congrès de 1878 : « Un état qui néglige son 
service médical militaire alTaiblit par Là, non-seulement sa propre 
défense, mais fait preuve en même temps d'un manque de civili- 
sation et d'humanité qui l'avilit aux yeux de ses voisins. » Cette 
parole vraie dans sa dureté était dite d'une manière générale, mais 
la rougeur nous monte au front quand nous songeons que ce n'est 
plus qu'à la France qu'elle peut s'appliquer aujourd'hui. Puissent 
nos législateurs, avant de se séparer, accomphr une réforme décré- 
tée il y a trente-deux ans en France, mais que l'étranger seul a su 
accomplir ! Qu'ils aient enfin pitié de nos malades et de nos bles- 
sés : il s'agit de l'armée, il s'agit de la France! Aujourd'hui que 
tout le monde est soldat, il n'est pas une famille française qui ne 
soit directement intéressée à voir cesser un état de choses qui s'est 
constamment traduit par la mort de milliers de victimes. Combien 
de nos soldats malades ou b'essés, pendant la paix comme sur les 
champs de bataille, ont succombé dans les hôpitaux ou dans les 
ambulances, alors qu'ils auraient pu revoir leur famille et leur 
foyer, si le dévoûment et le savoir de nos médecins militaires n'a- 
vaient pas été rendus impuissans par une organisation déplorable 
qu'on ne saurait plus longtemps conserver! 

LÉoîj Le Fort, 



L'ÉMANCIPATION 



DES FEMMES 



Nous vivons dans un temps où institutions publiques, dogmes reli- 
gieux, lois qui régisseï t le mariage et la propriéié, lout est remis en 
qutsiion, au grand désespoir des esprits rangés, qui aiment à se per- 
suader que tou: est parfait dans le -.onde, qu'il n'y a poiai de retouches 
à y faire. Il est vrai que les changcmtus qu'on voudrait introduire 
dans notre vieille société ne soni pas tous ht ureu-v ai séduisaus, que 
quelques-un^ ne ressemblent guère à des progrès, et que la façon dont 
on les prciposij est prOj,re à en dégoûter non-seulement les têtes à pré- 
jugés, mais les philosophes eux-mêmes et les gens de goût. Parmi les 
prêcheurs et les prôneurs de nouveautés, il est des penseurs sérieux qui 
méritent qu'on les écoute et dont les erreuis même sont proûiablesau 
genre huaiain. D'autres n'ont en tête « qu'un intérêt de gueule; » ce 
sont leurs appétits qui leur dictent leuis oracles, et d'habitude un 
appétit est aussi déraisonnable qu'un préjugé. D'autres encore sont des 
esprits excessifs et brouillons, qui, par emportement de logique ou par 
un excès de confiance en leur sagesse, ont juré une haine mortelle à 
tout ce qui est ; ils estiment qu'au préalable il faut tout détruire, et il 
esta présumerqi-e,sionles laissait faire, la maison qu'ils nous bâtiraient 
nous ferait regretter celle que nous avons. D'autres enfin sont des 
baladins et des clowns, qui se servent des questions comme d'un 
tremplin pour faire leurs tours, ou des charlatans, qui ont besoin d'une 
grosse caisse pour atiirer les badauds daus leur boutique. 

De toutes les quesûons sur lesquelles on peut être tenté de raisonner 



l'émancipation des femmes. 205 

ou de déraisonner, celle des chajigemens qu'il convient d'apporter dans 
l'éducation des femmes et dans le sort que leur fait la société est la 
plus projxe à exciter la verve des amateurs de controverses. Il faut 
que les partisans résolu.: du statu quo social en prennent leur parti, il y 
a une question des femmes. Elle est posée, elle est ouverte et débattue 
dans toute l'Europe aussi bien que dans le Nouveau-Monde, et il serait 
étrange qu'il en fût autrement. Comme l'a remarqué un éminent pen- 
seur, Stuart Mill, qui voulait beaucoup de bien au sexe faible tt qui 
avait d':; bonnes raisons pour cela, « le caractère particulier du monde 
moderne est que l'homme ne naît plus à la place qu'il occupera dans 
la vie, qu'il n'y est pUis enchaîné par un lien indissoluble, mais qu'il 
est libre d'employer ses facultés et les chances favorables qu'il peut 
rencontrer à se pro^'^urer le sort qui lui semble !e plus désirable, n Jadis 
la société était constituée sur d'auties principes. Les traditions et les 
habitudes avaient une autorité presque sacrée. La naissance assignait 
à chacun la place qu'il levait occuper 'oate sa vie, et s'il était disposé 
à ensoîtir, la loi l'y retenait, elle le condamnait à l'immobilité. Pour 
appeler avec succès de cette sentence, il fallait au condamné des 
hasards propices ou une trempe exceptionnelle de la volonté. La révo- 
lution est venue, elle a changé tout cela. Elle a supprimé les incapacités 
légales qui liiuitaient et entravaient les petits dans le choix d'une pro- 
fession ; elle a mobilisé les volo tés, 1e^ vies et les destiné, s, elle a 
autorisé chacun à se faire lui-même sa place dans le monde, à ses 
risques et périls, à la sueur de son front. 

Les femmes seules ont été exclues d-^ ce bénéfice, et cette anomalie 
les chagrine ou les indigne. Elles ne peuvent pardonner à la révolution 
de n'avoir proclamé que les droits de l'homme. Comme l'antiquité 
grecque et romaine, comme la société féodale ou monarchique, la 
démocratie moderne leur a dit jusqu'aujourd'hui : « Votre vraie voca- 
tion est de faire des enfans, car il est nécessaire qu'il y en ait, et vous 
seules pouvez les faire. Tâchez d'y trouver votre plaisir. » Les femmes 
se plaignent qu'on raisonne avec elles comme les planteurs de la Caro- 
line du Sud raisonnaient av c les nègres, lorsqu'ils leur disaient : " Il 
est nécessaire de cultiver le sucre tt le coton; or les blancs ne le peu- 
vent pas, et si on vous laissait libres, vous ne le voudriez ^ hs; donc il 
faut absolument que vous resti-z esclaves. » — « Si le noiiveau principe 
sur lequel repose notr.' société est vrai, remarque à ce sujet Stuart Mil!, 
nous devons agir en conséquence et ne pas décréter que le fait d'être 
né fille et non garço ; doive plus décider de la destinée d'un être 
humain que le fait d'ê.re noir et non blanc. A l'heure qu'il est, dans 
les pays les plus avancés, les interdictions légales dont la femme est 
frappée sont l'unique exemple d'un désavantage ou d'un empêchement 
attaché à la naiss mce. » 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cette anomalie blesse -d'autant plus les femmes que, dans les pays 
qui ne connaissent pas la loi salique, on les admet à remplir la plus 
haute et la plus diffîcile des fonctions, on les autorise à régner. Si elles 
avaient pour la plupart quelque chance sérieuse de devenir reines, il 
est probable qu'elles prendraient leur mal en patience; on se console 
de bien des mis res par l'espérance de gagner un jour le gros lot. Mal- 
heureusement le nombre de celles qui peuvent se flatter de régner un 
jour est fort restreint, et encore est-ce un raéiier qui se gâte, qui 
devient d'année en année plus hasardeux, plus précaire. La plupart des 
femmes mécontentes, mais raisonnables, n'envient point le sort de la 
reine Victoria, elles ne rêvent pas de devenir impératrices des Indes; 
elles se contentent d'exhorter la société à accroître un peu la somme de 
liberté dont elles jouissent, elles demandent qu'on les aide à éman- 
ciper leur intelligence et qu'on leur ouvre certaines carrières que s'est 
réservées jusqu'ici l'injuste avarice des hommes. — D'autres moins 
raisonnables, mais beaucoup plus bruyantes, demandent davantage. 
Elles réclament des droits politiques, elles prétendent devenir élec- 
teurs et même éligibles, siéger dans les jurys et dans les tribunaux, 
et ne payer l'impôt qu'après l'avoir discuté et voté. Quelques-unes 
aspirent par surcroît aux premières charges de l'état, et comme la 
Praxagora d'Aristophane, elles s'écrient : « Nous seules pouvons sauver 
le vaisseau de la république, qui ne navigue pour le moment ni à la 
voile ni à la rame. Mais, quoiqu'elles soient excellentes, je crains que 
les hommes aveuglés par leurs sots préjugés ne goûtent peu nos inven- 
tions. )) 

Dans un récent et curieux opuscule, où les vues d'un observateur 
sagace, pénétrant, de la vie humaine sont mêlées aux paradoxes d'un 
homme d'esprit qui s'amuse, nous lisons « qu'il n'y a pour la femme, 
au milieu de ses transformations naturelles et sociales, que deux états 
bien dilTérens l'un de l'autre auxquels elle aspire véritablement, qu'elle 
comprenne bien et dont elle jouisse pleinement : c'est l'état de mater- 
nité ou l'état de liberté. La virginité, l'amour et le mariage sont pour 
elle des états passagers, intermédiaires, sans données précises, n'ayant 
qu'une valeur d'attente et de préparation (1). » Un illustre prélat, mort 
depuis, en présence duquel M. Dumas soutenait cette thèse, dont il est 
difficile de contester la justesse, lui répondit : « Il y a du vrai dans ce 
que vous me dites. J'ai pu constater que sur cent jeunes filles dont j'a- 
vais fait l'éducation religieuse et qui se mariaient, il y en avait au 
moins quatre-vingts qui, en revenant me voir après un mois de mariage, 
me disaient qu'elles regrettaient de s'être mariées. — Gela tient, mon - 

(1) Les Femmes qui luent et les Femmes qui votent, par Alexandre Dumas fils; 
Paris, Calmann Levy. 



• 



l'émancipation des femmes, 207 

seigneur, repartit l'auteur du Demi-Monde, à ce que le mariagi-, sur- 
tout au bout d'un mois, n'a pas encore initié la femme à la maternité 
qu'elle souhaite ou à la liberté qu'elle rêve. » 

Si If s femmes qui rêvent la liberté, sans savoir toujours très bien ce 
qu'elles entendent par là, reprochent à la démocratie moderne de res- 
ter sourde à le urs doléances et de ne pas prendre leurs vœux en sérieuse 
considération, les jeunes filles qui se sentent destinées à devenir tout 
simplfmenl de bonnes mères de famille ne peuvent se plaindre que la 
société ne fasse rien pour elles. Depuis quelques années et dans tous 
les pays, on a grand souri de leur éducation, on s'occupe activement de 
leur procurer cette émancipation mitigée de l'esprit qu'elles réclament. 
Partout on fonde à leur usage des cours ou des élablissemens d'ensei- 
gne UiCnt secondaire. En France, le besoin s'en faisait vivement sentir, 
malgré toutes les ressources qu'y trouvent les femmes qui veulent s'in- 
struire. Aussi n'a-t-on pas attendu que les chambres eussent discuté et 
voté le projet de loi de M. CamiMe Sée. L'initiaiive privée a pris les 
devans, et à Paris s'ouvrira dans peu de jours, sous l'invocation bien 
choisie de M™'^ de Sévigné, un collège de filles, composé de huit classes, 
qui leui- procurera à peu de chose près une instruction équivaiente à 
celle que reçoivent les jeunes gens des lycées. Elles y apprendront avec 
les arts d'agrénient et les langues modemes les riidimens de touies les 
sciences; elles pourront même y acquérir quelque teinture de latin, 
quoique avec raison on ne pié'.ende point les y contraindre. Il n'y aura 
pas d'internat dans le collège Sévigné, et nous en sorumes charmé. 
Quant aux méthodes qui y seront employées, nous n'en savons rien 
encore. Nous connaissons des institutions analogues, fort prospères du 
reste, où l'usage des longues copies et des devoirs écrits est poussé 
jusqu'à l'abus, où la rouiine n'est pas assez corrigée par le bon sens; 
mais nous ne voulons point nous engager uans celle discussion. Nous 
somn.es convaincu que tout sera pour le mieux, ei qu'avant d'arrêter 
leurs règlemens, les fondateurs ont relu VÈmile. 

Règlemens, programmes et méthodes, quand tout serait parfait, il se 
trouvera toujours des gens pour censurei avec amertuUie l'enseigne- 
ment secondaire et les collèges à l'usage des jeunes filles. — Passe encore, 
disent les uns, pour les langues modernes et un peu de littérature; 
mais la physique, la diimiel ue quoi ces sciences leur serviront-elles? 
A-t-on juré de les dépouiller de toutes leurs grâces? — Nous admetlons 
volontiers que la grâce .est lepiemier devoir de la femiije, qu'il faut 
l'obliger à la (on^erver par autorité de justice, que, si elle venait à la 
perdre, ce monde serait un triste monae. Mais M""* de Sévigné ne savait 
pas seuleuient l'espiignol et l'italien, elle avait appris le latin, et Dieu 
sait qiiel ]l<bu^te pédiiui le lui avait enseigne. Elle était asscZ frotte* 
de philosi phie cartésienne, sinon «pour jouer elle-même, comme elle le 



208 REVDt DES DEUX MONDES. 

disait, mais pour regarder jouer les autres. » Elle se passionnait pour ces 
dialogues de Platon, qu'elle trouvait divins, aussi bien que pour le traité 
un peu morosi^ du pieux Âbbadie. Elle avait le goûides lectures soli.les, 
les pères de l'église ne lui faisaient pas peur; si elle savait le Tasse sur 
le bout du doigt, elle se délectait de Tacite et de Josèp'ie, et non-seu- 
inent elle lisait, mais, ce qui est plus rare, elle aimait à relire. Elle 
soutenait « que lesp(^tites chose font plus de mal que l'étude, et que la 
recherche de !a véiité n'épuise pas tant une pauvre cervelle que tous 
les coinplimens et tous les riens. )> Si Mariotte avait vécu dans s)n voi- 
sinage et qu'elle se fût fait expliquer par lui. la loi de la compression 
des gaz, il est à présumer que ses grâces n'en auraient point souffert. 
Elle était femme à tout avaler et à tout digérer, sans que cela fît le 
moindre tort à l'aband )n délicieux do son naturel, à sa belle et vive 
gaîté, à ce sourire qui traversera les sièclps. Des grâces qui ne résistent 
pas à un peu de physique méritent-elles donc qu'on les r-^gretfe? 

Avec l'îs grâces, c'en sera fait de l'innocence, allèguent encore les 
sceptiques et les timorés. Telle mère croirait ses filles à jamais perdues 
si elle leur permettait d'approfondir les mystères de la botanique ; elle 
frémit eu songeant aux redoutables horizons que cette science immo- 
rale, corruptrice peut ouvrir à leurs jeunes imaginations. Ne f mdrait-il 
pas qu'elles eussent toute honte bue pour apprendre s^ns rougir qu'une 
plante a un sexe ou que même elle en a deux? Nous ne pensons pas, 
quant à nous, que la botanique soit une étude si pernicieiise, et sur- 
tout nous tenons qu'il faut renoncer à sauver la pudeuc d-^s femmes 
par l'ignorance. Elles ont fait leur temps, ces ingénues, ces Agnès rou- 
gissante", qui avaient peur du loup sans l'ayoir jamais vu, et qui, pour 
n'être pas mangées, se cnmponnaient à la jupe de leur mère ou de 
leur gouvernante. Pour rien au monde on n'eût souffert qu'elles missent 
les pieds dans un musée; livres, revues, journaux, on écartait soigneu- 
sement de leurs yeux tout ce qui aurait pu en ternir la virginale 
pureté; Florian même était suspect, et pourtant le diable n'y perdait 
rien Dans le secret de leur cœur, ces innocences étaient souvent fort 
dégourdies. Quel caquet! et comme on s'en donnait à huis-dos 1 

11 est facile de mettre sur la scène certains travers des jeunes Améri- 
caines, de tourner en caricature les libertés parfois exagérées de leurs 
allures, de leurs opinions ou de leur langage. Toutefois, il y a bien des 
années déjà, Tocqueville avait signali'î l'inconséquence que nous com- 
mettons en donnant aux femmes uneélucation liuiide, retirée, presque 
claustrale, co iime au temps de l'a;istucratie, et en les abandoimant 
ensuite sans guide et sans secours au milieu des désordres insépara- 
bles d'une société démocratique. Il avait remarqué que les Aiuéricains 
sont mieux d'accord avec eux-mêaies. Il les approuvait d'avoir vu qu'au 
sein d'une dé . ocratie, il est impossible de comprimer tout j t'ditl'indé- 



L ÉMANCIPATION DLS FEMMES. 209 

pendance des caractères et difficile de coiUeuir les goûts, que la jeu- 
nesse y est hâtive, la coutume changeante, l'opinion publique souvent 
incertaine ou impuissante, l'autorité paternelle faible et le pouvoir 
marital contesté. 11 les louait d'avoir jugé que, dans uutel état de choses, 
il y a peu de chances de pouvoir contraindre les passions de la femme, 
qu'il vaut mieux l'habituer à les combattre elle-même, — « Les Amé- 
ricains, disait-il, ont mieux aimé garantir son lionnêteté que de trr^p 
respecter son ianoceuce. Quoiqu'ils soient un peuple fort religieux, ils 
ne s'en sont pas rjpporiés à la religion seule du soin de défeiidre sa 
yertu, ils ont cherché à armer de bonne heure sa rai on. » — Nous ne 
savons si on eiseignera la botanique au cjUège Sévigné, nms y ver- 
rions peu d'inconvéniens et beaucoup d'avantages. Mais si on y apprend 
aux jeunes filles à entendre parler librement de beaucoup de choses 
sans que leur imagination s'.^meuve ou s'effarouche, si on s'applique à 
les reudre raisoouables sans en faire des raisonneuses, si on les éman- 
cipe de tous les préjugés inutiles sans les délivrer d'un seul scrupule 
utile, tout le monde s'en trouvera bien, à commencer par les m ris 
qui les épouseront. Et puisqu'il a été décidé que le collège Sévigné 
n'aurait pas d'mternat, puissent quelques-unes des externes qui le fré- 
quenteront s'accoutumer, non certes à se passer de chaperon pour par- 
courir des centaines de lieues conme beaucoup d'Américaines, mais 
lout bouiement à traverser seules le jjrdin du Luxe.nbourg sans penser 
au loup et sans que le loup pense à elles! Ce serait un progrès heureux 
dans nos mœurs, et la conquête d'une libeîrté si honnête et si néces- 
saire nous consolerait amplement de la perte décent Agnès, Dût même 
cette race disparaître entièrement, nous en serions encore consolés. 

— Prenez-y garae, poursuivent les faiseurs d'objections. Ce n'est pas 
seulement l'innocence des ] îunes filles que'met en péril l'étude des 
sciences physiques et naturelles, c'est leur religion, c'est leur foi. Vou- 
lez-vous en faire des esprits forts? Les libres penseurs sont un peuple 
désagréable, les libres penseusi^s sont une engeance qui ne se peut sup- 
porter. — Nous ne voulons pas prendre ici la défense de toutes les 
libres penseuses; il en est que 1^ sage r doute, il en est même qu'il 
évite. Mais nous espérons bien que, dans les collèges ftiminins qui se 
fondent comme dans ceux qui S'-i fonderont plus tard, la conscience sera 
respectée, qu'il ne s'y fera aucune propagande d'aucun genre. Autre- 
ment quelle raison aurait-on de blâmer celle qui se fait dans les cou- 
vens? Contraindre à croire ou à lie pas croire, l'un vaut l'autre, et quand 
vous vous servez de votre autorité pour imposer votre foi ou votre 
mécréance à de jeunes esprits qui ne sont pas armés pour la discussion, 
c'est bien de contrainte que vous usez. Mais, en vérité, nous ne voyons 
pas pourquoi des femmes qui sauront ce que c'est que le protoxyde d'a- 
zote, auxquelles on aura expliqué la loi de la gravitation ou les principales 

XOUB &UI. - 1880. 1 i 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

époques que les géologues reconnaissent dans la formation de la terre, 
seraient fatalement condamnées à l'impiété. Nous disions que des 
grâces qui sont à la merci d'un peu de physique ne valent pas qu'on 
les r grette; une foi qui ne peut résister à un peu de chimie ou de géo- 
logie ne méritrt pas qu'on en mène grand deuil. Au surplus, il est pos- 
sible que 1 étude des sdences inspire aux jeunes filles quelque défiance 
ou quelque dégoût à l'endroit de certiinss légendes puériles, de cer- 
t-iines dévotions écœurantes : où serait le mal? Quand on débarrasse- 
rait le jardin du Seigneur de ses parasites, de son gui, de sa cuscute, 
de ses orties, de ses orobanches, de ses cryptogames vénéneux, le 
maître de l'enclos ne serait pas le dernier à se réjouir de ce bienfaisant 
carnage. Si l'on parvient à nous démontrer qu'une foi inepte à d'ab- 
surdes miracles de récente invention est une garantie pour la morale, 
pour la conduite de la vie, pour la santé de l'âme, nous consentons à 
partir de noire meilleur pas pour l'aller dire à Lourdes. 

W)Ui^ nous sentons d'autant plus libres d'app.^ouver hautement l'insti- 
tution des collèges féminins et de former d©s vœux pour leur prospé- 
rité que nous ne fondons pas sur leur succès des espérances exagérées 
ou chimériques. Les enthousiastes s'en promettent des résultats prodi- 
gieux. Us affirment que quind les deux sexes recevront à peu près la 
même éducation, la conformité de leurs esprits produira l'accord de 
leurs humeurs, de leurs opinions et de leurs volontés, que les nations 
et l-^s familles ne seront plus en proie aux zizanies intestines, que la 
paix et l'harmonie y seront assurées, que le règne d'Astrée commen- 
cera. C'est aller un peu loin et un peu vite, et il faut se défier des pro- 
phètes. Un savant s'accommode mieux d'une ignorante qu'un imbécile 
d'une femme d'esprit, et quand ils auraient tous les deux mordu à la 
botanique, il n'est pas prouvé que parce qu'ils sauront l'un et l'autre 
distinguer une labiée d'une rosacée, leur entente sera plus cordiale et 
leur félicité conjugale plus certaine. On raconte qu'un docteur alle- 
mand rencontra, dans une ville d'eaux, une jeune et charmante miss, 
dont il tomba amoureux. Aucun d'eux ne sachant la langue de l'autre, 
ils ne se con>prenaient point et ne laissaient pas de s'entendre à mer- 
veille. On se maria. Animée d'un beau zèle, la jeune femme se mit, 
toute affaire cessante, à étudier l'allemand; elle y fit des progrès 
rapides, elle arriva bientôt à le parler aussi couramment que l'anglais. 
Mais de ce jour, hélas! on ne s'entendit plus, la paix du ménage lut à 
jamais com promise (1). La moralité de cette aventure est que les maris 
et les femmes, comme les peuples et les rois, ne s'accordent quelque- 
fois qu'à la condition de se taire; il iufîit d'un mot malencontteux pour 
tout gâter. 

(1) Dus Welb, philûsophische Briefe, von Emerich du Mont; Leipzig, 1880. 



l'émancipation des femmes. 211 

Les exagérations nuisent aux meilleures causes; garJoas-'nou'S de 
croire ou de faire semblant de croire que renseignement secondaire 
des jeunes filles soit une recette miraculeuse, un remède à tous les 
maux, une panacée. C'est assez des avantages sërieux que le bon sens 
nous permet d'en attendre. Tout régime social, toute instituiion poli- 
tique a ses inconvéniens et ses défauts. La démocratie a les siens, aux- 
quels il importe de parer, et les femmes seules peuvent les corriger, les 
femmes seules peuvent contenir ses fâcheux entraînemens, travailler 
avec succès à ennoblir ses iiîœurs. Dans une société où règne la loi 
nécessaire, mais brutale du nombre, il est bon qu'elles soient nanties 
de ce droit de veto qu'elles savent si bien exercer. Au moyen âge, le 
culte passionné qu'elles inspiraient enfanta la chevalerie, et la cheva - 
lerie fut une institution précieuse qui tempéra dans une certaine 
mesure les abus de la force et la brutalité des puissans. La démocratie, 
qui de sa nature est peu chevaleresque, a besoin qu'on lui prêche sans 
cesse la miséricorde à l'endroit des faibles, le respect des minorités et 
qu'en lui donne le goût des pensées généreuses. G'ei^t Taffaire des 
femmes, et il esta désirer qu'aujourd'hui surtout, elles Le soient'pas 
réduites au métier d'odalisques ou de ménagères ou de servantes, 
qu'elles aient une part con^ùlérable dans l'éducation des erifans, que 
dans la famille et hors de la famille elles jouissent d'une^utorité crois- 
sante; or l'ignorance n'en a point, et c'est là un motif sutfisant pour 
qu'on s'occupe toujours plus de les instruire. Tocqueville lounit encore 
les Américains d'avoir travaillé de tout leur pouvoir à élever l'intelli- 
gence de la femme au niveau de celle de l'homme et d'avoir en cela 
compris admirablement la véritable notion du progrès démocratique. 
— « Pour moi, ajoutait-il, je n'hésiterai pas à le dire, quoiqu'aux États- 
Unis la femme ne sorte guère du cercle domestique et qu'elle y soit à 
certains égards fort dépendante, nulle part sa position ne m'a semblé 
si haute, et si on me dem^mdait à quoi je pense qu'il faille principale- 
ment attribuer la prospérité singulière et la force croissante de ce 
peuple, je ri'pondrais que c'est à la supériorité de ses femmes. » 

Les écoles secondaires suffisent aux femmes qui rêvent la maternité, 
elles ne suffisent pas à celles qui aspirent à la liberté, 'Ces dernières ne 
seront jamais les plus nombreuses, la nature et les hommes y pour- 
voiront; mais quel que soit leur nombre, il convient de compter avec 
elles, et d'ailleurs il se pourrait faire que d'année en année il y en eût 
davantage. Les grands moralistes qui ne voient pour elles point de 
salut et point de destinée hors du mariage devraient se charger de les 
marier toutes à leur convenance. Quelques-unes ne trouvent pas de 
mari, d'autres n'agréent pas ceux qui se présentent, d'autres encore, 
par indépendance d'humeur ou par ambition d'esprit, préfèrent au ma- 
riage la joie de se faire une situation sans le secours des hommes et 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

de devenir quelque chose dans l'art, dans la science ou dans la phi- 
lanthropie. Qui aura le cœur de les en blâmer? A vrai dire, le type de 
la jeun»: fille qui fréquente les universités pour y étudier la médecine 
opératoire ou la procédure civile a été mal recommandé à la faveur du 
monde par les preu.iers échantillons qu'il en a vus. L'étudiante russe, 
plus ou moins nihiliste, avec ses cheveux courts et ses lunettes bleues, 
s'est acquis une réputation aussi douteuse que la propreté de son col et 
de ses manchettes. D'autres, qui n'étaient pas nihilistes, ont promené 
à Zurich et ailleurs leurs curiosités équivoques et le laisstr-aller de 
leurs mœurs. Quelques-unes, tout à fait honnêtes et recommandables, 
étudiaient en conscience; la plupart couraient après le fruit défendu, et 
celles qui, leurs études terminées, ont fourni une carrière utile à la 
société ne font pas légion. Toutefois celte semence a levé, et tous les 
pays, à l'exception peut-être de l'Allemagne, ont aujourd'hui leurs étu- 
diantes plus ou moins sérieuses. Dans un livre plein d'intéièl et de 
renseignemens qu'ii a publié naguère sur l'Italie, M. Emile vie Laveleye 
nous appre^id qu'en 1878 neuf jeunes filles étaient inscrites aux coars 
des diverses universités de la ri'ninsulL, trois à Turin, deux à Rome, 
deux à Bologne, une à Naples et une à Padoue. Il tenait de la bouche 
même d'un recteur que leur présence dans les amphithéâires m don- 
nait lieu à aucune objection, qu'elles s^ faisaient respecter pendant 
les leçons comme après, que d'ailleurs, avant d'être admises, elles 
avaient subi, comme les autres étudians, toutes les épreuves prélimi- 
naires et conquis la licence lycéale (1). Le savant économiste a raison de 
nous rappeler à ce propos que certaines nouveautés sont plus vieilles 
qu'on ne pense, et que Bologne compta autrefois parmi ses professeurs 
les plus illustres « Clotilde Tambroni, qui enseignait le grec, Laura 
Bassi, la [.hysique, et Marie Agneti, les mathématiques. » 

CiOTons-nous que la défaveur qui s'attache encore aux femmes en 
quête de grades universitaires s'affaiblira par degrés, que loS hommes 
finiront par leur ouvrir de bonne grâce les carrières dont elles cher- 
chent à forcer l'entrée? Certains précédens sembleraient en faire foi. 
Beaucoup de femmes occupent depuis peu des places et des emplois 
dans l'administration des postes, des télégraphes, des chemins de fer; 
on ne songe plus à leur disputer cette conquête. La France est en ceci 
moi^s routinière que d'autres nations. Paris est à la fois l'endroit du 
monde où les jeunes filles ont le moins de liberté et où les femmes 
ont le plus de part aux occupations et aux affaires que les hommes ont 
coutume de se réserver. Que de comptables exacts, diligens, expéditifs, 
le sexe faible ne fournit-il pas au grand et au petit coaimerce pari- 
siens! Nous croyons savoir qu'une princesse qui sera un jour impéra- 

(1) Lettres dltalie, par M. Emile de Laveleye; Bruxelles, 1880. 



l'émancipation des femmes. 213 

trice d'Allemagne, et dont l'esprit distingué et généreux se préoccupe 
des questions sociales, avait rapporté une impression assez vive du 
séjour qu'elle fil à Paris pendant l'exposition de 1867. Elle avait con- 
staté que les femmes utiles, si on s'en tient au sens économique du 
mot, y sont bien plus nombreuses et bien plus méritantes qu'ailleurs, 
et la comparaison qu'elle faisais à cet égard entre les Françaises et les 
Allemandes était à l'avantagée des premières. Aurons-nous avant peu 
des femmes médecins pour nous tâter le pouls, des femmes avocats, qui 
comme M"* Gordon à San-Fruncisco, plaideront en robe de soie uoire, 
une rose à leur corsage? Les uns disent oui, les autres se récrient avec 
un étonnement mêlé de scandale et jurent leurs grands dieux qu'ils ne 
le souffr ront jamais; mais leurs exclamations ne prouvent rien. C'est 
l'éternelle histoire du premier qui vit un chameau ou un Persan. Est-il 
possible d'être Persan? Gom i ent s'y prend-on pour être chameau? 
Cela n'empêche pas qu'il n'y ait dans ce monde et des Persans et des 
chameaux, et qu'ils ne trouvent fort naturel d'y et; e. Le rire finit tou- 
jours l'Fir faire justice de l'absurde, il n'a jamais raison de la raison. 

Ce qui nous paraît sûr, c'est que les femmes médecins et les femmes 
avocats, quand leur jour sera venu, ne seront qu'une exception, et ce 
qui tst encore plus sûr, c'est que la société aura beau déférer aux 
vœux de certaines femmes et uscr à leur égard d'une complaisance 
infini-, elle ne parviendra j imais à les contenter. Celle-ci ne peut se 
consoler de n'être pas belle ou de ne l'être plus; celle-là se croit du 
talent et n'en a point; une troisième n'a trouvé au bout d'une carrière 
d'aventures qu*:- le vi !e ou les lassitudes de l'àme et l'obsession d'un 
pesant ennui, implacable comme une vengeance. Telle autre rêvait en 
se mariant d'être bientôt ou veuve ou séparée ; la nature et les tribu- 
naux lui ont refusé cette grâce. Telle autre a voulu qu'on parlât d'elle, 
on en parle beaucoup, et elle a découvert un peu tard que le bruit ne 
remplace pas la considération. Telle autre encore a mangé du fruit 
défendu à pleines dents, parce que le serpent lui avait dit : « Maoges- 
en, et tu deviendras semblable à un h.mrae : eritis sicut viri. » Elle 
commence à s'apercevoir que le serpent s'est moqué d'elle, et de grand 
cœur elle écraserait la tête du maudit sous son talon. Toutes sans 
exception s'en prennent à la société, qui franchement n'est pas respon- 
sable et ne pense pas leur devoir des dommages et intérêts. Dans sa 
brochure, M. Dumas adresse de salutaires avis à ces infortunées; il leur 
a consacré quelques pages vraiment admirables, qu'elles feront bien 
de méditer. Il leur représente que la misère et la maladie mises à 
part, les malheurs dont nous nous plaignons ne sont que des bonheurs 
qui n'ont pas voulu se laisser faire, qiie l'homme Auzi que la femme 
veut le plaisir, la fortune, l'amour, la gloire, et que la gloire, l'a...our, 
la fortune, le plaisir le trompent, qu'alors il s'indigne contre sa des- 



linée, qu'il crie à l'injustice. « Il a joué avec l'espoir de gagner, il a 
perdu, il paie. Qu'y faire? Il n'avait qu'à ne pas jouer... Touiêtre quj 
ne s'attache qu'aux choses éternelles ne connaît! a pas ces malheurs-là. 
De là cette sérénité des grands religieux et des grands philosophes; de 
là leur mépris bienveillant, charitable et doux pour les infortunes 
humaines dont ils ont trouvé la cause dans les erreurs et les faiblesses 
du petit désir humain. » — Eh! .quoi, s'écrient les mécontens et les 
mécontentes, prétendtz-vous faire de nous des auiomates, des ma- 
chines, ou nous transformer en raisonneurs, en saints, en contem- 
platifs? Est-ce là ce que vous nous demandez? — Moi, je ne vous 
demande rien, leur répond M, Dumas, j'établis toàt bonnement ce 
qu'on appelle un état de situation. 

Pour ce qui est des femmes qui s'affligent de payer l'impôt sans l'avoir 
voté, nous attendrons pour nous apitoyer sur leurs douleurs qu'elles 
nous montrent un seul homme qui, après l'avoir voté ou avoir cru le 
voter, éprouve quelque plaisir à le payer. Avant de souhaiter qu'on leur 
octroie les droits politiques après lesquels elles soupirent, nous atlen - 
drons qu'ellt-.s se déclarent prêtes à aceeptir leur part de toutes les 
charges que l'état fait peser sur ceux à qui il confère le droit de suf- 
frage, sans oublier le service militaire universel et obligatoire. Nous 
attendions aus;i qu'elles nous aient démontré, non l'égaliié des deux 
sexes, que nous ne contestons point, mais leur parité et leur parfaite 
ressemblance, et qu'elles aient répondu à Rousseau qui disait : « En ce 
qu'ils ont de commun, ils so-ut égaux ; en ce qu'ils ont de différent, il s 
ne sont pas comparables. » Enfin nous attendrons qu'elles se soient mis 
en règle avec Platon, qui, dans sa république idéale, ne les autorisait 
pas t.eulement à être éltcteurs et éligibles, mais leur donnait accès à 
toutes les magistratures civiles, judiciaires ou politiques. En re- 
vanche, ce grand esprit entendait que leur éducation comme leurs 
habitudes fussent identiques à' celles de l'homme, et, les enrôlant sous 
les drapeaux, il les relevait de toutes leurs fonctions domestiques. Mais 
n'ayant pas vu que cela fût possible sans abolir la famille, il la sup- 
primait d'un trait de plume; cette extrémité ne l'effrayait point. Le 
génie ne fait jamais les choses à demi; conduit par cette infaillible 
logique qui est à la fois son privilège et sa croix, il pousse jusqu'au 
bout la rigueur de ses raisonnemens. C'est là proprement la marque 
du lion. 

Est-ce au nom de letr bonheur que les femmes aspirent à jouer un 
rôle apparent dans la politique? Leur candeur serait extrêne. Gon- 
naissent-elles un homme dont la politique ait fait le bonheur? Serait-ce 
au nom de leur dignité, qui s'indigne d'obéir toujours, de ne comman- 
der jamais? On raconte que les'Abipones de l'Amérique du Sud, toutes 
les fois que leurs femmesles rendaient 'pères, s'empressaient de s'aliter 



l'émakcipation des femmes. 215 

et d'observer un jeûne rigoureux, dans l'intention de faire croire que 
c'étaient eux qui venaient d'accoucher. On raconte pareillement que, 
chez les Caraïbes, les maris imitent à ravir les contorsions et les 
plaintes d'una accouch ée, et que les commères de l'endroit accourent à 
r envi pour les féliciter en cérémonie sur leur heureuse délivrance. On 
voit encore, paraît-il, quelque chose de semblable dans certaines val- 
lées de la Biscaya. Les robustes montagnards qui les habitent se 
plaisent à faire ce qu'ils appellent lu couvade, et tandis que leur épouse 
vaque aux soins de la cuisine, ils prennent sa place auprès du nou- 
vcau-né et reçoivent avec une fatuité mêlée de superbe les compli- 
mens des voisins et des voisines (1). 11 faut que la gloire attachée à la 
pénible besogna d'enfa.iter soit bien enviable, puisque chez les Abi- 
pones, les Caraïbes et les Biscayens, l'homme la dispute à la femme. 
A cette g'oire ajoutez celle de nourrir le petit être, de le gorger de son 
sang le plus pur, d ; le soigner, de le nettoyer sans cesse, de désarmer 
ses impat c;iC'^s par une patience d'ange, et plus tard de l'él ^ver, de 
lui apprendre la vie, le monde, de lui donner une âme, d3S entrailles et 
un cœur. La femme qui fait tout cela et qui le fait bien mérite qu'on lui 
tres-e des couronnes, et foi de Caraïbe, el'e hono;e plus son sexe 
devant Dieu et devant les hommes que si elle concourait à l'élection 
d'un consei'Ier général, d'un député, voire même d'un sénateur. 

Mais, répoudr i-t-on , ce n'est point par une puérile vanité que nous ré- 
clamons le droii de suffrage et ceux qui en dérivent, c'est à titre de garan- 
tie. Quels gages peuvent nous offrir des lois délibérées et votées exclu- 
sivement par les hommes? — Est-il donc vrai que les femmes aient perdu 
leur industrie, leur adresse, qu'elles aient désappris l'art de faire obéir 
leurs maîtres? Ne s >nt-ils pas de leur plein gré ou malgré eux leurs 
délégués naturels? Ne savent-elles plus que leurs armes les plus puis- 
santes sont CtS droiis qui ne s'écrivent pas dans une charte et qui sur- 
vivent à toutes les constitutions? Oublient-elles que l'apparence de l'au- 
torité est peu de chose au prix de l'influence, et que dans ce monde la 
plus irrésisiible des infl lences est la femme? Cherchons la femme, se 
disent le- jug s, et il est certain que, dans le bien comme dans le mal, 
quiconque la cherche la trouve; mais il ne faut pas qu'elle se pique de 
devenir un homme. « Plus elles voudront nous ressembler, disait Rous- 
seau, muinse'les nous gouverneroat, et c'est alors que nous serons vrai- 
ment les m lîtres. » 

Puisiu3 les Pfdxagora du temps présent ont le goût des fortes lec- 
tures, qu'tUjs liseat les historiens latins; elles y verront le rôle parfois 
excessif que les femmes ont joué dans la Rome antique et leur gran- 

(1; Les Origines de la fainille, quesiijus sur les aniécédcns des sociétés patriarcales, 
par M. A. Giraud Teuljn, 187 i. 



216 R£\r8E DES DEUX MONDES. 

deur croissante qui époavaatait Gaton, et elles s'aper:evroQt biea vite 
qu'il a'est pas pas-iibli ['écaci l'uisoira las mains sans écrire du 
même coup celle des Romaines. Qu'elles consultent Aristote, il leur 
apprendra que Sparte, la martiale et austère Sparte, était une véri- 
table gynécocratie : a Qae ce soient les femmes qui gouvernent ou que 
les gouvernans soient gouvernés par elles, ajoutait-il, je n'en vois pas 
la différence. » Qu'elles causent avec 1^ bon Plutarque, il leur dira « que 
les Lacédémoniens eurent dans tous les temps une extrême déférence 
pour leurs épouses ef qu'ils leur p rmettaient d^ s'ingérer dans les 
affaires publiques bien plus qu'ils n'osaient eux-mêmes s'ingérer dans 
leurs affaires privées. » 

Avant de proposer ses réforme^ à l'agsembîée du peuple, Agis 
dut au préalable les faire agréer par sa femme, par sa mère, par son 
aïeule. Maint autre réformateur a procédé comme lui et suivi sa mé- 
thode, sachant bien que le sexe qui propose n'est piS celui qui 
dispose. Aujourd'hui la majorité des 'iommes réfléchis et exempts 
de préjugés dogmatiques considère le divorce comme un mal néces- 
saire qui en présent de pires, et souhait?, qu'on le rétablisse, pourvu 
qu'on le rende difTidle. Si les chambres ne votent pas le rétablissement 
du divorce, la faute en sera aux femines et non aux honmes : ce sont 
elles qui ne l'auront pas voulu. Ce qu'm appelle l'opinion publique 
n'est fort souvent que leur opinion particulière. Les révolutions ne sont 
pas toujours leur ouvrage et même les contrarient quelquefois; mais 
tôt ou tard les révolutionnaires doivent entrer en accommo lement avec 
elles, ne fût-ce que par une -ote mal taillée. Elles forment une haute 
cour de cassation, qui révise, qui conûrm i ou qui annule les décisions 
de l'histoire. La république sera solidement fondée quand elles se 
résoudront à l'épous«r, et lans les pays qui nous avoisiaent la royauté 
sera bien malade le jour oij elles cesseront de croire que les rois et les 
reines, les impératrices et les empereurs soient nécessaires * leur sécu- 
rité, à leur bonlieu -, à la joie ie leurs yeux ou à l'avancement de 
leurs fils. 



G. Valbert. 



DE L'INTERPRÉTATION 



DU 



RÉPERTOIRE COMIQUE 



Si la Comédie-Française n'existait pas, — il faudrait l'inventer, cela 
va sans dire, — mais avez-vous remarqué que nous nous trouverions 
véritablement co pés de toutes communications avec note passé? Car 
enfin, combien connaissez-vous d'institutions, en Frauce, au xix^ siècle, 
dont quelque fâcheux accident n'ait pas trois ou quatre fois interrompu 
l'histoire, et qui puis&enî, au lemph où nous scmuies, c- lébiei le ueux- 
centième anniversaire de leur fondation? On a pailé de l'Opéra. Mais, 
sans examiner si l'Opéra, par hasard, u'auiaii pas subi dans le cours du 
teCips, et par le stul effei des tran^foi mations de son genre lui-Uiême, 
quelque transformation plus protoadt que la Comédie-Fidi.çaisf, vous 
semble-t-il qi.e la scène de Lulli, de Gluck, de Picciui, de Rossini, de 
Mejerbeer, soii aussi nationale que la scène de Cunieille, de Molière, 
de Racine, de Reguard, de Voltaire, de Marivaux et de Beaumarchais? 
et, de l'Académie nationale de musique tt de dan!^e, pourriez-vuus bien 
dire ce que Voltaiie disait de la Comédit-Françaiire : «Ctbi !à que la 
nation se rassembie, c'est là qte le goût ti l'esprii de la jeunesse se 
foin.ei.t : les étranj:trs } Nienntnt ajpTei die noire Itnj-ue; Luiie mau 
vaise maxime n'y est tolérée et nul sentiment esiimahle n'y est débité 
sans êire applaudi? » Je me délierais bien un peu, si c'en était le 
temps présentement, de ce que Yoliaiie, dans sa langue, appelle «mau- 
vaise maxime » et « sentiment estimable. » On gagne toujours quelque 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

chose à se défier un peu de Voltaire. Il reste au moins que la Comédie- 
Française est vraiment une école, et qu'en somais, pour avoir cédé 
quelquefois au courant de la mode ou de la popularité, cependant on 
peut dire qu'elle n'a pas trop dég-^néré de ce que j'appellerai la dignité 
do son institution primitive. 

On sait assez comment elle fut fondée. La mort de Molière avait jeté sa 
troupe dans le désarroi. Quelques-uns de ses meilleurs sujets, — laTho- 
rillière, Baron, Beauval et sa femme, — avaient passé chez les comédiens 
rivaux de l'Hôtel de Bourgogne. LuUi, très habile en intrigues, très âpre 
au soin de son intérêt personnel, et l'homme du monde qui se piquait le 
moins de reconnaissance, s'était même emparé de la sslle du Palais- 
Royal. De sorte que l'on se fût trouvé sur le pavé pour la saison de 1674 
si la déconfiture d'une autre entreprise théâtrale n'eût permis aux com- 
pagnons de Molière de louer la salle de la rue Guénégaud. Le Registre 
de La Grange nous est un témoin fidèle qu'on y vécut a«sez misérable- 
ment. La faveur sembla retourner aux comédiens de 1 Hôtel de Bour- 
gogne. La veuve de Molière, plus tard M'^* Gu^rin, essaya vainement 
de réunir sa troupe à la troupe de l'Hôtel de Bourgogne. Les frères 
Parfaict nous disent qu'elle fut repoussée durement (1). 11 faliut que 
l'autorité de Louis XIV intervînt et que l'ordonnance du 21 octobre 1680 , 
— que les frères Parfaict appellent, je ne sais pour quelle raison, une 
lettre de cachet, et datent du 22 octobre, — imposât la réuaion on , comme 
on disait alors, la jonction. Le roi lui-même avait arrêté la liste des 
acteurs qu'il gardait à son service, et réglé la distribution nominative 
des parts. Si nous rappelons ces détails, ce n'est pas qu'ils e oient bien 
nouveaux, puisqu'ils ne datent pas de moins de deux cents ans, ni 
qu'ils soient ignorés, puisque depuis une quinzaine de jours on peut 
dire qu'ils traînent un peu partout. Mais, en vérité, n'étaient quatre 
vers de l'à-propos que M. Goppée a composé poar la circonstance, le 
seul nom que l'on eût oublié de prononcer en cette fête anniversaire de 
la fondation de la Comédie-Française, c'eût été le nom de Louis XIV, 
c'est-à-dire, comme vous voyez, le nom du véritable fondateur. Fâcheuse 
ingratitude! car ce ne fut pas un coup d'arbitraire, un caprice d'au- 
torité, que cette ordonnance du 21 octobre 1680. Si Louis XIV réu- 
nissait les deux troupes : c'était qu'il voulait rendre « les représenta- 
tions des comédies plus parfaites, » et s'il débarrassait la troupe ainsi 

(1) Voici le texte des frères Parfaict : « M"* Molière et ses camarades se trouvèrent 
ainsi en très peu de temps sans protection... Cette situation était violente; aussi leur 
fit-elle prendre la resolution de faire propeser aux comédiens livaux de l'Hôtel de 
Bourgogne de se joindre i eux ; mais ceux-ci les refusèrent et môme assez durement. » 
(T. XT, p. 295.) Je cite le teste, en le livrant aux discussions des spécialistes, parce que 
M. Edouard Thierry, dans sa Notice sur La Grange, — Registre de La Grange, p. xviri 
et xrx, — prétend qu'il n'eut dépendu que de La Grange de faire la jonr-tion dès 1673. 



DE l'interprétation DU RÉPERTOIRE COMIQUE. 219 

foriïiée de toute concurrence da la ville et des faubourgs^ c'était encore, 
salon les te rmes propres de l'ordonnance, pour donner aux comédiens 
« les moyens de se perfectiomar de plus en plus. » Le véritable fon- 
dateur de la Co nédiû-Française n'est donc pas plus Molière que Cor- 
neille, ou que Raci le : c'est le roi. L'ancienne troupe du Palais-Royal 
apportait au fond désormais commun le rôpertoire entier de Molière (1). 
il est vrai, mais la troupe de l'Hôtel de Bourgogne apportait le répertoire 
presque entier de Racine, et c'était bien vraiment grâoe à l'intervention 
de Louis XIY que la France gagnait le tout. Et comme le xviii^ siècle a 
véritablement méconnu Molière, je ne serai démenti par personne qui 
soit un peu au courant de l'histoire du théâtre si j'avance qu'on ne 
sait trop ce qu'il serait advenu du répertoire et de la tradition des 
chefs-d'œuvre de Molière, si ce n'avait été pour une grande institution 
publique un devoir que d'y veiller. 

Après cela, comme c'est toujours un rôle désagréable à soutenir que 
celui de trouble-fète, nous conviendrons volontiers que la Comédie- 
Française a fêté magnifiquement l'anniversaire de sa fondation. On con- 
naît le goût de M. Perrin pour les splendeurs de la mise en scène, son 
amour du détail exact, sa recherche de l'archaïsme. Il s'est trouvé dans 
cette circonstance qu'il pouvait se donner carrière, et je ne pense 
pas que personne lui dispute l'honneur d'avoir complètement réussi. 
Louons donc la reprise de l'Impromptu de Versailles. Louons la reprise 
du Bourgeois gentilhomme. Louons la musique de Lulli. Louons enfin 
tout ce qui se peut louer, jusqu'à l'éclat des ors et jusqu'à la rare habi- 
leté des costumiers du Théàire-Frangais. En effet, il ne s'agissait plus 
cette semaine, comme en temps ordinaire, de nous présenter Molière 
parles côtés éternellement humains de sa comédie, mais bien de repla- 
cer pour une fois cette comédie dans son cadre du xvii" siècle, et de 
nous la remettre aux yeux d ans la fraîcheur, pour ainsi dire, de sa pre- 
mière nouveauté. 

Assurément, ce n'est pas une épreuve à tenter souvent. Ces intermèdes, 
ces entrées de ballet, « quatre garçons tailleurs » ou « six cuisiniers 
dansant ensemble, » ces cérémonies burlesques poussées jusqu'à la plus 
violente caricature, tout cela, qui divertissait évidemment les contem- 
porains de Molière, nous fatijue aujourd'hui, disons-le franchement, 
plus qu'il ne nous amuse o\\ ne nous intéresse. Pour ma part, j'ai tou- 
jours trouvé la cérémonie du Malade imaginaire, — demeurée, comme 
on sait, au répertoire, pour quelques grandes occasions, — intermina- 
blement longue et très médiocrement comique. M. Jourdain, éhvé par 

(I) Enccwe est-il bon d'ajouter que, — le Malade imaginaire excepté, — la troupe 
de l'Hôtel de Bourgoêne jouait aussi souvent qu'il lui plaisait tout le répertoire de 
Molière. 



220 REVDE DES DEUX MONDES. 

son futur gendre à la dignité de mamamouchi, ne m'a pas paru d'une 
drôlerie plus diveriissantf^ qne n'est le bonhomme Argan endoctoré par 
son frère. Et si j'en juge par ce qui se dit autant que par ce qui s'écrit, 
je ne crois pas avoir été tout à fait seul, l'autre soir, à partager mon 
impression. Mais il n'importe, et telle quelle, la restitution a son prix 
certainem-^nt, et son charme. Lentement, doucement, comme du fond 
d'un rêve, dont l'ensemble décoratif, dont les costumes, dont la musique 
même du Flor?ntin entretiennent l'illusion, c'est toute une société dis- 
parue, c'est tout un monde évanoui qiù se lève, des couleurs effacées 
qui se ravivent, et tandis que l'attention, déroutée, distraite, indécise, 
va de la scène à la salle et de la salle à la scène, flotte en effleurant 
tout, et ne se fixe à rien, il passe dans l'esprit co • me de vagues images 
du grand règne, de la cour de Ghambord et d' Saint-Germ un, du plus 
maje^ueux des souverains, et du pins somptueux, dn plus coûteux, du 
plus rare et du plus complet des divertissemens. Il n'est guère po-sible 
que nous nous fassions jamais un vrai plai-ir d'aller voir joue^- le Bour- 
geois gentilhomme ;iinsi restitué. La pièce elle-iiiême, allégée de la mas- 
carade étrange qui la termine, est un peu lente. Elle est, co nme PAvare, 
de c^s deux ou trois chefs-d'œuvre que Molière n'a pas -^"u le temps de 
mettre au point. Seulement l'Avare est un peu plein, 'rt le Bourgeois 
gentilhomme un peu vide. Quoi qu'il en soit, ce n'en ~st pa'^^ moins un 
spectacle exquis et qu'on est trop aise une fois en passant d'avoir vu, 
pour épilogiier davantagp. Ajoutez qu'on ne saurait imaginer occasion 
meilleure de nous l'avoir présenté. La distribution est de presque tous 
points fort bonne. M. Thiron plus particulièrement, quoique peut-être 
il n'ait pas la voix pleine et profonde qu'on souhaiterait dans ce rôle 
de M. Jourdain, et M, Truffier, pour l'art très intelligent et très heu- 
reux avec lequel il a composé le îôle du maître à danser, m ériteiit d'être 
signalés. 

Maintenant, le grand int'rêt de ces fêtes, ce sera que, pendant huit 
jours, on nous aura permis de juger de la vraie valeur de la troupe 
actuelle dans le répertoire comique. Car, pour le répertoire tragique, 
il faut avouer que Corneille avec Racine semblent n'avoir servi vrai- 
ment dans la circonstance qu'à rehausser la gloire de l'uniqu ; Molière. 
Horace avec le Menteur et les Plaideurs avec Britannicus, c'est peu, 
contre le Misanthrope, et Tartuffe, et V Avare, et les Femmes savantes, et 
VÈcole des femmes, et le Bo •rgf'ois gentilhomme. Profitons du moins de 
cette bonne fortune pour dire d ux mots de l'intr-rprétîtion du réper- 
toire comique. 

Il est assez f;icile de poser en termes gén 'raux les règles d'une bonne 
interprétation du répertoire tragique, ou plutôt tontes les règles ici se 
renferment dans un principe unique, et ce ;Mincipe, c'est que l'acteur 
qui jouera Polyeucte ou l'actrice qui jouera Monime, faisant abdication 



DE l'interprétation DU RÉPERTOIRE CiBIIQUE. 221 

de leur personne, mais a.idication entière, voudront bien se laisser 
guider, aveuglément, aux indications qui ne sont guère moins claire- 
ment écrites dan- les alexanlrins sonores de Cornid'le que dans les 
hexamètres harmonieux de Racine. Comédiens et comédiennes, qui 
prendrez le fardeau de ces g liuds rùles, 

Ne veuillez pas vou? perdre et vous êtes siuv^s; 

c'est-à-dire ne cherchez pas dans le Rodrigue ai Corneille ou dans 
riphig'-nie de Racine le Rodrigue de la romance espagnole ou l'iphigé- 
nie de la tragédie, grecque : ils n'y sont pas. Mais surtout l'y cherchez 
pas ce que vous semblez aujourd'hui presque tous y chercher : quelque 
Ip'iigénic dont personne avant vous ne se fût avisé, quelqu" Ro Irigue 
dont vous prétendriez nous apporter la révélation, 

car je prétends 

Qu'il vous faudra d'abord les y chercher lo:)gtemps. 

f t ensuite que vous ne les y trouverez pas. Il n'y a pas deux manières 
de comprendre un rôle de Corneille ou de Racine : il n'y '-n a qu'uiie. 
II ne fait pas bon vouloir être plus cornélien que Coru' i!l ou pUis 
racinien q;ie Racine : c'est quelquefois le tort des directeurs. Il ne fait 
pas bon non plus, comm^ nous le voyons à l'Odéon, se couvrir du nom 
de Gorn'dlle ; our jouer obstinémeiit les Agar, ou du nom deRicine, 
comme .tu Théâtre-Frar;çais, po.ir jouer cbstiaénient les Mounet-Sully : 
c'est trop souvent le tort de nos acteurs. 

Je conviens qu'il est plus diflidle de poser les règles d'une bonne 
interpr-tition du répertoire comique en gén-^ral et du rv'pe':toire de 
Molière en particulier. En voici la raison. 

Faites une expérience et une '"expérience bien simple. Prenez, non pas 
même encore le> chefs- J'œuvre de Molière, mais seulement le Léga- 
taire de Regnard, le Turcaret de Le Sage, le Barbier le Reaumarchais, et 
rédui3e/--Ies à c^ qu'il en peut tenir dans l'a al ^ se de la fable essen- 
tielle. Vous serez étonné comme tous ces sujets, dans leur fond, sont 
tristes, répugnans et, tranchons le mot, douloureux. Transposez-les de 
la scène dans 1 > vie réelle, ou jdus simplement, et sans aller jusque-là, 
remettez àqne'qne homme de théàlre, de ceux qui n'ont pas cette mer- 
veilleuse faculté de tourner tout au rire, le soin de les traiter. Vous avez 
aussitôt des dranies honteux ou t rribles. Un mis^'rablo vieillard devenu 
la victime d'une band-' d'héritier? et de domestiques avides jusqu'au 
crime; un financier véreux devenu la proie d'une association de filles 
et de souteneurs; un tuteur taré qui veut épouser sa pupille ef qui 
n'en est empêché qtie par un enlèvement compliqué de bris de clôture, 



222 REVUE DES DEUX MOKDES. 

d'escalade nocturne et d'effraction ; — ne sont-ce pas là justement les 
ressorts qui servent aux combinaisons accoutumées des romanciers 
populaires et des dramaturges du boulevard? Dlrez-vous qu'il ne manque 
pourtant pas de pièces gaies, dont la forme n'est pas plus divertissante 
que le fond n'en est inoffensif, aimable, heureux, et que je choisis mes 
exemples? Oui, je les choisis, mais je les choisis, — notez ce point, — 
parmi les seules pièces qui demeurent au répertoire et qui vivent. Les 
autres, qui seront celles de Collin d'Harleville, par exemple, ou d'A- 
lexandre Duval, il y a beau temps qu'elles ne sont plus qu'un souvenir, 
qu'un rom, qu'une ombre dans l'histoire du théâtre. Les comédies qui 
durent, ce sait décidément celles qui tirent en quelque sorîe le rire 
des profondeurs de la sottise ou de l'impudence humaines. Comédies 
violentes, presque cruelles, intrigues ténébreuses, et qui vous feraient 
pleurer si la donnée n'en était tombée par bonheur entre les mains de 
l'un de ces hommes qui, comme dit Beaumarchais, d'un mot bien spi- 
rituel et bien profond, « se pressent de rire de tout, » et précisément 
<( de peur d'être obligés d'en pleurer. » 

De là résulte évidemment pour l'acteur une certaine latitude ou 
liberlé d'interprétation. Sans doute, on n'aura pas le droit de nous trans- 
former le Légataire universel en un drame sombre et répugnant, ce qui 
ne laisserait pas, à la vérité, d "être un peu bien difficile, ou, ce qui 
serait plus facile assurément, de métamorphoser le Figaro de Beau- 
marchais en un barbier précurseur de la révolution française, mais on 
aura le droit, je le crois, de pousser les rôles un peu plus au noir qu'on 
ne faisait jadis, vers 1708 ou 1783, et jusqu'à la limite oii Von risque- 
rait, en glaçant le rire sur les lèvres, de dénaturer le sens même des 
œuvres. Or, combien cela ne sera-t-il pas plus vrai des rôles de Molière, 
bien autrement profonds, et complexes par suite, que les rôles de 
Regnard ou de Beaumarchais ? 

J'ai quelque regret ou quelque remords de conscience à le dire si 
catégoriquemerit : la tendance que je signale n'est que trop prononcée 
depuis quelques années au Théâtre-Français, et c'est une manie que d'y 
tourner Molière presque au tragique : mais pourtant, il faut bien un peu 
s'y ranger, et l'on ne persuadera jamais à quiconque les aura médités 
qu'il n'y ait dans l'École des femmes, et dans Tartuffe, et dans le Misan- 
thrope, ci dans rAvare.que de quoi rire,., et puis s'en retourner cou- 
cher. Non certes ! ne faisons tort à Molière ni de sa belle humeur con- 
stante, ni de sa large et saine franchise, ni de la souveraine clarté de 
son bon sens; — ne raffinons pas trop sur notre plaisir et ne nous en 
faisons pas comme qui dirait une souffrance exquise; — ne boudons 
pas contre le rire et laissons-nous aller bonnement aux choses qui nous 
prennent par les entrailles. Mais reconnaissons aussi qu'il y a de la tris- 
tesse, bien souvent, et une tristesse amère, déguisés sous le rire de 



DE L'iiMEKPàÉTAllON DU RÉPERTOIRE COMIQUE. 223 

Molière. J'ai toujours été frappé de quelques mots de la Cr tique de 
l'École des femmes: c est Urdiiie qui parle : « Pour mnl, je trouve que la 
beauté du sujet de l'École des femmes con>iste dans ceite conûdence 
perpétuelle, et ce qui me parait assez plaisant, c'est qu'un homme qui 
a de 'esprit et qui est averti de tout par un étourdi, qui est son rival, et 
par we innocente, qui est sa maîtresse, ne puisse avec tout cela éviter ce 
qui lui arrivr . » Voui entendez bien. Il a de l'esprit et il est averti de 
tout. Son rival est une tête à l'évent et sa maîtresse est une péron- 
nelle. Vous connaissez le dénoùment : 

Il n'en est pas moins dupe, en sa maturité, 
De U jeune innocente et du jeune éventé. 

Je me tiens pour assuré que Molière ici, non plus qu'ailleurs, ne préten- 
dait nullemeot philoeopher. Gela fait-il qu'il ne philosophe? Et dans la 
leçon qu'il nous donne me refuserez- vous le droit devoir l'une des plus 
mélancoliques satires qu'il y ait de l'inutilité des précautions humaines 
contre la force des instincts et contre la toute-puissance de la fortune? 
Remarquez, en outre, que le Misanthrope, que Tartuffe, que l'Avare nous 
donnent la même leçon. Vous pouvez dire, il est vrai, qu'Harpagon tt 
Tartuffe toni punis du crime et du vice par les inévitables conséquences 
du vice et du crime même. C'est leur iniquité qui retombe sur eux. 
Mais Arnolphe, mais Alceste, de quoi sont-ils coupables que d'avoir 
trop i^Tésumé d'eux-mêmes et de leur pouvoir à surmonter la nature ? 

... Et sans doute ma flamme 
De ces vices du temps saura purger son âme. 

Voilà l'illusion dont Alceste est si cruellement puni 1 Parmi tous les 
moyens qu'il y ait d'exciter le rire chez les hommes assemblés, celui 
qui consiste à montrer la disproporiion dérisoire du rêve et de la réa- 
lité, du désir et -de l'acte, de la puissance et de l'effet, des eff'orts et des 
résultats, est assurément l'un de ceux que Molière, dans ses grandes 
comédies, a le plus volontiers employé. Chose curieuse, digne au 
moins d'être notée! ce moyen, ni Regnard, ni Le Sage, ni Beaumar- 
chais n'ont osé le reprendre. Ils n'ont pas mis en scène le ridicule 
« qui a de l'esprit » (1). Le vieillard du Légataire universel n'est 
qu'une ganache à côté dHarpagon ou même d'Argan, et Barthoîo, le 
Bartholodu barbier, n'est qu'une bête auprès d' Arnolphe. 

Je n'insiste pas. Il faudrait ici toucher à l'un des chapitres d'esthétique 
les plus obscurs qu il y ait au abonde. Ce n'est pas le chapitre des cha- 

(1) Je trouve même que c'est l'un des plus jolis tours de force de Beaumarchais que 
l'art exquis avec lequel il s'est ingénié à sauver du ridicule et de l'odieux TAlmaviva 
du Mariage de Fiçaro. 



22'î REVUE DES DEUX MONDES. 

peaux : c'est le ch'apiire de la psychologie du rire. Pourquoi, comment, 
et de quoi rions-nous ? Et tandis qu'il est si facile et si vite fait d'avoir 
dit pourquoi nous pleurons; que de causes diverses et d'effets diffé- 
rens, que de degrés, que de nuances depuis le rire joyeux et perlé de 
l'amoureux en belle humeur jusqu'au rire désespéré, frénétique et 
tragiqne d'Oreste ! Bornons-nous donc à constater que certaines pièces 
de Molière, jointes à decertains aveux, éclairéesà la luuiière de certains 
détails qui ncus sont parvenus, semblent autoriser une certaine manière 
de le jouer et que cette certaine manière est présentement en faveur au 
Tnéâtre-Français. C'est ainsi que M. Gutji ue, par parties du moins, — 
et j'rijouterais admirablement si je n'avais tout à l'heure une critique 
d'importance à lui soumettre, — l'Arnolphe de VÈcole des femmes. C'ett 
ainsi que M. Delaunay voudrait jouer l'Alceste du Misanthrope et qu'il 
le jouerait, si le rôle était, comme on dit, dans ses cordes. C'est ainsi 
que, marchant d'un pas déjà ferme, autant du moins qu'on en puisse 
juger par une seule expérience, sur les traces de ses maîtres, un jeune 
homme, M. Leloir, nous jouait récemment 1 Harpagon de l'Avare. Il y a 
quelque temps que je n'ai vu jouer Tartuffe et je n'en puis par consé- 
quent rien dire de précis, mais je suis persuadé qu'il doit y avoir encore 
quelqu'un qui joue là Tartuffe au tragique. En un mot, je le répète, 
c'est maintenant la manière à la mode. On peut préférer sans doute 
une autre interprétation. Cependant si l'on y veut bien réfléchir, nul ne 
consentira que celle-ci soit tout à fait ilUgitime, et j'ajoute qu'elle est 
l'œuvre d'artistes qui se sont donné certainement la peine d'approfon- 
dir très avant leur Molière. 

L'incc nvénient de cette monière, — et le vr.i point de la discussion, — 
c'est qu'on risque ainsi d'introduire dans les rôles de Molière beaucoup 
de choses qui n'étaient pas dans la pensée de Molière. C'est un danger. 
Mais ncus en effraierons-nous beaucoup? Oui et non. Non, parce 
qu'après tout le propre du g'^nie, c'est de voir plus loin, plus distincte- 
ment et plus profondément qu'il ne croit voir lui-même. Depuis deux 
cents ans, les grands rôles de Molière se sont enrichis, et pour 
ainsi dire étoffés, non pas précisément, comme nous l'avons entendu 
soutenir, de ce que les fan aisies du comédien ou l'érudition des com- 
mentateurs ont cru pouvoir y faire entrer, mais de toutes les expériences 
individuelles que cinq ou six générations ont faites de leur éter.iclle 
vérité. Nous avons tous reconnu dans Tartuffe ou daijs Célimùne des 
traits dont nous pouvions vérifler à Tintant la justesse en promenant 
circulairemeut nos regards de l'avant-scène de droite à l'avaut-scène de 
gauche, et dès là nous avons tous mis quelque chose, dans les person- 
nages de Molière, — aussi peu que ce soit, mais quelque chose, — du Tar- 
tuff ; de ^orch^stre ou de la Céliaiène du balcon. Et oui, pourtant, d'autre 
part, nous nous effraierons du danger, parce qu'il semble que l'on 
doive d'abord au génie cette marque de respect et ce témoignage d'ad- 



DE l'interprétation DU REPERTOIRE COMIQUE. 225 

miration de le prendre pour ce qu'il s'est donné. Que voulait en effet 
Molière? Il nous l'a dit lui-même : Faire rire les honnêtes gens. Je ne 
demande donc rien que de légitime, si je demande que ses interprêtes 
règlent leur jeu sur cette parole ; qu'au lieu de faire saillir le drame dans 
la comédie de Molière, ils le repoussent au contraire dans la pénombre; 
et qu'ils n'oublient jamais qu'ils ont affaire avec ce qu'on appelait en 
ce temps-là les honnêtes gens. L'autre soir, en regardant M. Delaunay 
suer et souffler dans Alceste, il me revenait à la mémoire une tradition 
du rôle. On raconte donc que Baron (1), dans la scène du sonnet, ne 
commençait à donner signe de véritable irritation et ne cessait de se con- 
tenir que sur ce vers d'Oronte : 

Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage? 

et pour lancer la réplique : 

Si je louais vos vers, j'en aurais davantage. 

C'était longtemps attendre, et le jeu de Baron devait être un peu 
froid. J'ignore d'ailleurs si la tradition est authentique : mais il me 
suffit que l'anecdote indique bien, avec un peu d'exagération, il est 
vrai, dans quel esprit de modération, de politesse et d'ironie contenue 
plutôt que de colère débordée le rôle du Misanthrope doit être com- 
posé. Voilà pour « les honnêtes gens. » 

Il s'agit de les « faire rire. » Le meilleur moyen ne serait-il pas peut- 
être d'avoir l'air de n'y pas toucher, comme on disait jadis, et de s'en 
fier à la force comique des situations pour provoquer la gaîté des spec- 
tateurs? Faut- il tant détailler Molière? et comme on ferait Marivaux, 
— c'est-à-dire, car la remarque en vaut la peine, le seul de nos auteurs 
comiques qui ne doive rien ou presque rien à Molière? — Je crains fort 
que ce ne soit trop souvent se méprendre sur le caractère de Molière : 

Ce Molière est pressant, et veut, sans complaisance, 
Que l'auteur s'accommode à son impatience, 
Le traite à sa manière;.. 

et c'est à savoir, largement, « à grands traits non tâtés, » comme il le 
dit lui-même, et rondement, sans surcharger le rôle d'intentions ni 
broder le rôle de finesses oh. il ne se reconnaîtrait pas. Je crois que 
cette manière est la plus conforme à Molière. Et pourtant, quiconque 
dirait qu'elle est la seule bonne, on pourrait lui répondre qu'il sait 
assurément lire Molière, mais que le lire et le jouer sont deux choses. 
Unir ensemble la distinction et la rondeur, être à la fois d'une bonne 

(i) Voyez, dans le Molière de la collection des Grands Écrivains, la notice de 
M. Mesnard sur le Misanthrope, t. v. 

lOMB XLII. — 1880, 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

humeur parfaite et d'une parfaite noblesse, cela s'arrange aisémeni 
dans l'imagination d'un lecteur. A la scène, c'est peut-être autre chose. 
Et quand uti comédien de génie y pourrait réussir, comme on ne peut 
pas imposer aux gens, sous prétexte qu'ils appartiennent à la Comédie- 
Française, l'obligation d'avoir du génie, la difficulté revient. Il semble 
impossible de prendre parti sur une unique interprétation de Molière, 
et décidément il s'en faut de beaucoup que la question soit aussi simple 
qu'elle pouvait paraître au premier abord. C'est qu'il en va pour les 
comédiens comme pour les artistes, peintres ou sculpteurs. Nous les 
jugeons trop vite, et nous ne prenons pas assez la peine d'entrer un 
peu avant dans les raisons de leur choix et les motifs de leur résolution. 
Et ce n'est pas tout. Car voici peut-être encore une troisième ma- 
nière d'interpréter Molière. Quand vous irez voir jouer l'École des 
femmes, vous pourrez remarquer que M. Got, comme nous le disions 
tout à l'heure, tourne presque au tragique toute une bonne part du rôle 
d'Arnolnhe. Et subiiement, au troisième acte, quand il s'assied et qu'il 
commence le fameux discours : 

Je vous épouse, Agnès, et cent fois la journée 
Vous devez bénir l'heur de votre destinée... 

chargeant jusqu'à la caricature, ce sont des gestes, et des jeux de phy- 
sionomie, et des intonations que je ne puis mieux comparer qu'à celles 
qui rendent M. Got si amusant dans la consultation du Médecin malgré 
lui. Tandis qu'au contraire, et quand pour dire ce discours au sérieux 
il n'y aurait d'autre raison que celle-ci, savoir qu'il suscita contre 
Molière les plus sottes calomnies et les plus véhémentes colères, c'en 
serait assez. Précisons encore davantage : 

Et ce que le soldat dans sou devoir instruit 

Montre d'obéissance au chef qui le conduit, 

Le valet à son maître, un enfant à son père, 

A son supérieur le moindre petit frère, 

N'approche point encor de la docilité, 

Et de l'obéissance, et de l'humilité, 

Et du profond respect où la femme doit être 

Pour soa mari, son chef, sou seigneur et son maître. 

Il ne semble pas qu'il y ait deux manières de dire ou plutôt de lancer 
ces vers : les mots mêmes ici portent la voix, l'ampleur de la période elle 
seule suffirait d'indication : cependant M. Got désarticule cette période, 
il hache menu tous ces grands vers et, bien loin de se laisser emporter 
au crescendo du mouvement, il l'interrompt, presque à chaque hémi- 
stiche, de l'air, du geste, et du ton d'un homme qui chercherait 
des comparaisons et qui les placerait à l'aventure dans son dis- 
cours, selon que le hasard et la lantaisie les lui suggèrent. Eh bieni 
on dira ceci, ou dira cela, mais je ne puis pas eucore coudamaer 



DE l'interprétation DU RÉPERTOIRE COMIQUE. 227 

absolument cette manière. Lecteur, je n'ai pas un instant de doute 
et je la déclare mauvaise; acteur, il me semble que je me déciderais 
pour une autre manière, mais non pas sans avoir hésité. C'est qu'il y 
a dans l'œuvre de Molière tout un côté burlesque et bouffon, de plai- 
santeries violentes et d'effets outrés, toute cette comédie populaire, en 
un mot, qui chagrinait la si sincère amitié de Boileau, qui divisait l'ad- 
miration de La Bruyère, qui choquait la délicatesse de goût de Féne- 
ion. Boileau, La Bruyère, Fénelon, avaient-ils tort, avaient-ils raison? 
Ce n'est pas le lieu ni le temps de l'examiner. Toujours est-il que 
Monsieur de Pourceaugnac, et le Bourgeois gentilhomme, et le Médecin 
malgré lui,et les Fourberies de Scapin sont là, — que ces bouffonneries, 
dont quelques-unes sont énormes, font partie de l'œuvre de Molière, 

— qu'elles ne figurent pas toutes parmi ce qu'on en admire le moins, 

— que personne assurément ne les voudrait sacrifier à la gloire d'un 
Molière plus coustammeni grand, sévère et poétique, — qu'il est bien dif- 
ficile parfois de ne pas céder à la tentation de s'en autoriser, — et que 
l'on peut se croire enfin permis d'approcher Arnolphe lui-même non- 
seulement des Sganarelle et des Diafoirus, mais encore des matassins 
du Malade imaginaire et des Turcs du Bourgeois gentilhomme. Je citais 
tout à l'heure la tradition de Baron dans le Misanthrope. Cependant si 
l'on cherchait bien dans l'histoire du Théâtre-Français, on trouverait 
peut-être un moment du xviii' siècle où il n'est pas jusqu'au rôle d'Âl- 
ceste que l'on n'ait joué de façon à faire d'abord et surtout rire. Car 
sans cela Fénelon, et Jean-Jacques plus tard, auraient-ils pu se plaindre 
qu'en créant ce personnage d'Alceste, Molière eût prétendu rendre la 
vertu ridicule? Nous, hommes du xix« siècle, est-ce que nous trouvons 
Alceste ridicule ? 

Que faire donc parmi cette diversité d'interprétations, dont il n'est 
aucune, comme on voit, qu'on ne puisse justifier? 

Éviter d'abord de jouer, comme on dit, avec son « tempérament » et 
se bien persuader qu'on ne joue pas le répertoire tragique ou comique 
sans de longues, patientes et difficiles études. Éviter ensuite, mais éviter 
comme on ferait la peste, de vouloir créer à nouveau ces grands rôles. 
L'originalité? je serais capable de dire qu'ici c'est de n'en pas avoir. A 
tout le moins c'est de savoir qu'on ne peut rien de plus que la dégager 
insensiblement de l'imitation fidèle de ses devanciers, et qu'on ne les 
surpassera qu'en ayant commencé par les imiter. Il ne faut pas vouloir 
imposer son originalité propre à la tradition, mais se bien mettre en 
tête qu'on ne devient original que par la longue pratique de la tradi- 
tion. Ce n'est pas une preuve de bon goût seulement que nous a don- 
née M"* Croizette en déférant, dans le rôle de Célimène, aux exemples 
de M"« Arnould-Plessy : c'est une preuve de bon sens. Car, en admet- 
tant même qu'elle n'atteignît pas à l'originalité, du moins elle aurait 
maintenu dans ce grand rôle l'autorité de la tradition. C'est tout ce 



228 REVDE DES DEUX MONDES. 

que l'on peut raisonnablement demander, mais on a le droit de l'exi- 
ger. Et peut-être que si M. Delaunay, dans son rôle d'Alceste, M. Delau- 
nay, qui connaît et qui sait la tradition, avait bien voulu s'y conformer, 
il nous le jouerait mieux. Que n'y met-il seulement, au lieu de se rou- 
ler en boule, comme il fait, et de hérisser ses piquans à l'approche de 
tout le monde, un peu de cette désinvolture et de cette grâce de faci- 
lité qu'il sait si bien mettre dans l'Horace de l'École des femmes ou dans 
le Cléonte du Bourgeois gentilhomme! 

Il faut conclure. Nous ne savons ni ne voulons prévoir ce que la 
reprise, depuis si longtemps annoncée, de Ylphigénie de Racine, nous 
apportera d'observations à joindre aux observations que nous suggérait 
cet hiver une assez méchante reprise du Cid. Hâtons-nous donc de louer 
aujourd'hui, par provision, ce qu'il est permis de louer. Médiocre dans le 
répertoire tragique et insuffisante, assez bonne dans le répertoire contem- 
porain, — quoique nous nous promettions de montrer quelque jour que 
là même il y a plus à dire qu'on ne croit, — la troupe est bonne dans 
le répertoire comique, et s'il est possible qu'en d'autres temps tels ou 
tels rôles aient été tenus plus brillamment, de manière à contenter plus 
pleinement les spectateurs les plus difficiles, je ne pense pas que l'en- 
semble se soit montré souvent meilleur, plus remarquable de cohé- 
sion, j'ajouterai : d'émulation. Il y a là nombre de jeunes acteurs qui 
cherchent, et c'est déjà beaucoup que de chercher, même quand on ne 
cherche pas tout à fait dans la bonne voie. Nous croyons que, pour y 
rentrer, deux choses particulièrement seraient à faire, et deux choses 
qui se tiennent : l'une, de dire plus largement et de ne pas détailler 
Molière avec autant d'insistance, en y mettant force intentions et 
finesses qui ne sont pas dans Molière; l'autre, de jouer un peu plus 
rondement et de n'avoir pas l'air trop souvent, dans presque tous les 
rôles marqués, d'officier sur la scène : quelques-uns même y pontifient. 

Ce n'est pas le temps d'appuyer. A la vérité, pour célébrer ce deux- 
centième anniversaire, quelques-uns auraient désiré que, sans faire 
la part plus étroite à Molière, on trouvât quelque moyen de la faire 
plus large à tant d'autres et que l'on conviât à la fête quelques-uns 
de ses successeurs et de ses héritiers, Regnard ou Beaumarchais. Mais 
en y réfléchissant, c'est sans doute qu'en la circonstance la Comédie- 
Française a voulu, pour faire plus d'honneur à son passé, se montrer 
à son plus grand avantage. Elle y a réussi. Et tant qu'elle ne nous don- 
nera que des représentations comme celles de cette semaine coramémo- 
rative, passant condamnation sur les omissions ou même sur les tristes 
représentations d'Horace et de Britannicus, nous pourrons dire que, de 
ce côté du moins, la maison de Molière soutient assez bien ses glorieuses 
traditions. Il faudrait qu'on en pût dire autant de la maison de Corneille 
et de Racine, 

■ , . ^ '; F. Briinetière. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



31 octobre 4880. 



Avant peu le rideau sera relevé sur la scène parlementaire. D'ici à 
dix jours, les chambres seront de nouveau réunies pour cette session 
extraordinaire, qui devient une nécessité périodique depuis qu'il est 
admis qu'une session ordinaire de six ou sept mois ne suffit plus pour 
expédier les affaires publiques, pour voter un budget. Les vacances 
auront pris fin, et malgré tout, à voir d'un regard calme ce qui se passe, 
ces excitations de partis, ces fureurs de polémiques et de dénigremens, 
ces confusions d'idées, ces incohérences de direction, on ne peut pas 
dire que la saison politique recommence dans les conditions les plus 
favorables. On ne peut pas dire que ce soient là des préliminaires heu- 
reux pour une session où le parlement aura nécessairement à s'occuper 
des intérêts les plus sérieux, où la chambre des députés, quant à elle, 
aura à prononcer sur son propre sort, sur l'heure de sa dissolution, sur 
le système d'élection qui présidera au renouvellement de l'assemblée. 

Il ne faut rien exagérer sans doute; ces excitations, même quand des 
ministres en sont jusqu'à un certain point les complices, ne sont qu'une 
expression très infidèle et très lointaine de l'état réel de la France. La 
France, la masse française, laborieuse et paisible, vit en dehors de l'at- 
mosphère des partis. Elle est le plus souvent comme une spectatrice 
désintéressée de conflits d'opinions et d'agitations où tout le monde invo- 
que son nom. Elle reste pendant ce temps à son industrie, à ses affaires, à 
toute cette œuvre multiple qui se résout en définitive dans de nouveaux 
progrès de richesse nationale. On le dit assez, on le disait récemment 
encore, les recettes publiques, loin de diminuer, ne font que s'accroître. 
Les droits d'enregistrement augmentent, le droit sur les boissons aug- 



230 «BVUB DES DEUX MONDES, 

mente, l'impôt sur les valeurs mobilières augmente. L'excédent pour 
les premiers mois de l'année dépasse de plus de soixante millions les 
prévisions budgétaires : preuve évidente que rien n'est interrompu dans 
la marche des affaires matérielles! Oui, sans doute, la France ne travaille 
pas moins, elle ne consomme pas moins, elle ne porte pas moins ses 
contributions au trésor pendant qu'au-dessus d'ellepassent les agitations 
inutiles ou dangereuses. C'était vrai il y a un an, c'est vrai encore au- 
jourd'hui : ce contraste entre la réalité de la vie nationale et lesdéchaî- 
nemens factices des partis a été plus d'une fois remarqué même par des 
étrangers. Sait -on ce que cela prouve? C'est que la masse du pays 
a gardé jusqu'ici une force de consistance par laquelle elle se défend 
et a pu réussir à rester elle - même sans se laisser trop sérieusement 
atteindre dans sa saine et active nature. Elle a vécu de son propre fonds, 
en un mot, elle vit sans trouble malgré tout, si bien qu'à cette heure 
même oîi l'on marche vers la session prochaine à travers toute sorte 
d'incidens équivoques et d'irritantes querelles, le calme invariable de 
cette masse nationale est encore la meilleure des garanties. Ce serait 
cependant une singulière illusion de croire que les désordres d'idées, 
anse prolongeant, soient sans péril, qu'un pays, si sage qu'il soit, puisse 
résister indéfiniment à ce régime de réhabilitations révolutionnaires, 
de diffamations violentes, de propagandes démoralisatrices, de pou- 
voirs insufBsans ou complices. Ce serait une étrange imprévoyance de 
se figurer que la sagesse et la confiance puissent être toujours en bas 
lorsqu'on haut il n'y a que irouble et confusion. 

Certes s'il y a jamais eu un moment favorable pour en finir avec 
toutes les incohérences, pour créer un gouvernement sensé et libéral, 
assurant à la France cette paix intérieure qu'elle ne cesse de désirer, 
qui est dans ses intérêts comme dans ses instincts, c'est le moment où 
la république a été légalement fondée. Il n'y avait plus vraiment de dif- 
ficulté pour l'instant. Les oppositions étaient vaincues et dominées par 
la puissance de manifestations publiques réitérées. S'il y avait dans les 
camps hostiles quelques-uns de ces chefs ou de ces groupes qui ne se 
réconcilient jamais, il y avait aussi dans tous les partis cette masse obs- 
cure et désintéressée toujours prête à accepter une situation régulière. 
Les circonstances mêmes, malheureuses pour le pays, pour tout le monde, 
semblaient faites pour rapprocher les opinions dans une œuvre de 
sérieuse et large transaction. Il n'y avait qu'à le vouloir; mais il est bien 
clair que, chez ceux qui avaient à diriger cette sorte de mise en mou- 
vement de la république, il fallait un grand esprit de modération et 
d'équité, le sentiment juste des conditions essentielles de gouverne- 
ment, l'intelligence des affaires, la résolution de tenir tête à tous les 
excès. Il fallait un certain nombre de qualités qui ne se rencontrent pas 
communément, nous ea convenons, et, après tout, si ces qualités 



REVUE. — CHRONIQUE. 231 

s'étaient même trouvées dans une mesure modeste, si elles avaient été 
accomprignées de bonne volonté, l'œuvre n'était pas encore impossible. 
Le malheur de ceux qui sont bientôt arrivés au pouvoir a été de se con- 
sidérer comme des conquérant, de tout confondre, de poner dans les 
affaires l'esprit d'exclusion et de représaille, les pissions de secte, les 
ressentimens révolutionnaires; leur malheur a été de se figurer qu'ils 
n'avaient rien de plus pressé, rien de mieux à faire que de mettre au 
service d'une jalouse, d'une impatiente domination de parti toutes les 
forces de gouvernement et d'adminislration dont ils dispo-aient, dont 
ils trouvaient maintenant commode d'user à leur profit. Ils ont réussi à 
se créer un système un peu singulier, assez original, qui est tout sim- 
plement un composé d'agitation et d'arbitraire, un mélange de tous les 
préjugés d'opposition ou de radicalisme et des plus mauvaises pratiques 
de tous les régimes qui les ont précédés. Au fond, c'est cela : dans leurs 
projets, dans leurs combinaisons, dans leurs actes, ce sont de semi- 
révolutionnaires maniant sans prévoyance les ressorts les plus délicats 
ou les plus suspects de gouvernement. Ils ont voulu faire de l'ordre 
avec du désordre, et ils ont fait aussi parfois du dé^ordre avec l'ordre 
tel qu'ils le comprenaient. Ilà n'en sont pas arrivés là du premier coup, 
ils y arrivent. Le résultat est ce qu'on voit aujourd'hui; c'est cette triste 
campagne qui se poursuit, où, pour lasatisfactinn évidente d'une pas- 
sion de secte, on déploie toutes les ressources, tous lesrafflnemens de 
l'omnipotence administrative et où l'état est assurément compromis 
dans de bizarres aventures. M. le ministre de l'intérieur, pour son coup 
d'essai, s'est montré un heureux iîiiitateur des procédés de l'empire, c'est 
ce qu'on peut dire de plus avantageux pour lui ; mais enfin, parlons franche- 
ment, n'est-ce pas se faire une singulière i lée de la dignité de l'état et 
offrir un étrange spectacle à un pays que de déployer la force publique, 
gendarmes et bataillons de ligne, pour protéger i'etïraction de quelques 
portes de couvons, ou d'envoyer des commissaires de police qui sont 
obligés de se g isser dans une chapelle, pour s'insinuer dans une sacris- 
tie, pour pénétrer de là dans une maison religi-îuse? Qui joue ici le 
rôle le plus humiliant? Quelle figure donne-t-on à la république qu'on 
prétend servir? Voilà cependant où l'on peut être conduit, une fois 
qu'on est entré dans cette redoutable voie d'aventure! 

C'est la loi, répète-t-on sans cesse, il faut bien faire exécuter la loi! 
On ne voit pas qu'on tourne toujours dans !e mê ne cercle et que c'est 
là justement la question. Si les religieux qu'on pourchasse ont commis 
un délit, qui a le droit de qualifier le délit ? S'ils ont encouru une 
peine, qui a le droit de déterminer et d'infliger la peine? Ce n'est pas 
apparemment l'administration. S'il n'y a ni délit ni peine, s'il n'y a 
qu'une question douteuse, que ne procédait-on comme un vrai gouverne- 
lûent doit procéder? Que ne commençait-on par aller demander une loi 



232 REVUE DES DEDX MONDES. 

aux chambres? Alors tout eût été éclairci; la situation aurait été nette. 
C'était la seule solution régulière. Le reste n'est qu'une interprétatioa 
facultative et discrétionnaire d'administration; c'est l'arbitraire, dont 
on se réserve de régler l'usage dans un intérêt d'état dont on est juge, 
et en invoquant la raison d'état, appuyée de mesures de haute police, 
qu'il s'agisse de moines ou d'autres personnes, sait-on ce qu'on fait? 
Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, on absout tous les attentats, 
grands ou petits, dont l'essence est précisément l'exécution sommaire, 
non par mandat de justice, mais par voie de haute police. On inno- 
cente le dernier empire dans son origine de même qu'on l'imite dans 
ses procédés. On donne pour son propre compte, pour le compte de la 
république, un exemple de plus de cet arbitraire administratif qui se 
produit sous toutes les formes, même sous la forme comique, qui est 
si bien devenu une tradition qu'on s'en sert presque naïvement à 
toutes fins, à tous propos, comme si rien n'était changé dans les insti- 
tutions. Si encore il y avait et s'il pouvait y avoir un résultat sensible, 
sérieux, proportionné aux efforts qu'on est obligé de faire et aux diffi- 
cultés qu'on se crée ! Mais quoi ! on aura dispersé quelques capucins, 
quelques prémontrés ou barnabites, — et pour cela depuis six mois un 
gouvernement tout entier s'agite, passe par des crises intérieures, s'ex- 
cite lui-même, provoquant d'un autre côté une agitation, des démon- 
strations qui à leur tour peuvent être exagérées, qui ne sont pas moins 
dangereuses parce qu'elles remuent des sentimens profonds. On vit 
dans un état de crise factice sans raison, sans profit ; et qu'on remarque 
la dure alternative où l'on se trouve conduit : s'arrêter tardivement, ce 
serait un aveu d'impuissance, un échec qui ne serait pas aujourd'liui 
sans gravité et sans inconvéniens, nous en convenons ; aller plus loin, 
aller jusqu'au bout, c'est s'exposer à prolonger ce spectacle de l'auio- 
rité compromise, de préfets condamnés à un triste rôle, de portes 
enfoncées, d'appareils militaires bizarrement déployés autour de quel- 
ques couvons, de scènes qui sont d'un autre temps, qu'on croyait ne 
plus revoir. M. le ministre de l'intérieur s'est peut-être un peu hàlé 
de voir dans tout cela de quoi rédiger des bulletins de victoire et de se 
laisser complimenter pour son habileté, sa fermeté et son énergie, — 
surtout pour le secret de ses manœuvres. C'est positivement prodi- 
gieux : ce pauvre M. de Persigny n'eût pas mieux fait ! 

Non, on ne réussira pas à rehausser cette triste campagne, dût-on 
invoquer des nécessités de défense et essayer de tirer parti de quelques 
manifestations compromettantes, après tout plus bruyantes que dange- 
reuses. On ne réussira pas à prouver qu'on était obligé de s'engager 
dans cette aventure, qu'on porte avec soi dans ce camp de guerre où 
l'on s'est établi les droits légitimes de l'état, l'honneur de la société 
civile, les principes libéraux, les destinées de la république. Ce qu'on 



REVUE. — CHRONIQUE. 23 S 

a justement le droit de reprocher aux ministres qui ont conduit les 
affaires du pays au point où elles sont, c'est de n'être ni des libéraux, 
ni des hommes de gouvernement, ni même des républicains éclairés, 
fidèles à l'esprit de la constitution, de s elre engagés dans une aven- 
ture par passion de parti, de s'être avancés sans savoir où ils allaient 
et de n'avoir plus osé s'arrêter. Ce qu'on a le droit de remarquer, c'est 
que depuis quelque temps, par inexpérience ou par emportement, on 
semble tout tausser et tout aUérer, les traditions libérales aussi bien 
que les plus simples notions de gouvernement, aussi bien que les con- 
ditions les plus essentielles du régime parlementaire. Qu'on voie ce 
qui se passe depuis six mois. Un ministère existe; il a été heureux ou 
malheureux dans ses actes, dans ses combinaisons, peu importe, il est 
sorti à peu près affermi d'une session laborieuse. Une crise éclate tout 
à coup en l'absence du parlement. Qui disparaît? C'est le président du 
conseil, c'est justement celui qui est censé représenter la politique 
générale du cabinet, celui qui a reçu les votes de confiance des cham- 
bres. Le ressort du régime parlementaire est évidemment faussé sous 
une influence invisible. On ouvre une guerre d'opinion, de croyance, 
sous un drapeau de libéralisme et on commence par porter atteinte au 
droit commun, aux garanties libérales placées jusqu'ici sous la protec- 
tion de la justice indépendante; on s'arme de la raison d'état, qui me- 
nace toutes les libertés. On veut, dit-on, maintenir l'autorité, l'honneur 
du gouvernement, et ce qu'on place sous ce nom de gouvernement, 
c'est l'arbitraire administratif déployé dans tout son luxe. Dû se flatte 
de glorifier, de servir la république, et c'est assurément la république 
qui est la première compromise par un système dont la conséquence 
est de la rapetisser aux proportions d'un parti, de l'identifier avec les 
passions, les préventions et les violences de secte. Ou est parti de cette 
idée simple, juste et acceptée, que, pour le bien et le repos de la 
France, il y avait à faire une république libérale, régulière, protectrice; 
on arrive à une république exclusive, agitatrice et querelleuse, qui, 
telle qu'on la pratique, ne donne au pays ni la liberté régulière et pai- 
sible, ni un gouvernement protecteur. 

Voilà la vérité ! on s'est exposé à tout compromettre en confondant 
tout, et de cette confusion que la politique ministérielle a certaine- 
ment contribué à développer, il est résulté une situation dont le pre- 
mier signe est l'affaiblissement de toutes les garanties, où toutes les 
discordances, les diffamations et les excès de polémiques se produisent 
contre le gouvernement lui-même, contre les institutions et les hom- 
mes. Le mal est évident; il n'a rien d'irrémédiable sans doute tant 
que le pays, par sa tempérance, reste un contre-poids, un point d'appui 
pour redresser une politique égarée. Rien n'est perdu parce qu'il y a 
une de ces crises comme il y en a dans tous les temps et sous tous les 



23Û HEyDE DES DEUX MONDES, 

régimes; mais c'est à coup sûr le moment où tous les esprits modérés, 
tous les républicains éclairés doivent réunir leurs efforts pour replacer 
la république dans des conditions où elle puisse vivre avec sûreté pour 
elle-même, avec profit pour le pays. 

Quelle sera maintenant l'attitude du ministère dans la session qui va 
s'ouvrir et quel accueil recevra-t-il dans le parlement? Il n'est point 
impossible qu'il ne réussisse d'abord à se créer une certaine majorité 
à la faveur des satisfactions qu'il a données d'avance à la fraction la 
plus impatiente dé la chambre. Il est cependant douteux qu'il puisse 
désarmer ou satisfaire jusqu'au bout des amis qui ressemblent étran- 
gement à des ennemis. Les discours qu'ont récemment prononcés en 
province M. Clemenceau, M. Floquet, sont pour lui des signes assez 
inquiétans. Sa situation sera d'autant plus difficile qu'il va se trouver en 
face d'une chambre des députés préoccupée de sa fin prochaine, ayant 
à décider à quel moment elle se dissoudra, quel programme de lois 
elle réalisera avant de disparaître. A vrai dire, la question de l'heure 
de la dissolution n'est pas bien sérieuse; elle est résolue en termes 
précis par la constitution elle-même, qui fixe une durée de quatre 
années pour chaque législature. Ce n'est que par une subtilité qu'on 
peut discuter pour savoir s'il s'agit de quatre années réelles, — ce qui 
conduirait la chambre d'aujourd'hui au Ik octobre 1881, — ou de quatre 
budgets, ce qui Impliquerait une dissolution plus prochaine. Il n'y a 
doute que là où le texte est incertain, et ici il ne l'est pas. Il fixe 
quatre années. Quant aux lois que la chambre aura à voter avant 
de disparaître, elle en a trop pour qu'il n'en reste pas beaucoup en 
chemin, et le meilleur service qu'elle pourrait rendre au pays serait de 
trouver en elle-même, si c'est possible, les élémens d'une majorité 
décidée à soutenir une politique de modération et de paix intérieure. 

Le monde est prompt à s'alarmer, et il est peut-être aussi un peu 
prompt à s'apaiser, comme si un simple incident devait suffire pour 
tout aggraver ou pour tout simplifier, comme si la vie et les relations 
des peuples n'étaient pas une succession d'épreuves auxquelles les gou- 
vernemens doivent s'accoutumer. Toujours est-il que l'Europe, après 
avoir été un moment inquiétée par les affaires d'Orient, éprouve depuis 
une semaine ou deux un certain soulagement. Elle n'est plus du moins 
exposée à toutes les chances de cette démonstration navale, qui n'était, 
il faut l'avouer, qu'une expression peu décisive de l'intime accord des 
puissances et qui, pour un résultat douteux, pouvait conduire à des com- 
plications inutiles. Cette démonstration, passablement contrariée, elle 
aura eu son influence si l'on veut, si l'on tient à garder cette satisfac- 
tion. Dans tous les cas, les Turcs, mieux inspirés ou mieux conseillés, se 
sont décidés à épargner aux navires européens une plus longue station 
sur les côtes d'Albanie. Ils ont eu l'air de résister, puis ils se sont 



REVUE. — TERONIQUE* 535 

exécutés en offrant ce qu'ils n'avaient d'ailleurs jamais absolument 
refusé, la cession de Duicigno, — et cette fois c'était sérieux. On n'en 
peut douter, le baron Haymerlé le disait ces jours derniers encore avec 
son autorité officielle devant le? délégations autrichiennes : « Il n'est 
plus douteux que la Porte n'ait sérieusement l'intention de céder Dui- 
cigno. Les difficultés ne portent plus que sur des détails, comme la date 
de l'entrée en possession des Monténégrins et la demande de ceux-ci 
que Duicigno leur soit remis avec les formalités d'une capitulation mili- 
taire... )) Que les difficultés de détail dont parle le baron Haymerlé 
aient leur gravité, qu'elles impliquent quelques délais, c'est vraisem- 
blable, si on veut bien ne pas oublier que les Turcs ont leur manière 
de procéder, que le temps compte peu pour eux, et qu'après tout, ce 
qu'on leur demande, c'est le sacrifice d'un territoire que la fortune des 
armes a laissé entre leurs mains. En réalité, la question essentielle 
r'esi pas moins tranchée et, d'après toutes les apparences, les Turcs se 
mettraient en mesure de faire honneur aux vœux de l'Europe. Un nou- 
veau commandant militaire serait déjà envoyé, l'armée régulière serait 
augmentée en Albanie pour dominer les résistances; on est en voie de 
négociation pour la remise définitive de Duicigno. L'opposition des 
Albanais, bien qu'elle semble encore vive, devra évidemment céder 
devant Is résolution iormelle des Turcs. 

Cette affaire de Duicigno, elle peut donc être considérée comme à 
peu près réglée. Malheureusement, ce n'est là qu'une partie du pro- 
gramme de la dernière conférence de Berlin, et tandis qu'on en finit 
sur les côtes d'Albanie, la question renaît ou plutôt reste tout entière 
en Épire, en Thessalie pour la délimitation grecque. Ici on se trouve 
entre l'Europe qui a tracé des frontières de fantaisie, la Porte qui n'ac- 
cepte pas du tout l'œuvre de la diplomatie, et la Grèce qui, à son tour, 
entre en scène sur la foi d'une délibération européenne, de ce qu'elle 
considère comme une promesse. Quelles seront maintenant les suites 
de cette situation où les difficultés ne font que se déplacer? 

Évidemment un des m.alheureux résultats de la politique à laquelle 
on s'est laissé aller a été d'égarer le sentiment hellénique en lui pro- 
mettant ou en paraissant lui promettre plus qu'on ne pouvait tenir, et 
de placer la Grèce dans un dangereux état de surexcitation. Le roi 
George a passé ces derniers mois à parcourir l'Europe. Il a visité les 
cours et les capitales, Paris comme Londres, Berlin et Vienne. Il a pris 
peut-être pour des engagemens des témoignages de sympathie qu'on 
n(3 refuse jamais à la Grèce. Il est rentré récemment à Athènes, et dès 
son retour il a ouvert le parlement hellénique. Le roi George a tenu 
naturellement un langage assez belliqueux. Il s'est prévalu c!e2 décisions 
de la diplomatie conférant à la Grèce la nouvelle frontière qui rattache 
au royaume des membres épars de la mère patrie. Il a fait appel à 



236 dEYDE DES DEUX UONDES. 

tous les concours « pour accomplir la tâche nationale qui lui est impo- 
sée. )) Il était obligé de parler ainsi, ne fût-ce que pour justifier les 
mesures adoptées en l'absence des chambres, les crédits extraordi- 
naires, les emprunts, la mobilisation de l'armée, qui, a-t-il ajouté, 
« restera sous les drapeaux jusqu'à ce qu'elle ait accompli son devoir 
en établissant un nouvel ordre de choses dans les provinces qui nous 
ont été concédées. » Le discours du roi George n'est, après tout, que 
l'expression des sentimens de son peuple. Par une complication de plus, 
le lendemain même de l'ouverture du parlement, le ministère de 
M. Tricoupis, qui a pris l'initiative des premières mesures extraordi- 
naires, a été renversé, et M. Tricoupis a été remplacé à la présidence du 
conseil par M. Comoundouros, qui, à son tour, n'a fait qu'accentuer le 
langage belliqueux du roi. Pressé de s'expliquer sur la politique qu'il 
portait au pouvoir, M. Comoundouros aurait insisté, dit-on, sur la néces- 
sité « de ne point ajourner les préparatifs nécessaires pour prendre 
possession du territoire assigné à la Grèce jusqu'au moment où l'Europe 
entreprendrait d'assurer l'exécution de ses décisions. » Il reste à savoir 
quel est le sens réel de ce langage et de ces changemens ministériels. 

C'est assurément une situation pénible pour un petit peuple qui a 
de grandes ambitions nationales. La Grèce se trouve en face de ques- 
tions également graves. Entend-elle se charger quand même, par ses 
propres forces, de la conquête des territoires qui lui ont été attribués 
un peu légèrement? Elle risque de se jeter dans une lutte inégale et 
de compromettre pour longtemps son avenir. Piestera-t-elle sous les 
armes indéfinimejit, attendant une occasion favorable ? Ses finances 
n'y suffiraient pas, et le pays ne pourrait supporter ce régime de per- 
pétuelle excitation. En est-elle encore à compter sur un concours effec- 
tif de l'Europe? Ce serait visiblement désormais la plus dangereuse 
des illusions après ce qui vient d'arriver pour Dulcigno. L'expérience 
de la démonstration collective est faite pour apaiser les impatiences 
d'imagination de M. Gladstone, et ce n'est pas sans doute sérieuse- 
ment que le fils du premier ministre d'Angleterre a mêlé le nom de la 
France à des projets quelconques. Le baron Haymerlé, de son côté, 
déclare que l'Autriche ne se prêtera à aucune mesure pouvant amener 
la guerre avec la Turquie, et que son intervention en faveur de la Grèce 
se bornera à une action toute diplomatique. Quant à M. de Bismarck, 
il va plus loin : il aurait, dit-on, déclaré tout haut récemment qu'au- 
cune puissance n'aurait le droit de poursuivre seule l'exécution du 
traité de Berlin. La Grèce n'a donc ?. compter que sur des secours tout 
diplomatiques, sur des sympathies qui pourraient même se refroidir si, 
par des témérités aventureuses, par des coups de tête, elle contribuait 
à raviver des crises importunes pour tout le monde. 

Le fait est, à y regarder de près, que toutes ces confusions orientales 



REVUE. — CHRONIQUE. 237 

OÙ l'on se perd pourraient bien commencer à fatiguer l'Europe, et que 
ni en Allemagne, ni en Autriche particulièrement, on ne paraît disposé 
à continuer ce jeu d'interventions ou de démonstrations sans i?sue. Ce 
n'est point assurément que M. de Bismarck, quand il le veut, quand il 
le croit utile à sa politique, soit homme à reculer devant les complica- 
tions et à s'effrayer d'avoir à conduire à la fois toute sorte de questions 
brûlantes. Pour le moment, il n'en est pas là. Est-ce l'effet d'une direc- 
tion savamment imprimée à l'opinion par le chancelier, ou bien est-ce 
le chancelier qui croit habile de suivre en cela le mouvement de l'opi- 
nion? Toujours est-il qu'à Berlin on a l'air de ne s'intéresser aux affaires 
d'Orient que dans la mesure où ces affaires peuvent réagir sur la paix 
générale. L'Allemagne a ses préoccupations intérieures, ses luttes de 
partis, ses conflits d'intérêts, ses incidens. Hier, c'était la fête nationale 
de l'achèvement du dôme de Cologne, à laquelle l'empereur Guillaume est 
allé assister. Aujourd'hui c'est le Landtag prussien qui vient de s'ouvrir 
à Berlin. Bientôt ce sera le parlement allemand qui entrera en session. 
M. de Bismarck, quant à lui, est depuis quelques mois tout entier à sa 
politique financière et économique, à des projets qu'il prépare, auxquels 
il attache assez de prix pour s'être chargé lui-même du ministère du 
commerce. M. de Bismarck," en homme de son temps, sent l'importance 
des questions d'économie publique, et il paraît être en train d'attaquer 
les révolutionnaires, les socialistes de l'Allemagne, non plus seulement 
par des lois répressives, par le grand ou le petit état de siège, mais 
par des réformes conçues à sa manière, par une sorte de socialisme 
d'état dont l'opinion commence à se préoccuper. Ce que sera ce sys- 
tème économique, on ne le voit pas bien encore; on ne voit qu'une 
chose, c'est le soin jaloux avec lequel le chancelier, après avoir fait 
l'Allemagne par la diplomatie et par les armes, s'occupe à lui donner 
une constitution financière et industrielle. 

Il est certain, comme le disait ces jours derniers M. le président de 
la république en recevant les délégués étrangers d'un congrès postal 
réuni à Paris, il est certain qu'au temps présent, l'industrie, le com- 
merce, les intérêts matériels, les forces économiques, les capitaux ont 
un grand rôle dans la vie et les relations des peuples. Ce sont des élé- 
mens essentiels de la politique dans tous les pays, en Autriche comme 
en Allemagne; ils entrentdans toutes les combinaisons. C'est bien aujour- 
d'hui, à ce qu'il semble, la pensée du cabinet cisleithan à Vienne. 
Tandis que le baron Haymerlé multiplie au nom de l'empire, devant les 
délégations autrichiennes réunies à Pesth, les déclarations les plus paci- 
fiques, le chef du ministère cisleithan, le comte Taaffe, suit avec [ure 
habile constance une politique qui lui suscite sans doute beaucoup 
d'ennemis. Il a contre lui les Allemands, les centralistes, qui lui ont 
déclaré une guerre passionnée, qui ont tenu dans ces derniers temps 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 

des réunions bruyantes à Mœiding, à Brùnn, à Karlsbad, qui l'accusent 
de sacrifier, de subordonner l'élément allemand. Il n'est pas d'un autre 
côté à l'abri des attaques de nombre de Slaves exaltés et exigeans, qui 
lui reprochent de ne pas faire assez pour les nationalités. Le comte 
Taaffe, en un mot, trouve des adversaires dans des camps opposés; 
c'est tout simple puisqu'il est arrivé au pouvoir avec un système de 
médiation et de transaction, non pour faire prévaloir le centralisme à 
outrance ou le fédéralisme, mais pour rapprocher les nationalités 
diverses dans une équitable égalité, pour les amener à vivre ensemble 
dans l'unité de l'empire, sous la garantie de la constitution. Le comte 
Taaffe est un constitutionnel résolu qui s'emploie à négocier la paix 
entre les nationalités. 

Que cette politique ait des adversaires ardens, cela n'est pas douteux; 
elle est aussi sérieusement soutenue, elle trouvera selon toute appa- 
rence une majorité suffisante dans le parlement. Elle a sa raison d'être 
dans la situation de l'empire autrichien, et c'est précisément pour don- 
ner plus de force à cette politique que le comte Taaffe se préoccupe 
de chercher des auxiliaires dans les intérêts. Il veut aider à la fusion 
politique, toujours difficile, par le développement et le rapprochement 
des intérêts. Le ministre des finances, le docteur D.inajewski, est 
chargé de préparer tout un ensemble de mesures économiques, et une 
partie du système est déjà visiblement cette créaiion récente d'une 
« banque impériale-royale des pays autrichiens. ;; Le titre même est 
significatif, et la mission donnée à l'institution nouvelle en rehausse 
l'importance. On a voulu attribuer une origine toute politique à la 
banque qui vient d'être créée. Elle a évidemment ce caractère en ce sens 
qu'elle est faite pour être, sous la garantie du gouvernement, le puis- 
sant instrument d'une fusion d'intérêts entre les « pays autrichiens. » 
Elle a aussi ce caractère en ce sens que, placée par l'empereur sous la 
direction d'un Français, M. Bontoux, qui a été longtemps à la tête d'une 
partie des chemins de fer de l'empire, elle est un lien de plus entre l'Au- 
triche et la France. Elle peut enfin avoir pour objet ou pour résultat 
d'affranchir le gouvernement de la tutelle des banques viennoises en 
lui donnant le moyen de dégager sa situation financière. C'est par tout 
cela qu'elle se rattache à la politique et qu'elle est comme l'expression 
nouvelle d'un mouvement économique favorable à la paix aussi bien 
qu'aux intérêts autrichiens. 

L'Italie mène laborieusement et un peu prosaïquement aujourd'hui 
une vie qui a commencé autrefois comme un roman. Il y a eu un temps 
où, pour avoir été énergiquement et prudemment conduite pendant 
quelques années, elle trouvait tout à souhait; elle avait des hommes 
faits pour la circonstance, des alliances savamment préparées et le suc^- 
Ces, prix de la discipline, de l'habileté ou de l'audace. Maintenant, 



REVUE. — CHRONIQUE. 239 

comme presque tous les pays, plus. que d'autres pays, elle a ses diffi- 
cultés qui naissent de l'absence d'une forte direction, de la division ou 
de la désorganisation des partis, des confusions parlementaires, et c'est 
ce qui rend plus sensible encore peut-être la disparition successive des 
hommes qui ont aidé l'Italie à naître, à se constituer sous sa forme nou- 
velle il y a vingt ans. De tous ceux qui ont présidé à cette légendaire 
transformation, en effet, il n'en reste plus beaucoup; ils sont presque 
tous morts, roi, ministres, politiqut^s, soldats. Un des derniers de ces 
grands Italiens de 1860 était le baron Bettino Ricasoli, qui vient de 
s'éteindre à soixante-douze ans dans son château de Brolio, près de 
Sienne. Celui-là était certes une des figures les plus fières et les plus 
originales des révolutions d'où est sortie l'Italie nouvelle. 11 était resté 
imposant et respecté dans l'indépendance sévère et silencieuse où il 
aimait à se renfermer sans nulle affectation vulgaire. 

Vieux Toscan de race, patriote d'âme et d'esprit, alliant dans sa nature 
patricienne l'instinct gibelin au libéralisme de l'homme moderne, le 
baron Bettino Ricasoli n'a paru que par instans dans la politique. Il 
avait été un des chefs du parti libéral en 1848; mais il était bientôt 
rentré dans la retraite, dévorant l'amertume de voir tout compro- 
mis par des démagogues, et le grand-duc restauré par les Autrichiens. 
C'est suriout en 1859, aux premiers mois de 1860, après Villafranca, 
qu'il prenait un rôle décisif. Plus que tout autre peut-être, il a eu le 
sort de l'Italie en ses mains, à ce moment où les événemens le faisaient 
dictateur à Florence , où tout dépendait d'un faux mouvement entre 
l'Autriche et la France. C'est par le baron Ricasoli, aidé de ses amis, 
que l'annexion de la Toscane, des duchés au Piémont s'accomplissait en 
dépit de tous les obstacles intérieurs ou diplomatiques. Impassible au 
milieu des négociations nouées autour de lui, inflexible contre les fau- 
teurs d'agitations révolutionnaires aussi bien que contre ceux qui cher- 
chaient à fonder, un royaume de l'Italie centrale, dominant par le seul 
ascendant de son caractère, de son désintéressement et de son énergie, 
la population florentine, il marchait silencieusement à son but : la con- 
stitution d'un « royaume fort » en face de l'Autriche, que le traité de 
Villafranca laissait à Venise. Sans lui l'unité de l'Italie ne se serait pas 
réalisée de si tôt, parce que si un royaume central eût été dès lors con- 
stitué, l'annexion du Midi devenait à peu près impossible; l'expédition 
de Sicile et de Naples n'eût été qu'une aventure où les événemens 
auraient pris un autre cours. Ricasoli a eu une action décisive dans une 
autre circonstance : c'est ce jour de 1861, où, gonflé de la conquête de 
Naples, Garibaldi, avec ses allures de tribun soldatesque, menaçait le roi, 
le parlement de Turin, surtout Cavour, et pouvait encore une fois tout 
mettre en doute. Ce jour-là Ricasoli, se levant dans la chambre au 
milieu de l'émotioD universelle, faisait plier sous son accent impérieux 



240 BEVDE DES DEUX MONDES. 

Garibaldi lui-même en le rappelant au respect du roi, du parlement et 
de l'oeuvre nationale. L'assemblée tout entière frémissait en entendant 
ce justicier à la mine grave et fière dire d'une voix vibrante : « Le géné- 
ral Garibaldi et moi, nous nous sommes juré à Florence de faire notre 
devoir... J'ai fait le mien!.. Qui donc ici pourrait avoir l'orgueil de récla- 
mer le privilège du patriotisme et de s'élever au-dessus des autres? » 

Depuis, il avait été plusieurs fois président du conseil, il l'avait été 
particulièrement pendant quelques mois en 1866, au moment de la 
guerre dont le dernier mot devait être la récupération de Venise. En 
réalité, il n'avait pas l'ambition du pouvoir, il n'avait surtout rien d'un 
coureur de fortunes ministérielles. Dans une heure critique, il pouvait 
tout dominer par la volonté, par l'ascendant d'une considération uni- 
verselle; mais il l'avouait lui-même avec un mélange de finesse et de 
fierté native, il ne se sentait pas fait pour être un ministre des temps 
ordinaires, pour se mêler aux stratégies parlementaires. Il n'en avait 
pas le goût et il n'avait pas la flexibilité nécessaire. Il restait en dehors 
des brigues, habituellement silencieux. Il n'avait pris qu'une seule fois 
la parole dans ces derniers temps. C'était à l'occasion des affaires de la 
malheureuse Florence délaissée et ruinée. Le plus souvent il se plaisait 
à vivre dans la retraite. Il aimait ce manoir féodal de Brolio, où tout 
respirait l'austérité, où il exerçait un bienfaisant patronage autour de 
lui et où il vient de s'éteindre, patriote et libéral jusqu'à la dernière 
heure. Ls baron Bettino Ricasoli a été avant tout un caractère à travers 
les révolutions dont il a été un des héros sans en être un instant ébloui, 
et en Italie comme partout, aujourd'hui plus que jamais, ce sont les 
caractères qui peuvent soutenir ou relever une nation. 



Cq. de Mazâde. 



Le directeur-gérant, G. Buloz. 



NOIRS ET ROUGES 



PRSMIÈRB PARTIE 



I. 

C'était la veille de Noël; jainais la petite chapelle de l'un des 
couvens du faubourg Saint-Germain n'avait été plus ornée, plus 
coquette, plus parfumée d'encens. Tevant la crèche, qui brillait de 
mille feux, se tenaient à genoux, sur deux rangs, dix-huit jeunes 
filles, lesquelles paraissaient plongées dans un profond recueille- 
ment. C'étaient les élèves qui devaient quitter le pensionnat dans 
l'année et qui avaient obtenu la faveur de consoler une heure durant 
l'Enfant Jésus. 

La crèche ne laissait rien à désirer; nous vivons dans un temps 
où l'on perfectionne tout, les lycées et les couvens, les poupées et 
les illuminations. Le divin Enfant, gras, potelé, était en belle cire, 
et il dormait sur de la paille qui était de vraie paille. Sa mère, 
vêtue d'une robe blanche et parée d'une admirable ceinture bleu 
de ciel, dont les bouts flottaient, se penchait sur lui pour le regar- 
der souffler. Saint Joseph, appuyé sur son bâton, contemplait ce 
mystère d'un air pensif et mélancolique. Trois vaches attachées à 
leur râtelier, retournant la tête avec effort, fixaient sur le nou- 
veau-né des yeux béans et dévots. On apercevait sous une char- 
mille une bergère qui accourait en hâte, chargée de provisions, de 

TOMB XUI. — 15 NOVEMBRE 1880, 16 



m. 



242 REVUE DES DEUX MONDES. 

vrai lait, de vrai beurre, de vrais œufs. A droite, dans une verte 
prairie, on voyait s'acheminer un troupeau, que précédaient ses 
chiens et ses bergers; un ange, suspendu par un fil d'archal, leur 
montrait du doigt l'étable et semblait leur dire : « Je vous annonce 
un grand sujet de joie. » Dans le fond étincelait une petite étoile, 
et majestueusement s'avançaient les trois rois mages, habillés de 
brocart, couronne en tête. Quoiqu'ils vinssent de loin, ils n'étaient 
point las; on ne l'est jamais quand on apporte au Dieu fait chair 
de l'or, des pierreries et de la myrrhe. 

Parmi les jeunes filles silencieusement agenouillées devant la 
crèche, il y en avait de grandes et de petites, de blondes et de 
brunes, de laides et de jolies; mais toutes s'acquittaient ou 
essayaient de s'acquitter de la tâche délicate qui leur avait été 
confiée. On leur avait dit : a Consolez l'Enfant Jésus. » — Elles 
travaillaient de leur mieux à le consoler. Deux ou trois, qui avaient 
l'imagination vive, prenaient la chose au grand sérieux, presque 
au tragique. L'enfant qui s'offrait à leurs regards, couché sur un 
lit de paille, n'était pas pour elles une poupée de cire, mais un 
véritable enfant en chair et en os, qui était exposé dans une étable 
ouverte à tous les vents; sans doute il avait froid, il grelottait, sans 
compter qu'il avait faim, et sa triste situation leur inspirait une 
tendre pitié. Elles lui promettaient de chercher dans leur garde- 
robe un vêtement chaud pour l'habiller, elles s'engageaient pieu- 
sement à s'ôter les morceaux de la bouche pour le nourrir, et elles 
lui disaient en elles-mêmes tout ce qu'une jeune mère peut dire à 
son enfant pour le distraire ou l'amuser; elles épuisaient à cet effet 
ce gazouillement de la maternité que les femmes savent toutes dès 
leur première jeunesse, car pour être mères les femmes n'atten- 
dent pas d'avoir des enfans. D'autres, plus avisées, éprouvaient 
quelque embarras; le respect enchaînait leur langue ot glaçait 
leurs inspirations. Elles faisaient la réflexion qu'on ne parle pas au 
Fils de Marie, au maître du ciel et de la terre, comme au premier 
venu, qu'il y faut plus de cérémonies; elles croyaient lui voir une 
auréole autour du front, elles songeaient au miracle de sa naissance, 
au mystère de sa croix, et en vain cherchaient-elles péniblement 
quelque chose à lui dire, elles ne trouvaient rien. Il est permis à 
des filles de seize ans d'ignorer les paroles qui peuvent consoler un 
Dieu. 

D'autres encore, s'il faut ne rien celer, avaient d'assez fortes 
distractions; elles laissaient vaguer leur esprit, elles pensaient à 
ceci, à cela. Au dehors, le vent, qui soufflait avec rage, menait 
grand bruit ; il leur récitait des histoires qu'elles écoutaient avec 
plaisir. Le vent est un émancipé qui fait ce qu'il veut, qui s'en 



NOIRS ET ROUGES. 203 

va OÙ bon lui semble ; il prôiiait à ces pensionnaires les joies de la 
liberté, le bonheur d'aller, de courii* à perte d'haleine, et il les 
persuadait aisément. Il leur -apportait aussi les confuses rumeurs 
de la grande ville où il venait de se promener; il leur disait ce qu'il 
avait vu, leur racontait io monde, ses fêtes, son tourbillon, et le 
tourbillon les attirait. Par instans, une impétueuse rafale, qui me- 
naçait de tout emporter, les faisait tressaillir; il leur semblait qu'un 
hardi ravisseur rôdait autour des murs du couvent et s'escrimait 
à y pratiquer une brèche pour lui dérober ses prisonnières. Tout 
à coup elles rappelaient à elles leur esprit envolé; elles se souve- 
naient qu'elles étaient dans une chapelle et que dans cette chapelle 
il y avait quelque chose d'invisible qui les regardait. Alors, comme 
des hirondelles qui ont longtemps tournoyé dans les airs et qui 
soudain se rabattent à tire-d'aile sur leur nid, leurs pensées retour- 
naient en hâte à la crèche de Bethléem, et leurs lèvres marmot- 
taient une prière d'où leur cœur était absent. L'une d'elles avait 
une main charmante, faite au tour, très blanche, aux ongles roses. 
De temps à autre elle contemplait l'Enfant Jésus, mais plus souvent 
elle contemplait sa main, négligemment posée sur l'un des mon- 
tans de sa chaise, où ses ongles rcses écrivaient je ne sais quoi. 

Tout au bout du second rang, un peu à l'écart, à demi cachée 
dans l'ombre d'un pilier, se tenait immobile comme une statue une 
jeune fille qui ne ressemblait pas aux autres et qui faisait un autre 
emploi de son temps. Elle s'occupait peu de la crèche, elle ne cau- 
sait pas avec l'Enfant Jésus et ne s'appliquait pas à le consoler, elle 
n'écoutait pas non plus le vent, qui n'avait rien à lui dire, et elle 
ne songeait pas à regarder sa main. Elle était comme absorbée 
dans une rêverie, elle se recueillait dans une pensée qui la possé- 
dait tout entière. 

Cette jeune fille, qui s'appelait M"" Jetta Maulabret, était plutôt 
jolie que belle; sa figure n'était pas irréprochable, mais personne 
ne s'avisait de la discuter. On ne pouvait passer près d'elle sans la 
remarquer, ni la remarquer sans éprouver le désir de lui parler, 
ni lui parler sans avoir envie de lui plaire. Elle avait le charme, le 
mystère, ce je ne sais quoi d'inoubliable qui n'appartient pas tou- 
jours à la beauté. Son nez était un peu court et sa bouche était trop 
grande; mais sa tête, d'un ovale parfait, se balançait avec grâce 
sur d'admirables épaules, elle avait une fraîcheur de teint déli- 
cieuse, son front était pur comme une matinée de printemps, comme 
une fleur qui vient de s'ouvrir. A l'ombre, ses yeux paraissaient 
noirs, ils étaient d'un bleu foncé à la lumière ; le regard qui en sor- 
tait semblait venir de loin et courait droit devant lui; ce regard 
voulait du bien à tout l'univers. 



2Aâ REVUE DES DEUX MONDES. 

M"*Maulabret était l'enfant gâtée du couvent. Presque toutes ses 
compagnes l'aimaient ; depuis qu'elle était au monde, elle n'avait 
pas laissé échapper un mot qui pût chagriner quelqu'un. Elle était 
fort estimée de ses maîtresses; c'était une élève modèle, qui n'avait 
jamais eu de cachet. Après avoir passé par l'association de la 
Sainte-Enfance, elle était entrée dans la société des Anges, puis elle 
était devenue enfant de Marie. A treize ans, elle avait eu le ruban 
et la médaille des Saints-Anges ; dans la dernière année, elle avait 
obtenu douze nominations, tous les prix des cours, le prix de 
sagesse, le prix d'excellence, le premier médaillon. On l'aimait 
parce qu'elle était douce et bonne, on l'aimait aussi pour sa gaîté, 
vraie gaîté d'alouette qui chante au soleil les gloires du blé mûr ; sa 
voix était argentine, son rire était clair, franc et contagieux. 

Cependant, depuis peu, sa gaîté avait reçu une atteinte, elle 
était plus avare de son rire. Elle commençait à réfléchir, et ses 
réflexions n'étaient pas couleur de rose. Il y a un âge où la vie nous 
porte, il y en a un autre oii, par un juste retour, c'est à nous de la 
porter. M"* Maulabret avait traversé cette crise, et, par momens, 
son fardeau lui pesait. Il y avait du moins dans sa destinée des 
obscurités qui l'inquiétaient. Six ans s'étaient écoulés, elle en avait 
dix-sept, et on ne songeait pas à la retirer du couvent. Elle n'y 
était point malheureuse, mais elle n'entendait pas y rester tou- 
jours; on avait l'air de ne plus l'aimer et de l'oublier, ce qui lui 
causait un sérieux souci. Pendant longtemps elle avait passé ses 
vacances dans la maison paternelle ; deux fois déjà elle avait dû 
rester avec les gardiennes. Les explications qu'on lui avait données 
lui avaient paru un peu louches, et les explications louches 
irritent la curiosité. Depuis dix-huit mois , sa mère, qui venait 
souvent la voir, ne venait plus ; on lui avait dit que sa santé l'obli- 
geait à vivre dans le Midi. Son père continuait de venir, mais à de 
longs intervalles, et quand elle l'interrogeait, il rompait brusque- 
ment les chiens. Elle se demandait par instans s'il n'était pas 
arrivé quelque chose qu'on lui cachait. 

Le fait e-t qu'on la tenait soigneusement dans l'ignorance de cer- 
tains incidens fâcheux qui s'étaient produits dans sa famille. Elle 
avait pour père un homme à lubies; rien n'égalait l'incohérence de 
ses idées, si ce n'est le décousu de sa conduite. Après avoir essayé 
de tout, il avait imaginé de se faire sculpteur. Il se croyait du génie, 
il n'avait qu'un tout petit talent, accompagné de beaucoup d'orgueil 
et d'une immense paresse. Les déceptions avaient assombri et aigri 
son humeur; il était devenu hypocondre, acariâtre, brutal, et de 
plus en plus il avait tourné le dos au succès. Il s'en était pris de 
sa médiocrité à tout le monde, mais surtout à sa femme, qui était 



NOIRS ET ROUGES. 245 

fort jolie et fort coquette. Oa avait fini par se séparer à l'amiable, 
sans procès et sans jugement. Peu après elle était partie avec quel- 
qu'un pour l'Italie, d'où elle n'était pas revenue. Le sculpteur était 
resté seul, maudissant l'injustice des hommes et du sort, et man- 
geant son patrimoine, dont il vit bientôt le bout. Il aurait pu 
gagner quelque argent en donnant des leçons, mais il aurait cru 
déroger. Par vanité il avait placé sa fille dans un couvent très aris- 
tocratique, par vanité aussi il acquittait religieusement les frais du 
pensionnat; la vanité a ses vertus. Il serait mort plutôt que de lui 
confesser l'état de sa fortune, la ruine de ses espérances ; il aurait 
mieux aimé se poignarder que de lui dire : Je suis médiocre. Il 
avait de bonnes raisons pour ne pas la prendre auprès de lui pen- 
dant les vacances du couvent ; il n'avait plus d'autre logement que 
son atelier, où il consumait ses journées à rêvasser, et une grande 
alcôve, où il employait ses nuits à ne pas dormir. 

Il n'y avait pas quinze jours qu'il s'était présenté inopinément 
au parloir. Jetta accourut, il lui témoigna une tendresse inaccou- 
tumée , la baisa à plusieurs reprises sur le front. Il ne se lassait 
pas de la regarder, comme s'il l'eût vue pour la première fois. 
Elle profita d'un moment où ils étaient seuls pour s'asseoir sur 
ses genoux, pour lui jet6.T ses bras autour du cou, et elle lui dit : 

— Ce n'est pas tout cela, méchant homme. Quand donc vien- 
dras-tu me chercher? 

Il ne répondit pas. 

— Sera-ce pour l'an prochain? 

— Peut-être. 

Elle s'avisa qu'il avait l'air singulier, 

— Je suis sûre que tu me ménages une surprise. Gageons qu'à 
Noël je ne serai plus ici. 

— Peut-être. 

Il n'en dit guère plus long, et bientôt il se retira précipitamment. 
Mais, arrivé sur le seuil, il se retourna, contempla pendant quelques 
secondes cette jolie tête, ces cheveux couleur noisette, ces joues 
aussi fraîches qu'un beau fruit; on eût dit qu'il voulait les empor- 
ter dans ses yeux. 

C'est à cela que pensait M"* Maulabret; elle repassait dans son 
esprit tous les détails de cette visite, les moindres propos qu'avait 
tenus son père, ses gestes, ses sourires. Elle se demandait : Vien- 
dra-t-il demain? Plus d'une fois déjà son attente avait été déçue; 
elle avait appris à connaître les paroles trompeuses, la vanité des 
promesses, la promptitude des oublis, à se défier des pères qui 
dise nt : Je viendrai, et qui ne viennent pas. Et les filles restent 
les bras ballans, le cœur lourd comme du plomb, roulant dans 



2Û6 REVUE DES DEUX MONDES. 

leur tête une foule de questions qui les tourmentent et auxquelles 
les murs d'un couvent ne savent que répondre. 

Après avoir longtemps rêvé, elle ferma les yeux, joignit les 
mains, y posa son front et pria. Pour les croyans, la prière n'est 
rien ou elle est un miracle, une puissante magie qui suspend les 
lois de la nature, une sainte violence faite aux lois de cet univers. 
Sans être dévote, M"^ Maulabret était profondément pieuse; per- 
sonne n'eut jamais plus qu'elle le don de croire. Elle avait peu de 
goût pour les petites pratiques, pour les dévotions puériles, pour 
les images, pour les amulettes, pour la bimbeloterie religieuse; 
mais elle croyait de toute son âme à quelque chose d'éternel qui a 
des yeux et des oreilles, à quelque chose d'infini qui a des entrailles. 
Une comédienne de notre connaissance, quand il lui arrivait de 
prier Dieu, s'exprimait en ces termes : « mon Dieu! si toutefois 
vous existez, écoutez-moi, si toutefois vous pouvez m'entendre, et 
ayez la suprême bonté, si toutefois vous êtes bon, de m'accorder 
la petite faveur que je vous demande, si vraiment vous pouvez 
faire tout ce que vous voulez. » M""" Maulabret ne logeait point de 
si dans ses prières ; elle avait mis toute son âme, le meilleur de 
son être, dans l'oraison qu'elle balbutiait en ce moment. Lorsqu'elle 
eut fini, elle acquit la bienheureuse certitude que le miracle s'était 
opéré, que sa parole avait trouvé des ailes pour s'envoler jusqu'à 
l'endroit où réside celui qui peut tout, qu'elle avait gagné à son 
désir cette souveraine volonté qui conduit les soleils dans la pro- 
fondeur des espaces, qui fait germer les plantes dans le sein de la 
terre et les destinées dans le fond mystérieux des âmes. 

Elle rouvrit les yeux, elle secoua la tête pour remettre à sa place 
une boucle de ses cheveux qui lui tombait sur les sourcils. Elle 
revit la crèche, il lui parut que l'Enfant Jésus la regardait en sou- 
riant, que la bergère qui accourait vers l'étable lui apportait un 
peu de bonheur dans sa corbeille, et que les rois mages pressaient 
le pas parce qu'ils avaient une bonne nouvelle à lui dire. Elle 
admira un instant l'étoile qui brillait au-dessus de leur tête; c'é- 
tait l'étoile qui dissipe les nuagps, qui conjure les tempêtes. La paix 
rentra dans son âme ; elle se sentit au cœur une divine légèreté. 
Elle était certaine, absolument certaine, qu'il ne s'était rien passé 
de fâcheux, qu'aucun malheur ne la menaçait, qu'en ce moment sa 
mère pensait à elle, qu'elle était aimée de son père autant qu'elle 
l'aimait. Elle poussa un soupir de soulagement et de délivrance. 11 
lui sembla qu'on était bien dans cette chapelle, que c'était un 
endroit béni entre tous, que l'air y était tiède, qu'on y entendait 
bourdonner des espérances, qui par instant se posaient sur le front 
des jeunes filles, comme un papillon se pose sur une fleur sans 



NOIRS ET ROUGES. 247 

qu'elle en sente le poids. Alors, cédant à l'impérieux désir de 
répandre autour d'elle un peu de sa Joie, elle se pencha vivement 
vers une de ses compagnes et l'embrassa de toutes ses forces, ce 
qui lui valut un regard de réprimande de celle qui était occupée à 
contempler sa main et qui, troublée dans sa dévotion, parut lui 
reprocher le scandale d'une telle conduite à une telle heure et 
dans un tel lieu. 

Quelqu'un l'appela doucement par son nom; elle se retourna. 
Dne sœur converse lui dit tout bas : 

— Vous monterez tout à l'heure auprès de M™^ Thérèse, qui 
désire vous parler. 

Elle tressaillit, son visage rayonna. Qui pouvait se permettre 
d'en douter encore? sa prière avait été exaucée. Dix minutes plus 
tard, elle gravissait rapidement un escalier, arrivait hors d'haleine 
à une porte entr'ouverte, où elle frappa, et sans attendre qu'on la 
priât d'entrer, elle entra. Puis elle s'élança vers M"* Thérèse, la 
maîtresse générale, et lui dit : 

— Eh bien ! madame?.. 

Ces trois mots signifiaient : Ne me faites pas languir, apprenez- 
moi bien vite cette heureuse nouvelle qu'on vous a chargée de 
m'annoncer. 

Mais M""* Thérèse, au lieu de lui répondre, l'attira vers elle, lui 
prit les deux mains, plongea son regard dans ces beaux yeux dont 
il était impossible de dire s'ils étaient bleus ou noirs, et murmura : 

— Pauvre petite ! 

M"" Maulabret demeura interdite, déconcertée, son sourire s'é- 
vanouit. 

— Vous avez l'air de me plaindre, madame?.. Me serais-je encore 
trompée ? 

— Non, vous ne vous êtes pas trompée, mon enfant. Vous allez 
nous quitter, sortir à jamais} de ce couvent. . . Cela vous fait- il plaisir ? 

— Oh ! madame, répondit-elle en recouvrant son assurance, ne 
me prenez pas pour une ingrate. Je ne le suis pas. Je vous aime 
bien, madame ; vous avez toujours été si bonne pour moi. J'aime 
toutes nos excellentes mères ; elles sont si bonnes pour moi. Tout 
le monde ici est bon pour moi. J'aime cette maison ; oh ! soyez-en 
certaine, je l'aimerai toujours. J'y suis arrivée bien sotte, j'ose 
dire que je le suis un peu moins. Mais j'ai un souci depuis quelque 
temps. Il me semblait que mes parens se passaient bien facilement 
de me voir, qu'ils ne tenaient plus à moi, qu'ils m'avaient oubliée, 
presque abandonnée. Vous allez me dire que j'étais folle, et vous 
aurez raison, car voilà qu'ils se souviennent de moi, et demain 
peut-être ils viendront me chercher. Eh bien! je trouve que c'est 



248 RETUE DES DEUX MONDES, 

mieux ainsi... N'est-ce pas, madame, que c'est mieux ainsi?.. Son- 
gez que je n'ai pas vu ma mère depuis dix-huit mois!.. Elle n'est 
plus dans le Midi, je le lis dans vos yeux, 
jyjrae Thérèse murmura de nouveau : 

— Pauvre petite! 

M"^ Maulabret fut saisie d'un frisson; l'inquiétude la mordit au 
cœur. 

— Ah! madame, s'écria-t-elle, je vous en supplie, dites-moi... 

— Ne me questionnez pas, mon enfant, interrompit vivement 
j^ine Thérèse... Connaissez-vous mèie Amélie? 

— Non, madame, je ne l'ai jamais vue. 

— Elle est pourtant votre tante, une sœur de votre mère. Il est 
vrai qu'elle est en religion depuis vingt ans et qu'elle appartient à 
un ordre cloîtré. On vous conduira demain à son hôpital. C'est elle 
qui vous dira tout. 

— Madame, madame, que me dira-t-elle ? 

Mais M.'"* Thérèse, qui avait ses instructions, ne se laissa pas 
arracher son secret. Elle se contenta de représenter à cette sup- 
pliante que dans ce monde il faut ne s'attendre à rien ou s'attendre 
à tout, que rien n'arrive comme on pensait, que le bonheur est à 
la merci des accidens, que la vie est une chose sérieuse, très 
sérieuse, mais qu'au surplus elle est courte et que la foi surmonte 
toutes les épreuves. Elle finit par lui annoncer qu'on l'autorisait à 
recevoir à la messe de minuit le véritable Dieu de Bethléem, qui 
lui donnerait la force dont elle avait besoin et ce courage qui réus- 
sit à se passer de l'espérance. 

M"^ Maulabret l'écoutait immobile, sans couleur et sans voix; 
ses lèvres tremblaient. Elle fit un effort, elle parvint à dire : 

— Sans doute ma mère est morte... Mais mon père... Il me 
reste mon père. 

M'"* Thérèse l'embrassa] tristement et répéta une fois de plus : 

— Pauvre petite ! 

En traversant la chapelle un peu avant minuit pour recevoir la 
sainte communion, M''-^ Maulabret jeta un regard sur la crèche. 
L'Enfant Jésus ne souriait plus, il n'y avait rien dans la corbeille 
de la bergère, les rois mages avaient l'air morne et sinistre, l'étoile 
ne jetait plus que de douteuses clartés, c'était un lumignon fumeux 
prêt à s'éteindre. En proie aux plus cruels pressentimens, la pauvre 
enfant, qui semblait condamnée à ne plus rire, crut s'apercevoir 
que les prières ne sont pas toujours entendues, que le ciel est avare 
de ses miracles, que ce monde est une grande machine où tout se 
meut par ressort et qui broie les cœurs avec autant d'indifférence 
que la meule écrase son grain et le fait tomber dans le blutoir. 



NOIRS ET BOUGES. 2^9 

Cependant elle n'en voulait pas à son Dieu; les âmes vraiment 
croyantes trouvent toujours des excuses à leur Dieu quand il les 
trompe. 

lî. 

Le lendemain, un peu avant l'heure fixée, on la conduisit à l'hô- 
pital où sa tante, en religion mère Amélie, attachée à un service 
de chirurgie depuis plus de douze ans, consacrait ses jours et quel- 
quefois ses nuits à surveiller une salle de femmes de cinquante 
lits. Le concierge, qui avait été prévenu, lui fit gravir les marches 
usées d'un escalier dérobé et l'introduisit dans une petite pièce qui 
ne renfermait que trois chaises de bois et un grabat. Au-dessus du 
grabat, au milieu d'un mur blanchi à la chaux, régnait un béni- 
tier, surmonté de deux branches de huis et d'un crucifix en ivoire. 

M"" Maulabret avait passé la nuit à pleurer. Elle avait en ce 
moment les yeux secs, et il lui semblait qu'elle n'avait plus de 
larmes à verser, que la source en était tarie. Elle avait promis à 
M'"' Thérèse qu'elle ferait bonne contenance devant son malheur. 
Au surplus, que lui restait-il à apprendre? Elle pensait avoir tout 
deviné; mais nous avor3S beau deviner, la certitude est toujours 
une surprise. 

Elle était arrivée trop tôt. Au bout de vingt minutes d'attente, 
elle vit entrer une petite femme ronde, laide, dont la robe noire 
était presque entièrement cachée par un long tablier blanc, noué 
à son cou et autour de sa taille. Un observateur distrait l'aurait 
prise pour une personne insignifiante et de peu de conséquence; 
en l'étudiant avec quelque attention, on s'apercevait bien vite qu'il 
était prudent de compter avec elle, qu'elle occupait sa place dans 
le monde, qu'on eût été mal venu à la lui disputer. Ses joues et ses 
mains semblaient de cire ; les plantes qui poussent à l'ombre et ne 
voient pas le soleil sont toujours pâles. Mais elle avait de l'embon- 
point, la vie d'hôpital engraisse, et elle était vigoureuse, alerte, ne 
connaissait pas la fatigue. Dans le fait, elle n'avait ni maladie ni 
sanlé et ne s'était jamais avisée de se demander à elle-même com- 
ment elle se portait. Dans les chairs molles de ce visage incolore 
étaient enfoncés comme deux clous de petits yeux noirs qui expri- 
maient l'habitude et le goût du commandement, l'intraitable sévé- 
rité d'une âme accoutumée à exiger beaucoup des autres parce 
qu'elle exigeait beaucoup de soi. Cette petite femme se tenait tou- 
jours droite, ne perdait pas un pouce de sa taille et faisait l'effet 
d'êire grande. 
Le premier mouvement de M"* Maulabret fut de courir à elle, de 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

se jeter dans ses bras. Elle sentit sur-le-champ que ce n'était pas 
une chose à faire, que mère Amélie n'était pas M'"^ Thérèse, que 
les familiarités et les élans n'étaient pas de son goût. Elle interro- 
geait avec des yeux de chevreuil effarouché cette figure pleine et 
pâle, qui était pour elle une effrayante nouveauté. Mère Amélie lui 
montra du doigt une chaise, puis s'étant assise à son tour, pendant 
quelques minutes elle la regarda d'un œil perçant et dur. Si la vie 
d'hôpital engraisse, il n'est pas moins vrai qu'elle endurcit, et c'est 
heureux : une religieuse qui aurait le cœur trop sensible et qui pas- 
serait son temps à s'apitoyer sur ses malades s'acquitterait mal 
des soins qu'elle leur doit. Il est bon d'ajouter que mère Amélie 
réservait toute sa pitié pour les laiderons. Il reste toujours quelque 
chose du vieil homme, on ne meurt jamais entièrement à soi-même, 
la grâce corrige la nature sans la supprimer. Avant de se faire 
religieuse, cette laide, qui avait une sœur fort jolie, fort admirée, 
avait pris la beauté en horreur; elle la détestait comme un affront, 
comme une insulte qui lui était faite. M"* Maulabret ressemblait 
beaucoup à sa mère. En considérant les contours de ce naïf et char- 
mant visage, mère Amélie ne put s'empêcher de se dire avec une 
joie féroce : « Ses beaux yeux ne lui serviront plus qu'à plem'er. » 
Mais elle se reprocha aussitôt ce mouvement de la nature, elle fit 
un signe de croix presque imperceptible comme pour chasser le 
démon, ne songea plus qu'à remplir son devoir, à s'acquitter de 
la tâche que lui imposait sa conscience, et sa conscience lui ordon- 
nait d'être dure. 

— Hélas ! oui, mademoiselle, dit-elle brusquement, vous êtes 
orpheline. 

M''' Maulabret sentit sa chaise, le plancher se dérober sous elle 
et crut voir s'ouvrir à ses pieds un horrible précipice qui la regar- 
dait ; il était tout noir, il n'avait pas de fond. 

Mère Amélie reprit d'une voix plus douce, mais avec un peu 
d'ironie dans l'accent : 

— On m'assure, Jetta,.. c'est bien votre nom, n'est-ce pas?., 
on m'assure que vous êtes une enfant de Marie. Si vous avez vrai- 
ment donné votre cœur à la Vierge immaculée, elle vous aidera à 
supporter ce coup. 

Jetta rassembla toutes ses forces. 

— Je vous prie, madame... 

— On m'appelle ici : ma mère, interrompit sèchement la reli- 
gieuse. 

— Je vous prie, ma mère... 

En prononçant ce nom si doux, qui n'était plus à leur usage, les 
lèvres de la pauvre enfant se tordirent ; elle ne put achever. Mère 



NOIRS ET ROUGêS. 251 

Amélie l'avait devinée, elle avait compris qu'on voulait tout savoir, 
qu'on demandait des explications et des détails ; mais elle goûtait 
médiocrement les détails oiseux. Elle se contenta de répondre : 

— Vous êtes entrée dans ce monde par une mauvaise porte, 
mademoiselle. Votre mère était une fort jolie femme; vous êtes 
tout son portrait. Elle avait commencé par vivre mal avec votre 
père, puis ils se sont séparés. 11 y a plus d'un an, elle est partie 
pour Naples avec un comte italien, qui pourrait bien n'être qu'un 
aventurier. Le 12 de ce mois, elle accouchait d'un enfant. Les 
justices de Dieu sont terribles : il a tué l'enfant et la mère... Trois 
jours plus tard, heure pour heure,votrepère...Il ne lui restait plus 
rieu, il avait tout gaspillé, tout perdu, jusqu'à ses illusions, il n'a 
pas eu la force de leur survivre. Son orgueil était son Dieu, et son 
Dieu l'a abanrlonné. « Baal, réponds-nous! » s'écriaient les faux 
prophètes, et Élie leur disait : « Criez plus fort, il vous entendra, 
puisqu'il est Dieu; il pense à quelque chose, ou il est occupé, ou 
il est en voyage; peut-être qu'il dort, il se réveillera. » Baal ne 
s'est point réveillé, et le 15 décembre, à dix heures du soir, votre 
père s'est brûlé la cervelle. » 

Son père s'était tué le 15 au soir, et le 15, dans l'après-midi, 
il était venu lui faire ses adieux. Elle revit toute la scène. Il 
n'avait plus qu'un pied dans la vie ; peut-être, avant de venir, 
avait-il chargé son pistolet. Elle lui avait trouvé un air étrange, 
il l'avait embrassée plus tendrement qu'à l'ordinaire; mais elle 
n'avait pas compris, elle n'avait pas lu dans ses yeux la fatale 
résolution, elle n'avait pas su dire à ce cœur ulcéré : « Ton 
chagrin est trop lourd pour toi, donne-m'en bien vite la moitié. » 
Sans doute, il eût suffi d'un rnot, d'un regard pour lui faire aban- 
donner son horrible projet, et il aurait vécu. A cette pensée, elle 
fut saisie d'un transport de désespoir; elle s'accusait, elle se mau- 
dissait, elle éclatait en sanglots convulsifs. Les écluses s'étaient 
rouvertes, ses larmes inondaient ses joues, ses main?, sa robe ; 
c'étaient des torrens, un déluge. Et toujours elle refaisait la scène 
dans son ima;^ination. Elle croyait voir ce mort, elle lui pariait, elle 
lui disait tout ce qu'un impardonnable aveuglement l'avait empê- 
chée de lui dire ; elle lui criait: « Mais regarde-moi, regarde-moi 
donc; après cela, je te défie bien de mourir ! » 

Gela dura près d'un quart d'heure, après quoi elle reprit posses- 
sion d'elle-même, elle eut honte de s'être ainsi abandonnée, elle 
se reprocha l'emportement de sa douleur, elle se rappela la pro- 
messe qu'elle avait faite à M'"'' Thérèse. Elle essuya ses yeux, elle 
releva la tête. Mère Amélie avait assisté à cette scène de désespoir 
sans prononcer une parole, sans faire un geste. Tranquille, impas- 



252 REVUE DES DEUX MONDES, 

sible elle avait pris machinalement dans sa main droite les longs 
ciseaux qui pendaient à sa ceinture avec son rosaire ; elle les exa- 
minait, les yeux à demi clos, les fermait, les rouvrait. 

C'est assez parler du passé, dit-elle tout à coup ; occupons- 
nous de l'avenir. 

Ce mot fit frissonner M"^ Maulabret. Il n'y avait donc pas seule- 
ment un passé, il y avait un avenir. Elle était assise en face de la 
fenêtre; à travers les vitres jaunies elle aperçut le vaste jar iin de 
l'hôpital, qui dans cette froide matinée d'hiver était nu, dépouillé, 
silencieux. Des arbres sans feuilles allongeaient tristement leurs 
branches décharnées, qu'enveloppait une brume épaisse; par inter- 
valles, le vent les secouait, et alors ils faisaient de grands gestes 
découragés; ils ne croyaient plus au printemps. Et Jetta pensait 
comme eux qu'il n'y a de vrai que les horreurs de l'hiver, que le 
printemps est un mensonge. 

Il est certain, reprit mère Amélie en laissant retomber ses 

ciseaux, que votre avenir ne se présente pas sous des couleurs 
fort riantes. Quand vos parens se sont séparés, votre phre, qui 
croyait que son génie valait une fortune, a été fort généreux à vos 
dépens, il a rendu sa dot à votre mère. Qa'est devenue cette dot ? 
11 faudrait le demander au comte italien, mais il se pourrait faire 
qu'il ne répondît pas... Quant à votre père, on a trouvé dans le 
tiroir de sa table quatre cent soixante-quinze francs et cinquante 
centimes. C'est toute votre fortune. 

M"*' Maulabret avait recouvré sa voix. Avec une fermeté d'accent 
qui étonna sa tante : 

Mon père, demanda-t-elle, a-t-il laissé des dettes? Je voudrais 

le savoir, parce qu'alors... 

Vous vous chargeriez de les payer?.. Avec quoi, je vous prie ? 

— Je travaillerais, répondit-elle tout simplement. 
Mère Amélie haussa les épaules. 

— Rassurez-vous, mademoiselle. Il faut lui rendre cette justice 
qu'avant de se tuer, il avait mis ses affaires en ordre. S'il laisse 
quelques dettes criardes, elles seront acquittées sans que vous vous 
en mêliez... Mais, encore un coup, ne nous occupons que devons et 
de votre avenir. Connaissez-vous les parens qui vous restent? 

Non, madame,., non, ma mère, répondit-elle en se reprenant 

vivement. 

— Je vous connais pour ma part, du côté de votre mère, deux 
grands-oncles, qui sont mes oncles, M\l. Antonin et Louis Cantarel. 
L'un est un chirurgien célèbre, professeur à la faculté, chef de 
service dans ma salle. Il vient ici tous les jours, et si vous étiez 
arrivée une heure plus tôt, j'aurais pu vous présenter à lui. L'autre 



NOIRS ET ROUGES. 253 

est moins célèbre, mais avant peu, à ce qu'il paraît, il aura l'hon- 
neur de siéger dans le conseil municipal de Paris. Je comprends 
que vous ne les connaissiez ni l'un ni l'autre; ils étaient brouillés 
depuis longtemps avec votre père, qui se brouillait avec tout le 
monde. Je tiens à ajouter que tous les deux sont très riches et que 
tous les deux sont athées. 

— Excusez-moi, ma mère ; avant de mourir, mon père avait-il 
pris quelques dispositions ? a-t-il dit ce qu'il entendait faire de 
moi? 

— Veuillez m'excuser à votre tour, j'oubliais de vous donner une 
lettre que votre grand-on:le Antonin m'a priée de vous faire lire,... 
je ne sais pas pourquoi, par exemple. 

A ces mots, elle fouilla dans la grande poche de sa robe noire. 
C'est tout un monde que la poche d'une relgieuse; mère Amélie 
tira successivement de la sienne un dé à coudre, deux ou trois 
bobines, un carnet, un livre d'heures, la moitié d'une bougie, un 
trousseau de clés, un rouleau de ficelle, et enfin elle ramena une 
lettre, qu'elle présenta à M"® Maulabret et qui était ainsi conçue: 
(( Monsieur, vous êtes depuis longtemps brouillé avec moi ; dans 
le temps de mes querelles domestiques, vous aviez pris parti pour 
ma femme, et vous m'avez condamné avec une sévérité peut-être 
excessive. Mais en ce moment je n'aurais garde de réclamer contre 
vos jugemens, je méjuge moi-même en me tuant. Dans une heure 
j'auiai vécu, ne laissant rien dans ce monde qu'une fille qae je 
prends la liberté de recommander à genoux et en pleurant à votre 
bienveillance. Le respect que j'ai pour votre caractère me donne 
la conviction que ce dernier vœu d'un mourant sera entendu de 
vous. Sans doute vous oublierez les torts que vous reprochiez au 
père pour ne penser qu'à l'innocence de cette malheureuse enfant, 
à qui je n'ai pu prouver combien elle m'était chère. Je vous en 
conjure, monsieur, servez-lui de protecteur. Je vous la confie, je 
vous la donne, et je meurs tranquille, avec la certitude qu'elle 
trouvera en vous un autre père. » 

Ce que ressentait M"^ Maulabret ressemblait presque à de la 
joie; elle venait de se convaincre que son père l'avait aimée jus- 
qu'à la fin, qu'elle avait été sa dernière pensée. Elle pressa sur ses 
lèvres celte lettre qu'il avait écrite et qui pour elle valait un tré- 
sor, avait le prix infini d'une relique. Puis, tout entière à son idée, 
oubliant pour un instant l'avenir et le passé, elle se tourna vers sa 
tante et lui dit : 

— Puis -je la garder? 

Mère Amélie haussa de nouveau les épaules. 

— Votre grand-oncle Antonin, reprit-elle, ne s'est pas laissé 



254 REVDB DBS DEUX iM&ONDES. 

toucher par la dernière prière d'un mourant. Dans le conseil de 
famille, présidé par lejuge de paix, il a allégué qu'il était garçon, 
que vous seriez mal chez lui. La vérité est que les athées aiment 
et recherchent leurs aises, qu'ils laissent volontiers à d'autres les 
fardeaux incommodes. Quand on ne croit pas à une autre vie, il 
est tout naturel qu'on se rende heureux dans celle-ci. Je dois avouer 
cependant qu'à son refus, son frère Louis a consenti à vous prendre 
sous sa tutelle. Il m'a chargé de vous dire qu'il était prêt à vous 
recevoir sous son toit, à vous donner le vivre et le couvert, mais 
qu'il respectait d'avance la liberté de votre choix, qu'il entendait 
ne point contraindre vos désirs et vos goûts. 

— Ma mère, dit Jetta, conseillez-moi. Que dois-je faire? 

Mère Amélie la regarda de haut en bas et lui répondit avec un 
sourire amer : 

— Vous êtes vraiment bien bonne de me consulter I Qui vous 
gêne? qui vous arrête? Allez-vous-en bien vite chez votre grand- 
oncle Louis Gantarel. C'est une maison grasse et plantureuse, pa- 
raît-il, où l'on vit joyeusement. Vous y serez fort bien accueillie, 
vous n'y aurez pas une heure d'ennui, on ne vous y parlera jamais 
de Dieu. Au bout de quelques jours, vous aurez oublié le passé; il 
ne vous souviendra plus que votre mère est morte dans les bras 
d'un amant, que votre père a commis le crime d'attenter à sa vie. 
Vous êtes charmante, il n'y a rien à vous reprocher que votre pau- 
vreté, on réussira peut-être à vous dénicher un mari, et si vous 
êtes malheureuse en ménage, quelque comte italien finira sûrement 
par avoir pitié de vous. 

M"*" Maulabret adressa à cette terrible femme un regard sup- 
pliant, 

— Ma mère, je vous en supplie, conseillez-moi. Que feriez-vous 
si vous étiez à ma place ? 

— Si j'éiais à votre place, répondit-elle en changeant de ton et 
de visage, si j'avais l'aifreux malheur d'être à votre place, si je 
venais d'apprendre que ceux que j'aimais ont mal vécu et qu'ils 
ont emporté leur crime devant Dieu, je me dirais sans doute que 
les gens du monde ont quelque considération pour le fils d'un failli 
qui consacre sa fortune à payer les dettes de son père. A votre place, 
je me rappellerais sans cesse que mon père et ma mère sont morts 
insolvables et que le créancier, c'est Dieu. Je sentirais sur moi la 
souillure de leur vie, je voudrais laver leur mémoire dans le sang 
de l'Agneau sans tache, obtenir de sa miséricorde par mes prières 
et mes larmes le rachat de leur âme, lui offrir mes souffrances 
volontaires en expiation de leurs péchés... Mais vous avez un con- 
fesseur, interrogez-le. Que valent mes conseils ? Je suis si peu de 



NOIRS ET ROUGES. 2&6 

chose ! Il en est d'une religieuse d'hôpital comame d'un carreau de 
vitre : quand il se casse, on en met un autre. 

M"' Maulabret resta quelques instans muette. Elle parcourait du 
regard les murs blancs de la petite salle où elle se trouvait. Comme 
mère Amélie» ces murs parla;ient de l'Agiieiau sans tache, mais sur 
un autre ton. Ils disaient : « Nous sommes nus et tristes, mais il 
n'y a que nous qui te voulions du bien, tu te feras à notre visage, 
nous sommes tes amis, demeure avec nous. ))^Alars, emportée par 
un irrésistible élan, elle se laissa tomber aux genoux de sa tante, 
elle releva et baisa dévotement le bord de sa robe noire, et elle s'écria: 

— Ma mère, je veux expier, j'expierai... Ma mère, je veux être 
ce que vous êtes. 

A ce propos malheureux, celle qui était si peu de chose ressentit 
un frémissement d'orgueil. Ses narines se gonflèrent, elle redressa 
la tête, fronça le sourcil, et d'un air hautain, d'une voix âpre, elle 
répliqua : 

— A quoi pensez-vous, mademoiselle?.. Où donc est votre dot ? 
Mais elle sentit aussitôt qu'elle venait de cédera un entraînement 

de la nature. Pour la seconde fois elle se signa, et d'un ton radouci, 
presque bénin, elle daigna expHquer à cette jeune ignorante qu'il 
faut des circonstances toutes particulières, une grâce toute spé- 
ciale pour devenir augustine quand on n'a pas de dot, que peut- 
être cette grâce, cette insigne faveur lui serait faite, qu'au surplus on 
demeurait sœur ou novice pendant quatre ans, que ce n'était pas 
trop de quatre années d'épreuves pour conquérir le titre de mère 
et le droit de poi-ter un voile noir sur une coifle blanche. A ses 
explications elle mêla quelques encouragemens. Elle lui fit espérer 
qu'on l'autoriserait à faire son noviciat sous sa garde, mais elle 
l'exhorta à s'examiner sévèrement, elle ne put lui dissimuler qu'elle 
avait peine à croire à sa vocation. Elle lui parla de la terrible loi 
de l'hérédité, de la malédiction divine qui retombe des pères sur 
les enfans, et tout en lui retraçant l'énormité des crimes qu'elle 
devait expier, elle la regardait d'un air farouche, comme si elle eût 
découvert au fond de ces yeux de velours, lesquels dans ce moment 
étaient bleus,^ l'orgueil d'un père qui se tue et la luxure d'une mère 
qui cherche le bonheur dans les bras d'un comte italien. La pauvre 
Jetta l'écoutait en tremblant, le visage défait et contrit. Les crimes 
de ses parens étaient entrés' d'ans sa chair, dans son sang, elle 
sentait leur infamie courir dans ses vein-efi, elle pliait sous le poids 
d'un passé sans excuse et sous la terreur des vengeances célestes. 
11 lui seinblait qu'wn Im aiiîrait read«j justice en la retranchant de 
ce monde, qu'elle n'avait, pasi le droit d'y rester, que l'air qu'elle 
respirait était. du. bien volé ou une aumône dont elle devait remer- 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

cier à genoux l'éternelle charité, et quoiqu'elle se fît toute petite, 
quoiqu'elle osât à peine souffler, elle s'accusait de tenir encore trop 
de place et de trop respirer. 

Quand mère Amélie jugea que sa redoutable éloquence avait porté 
ses fruits, elle leva brusquement la séance pour retourner à ses 
devoirs, et en reconduisant M"' Maulabret, elle lui dit : 

— Faites vos réflexions. On va vous ramener à votre couvent, 
on ira vous y chercher dans quelques jours. 

Le lendemain, Jetta écrivait la lettre suivante au plus jeune de 
ses deux grands-oncles : 

« Monsieur, vous avez consenti à devenir mon tuteur, et je vous 
remercie de tout mon cœur d'avoir bien voulu vous charger de la 
pauvre orpheline. Vous m'offrez une place à votre foyer; c'est une 
bonté que je n'oublierai pas. Mais après l'aff'reux malheur qui m'a 
frappée, il me semble que ma place n'est plus dans le monde et 
j'éprouve un pressant désir d'entrer en religion. Mère Amélie, ma 
tante, me fait espérer qu'il me sera permis de faire mon noviciat 
auprès d'elle. J'ose le croire, monsieur, vous approuverez ma 
décision, que je supplie Dieu de bénir. Veuillez agréer l'expression 
de ma respectueuse reconnaissance. » 

Elle reçut la réponse que voici, dont les caractères étaient énor- 
mes; elle avait été écrite d'une main guerroyante et flamboyante: 

« Libre à vous, mademoiselle, et à votre aise I Vous voulez être 
béguine, soyez béguine. J'aurai le malheur de ne pas loger sous 
mon toit une petite sotte qui croit comme parole d'Évangile tous 
les contes de nourrice que lui débite sa pécore de tante. Je tâche- 
rai de m'en consoler,., mais tant que vous serez dans ces disposi- 
tions, ne me demandez pas un sou. La fortune que Louis Gantarel 
a amassée à la sueur de son front ne servira jamais à engraisser 
l'aniiée noire. » 

III. 

Deux semaines plus tard, on vit paraître à l'hôpital, vêtue d'une 
robe de laine blanche et cachant sous sa coiffe de beaux cheveux 
couleur noisette, dont elle avait fait d'avance le sacrifice à Dieu, 
une novice qui n'avait pas dix-huit ans et qui portait le nom de 
sœur Marie. On l'avait reçue à la maison mère avec un médiocre 
empressement. On la jugeait peu faite pour l'austère profession 
qu'elle brûla't d'embrasser; la délicatesse de ses traits, la finesse de 
ses mains, l'élégance de ses manières et de son maintien la rendaient 
suspecte, on craignait qu'elle ne se rebutât bien vite de la raie 
besogne qui devait lui servir à tromper les amertumes d'un cœur 



NOIRS ET ROUGES. 257 

blessé par la vie. Si elle avait -apporté une dot, peut-être n'eût-on 
pas fait ces réflexions; mais elle n'avait pas de dot, et on les fai- 
sait. Et pourtant si on l'avait écoutée, son noviciat n'eût duré qu'un 
jour, tant elle avait hâte d'engager l'avenir, de se donner sur 
l'heure, sans réserve, d'aliéner sa liberté par des vœux solennels 
et perpétuels. 

Toutefois l'apprentissage lui sembla dur. L'hôpital est un lieu 
sévère où l'on n'envoie pas les petites filles pour qu'elles y soient 
heureuses. M"^ Maulabret avait vécu dans son pensionnat avec de 
jeunes héritières, qui se souvenaient d'avoir été mises au monde 
par des marquises et qui faisaient gloire de se connaître à toutes 
les élégances de la vie. Elle s'était plu dans leur société, et leurs 
leçons lui avaient profilé; cette semence tombait sur une bonne 
terre, toute prête à la recevoir. Sœur Marie était appelée à vivre 
avec des infirmières qui n'étaient pas la fleur de l'humanité et dont 
quelques-unes étaient d'assez grossières maritornes. Mais quoi I 
pour toucher à des plaies purulentes ou pour laver des torchons, 
faut-il avoir un cœur et des mains de duchesse ? 

Au couvent, M"* Maulabret avait bien vite oublié l'infériorité de 
sa situation. Cette petite boui-geoise avait fait en peu de temps la 
conquête de tout le monde, de ses compagnes et de ses maîtresses. 
On la trai'ait en enfant gâtée, on lui passait et on lui pt-rraettait 
beaucoup de choses; ne savait-on pas qu'elle n'abusait de rien? 
Sœur Marie était assujettie à une règle inflexible. Une femme ter- 
rible la tenait de court, s'appliquait sans cesse à la surprendre en 
faute, mettait à l'épreuve son zèle et sa soumission par de perpé- 
tuelles exigences, lui imposait des épreuves surérogatoires et déci- 
dait, quoi qu'elle fît, qu'elle n'en faisait jamais assez. On sait que 
dans les hôpitaux les religieuses surveillent, dirigent, ordonnent; 
les infirmières laïques exécutent et sont chargées des pansemens 
comme des gros ouvrages. Mère Amélie entendait que sa nièce en 
prît sa part. Peu de jours après son arrivée, elle reçut l'ordre de 
laver et de blanchir des linges souillés, sanieux, infects, qu'à peine 
osait-elle toucher. Elle les lava, elle les blanchit, mais pendant une 
demi-journée, elle porta sur son front la pâleur de son écœure- 
ment. 

M"* Maulabret était une sensitive, et la vivacité de ses impres- 
sions n'était tempérée que par la bonté de son cœur. Très soi- 
gneuse de sa personne, elle avait une horreur naturelle pour tout ce 
qui ofl'ensait la délicatesse de son goût, un amour inné pour toutes 
les belles choses, pour les beaux visages, pour les belles étofl'es, 
surtout pour les belles fleurs. Les fleurs qui embellissaient la prison 
de sœur Marie étaient des escarres, des phlyctènes, des bubons, 

TOMB XUI. - 1880. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

des pustules ou d'horribles blessures qui saignaient et qui criaient; 
elle s'y accoutuma difficilement, la vue du sang l'épouvantait, le 
cri des opérées la faisait frissonner des pieds à la tête. Mais ce qui 
l'effrayait encore plus, c'étaient des visages de femmes ou de jeunes 
filles dont elle n'approchait qu'avec répugnance; leurs maladies 
racontaient de vilaines histoires, des accidens suspects, des aven- 
tures de ruisseau. D'habitude ces jeunes filles et ces femmes 
s'imposaient quelque retenue, mais parfois leur passé se trahissait 
par une brusque échappée, par un sourire égrillard, par un mot 
douteux, et il semblait à sœur Marie que la souillure rejaillissait 
sur sa robe blanche. Les mystères qui l'environnaient lui causaient 
une inquiétude mêlée d'effarement; elle cherchait à comprendre et 
craignait de trop comprendre, elle s'avançait avec précaution, elle 
respirait court, elle découvrait malgré elle qu'il se passe dans ce 
monde sublunaire beaucoup de choses monstrueuses, impossibles, 
inexplicables. Mère Amélie se chargeait de les lui expliquer bruta- 
lement. C'était comme un roman noir, qui lui faisait venir la chair 
de poule. 

Ce qui l'empêchait de faiblir, ce qui lui rendait forces et courage, 
c'était le sourcil froncé de mère Amélie, c'était le pétillement de 
son regard, où la colère et le mépris allumaient des étincelles dévo- 
rantes. Quand à la moindre défaillance mère Amélie disait à sœur 
Marie : « Vous ne faites guère honneur à ma parole, vous savez 
pourtant que j'ai répondu de vous, » — sœur Marie eût traversé 
une fournaise ou cheminé pieds nus jusqu'au bout de la terre. Elle 
vénérait en tremblant cette sainte sans onction et sans auréole, 
mais pleine d'autorité. On prête volontiers au despotisme une 
figure maigre et hâve, les tyrannies grasses ne sont pas les moins 
redoutables. Mère Amélie était née pour le commanJernent; elle 
avait l'esprit net, le parler bref et l'œil partout. Elle gcuvernait ses 
infirmières à la baguette, leur imputant à crime les péchés les 
plus véniels. Pour les faire rentrer dans le devoir, il lui suffisait le 
plus souvent d'un regard impérieux ou d'un sourire amer. Malheur 
à qui s'attu-ait ses reproches ! comme la guêpe, ils laissaient l'ai- 
guillon dans la plaie. Pourquoi eût-elle ménagé les autres? elle se 
ménageait si peu. Elle était sujette à de violentes migraines; elle 
aurait cru se déshonorer en s'en plaignant. Sa souffrance ne se 
trahissait que par des yeux battus, par des paupières qui deve- 
naient noires ; mais ces jours-là, son parler était encore plus bref 
que d'habitude, elle n'admettait pas qu'on l'obhgeât à se répéter. 

Sœur Marie était loin de se douter que sous ces airs d'autorité 
résolue et despotique se cachait une âme partagée, combattue, en 
proie aux anxiétés, tourmentée par ses scrupules. Les règles de 
l'hôpital interdisaient toute tentative de prosélytisme; mère Amélie 



NOIRS ET RODGES. 259 

se conformait en frémissant à cette défense, qui faisait son supplice. 
Quand il lui arrivait d'avoir des gâteries pour quelque malade qui 
captait sa bienveillance par des marques plus ou moins sincères de 
dévotion, elle se reprochait sa partialité comme un manquement à 
la règle ; mais voyait-elle sortir de l'hôpital une hérétique ou une 
mécréante, sans qu'elle eût essayé de la convertir, il lui semblait 
avoir péché contre Dieu. Elle se sentait perpétuellement tiraillée 
entre deux devoirs contraires, qui la sollicitaient avec une force 
égale et dont le conflit la désolait. Quoi qu'elle fît, elle était 
toujours en guerre avec sa conscience, dont elle s'efforçait d'ache- 
ter le pardon par des dévotions quelquefois enfantines et surtout 
en mortifiant son cœur et sa chair. Elle s'en vengeait en morti- 
fiant son prochain. Tout le monde la respectait, tout le monde 
rendait justice à son incontestable mérite ; on savait que, grâce à 
elle, chaque chose était à sa place et que tout se faisait en sou 
temps. Mais personne ne l'aimait, et elle n'aimait personne. Con- 
damnée à soigner les corps sans pouvoir toucher aux âmes, cet 
hôpital, où. elle avait fait vœu de vivre et de mourir, lui paraissait 
une solitude. Elle ne se dévouait aux créatures que pour plaire à 
Dieu. Cette sainte portait le désert sous sa robe noire. 

L'habitude est une grande chose et une merveilleuse ouvrière, 
elle accomplit des miracles. Il y avait à l'hôpital un homme qui 
avait perdu son nez dans la bataille de la vie ; ce nez qui lui man- 
quait et des paupières bordées de rouge et à demi retroussées lui 
donnaient un air effroyable. Ayant pris en goiit la maison où il avait 
été longtetnps soigné, il avait demandé à y rester à titre d'auxi- 
liaire, et on l'y gardait. Il s'entendait comme personne à balayer 
sans soulever la poussière. C'était lui qui chaque malin balayait la 
salle de mère Amélie, et sœur Marie avait décidé qu'elle ne s'habi- 
tueiait jamais à son visage; elle ne pouvait le rencontrer sans 
tres&aillir, sans frissonner. Aussi, à son approche, détournait-elle la 
tête ; elle n'avait garde de s'apercevoir des grands empressemens 
qu'il lui témoignait. Un jour, en passant près d'elle, il laissa tomber 
son bonnet. Comme il avait les mains embarrassées, elle se baissa 
pour le ramasser; il se baissa aussi et leurs joues se frôlèrent. Elle 
ne tressaillit pas, elle ne frissonna pas. Elle rendit son Donnet à 
l'homme sans nez ; elle fit mieux encore, elle le lui remit sur la 
tète et contempla ses yeux rouges sans émotion. Le conscrit était 
en train de devenir le brave des braves. 

D'ailleurs on éprouve toujours de la joie à exercer ses talens, et il 
se trouva que sœur Marie avaii reçu de la nature tous ceux que 
réclame le soin des malades. Les gardes-malades sont tenues de 
gouverner leurs nerfs et d'avoir de grands égards pour les nerfs 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

des autres ; elles sont tenues aussi de deviner beaucoup de choses. 
Il en est qui ont l'esprit obtus ou l'humeur tracassière; elles fati- 
guent de leurs questions qui ne tarissent pas un pauvre homme 
qui n'en peut plus et se connaît à peine ; elles lui secouent le bras, 
en lui disant : « Qu'avez-vous? où souffrez-vous? de quoi vous 
plaignez -vous? » Non-seulement sœur Marie questionnait peu et 
devinait beaucoup, elle avait la légèreté de la main, la souplesse 
des mouvemens, la douceur de la voix, des pieds agiles, rapides, 
qui ne faisaient jamais de bruit; ils ne marchaient pas, ils glissaient, 
on ne les entendait pas venir, on eût dit qu'ils étaient partout à 
la fois. En peu de temps, elle devint fort habile dans l'art si délicat 
de panser, dont les préceptes se résument dans ces trois adverbes : 
mollement, promptement, proprement. Il faut croire qu'employé 
par elle, le cérat préservait mieux des gerçures et que les com- 
presses façonnées par ses jolis doigts avaient une vertu particu- 
lière, car telle malade aimait mieux laisser passer son tour et 
attendre, pour avoir l'avantage d'être pansée par elle. 

Sœur Marie s'entendait aussi à panser les âmes, elle avait le 
secret de consoler. Elle ressentait une profonde pitié pour cette 
affection morale, pour cette sorte de mal du pays qu'on appelle la 
nosocomie. ISos grands hôpitaux sont les magnifiques palais de la 
misère. Le pauvre, le va-nu-pieds y est traité gratuitement par les 
premiers praticiens du monde que le riche seul peut appeler à son 
chevet, et il y est entouré de soins qu'un millionnaire a grand'peine 
à se procurer chez lui. Ils ont encore cela de bon que toutes les 
souffrances humaines s'y tiennent compagnie et y vivent en famille; 
elles s'interrogent mutuellement, elles se racontent leur histoire. 
De lit à lit, on échange des regards, des propos ; on a la joie de se 
plaindre et d'être plaint. Et cependant le malheureux qui a quitté 
son grabat, sa mansarde solitaire pour entrer dans une de ces 
grandes maisons où l'attendent tous les secours et toutes les solli- 
citudes, éprouve tout d'abord une morne tristesse, un sombre abat- 
tement; il lui semble que l'hôpital est l'antichambre de la mort. Il 
regrette son lit, son oreiller, son plafond; il les a échangés contre 
un lit banal, contre un oreiller où ont reposé d'autres têtes que la 
sienne, contre un plafond qui n'est à personne, parce qu'il est à 
tout le monde. Rien ne coûte plus à l'homme que de devenir un 
numéro. 

Sœur Marie réservait aux nouveaux venus ses attentions les plus 
empressées. Elle cherchait à les apprivoiser, à les distraire. Elle ne 
trouvait pas grand'chose à leur dire pour les consoler; elle sivait 
par sa propre expérience que les paroles ne consolent guère; mais 
elle leur montrait la grâce mélancoUque de son sourire, qui disait: 



NOIRS ET ROUGES. 261 

« Moi aussi j'ai bien souffert, et pourtant je vis. » Cette fleur sur- 
prise par les gelées en avait appelé, elle fleurissait encore. Une 
pauvre femme, dont on devait opérer prochainement le cancer, 
trouvait sans cesse des prétextes pour faire venir sœur Marie ; elle 
n'avait rien à lui demander, elle voulait seulement respirer la 
douceur de son haleine, apercevoir entre ses lèvres vermeilles le 
blanc émail et le fin bout de ses dents, qui n'avaient jamais mordu 
personne. Ce sourire était devenu célèbre dans tout l'hôpital, il y 
faisait l'effet d'une apparition ; on le regardait passer comme un 
étranger venu d'une terre inconnue, et on lui demandait des nou- 
velles de son pays. 

A l'habitude succéda l'amitié. Sœur Marie finit par vouer à son 
hôpital un attachement presque passionné; son cœur y prit racine. 
Elle oubliait qu'on l'y avait emprisonnée pour expier des péchés 
qu'elle n'avait pas commis; elle y avait trouvé quelque chose qui 
ressemblait au bonheur, mais elle n'avait garde d'en rien dire, 
mère Amélie se serait fâchée. Il est vrai que son hôpital était beau 
et fort bien tenu. Il se composait de trois corps de logis, moitié 
pierres, moitié briques, qui entouraient un vaste jardin. Le prin- 
temps était venu, le. jardin verdoyait, on entendait par instans un 
piaillis de moineaux. Le matin, quand le soleil pénétrait par les 
larges croisées entr'ouvertes, sœur Marie contemplait d'un œil 
satisfait la grande salle voûtée que bordaient à droite et à gauche 
deux longues rangées de lits à tringles de fer, où pendaient quatre 
rideaux blancs. Du haut de sa console, entre deux pots de jacin- 
thes, une sainte Vierge en plâtre lui envoyait sa bénédiction. C'était 
le meilleur moment de la journée. Après les angoisses de la nuit, la 
plupart des malades avaient une heure de répit et de soulagement. 
Le médecin les avait vues et les avaient payées de belles paroles ; 
elles sentaient se réveiller au fond de leur cœur l'eter i^lle espé- 
rance qui ment si bien qu'on la croit toujours. Les con.alescentes, 
assises sur leur lit, s'occupaient à se coiffer ; quelques-unes cou- 
saient ou brodaient, d'autres caquetaient et riaient. La graade salle 
avait presque un air de fête, et suivie d'une infirmière qui portait 
un bidon, sœur Marie s'en allait, distribuant la soupe, promenant 
de côté et d'autre le flottement de sa robe blanche, la légèreté de 
sa démarche et la fraîcheur de sa joue. L'interne, les externes, les 
bénévoles allaient et venaient aussi, et s'il faut tout dire, ils s'oc- 
cupaient un peu trop de sœur Marie. L'un d'eux se permit un jour 
de lui dire : 

— Ma sœur, me donnez- vous ce qui sort de votre béguin? 

Elle s'avisa qu'une boucle de ses cheveux dépassait le bord de 
sa coiiïe, et elle la cacha bien vite en rougissant. 



262 REVUE DES DECX MONDES. 

Uû autre prit la liberté de lai offrir des violettes de Parme; elle 
les accepta de la meilleure grâce du monde et courut les donner à 
une fleuriste, à qui la vue d'une fleur faisait oublier ses maux. 
Mère Amélie la tança d'avoir accepté ce bouquet. 

— Je vous avoue, ma mère, que ce scrupule ne m'était pas 
venu. 

— Des scrupules et encore des scrupules I Vous n'en aurez jamais 
assez. 

Elle avait l'âme beaucoup moins contente quand il lui arrivait 
d'être de garde pendant la nuit. D'heure en heure un cri mal étouffé 
ou une plainte aiguë qui partait d'un lit la troublait profondément. 
Il lui venait des envies de pleurer. Dans certains recoins de la 
salle faiblement éclairée se formaient des amas d'oaibre noire avec 
qui elle causait et qui lui faisaient peur. Mais, à la pointe du jour, 
ses appréhensions et sa tristesse se dissipaient, l'inquiétude de ses 
pensées se changeait en une douce mélancolie. Elle se souvenait 
des rois mages qui l'avaient trompée, depuis longtemps elle leur 
avait pardonné. Elle se disait : « ils ne me tromperont plus, j'ai 
trouvé ce que je cherchais, je n'ai plus rien à leur demander. » 

Quand on l'envoyait à la buanderie, dont les fenêtres donnaient sur 
une grande place, elle regardait du coin de l'œil les paysans. Elle 
voyait cheminer des femmes et des jeunes filles qui lui semblaient 
inquiètes, agitées. Savaient-elles bien où elles allaient? Sœur Marie 
les plaignait de tout son cœur, et en effet elles étaient fort à plaindre. 
Elles n'avaient pas encore découvert que le seul bonheur ici-bas 
est d'être religieuse d'hôpital. 



lY. 



11 y avait cependant une chose qui lui gâtait son cher hôpital, 
c'était l'aîné de ses grands-oncles. Malheureusement elle était con- 
damnée à le voir tous les jours. Chaque matin, à la même heure, 
en toute saison et par tous les temps, qu'il neigeât, qu'il tonnât 
ou qu'il grêlât, on le voyait arriver enfracnoir et en cravate blanche, 
et l'instant d'après il commençait sa visite, enveloppé dans son 
grand tablier, sa calotte de velours négligemment posée sur sa tête. 

Autant qu'elle pouvait haïr, sœur Marie éprouvait pour lui une 
insurmontable aversion. Elle avait plusieurs raisons de ne pas l'ai- 
mer. Elle ne pouvait lui pardonner d'être demeuré sourd à la prière 
d'un mourant et de ne lui avoir fait lire la lettre de son père que 
pour lui témoigner le peu de cas qu'il en faisait. Elle attribuait sa 
conduite à une dure insensibilité, qui prenait plaisir à s'afiicher. Et 



NOIRS ET ROUGES. 263 

nuis mère Amélie lui avait révélé que ce célèbre chirurgien était un 
athée impénitent et résolu. Elle n'avait jamais vu d'athée, elle com- 
prenait difficilement qu'on pût l'être. Il lui semblait que Dieu est 
aussi évident que le soleil et que l'athéisme annonce un obscur- 
cissement de l'intelligence qui provient d'un monstrueux orgueil 
et de la dépravation du cœur. Elle en avait conclu que son grand- 
oncle était à la fois le plus insensible et le plus orgueilleux des 
hommes, et qu'il avait le cœur dépravé, si toutefois il avait un 
cœur. 

Sa figure n'était pas faite pour la réconcilier avec lui. Puissant 
de carrure et de poitrine, le corps robuste et osseux, cet homme de 
haute taille portait sur ses larges épaules une tête altière, monu- 
mentale, qui semblait ne s'être jamais inclinée devant personne, 
n'avoir jamais salué ni Dieu ni la mort. Vus de profil, son grand 
nez crochu et son crâne chauve, qui ne conservait que quelques 
touffes de cheveux gris, le faisaient ressembler à un vautour 
déplumé. Quand on le considérait de face, l'ampleur majestueuse du 
front, l'éclat extraordinaire des yeux, la profondeur du regard, 
sauvaient tout ; ce regard tomb)ait d'aplomb, fouillait les visages, 
plongeait au fond des corps et des âmes, pour leur arracher leurs 
secrets, aussi habile à disséquer un mensonge que la main pouvait 
l'être à opérer la résection d'un coude ou l'ablation d'une mâchoire. 
La main d'un chirurgien est un instrument de précision infiniment 
déhcat et encore plus sujet à se détraquer que la voix d'un ténor; 
on ne la préserve des accidens qu'au prix d'un régime sévère. A 
soixante ans, M. Antonin Gantarel faisait de la sienne tout ce qu'il 
voulait; elle avait gardé toute sa sûreté et sa promptitude. On disait 
de lui que ce qui demandait à un autre trois mouvemens, il le fai- 
sait en deux. Presque toujours impassible, il avait le parler brusque 
et n'était pas tendre pour les malades. Il en avait tant vu ! Il n'é- 
coutait pas leurs plaintes, il coupait court à leurs bavardages. 
Quand on lui résistait, quand les choses n'allaient pas à son gré, 
il entrait dans des colères terribles ; les vitres de l'hôpital s'en 
souvenaient et tremblaient encore en y pensant. 

Sœur Marie ne pouvait se dissimuler qu'il exerçait un prodigieux 
ascendant surtout ce qui l'entourait. Ses élèves l'avaient surnommé 
le grand-prêtre, et recueillaient ses moindres paroles comme des 
oracles. Ils parlaient de lui comme du plus habile praticien de Paris. 
On accordait qu'il était en général pour les moyens sommaires, on 
lui reprochait quelques amputations inutiles ; mais d'autres affir- 
maient qu'il voyait plus clair que tout le monde et que, s'il ampu- 
tait avec plaisir, il ne le faisait jamais qu'à bonnes enseignes. Un 
matin, sœur Marie le rencontra comme il sortait de l'amphithéâtre, 
l'air dispos et gaillard et disant d'un ton enjoué à son interne : 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

« Nous avons eu aujourd'hui une belle clinique. » Il avait ce jour-là 
pratiqué une désarticulation de la hanche, extirpé une tumeur can- 
céreuse d'un genre tout particulier, et accompli un véritable tour de 
force dans un cas bizarre de trépanation. Elle l'entendit plus tard 
rabrouer vertement ce môme interne pour avoir disposé d'un lit 
vacant en faveur d'une petite lingère qui s'était cassé la jambe. — 
« Me croit-on fait, s'écria-t-il avec humeur, pour réduire des frac- 
tures? » — 11 aurait voulu n'avoir dans son service que des mala- 
dies extraordinaires, vraiment dignes d'exercer son génie. Gela 
n'empêchait pas pourtant que chaque jour il ne vit avec soin tout 
son monde; il pardonnait généreusement à ceux dont le cas n'était 
pas intéressant et qui s'étaient contentés de se démettre quelque 
membre, mais il ne leur cachait pas toujours le mépris qu'il avait 
pour eux. 

Au dire de mère Amélie, qui le tenait dans une sainte horreur, il 
estimait que les hôpitaux étaient faits pour les médecins et non pour 
les malades. Elle prétendait aussi, dans un de ses rares momens de 
gaîté,queles opérations faisaient partie de l'hygiène de ce bourreau 
et que sa seule raison de ne pas croire en Dieu était que les hommes 
n'avaient que deux jambes, parce qu'il était privé ainsi du plaisir 
d'en couper trois à la fois. Elle l'accusait enfin de rapacité, d'avarice ; 
elle disait qu'ayant commencé avec rien, il avait acquis une immense 
fortune en ne soignant que les riches qui peuvent payer dix mille 
francs une opération. Toutefois sœur Marie, qui avait des oreilles, 
apprit un jour de bonne source qu'il était libéral, généreux, qu'il 
soignait gratis beaucoup de pauvres, qu'au surplus il ne touchait 
pas un sou du traitement auquel il avait droit comme chef de ser- 
vice, qu'il l'abandonnait tout entier à ceux de ses patiens qui, au 
sortir de l'hôpital, se trouvaient hors d'état de payer les remèdes 
coûteux qu'il leur ordonnait. Sœur Marie ne savait qu'en penser, 
mais elle se gardait de contredire sur rien son irascible tante. Un 
matin, mère Amélie eut une contestation assez vive avec M. Gantarel. 
Quand elle se retrouva en lête-à tète avec sœur Marie, elle ne put 
s'empêcher de lui dire avec colère: 

— L'hôpital est un lieu maudit, où le diable tient Dieu en échec. 

Le diable, c'étaient les médecins en général et M. Antonin Gan- 
tarel en particulier; Dieu, c'étaient les augustines et peut-être 
mère Amélie. Selon son habitude, elle s'aperçut aussitôt qu'elle 
venait de lâcher un propos hasardeux et elle fit un grand signe de 
croix. Sœur Marie n'était pas fille à la prendre au mot; elle se gar- 
dait le secret, mais elle n'avait jamais pu gagner sur elle de 
croire au diable, c'était sa seule hérésie. Gependant, qu'il en tînt 
ou qu'il n'en tînt pas, i'antipaihie que lui inspirait son grand-oncle 
allait croissant de jour en jour. 



t 



NOIRS ET ROUGES. 265 

Il n'avait pas l'air de s'en apercevoir ni de se douter qu'il y eût 
au monde une sœur Marie. Six mois s'écoulèrent, pendant lesquels 
chaque matin elle passait plusieurs fois auprès de lui, sans qu'il 
parût la regarder ni même la voir ; du moins elle le croyait, elle 
ne savait pas qu'il avait des yeux derrière la tête. 

Un jour arriva cependant où, tout à coup, sans préanbule, il lui 
adressa la parole ; ce fut pour elle un grand événement, qui lui 
causa beaucoup de trouble. Il se disposait à faire une grave opéra- 
tion, il allait ouvrir une malheureuse femme pour lui enlever une 
tumeur du sein. Son interne lui présenta un couteau tout neuf; il 
y avait au manche des enjolivures, il les regarda en souriant, et 
dit : 

— Eh! vraiment, mon cher Richard, vous faites la mariée trop 
belle. 

Puis il s'avança vers la patiente. On ne l'avait pas prévenue, elle 
promenait autour d'elle des yeux effarés. Quand elle sut de quoi il 
s'agissait, elle se récria, protesta, réclama un délai qu'il lui refusa. 
Alors elle s'informa si on n'allait pas la chloroformer; il lui répon- 
dit que non, qu'il avait ses raisons pour cela. Elle ne pouvait se 
résigner à son sort, elle commença à se débattre. Ou s'était mis 
six pour la tenir, qui par la tête, qui par les bras, qui par les 
jambes. Main elle était vigoureuse et désespérée, elle remuait tou- 
jours. M. Cantarel dit à l'externe qui s'était chargé de lui remettre 
au fur et à mesure les instrumens dont il avait besoin : 

— Nous trouverons quelqu'un pour vous remplacer, attelez-vous 
à cette, jambe. 

En ce moment, sœur Marie vint à passer. Devinant ce qui se pré- 
parait et d'avance épouvantée des gémissemens qu'elle allait 
entendre, elle s'empressait de gagner l'autre bout de la salle. Une 
voix lui cria : 

— Eh! petite fille, rendez -vous utile; venez nous aider. 
Elle demeura clouée sur la place. La même voix ajouta : 

— M'entendez-vous, sœur Marie? 

Elle n'en pouvait plus douter; la petite fille, c'était elle. Éperdue, 
le front rougissant, elle approcha. M. Cantarel lui dit : 

— Prenez ces outils et ouvrez bien vos yeux. 

Elle fit ce qu'on lui disait, mais elle aurait voulu que la terre 
l'engloutît. Quand l'opérée, qui ne pouvait plus bouger, sentit péné- 
trer dans ses chairs le froid de l'acier, elle poussa un cri effroyable, 
et d'une voix déchirante : 

— Ah ! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous m'arrachez le cœur. 
M. Cantarel lui répondit vivement : — Voici votre cœur, je n'y 

touche pas, je déteste les exagérations. 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

Plus morte que vive, sœur JVTarie avait un nuage sur les yeux, 
elle se sentait près de tomber en défaillance, elle se raidissait 
pour rester debout. Ne sachant où elle en était, elle présenta à 
M. Cantarel un bistouri au lieu des pinces qu'il désirait. Il lui dit 
d'un ton sec : 

— Prenez donc garde, vous ne m'aidez pas. 
Heureusement la patiente ne criait plus, elle s'était évanouie, et 

sœur Marie ne tomba pas. Quand tout fut consommé, elle s'enfuit 
comme un voleur, sans demander son reste et sans retourner la 
tête. 

Une heure après, l'interne, qui la cherchait du regard, vint à elle 
et lui dit : 

— Ma sœur, le grand-prêtre désire vous parler, il vous attend 
dans son cabinet. 

Elle crut à une mystification. 

— Mais allez donc, reprit-il en riant, il ne vous mangera pas. 
Toute confuse et interdite, elle courut auprès de sa tante pour 

lui soumettre le cas. Mère Amélie lui repartit : 

— Qui vous arrête? Ne comprenez-vous pas que Dieu vous offre 
une occasion de confesser votre foi? 

Elle prit son courage à deux mains, se mit en route. Après avoir 
traversé un petit vestibule obscur, elle s'arrêta un instant pour 
souffler, la main sur le loquet de la porte. Le cœur lui battait 
bien fort, tant l'athée lui faisait peur. Enfin elle entra. Son grand- 
oncle était assis dans un fauteuil et il tenait sa tête dans ses mains. 
Quand il la releva, elle fut frappée de sa pâleur. 

— Seriez -vous indisposé, monsieur? lui demanda-t-elle. Puis-je 
vous être de quelque secours? 

Il parut choqué de cette question, il n'admettait pas qu'on le 
crût indisposé. 11 se redressa et dit : 

— Me ferez-vous la grâce de m' apprendre ce que vous faites ici? 
Elle se trompa sur le sens de ses paroles et lui répondit en fai- 
sant un mouvement pour se retirer : 

— On m'avait dit, monsieur, que vous désiriez me parler. Cela 
me paraissait invraisemblable, mais je crois trop facilement ce 
qu'on me dit. Veuillez excuser ma méprise. 

Il la retint du regard et du geste. 

— On ne vous a pas trompée; mais ce n'est pas à sœur Marie, 
c'est à ma petite-nièce, M""" Jetta Mauîabret, que je désirais parler, 
et je la prie de vouloir bien m' expliquer par quelle raison elle a élu 
domicile dans un hôpital. 

Elle fut un peu interloquée; mais, surmontant sa timidité, elle 
répondit d'une voix ferme : 



NOIRS ET ROUGE?. 267 

— Doutez-vous, monsieur, de ma vocation? 

Olî ! je n'aurais garde, fit-il d'un ton moitié bienveillant, moi- 
tié ironique, entre figue et raisin. J'entends partout chanter vos 
louanges, et moi-même je vous vois à l'œuvre... Je n'en dis pas 
davantage pour ne pas désobliger votre modestie... Au surplus, il 
suffit de regarder votre tablier pour s'assurer que vous ne vous 
épargnez pas, que vous mettez la main à la pâte. Celui de votre 
tante est d'une blancheur immaculée; le vôtre est d'une propreté 
douteuse et vous rend témoignage. Je n'ai qu'un reproche à vous 
faire, mes externes vous regardent un peu trop, vous leur causez 
des distractions... Et puis la vue du sang vous émeut encore. Tout 
à l'heure... 

— L'habitude me rendra plus forte. 

— Eh! parbleu, oui, l'habitude!,. Mais en dépit des apparences 
et quoi que vous en disiez, je ne vous crois pas faite pour vivre 
dans un hôpital. Je crains qu'on ne vous ait fourré dans la tête des 
idées romanesques... Pe:nsez-vous donc comms mère Amélie que la 
religion est une société d'assurance contre les risques de l'enfer?.. 
Mais je vous fais de la peine. 

— Beaucoup, dit-elle doucement. 

— Je suis un vilain homme... Je m'étais pourtant promis de ne 
pas vous chagriner. La tentation était trop forte, j'y ai succombé, 
et puisque j'ai commencé, je continue en vous représentant que si 
vous êtes résolue à porter votre croix,., vous voyez que je parle 
votre langage,., eh! ma pauvre enfant, il n'est pas besoin pour 
cela de venir à l'hôpital, on trouve partout à s'occuper, à batailler 
et à souffrir. Le mariage aussi est une croix, et l'on pourrait vous 
procurer tel mari qui vous donnerait du fil à retordre... J'en con- 
nais un. Voulez-vous faire sa connaissance? 

Elle le regardait avec des yeux de dépit et de reproche : 

— Décidément vous ne voulez pas? C'est fâcheux... Mademoi- 
selle, je vous plains de tout mon cœur. 

Elle lui en voulait de l'avoir appelée mademoiselle; elle était 
indignée de sa proposition, qu'elle trouvait fort inconvenante et 
qu'elle prenait pour une mauvaise plaisanterie; enfin son accent 
ironique la piquait au vif. Elle répliqua en s'animant : 

— Vous me plaignez, monsieur ? Je «vous croyais incapable de 
plaindre personne. 

— Oh! oh! dit-il gaîment, en passant sa main sur ses favoris 
blancs, voilà un pavé dans mon jardin... Vous me trouvez dur 
pour mes malades, féroce, impitoyable? 

— Voilà des mots que je n'emploierai jamais, dit-elle. Je sais 
trop bien que vous détestez toutes les exagérations. 

Il comprit l'allusion et dit en souriant : 



268 RETUE DES DEUX MONDES. 

— Je suis bien aise de vous avoir fait venir; une fois dans ma 
vie on m'aura dit mon fait. Que voulez-vous? il y a deux espèces 
de chirurgiens, les bijoutiers et les charcuteurs. Je n'ai jamais aimé 
le bijou, je suis né charcuteur, je mourrai en charcutant. 

Puis, d'un ton plus sérieux : 

— Le preniier des devoirs est de bien faire son métier. Connais- 
sez-vous Celse, sœur Marie? Il écrivait sous l'empereur Tibère. 
Celse déclare que le chirurgien peut être l'homme le plus doux du 
monde jusqu'au moment où il tient son scalpel, mais qu'une fois 
qu'il l'a pris, il ne doit rien voir, rien entendre, qu'autrement il 
ferait mal ce qu'il doit faire. Il y a des chirurgiens, sœur Marie, que 
les hémorragies inquiètent au point de leur faire précipiter une 
opération ; l'homme qui n'est pas maître de lui en face d'une 
hémorragie n'e:>t pas un chirurgien. J'en connais d'autres qui se 
laissent troubler par les cris, et cependant les cris sont une bonne 
chose, puisqu'ils soulagent le patient. Il en est d'autres qui, i^ar 
sen.^ibilité de cœur, abusent du chloroforme, et il est pourtant des 
cas où le chloroforme n'agit pas, des cas aussi où il est dangereux 
et nuisible. C'est un poison pour les poitrines délicates, et la mal- 
heureuse que j'opérais tantôt est poitrinaire. 

Elle ne répondait rien, elle ^e sentait désarmée. Mais elle pensa 
tout à coup à la lettre de son père, et ce cœur qui était sur le 
point de se laisser prendre se raffermit dans ses ressentimens. Il 
eut l'air de deviner ce qui se passait en elle, et il lui dit : 

— Vous avez bien raison de me trouver dur. J'ai refusé d'être 
votre tuteur... Décidément je suis un monstre. 

Il se tut quelques instans. Il ne la quittait pas des yeux, il pre- 
nait plaisir à contempler cette robe blanche, ce front pâle, ces 
joues vivement colorées, la fraîcheur de cette bouche qu'il n'avait 
pas encore vue sourire. 

— Vous n'avez rien à me demander? reprit-il d'un ton débon- 
naire. Je ne puis rien faire qui vous soit agréable ? 

— Rien, monsieur. Je ne demande qu'à rester demain telle que 
je suis aujourd'hui, et ainsi de suite jusqu'à la fin. 

— Là, vous ne regrettez rien ? 

Elle était comme un enfant à qui on a fait peur du loup et qui 
découvre que le loup a du bon et lui veut du bien. Elle se décida 
cette fois à sourire. 

— La seule chose que je regrette, on ne peut pas me la rendre. 

— Qu'est-ce donc? 

— Le petit jardin que j'avais au couvent. 

— Ah! vous aviez un jardin?.. Vous aimez les fleurs. Laquelle 
préférez- vous? 

— Le chrysanthème. 



NOIRS ET BOUGES. 269 

— Drôle de goût I fît-il, et il ajouta : Si vous vous ravisiez, si 
vous aviez quelque requête à me présenter, ne perdez pas de temps, 
car, je vous le dis en confidence, je suis atteint d'une maladie qui 
ne pardonne pas, et mes jours sont comptés. 

— Il n'y a pas de remède? s'écria-t-elle, profondément émue. 

— Je ne crois qu'à la médecine opératoire. Je vous ai cité Gelse, 
je veux vous citer Galien. Il a dit que le plus admirable médecin 
est la nature, parce qu'elle guérit les trois quarts des maladies et 
qu'elle ne dit jamais de mal de ses confrères... La nature ne gué- 
rit pas les cancers à l'estomac, et dans trois mois je ne serai plus 
de ce monde... C'est peut-être pour cela que j'ai refusé d'être votre 
tuteur. 

Elle éprouva un saisissement, il se faisait une révolution dans 
son esprit, elle reconnaissait qu'elle s'était trompée; mais en même 
temps elle se souvenait de la recommandation que lui avait faite 
mère Amélie, elle se sentait obligée de parler de Dieu à cet athée, 
qui devait mourir dans trois mois. Malheureusement les mots ne 
lui venaient pas et sa modestie gênait son éloquence. Qui était-elle 
pour donner une leçon à cet homme qui savait tant de choses? 

Il devina encore ce qui se passait en elle, et il lui dit en riant : 

— Avouez que vous mourez d'envie de me convertir avant ma 
mort. C'est un peu difficile... Ce n'est que dans les romans anglais 
que les petites filles convertissent les vieux médecins. 

— Ah 1 monsieur, dans trois mois !.. 

— Eh 1 oui, dans trois mois... Qu'est-ce que la mort? Un procès 
chimique. 

— Et après? murmura-t-elle. 

Un éclair passa dans les yeux du grand-prêtre, et il s'écria d'une 
voix stridente : 

— Après?.. Rien, rien, rien. 

Ce mot trois fois répété glissa sur ses lèvres comme le couperet 
de la guillotine dans sa rainure, et c'en fut fait, tout avait disparu, 
il n'y avait plus rien, plus rien du tout. 

Elle demeura consternée, atterrée. 

— Allons, reprit-il, à ce que je vois, nous sommes condamnés à 
nous étonner l'un l'autre, à nous plaindre mutuellement, tout cela 
peut-être faute de nous comprendre. Mais, j'en suis sûr, il y a un 
point sur lequel nous nous accordons. Vous pensez comme moi 
qu'une belle vie est celle où l'on fait son devoir jusqu'au bout... 
Si je croyais en Dieu, je le fatiguerais de mes prières et je ferais 
plus d'une neuvaine pour qu'il m'octroyât la grâce de mourir au 
champ d'honneur. 

Puis il se leva, enfonça son chapeau dans sa tête; mais avant de 
partir : 



270 REVUE DBS DEUX MONDES. 

— Il y a des gens, dit-il, qui en mourant éprouvent le besoin 
d'entendre un air de musique; d'autres demandent des fleurs; 
quand vous en serez là,vous vous ferez apporter un chrysanthème! 
Il me semble qu'en mourant j'aurai beaucoup de plaisir à vous 
voir, sœur Marie. Obtiendrez- vous de votre terrible tante une dis- 
pense pour me rendre visite à mon lit de mort? 

— Je la lui demanderai, monsieur, n'en doutez pas, répondit- 
elle en s'inclinant, les bras croisés sur la poitrine, et elle se retira. 

Elle était comme éperdue, cet entretien avait bouleversé toutes 
ses idées, toutes ses notions de la vie et des hommes. Elle en fit 
part à mère Amélie. Celle-ci, après l'avoir écoutée, haussa les 
épaules et murmura : 

■ — Grand comédien ! 

Pendant les mois qui suivirent, sœur Marie vit son grand-oncle 
arriver chaque jour à l'heure réglementaire et apporter à sa visite 
autant d'attention et de scrupule que jamais. Elle n'eut plus l'oc- 
casion de causer avec lui , il se contentait delà regarder quelque- 
fois du coin de lœil. Elle était souvent frappée de sa pâleur, qui, 
malgré lui, trahissait ses souffrances. Il ne laissait pas d'avoir l'es- 
prit parfaitement libre, de s'occuper de ses malades comme s'il ne 
l'avait pas été lui-même, de se passionner pour son métier comme 
s'il avait eu devant lui vingt ans de vie, et pourtant il devait mou- 
rir dans trois mois, et il ne croyait à rien. Son grand-oncle était 
pour sœur Marie un insondable problème. Sa sérénité lui causait 
unétonnement profond et une sorte d'épouvante; mais, quoi qu'elle 
en eût, en dépit de toutes les objections qu'elle se faisait, elle ne 
pouvait s'empêcher de l'admirer et de se dire que dans ce comédien 
11 y avait un héros. 



V. 

^ Le 30 novembre 1878, quand M. Gantarel arriva à l'hôpital, il 
était en retard de dix minutes, ce qui étonna tout le monde. On 
fut plus étonné encore de lui trouver la figure bien changée. Il 
avait le regard fiévreux, le front crispé. Pour ceux qui étaient au 
fait, tout dans sa personne annonçait l'effort suprême d'une volonté 
qui a lutté longtemps et reçu le coup mortel, mais qui veut mou- 
rir debout. Au moment de commencer une opération, il sentit dans 
sa main droite une pesanteur et un tremblement. Il dit avec un 
accent d'amère tristesse: « Non, je ne peux plus. » Mais il sur- 
monta son chagrin, passa le couteau à son interne, en lui ûiisant 
ses recommandations d'un ton tranquille. Le lendemain, il ne revint 
pas, ni les jours suivans. Sœur Marie était assaillie de sombres 



NOIRS ET ROUGES. ■ 271 

pressentimens; elle s'en cachait, elle ci-aignait les sarcasmes de sa 

^^tl'l décembre, un domestique se présenta auprès de mère Amé- 
lie et lai an^ion.a que M. Antonin Cautarel était à la dermere 
extrémité qu'avant de mourir il désirait voir sœur .larie, sa petite- 
S ce Le cas était prévu, la dispense était en règle Mère Amehe 
Lt sa nièce à partit lui donna longuement ses mstructions que 
^ur Marie écouta avec désespoir; elle se sentait mcapable de les 

'ITvolture, le cocher et le valet de pied qui étaient venus la 
chercher la déposèrent à la porte d'un joli hôtel entre cour et jardm, 
situé sur les hauteurs de Passy. Elle gravit les marches d un perron 
En traversant le vestibule, elle entendit de grands éclats de voix dans 
ursaTon qui précédait la chambre où le malade agon.sait. Ce salon 
était pTein de monde; à droite, à gauche, dans embrasure des 
™des fenêtres cintrées, il y avait des groupes d'amis, d e èves, 
aurétaient venus prendre des nouvelles. Les figures étaient lon- 
ges "averanxieuses; on sentait que le mourant laisserait des 
?eg ;ts dans beaucoup de cœurs. 11 n'était pas mmns facile de voir 
ou'en ce jour la mort s'attaquait à une illustre proie, que cela ferait 
événement, qu'il en serait parlé. Des indifférens étaient venus pour 
pouvoir dii'e : J'étais là. Plusieurs journaux avaient envoyé leurs 

'T^Tdé la cheminée, un sexagénaire grisonnant, dont la physio- 
nomie agréable était gâtée par des yeux qui tour à tour louchaient 
ou ne louchaient plus, causait tout bas avec un ^^f^./^^^"^ 
d'une rare élégance, admirablement pris dans sa taille, la tête fme 
et fière. Parmi tout ce monde, ce jeune homme et ce sexagénaire 
étaient les plus affligés. 

Un peu plus loin, un gros personnage ventru, ^o^^'^aud et lou- 
geaud, adressait à demi-voix, mais d'un ton courrouce, de vi es 
admonestations au curé de la paroisse, quil tenait par lun des 
boutons de sa soutane et à qui il semblait barrer le P^ffage. Un 
superbe angora, d'une blancheur immaculée, aux longs poi^s soyeux 
et tralnans, assistait à cette scène, blotti sous un buffet compl^^ ^^^^^^^ 
qui lui avait offert un refuge. Il se sentait dérange dans toutes ses 
habitudes, il ne savait où il en était. Accroupi,en arrêt, il l^^ait des 
yeux noirs et effarés sur tous les assistans. Chaque mouvement lui 
semblait suspect; mais ce qui l'inquiétait le plus, c e;ait l agitation 
du personnage ventru, qui gesticulait beaucoup ; il s imagmait que 
ces grands gestes étaient à son adresse. 11 se rassurait en pensant 
à la muraille qui le protégeait. Il avait réussi à couvrir son dos, 
il pouvait attendre les événemens. Les seuls événemens qu appré- 
hendent les chats sont ceux qui les attaquent par derrière. 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

Toutefois le raminagrobis se crut perdu quand il entendit le gros 
homme, qui n'y tenait plus, qui éclatait malgré lui, crier d'une voix 
tonnante au curé : 

— Non, vous n'entrerez pas. Nous vous connaissons, vous autres; 
vous profitez du moment où les gens perdent le sens pour leur 
faire dire ce qu'il vous plaît et les réconcilier avec notre sainte mère 
l'église. Vous êtes des exploiteurs d'évanouissemens, des captateurs 
de confessions, des convertisseurs de cadavres. L'homme vivant s'est 
refusé à vous; en vrais corbeaux, vous prenez le mort. Retirez- 
vous, la consigne sera exécutée, ou ne veut pas vous voir... Âilez- 
vous-en bien vite soigner votre bon Dieu, il est plus malade que 
nous... 

Le curé répondait à peine, rentrait sa tête dans ses épaules et 
ses oreilles dans sa tête, s'obstinait, se butait, comme un âne qui 
reçoit des coups. Le beau jeune homme, adossé à la cheminée, s'en 
détacha, s'avança vers l'orateur, lui représenta qu'il parlait trop 
haut, que les éclats de sa voix devaient se faire entendre dans la 
pièce voisine. Celui-ci allait se fâcher, le rembarrer, quand la porte 
s'ouvrit à deux battans et une sœur blanche entra. 

Aussitôt il se fit dans tout le salon un grand silence, accompagné 
d'un mouvement de vive curiosité. Les affligés oublièrent pour un 
instant leur chagrin; le beau jeune homme tressaillit et attacha 
sur l'apparition un long regard. Les indifférens s'émurent, ouvri- 
rent de grands yeux, deux reporters prirent des notes. Le rou- 
geaud s'avança de quelques pas à la rencontre de sœur Marie, la 
bouche en cœur, la tête haute, portant beau; mais au moment 
décisif, il ne trouva rien à dire à cette novice et se détourna avec 
humeur. Le curé profita de sa retraite pour se glisser subtilement 
jusqu'à elle et pour lui dire à l'oreille : 

— Ma sœur. Dieu vous confie aujourd'hui une tâche bien redou- 
table; le sort éternel d'une âme est dans vos mains. Puissent vos 
prières décider le mourant à me recevoir ! 

Elle s'inclina modestement, sans répondre. Le valet de chambre 
qui la précédait lui fit traverser le salon au milieu des groupes qui 
s'écartaient pour lui Uvrer passage; il la conduisit à la porte du 
fond, qu'il ouvrit. Elle aperçut son grand-oncle couché dans un lit 
sans rideaux. Il n'avait auprès de lui que sa garde-malade, qu'il 
se hâta de congédier. La garde-malade sortit, et sœur Marie se 
trouva seule avec l'athée. Il avait toute sa tête, il voyait venir la 
mort, il la regardait en face; sa figure, qui ne lui était pas nou- 
velle, ne l'effrayait point, il la traitait en vieille connaissance, qui 
lui avait dit depuis longtemps ses secrets. 

— Le prêtre est là, lui dit doucement sœur Marie. Me permettez- 
vous de le faire entrer? 



NOIRS ET ROUGES. 273 

Il secoua la tête de droite à gauche, en fronçant ses épais soar- 
cils. Puis une angoisse le prit, il ferma les yeux. 
Elle s'agenouilla auprès du lit et se mit à prier. 

— Seigneur mon Dieu, disait-elle, bénissez-le. 11 a passé sa vie 
à faire le bien... Vous avez dit aux justes que vous mettiez à votre 
droite : « Vous êtes les bénis de mon Père, car j'étais pauvre et 
vous m'avez secouru; j'étais malade et vous m'avez visité. » Ils vous 
ont répondu : «Quand donc. Seigneur, t'avons-nous secouru etvisité?» 
Et vous leur avez dit : « Toutes les fois que vous avez fait du bien 
aux plus petits de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même... » 
Mon Dieu, bénissez-le. Il a passé sa vie à vous secourir et à vous 
visiter sans vous connaître... Venez ici, touchez ses yeux, parlea- 
lui, afin qu'il vous voie et qu'il vous entende. 

Il l'interrompit d'une voix défaillante : 

— Il ne faut pas me surfaire, je n'ai eu que les vertus profes- 
sionnelles. 

L'instant d'après, il ajouta d'un ton ferme et assuré : 

— Il n'importe guère au grand fleuve de la vie quelles sont les 
roues de moulin qu'il fait tourner. 

Il lui fit signe de se relever. Il lui montra mélancoliquement ses 
deux mains qui avaient scruté, fouillé tant de misères, et dont jadis 
il faisait gloire parce qu'elles étaient blanches et potelées. En peu 
de jours, elles étaient devenues jaunes_, maigres, décharnées. Il mur- 
mura avec un demi-sourire : 

— Voilà ce qui m'en reste ! 

Après quoi il les posa sur le front de sœur Marie, en lui disant : 

— C'est un pape qui a dit que la bénédiction d'un vieillard ne 
fait jamais de mal. 

Ils se regardèrent l'un l'autre pendant quelques minutes, et tous 
deux avaient des larmes dans les yeux. Il lui ordonna de prendre 
sous son oreiller un pli cacheté, de le serrer dans sa poche. Bien- 
tôt après il lui vint aux lèvres une mousse sanglante, qu'elle étan- 
cha avec son mouchoir. 

— Priez encore, soupira-t-il. C'est une musique qui me plaît. 
Elle s'agenouilla de nouveau, et de sa voix argentine elle récitait 

en latin les prières des agonisans. Elle sentit une main qui venait 
chercher sous sa coiffe une boucle de ses cheveux et qui l'entortil- 
lait autour de son doigt. Ce doigt ne tarda pas à se raidir, elle 
entendit un suprême gémissement. Elle eut quelque peine à déga- 
ger ses cheveux, elle se redressa. Il était mort. 

Elle se pencha sur lui, essuya ses tempes inondées de sueur, lui 
lissa ses favoris, ses sourcils, remit tout en ordre sur son visage et 
lui ferma les yeux. Elle fut longtemps à le regarder avec une 

TOME XUI. — 1880. 18 



27 A REVUE DES DEUX MONDES. 

surprise toujours croissante. Peu à peu son front crispé par la 
souffrance ne respira plus que l'éternel repos ; sa figure se refaisait 
d'instant en instant, et la mort la revêtait d'une beauté presque 
surhumaine. Il semblait à sœur Marie que cette âme détachée de 
son corps venait d'y rentrer pour une heure et qu'elle lui appor- 
tait de bonnes nouvelles de son voyage dans l'inconnu. Il lui sem- 
blait qu'en elle aussi s'était faite une métamorphose. Sa foi était 
demeurée intacte, et pourtant c'était autre chose. Une tendresse 
tombée du ciel avait élaigi ses entrailles, dilaté son cœur. Elle se 
disait et se répétait que les voies;,de Dieu sont insondables et qu'il 
y a beaucoup de demeures dans sa maison. 

A deux reprises elle baisa pieusement le front du mort, puis elle 
se retira. 

— Dès qu'on la vit reparaître, on l'entoura en lui disant : — Eh 
bien? 

— Hélas [ dit-elle, c'est fini ! 

Alors tout le monde se dirigea vers la porte, qu'elle avait laissée 
entrouverte, pour aller contempler ce qui restait du grand homme , 
tout le monde, à l'exception du prêtre, qui s'écria d'un air pénétré : 

— Mort dans Timpénitence finale! 

Elle répondit par un signe de tête, dont le sens était douteux, 
et s'empressa de regagner sa voiture, qu'on n'avait pas dételée. 1 

A peme fut-elle rentrée à l'hôpital, mère Amélie réussit à se 
ménager un instant de liberté, et dès qu'on fut tête à tête, sœur 
Marie, qui ne savait pas mentir, fit un rapport fidèle de tout ce qui 
s'était passé. A mesure qu'elle avançait dans son récit, le visage de la 
mère s'assombrissait. 11 fallut essuyer ses ironies, ses haussemens 
d'épaule, ses sévérités, ses mercuriales. Aussi pourquoi sœur Marie 
ïi' avait-elle pas suivi les instructions qu'on lui avait données? Pour- 
quoi n'avoir pas pris sur elle de faire entrer le prêtre, coûte que 
coûte? Les malades ne savent pas se défendre, et le royaume des 
fieux appartient aux violons. Mais elle avait manqué de foi, de 
cette foi qui fait des miracles et transporte les montagnes, et le 
scandale s'était accompli, et un jour peut-être Dieu lui en deman- 
derait compte. La pauvre enfant gardait le silence, ne sachant que 
répondre. 11 y avait dans son cœur je ne sais quoi qu'elle désespé- 
lait de pouvoir exprimer, et fût-elle parvenue à s'exprimer, elle 
Il aurait pas réussi à se faire comprendre. 

Heureusement, elle se souvint du pli cacheté que son grand- 
oncle l'avait priée de serrer dans sa poche, et à tout hasard, elle le 
présenta à la mère, espérant par cette diversion la distraire de 
son courroux. 

Mère Amélie le reçut d'une main dédaigneuse, le décacheta, mit 



NOIRS ET ROUGES. 275 

ses lunettes sur son nez, car elle était presbyte, et s'approcha de 
la fenêtre pour mieux y voir. Sœur Marie la suivait du regard et 
vit tout à coup sa figure se dérider, son front s'éclaircir, un rayon 
de joie briller dans ses yeux. Ce qui l'étonna davantage encore^ 
c'est qu'elle l'entendit s'écrier : 

— Oh ! ma chère enfant ! ma chère enfant ! 
Elle n'en pouvait croire ses oreilles. 

— Oui, ma chère enfant, répéta mère Amélie en la caressant de 
la prunelle, c'est prodigieux et pourtant c'est vrai... Réjouissez- 
vous... Douze cent mille francs! 

Incontinent, elle commença de Ire à haute voix le papier qui lui 
causait ces violens transports; c'était une copie du testament 
de M. Antonin Cantarel. Elle avait eu raison de dire à sœur Marie 
qu'il avait amassé une grosse fortune ; un grand chirurgien qui 
reste garçon et qui a des goûts simples est une bénédiction pour 
ses héritiers. M. Cantarel avait institué pour son exécuteur testa- 
mentaire le plus fidèle de ses amis, M. Vaugenis, ancien président 
de chambre, à qui il laissait sa villa de Passy. Il léguait sa 
bibliothèque et ses instrumens à sop interne, à son élève préféré, 
un simple souvenir, une bague au doigt à son frère Louis, qui, 
grâce aux services qu'il lui avait rendus, était devenu encore plus 
millionnaire que son aîné. Il avait divisé le reste de la succession 
en trois parts à peu près égales, attribuant l'une aux deux fils de 
ce frère, la seconde à son cher hôpital, la troisième à sa petite- 
nièce, à la condition très expresse qu'elle passerait deux années au 
moins chez son tuteur, lequel se déclarait prêt à la recevoir, faute 
de quoi son héritage lui serait retiré et servirait à fonder une mai- 
son de santé dont il avait lai-même détaillé le plan et les devis. 

La joie de mère Amélie débordait. Elle répétait sans cesse : — 
Douze cent mille francs! quelle dot! 

Sœur Marie s'efforçait de s'expliquer son enthousiasme et sa joie, 
elle n'y pouvait parvenir, tant elle avait l'esprit court. 

— Mais, ma mère, disait-elle, à quoi me serviront les libéralités 
de mon pauvre grand-oncle, dont je suis vivement touchée? 

— Que dites-vous là? repartit mère Amélie en bondissant. 

— Cette condition qui m'est imposée... 

— Eh bien ? 

— Je ne puis l'exécuter. 

— Pourquoi donc?., mais pourquoi? 

— J'ai dit adieu au monde. 

— Deux ans!., qu'est-ce que deux ans ? 

- Quoi ! ma mère, c'est vous-même qui m'engagez?.. 

— C'est moi, c'est toute la communauté, c'est Dieu. 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Mais s'il arrivait?.. 

— Il n'arrivera rien, j'en réponds. Je puis vous le dire aujour- 
d'hui, je suis absolument certaine de votre vocation. 

— Il me semble pourtant, ma mère, que mon devoir... 

— En voilà assez, interrompit mère Amélie, en lui jetant un 
regard de tendre reproche. Je le connais, votre devoir. Dieu vient 
d'opérer un miracle, il a fait rendre gorge à l'impiété, et vous êtes 
l'instrument de cette restitution. Refuser la grâce qui vous est faite, 
ce serait voler l'église, voler Dieu. Considérez- vous comme liée 
devant lui, comme ayant prononcé d'avance et mentalement vos 
vœux, et l'épreuve à laquelle vous êtes soumise vous semblera bien 
peu de chose. Dieu n'éprouve que ceux qu'il aime. 

C'est ainsi qu'elle discourait. Sœur Marie n'était qu'à moitié con- 
vaincue; il lui semblait si simple de renoncer à douze cent mille 
francs 1 mais elle finit par se taire, son tyran la gênait plus par 
ses tendresses inusitées qu'il n'eût fait par ses brusqueries et ses 
colères. 

Pendant la semaine qui suivit, elle se demanda plus d'une fois si 
elle rêvait, tant mère Amélie lui témoignait d'attentions, d'égards, de 
ménagemens, adressant de vertes semonces à celles des infirmières 
qui, ignorantes de l'événement, se permettaient comme autrefois 
de se faire assister par sœur Marie dans quelque travail rebutant. 
Elle eut aussi la surprise de recevoir de son tuteur une lettre qui 
n'était pas écrite de la même encre que la première ; en lisant cette 
épître presque courtoise, elle ne put s'empêcher de faire la réflexion 
que, dans le monde et à l'hôpital, c'est une grande chose qu'une 
dot. Ce qui coupa court à ses résistances, ce fut un petit billet que 
mère Amélie lui montra en triomphe et qui contenait ces mots : 
« Dites à notre chère sœur Marie que toute hésitation de sa part 
serait un péché. » Il fallut bien se rendre. On fit revenir bien vite 
une malle et un trousseau assez maigre qui restaient quelque 
part en dépôt. Sœur Marie y trouva une robe d'hiver assez pré- 
sentable; par ordre supérieur, elle employa la moitié d'une nuit à 
lameitre en état, à la rafraîchir. Ce travail lui parut ingrat. Mère 
Amélie la réconfortait, en lui disant : 

— Je vous écrirai souvent et vous viendrez nous voir quel- 
quefois. 

— Ah! ma mère, comme je vais me sentir abandonnée! 
Elle lui répondit par ces mots mystérieux : 

— Fille de peu de foi, apprenez que nous saurons tout ce que 
vous ferez et que, sans sortir d'ici, je serai sans cesse auprès de 
vous! 

Le 15 décembre, M"*" Jetta Maulabret se leva de benne heure pour 



NOIRS ET ROUGES. 277 

revêtir ses nouveaux atourâ ; sa robe de mérinos lui fit l'effet d'un 
déguisement, d'un travesti. Le berger qu'un roi mandait à sa cour 
pour le faire pasteur de gens ne tarda pas à regretter sa jupe, sa 
panetière, son hoqueton, sa musette : 



Doux trésors, disait-il, chers gages qui jamais 
N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge! 



M"* Maulabret disait comme lui en contemplant, le cœur serré, 
sa robe de laine blanche, tristement pliée au pied de son lit. Il lui 
semblait que sœur Marie était morte, qu'elle ne la reverrait pas, et 
elle la pleurait. On lui annonça bientôt qu'une voiture était là qui 
l'attendait. Elle embrassa sa tante, qui l'embrassa. Elle descendit 
par l'escalier dérobé pour échapper à toutes les curiosités mal- 
séantes. Personne n'est plus curieux qu'un interne, si ce n'est un 
externe. 

Le premier accueil que lui fit le monde fut sévère. La saison 
était rigoureuse, il faisait un froid de loup, il était tombé la veille 
et pendant la nuit une neige abondante, qu'on n'avait pas eu le 
temps de déblayer. Son pied s'y enfonçait, elle eut peine à atteindre 
la grille. Arrivée là, elle se retourna, elle enveloppa d'un long 
regard cette maison oii elle venait de passer onze mois, ses murailles 
brique et pierre, la cime nue de ses grands arbres, qu'elle aimait 
dans leur dépouillement. Elle dit adieu à ses chères malades qu'elle 
abandonnait, à son bonheur qu'elle laissait derrière elle. Elle s'avisa 
en ce moment d'une éclaircie qui s'était faite dans la brume; un 
pan de ciel bleu lui apparut. Elle crut y apercevoir la tête chenue 
et vénérable d'un vieil athée, lequel n'avait cru toute sa vie qu'au 
grand rien et avait eu après sa mort la surprise de se trouver face 
à face avec un Dieu de miséricorde, qui lui avait fait grâce, elle en 
était sûre. Toutefois cet athée conservait toute sa malice, il regar- 
dait avec joie M"' Maulabret sortir de l'hôpital, il s'applaudissait 
de la réussite de son invention. 

Elle lui jeta du bout des doigts un tendre et respectueux baiser; 
puis, secouant la tête, elle lui dit à demi-voix : 

— Vous perdrez la partie, je vais passer deux ans dans le monde, 
mais je n'y emporte pas mon cœur, il reste ici. 

Victor Cherbuliez. 

{La seconde partie au prochain n*.) 



LA 



SITUATION DE L'EGYPTE 



LA REFORME JUDICIAIRE, SES RESULTATS, SON AVENIR. 



!. 

Le système de tribunaux internationaux, inauguré en Egypte 
sous le nom de Réforme judiciaire, est sur le point d'atteindre le 
terme de la période quinquennale, qui devait être consacrée à en 
faire l'essai. C'est le 1" février 1881 que cette période expire. 
11 faut donc que les puissances qui ont pris part à la réforme 
judiciaire, et qui ont abandonné la juridiction consulaire, garan- 
tie par les capitulations &t par les usages, pour adopter la nou- 
velle juridiction, se prononcent d'ici là sur la double question de 
savoir, d'abord s'il est opportun de continuer l'expérience entre- 
prise au Caire, et secondement, dans le cas où elles seraient d'avis 
de la continuer, si l'on ne doit apporter aucune modification à 
l'organisation actuelle des tribunaux, ou si l'on doit, au contraire, 
la modifier d'une manière plus ou moins profonde. Le gouverne- 
ment égyptien a déjà fait des démarches auprès d'elles pour con- 
naître leurs intentions; il les a invitées à nommer une commission 
internationale qui se réunirait le plus vite possible au Caire pour 
déterminer les points sur lesquels il y aurait des changemens à 
adopter. En attendant, il a nommé lui-même une commis:?ion char- 



L\ SITUATION DE l'ÉGYPTE. 279 

gée de préparer ces changemens. Le temps presse, car si l'on arrive 
au mois de février prochain sans s'être rendu compte des avan- 
tages et des inconvéniens du régime actuel, il n'y aura plus que 
deux partis à prendre, également dangereux l'un et l'autre : le pre- 
mier consisterait tout simplement à dénoncer la réforme en reve- 
nant au régime consulaire abandonné depuis cinq ans; il aurait 
tous les défauts d'une solution extrême; le second, c'est-à-dire une 
prorogation plus ou moins longue de la période d'essai, ne serait 
pas moins fâcheux,- dans l'état présent de l'Egypte, les pouvoirs 
exorbitans des tribunaux de la réforme sont devenus, en effet, pour 
le pays, une cause d'irrémédiable faiblesse, un empêchement incon- 
testable à tout projet de réorganisation administrative, politique 
et financière. Par malheur, on ne se rend pas bien compte en 
France d'une situation qui touche à l'intérêt capital de notre influence 
en Orient. Cela n'est point étonnant; car la France n'a adhéré qu'a- 
vec mauvaise humeur à la réforme judiciaire, et, après y avoir 
adhéré, elle a renoncé, non-seulement à s'en servir pour conserver 
son autorité sur l'Egypte, mais encore à en surveiller les résultats 
d'une manière platonique pour savoir ce qu'ils produiraient. 

Nous n'avons pas à raconter à la suite de quels incidens diplo- 
matiques les tribunaux mixtes ont été établis; nous avons encore 
moins à revenir sur l'anarchie judiciaire qui en a rendu l'établis- 
sement inévitable. Toute cette partie de notre sujet a été traitée ici 
même avec une rare compétence par M. Charles Lavollée (1). Plus 
tard, M. Paul Merruau et M. Bousquet ont également fait un récit 
très fidèle des débuts orageux de la nouvelle magistrature ('2). Nous 
nous contenterons de rappeler combien M. Charles Lavollée avait 
raison de reprocher au gouvernement français, au cours même des 
négociations, la lenteur avec laquelle il se soumettait à la réforme. 
Cette lenteur a eu pour nous les plus fâcheuses conséquences. 
Puisqu'il n'était plus possible, de l'aveu de tout le monde, de main- 
tenir en Egypte la juridiction consulaire, il aurait fallu accepter réso- 
lument, franchement, la nécessité, se placera la tête du mouvement 
de réorganisation judiciaire, comme on s'était placé jadis à la tête 
du mouvement des capitulations, et tâcher, par une initiative har- 
die et généreuse, de faire tourner au profit de notre influence une 
révolution que nous ne pouvions point empêcher. Après tout, l'unité 
de juridiction qu'on allait substituer à la multiplicité des lois et 
des tribunaux consulaires n'était pas sans avantages pour nous, 
puisque la magistrature nouvelle qu'il s'agissait d'organiser devait 
apphquer nos codes, parler notre langue, suivre notre jurispiudence. 



(1) Voyez la Revue da 1" février 1875. 

(2) Voyez la Revue des 15 août 1876 et 1" mars 1878. 



280 BEVUE DES DEUX MONDES. 

Quelle force n'auiioiis-nous pas acquise en Egypte si nous nous étions 
moralement emparés de cette magistrature? L'entreprise n'offrait 
aucune difficulté. Pour y réussir complètement, il aurait suffi de 
nous décider vite à accepter la réforme judiciaire, et, cette réforme 
acceptée, d'envoyer en Egypte, comme défenseurs de nos intérêts, des 
magistrats jeunes, inteîligens, actifs, qui y auraient pris tout de suite 
une position à part, puisqu'ils y auraient connu mieux que personne 
une [législation calquée sur la nôtre, des codes imités des nôtres, 
des principes de droit et de justice qu'on était venu chercher 
dans notre [pays. Par malheur, cette politique n'était du goût ni 
de nos, diplomates ni de l'assemblée nationale. Dès les premiers 
mois de 187/i, l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne, jouant le rôle que 
nous laissions échapper, signaient avec l'Egypte une convention 
destinée à suspendre pendant cinq ans la juridiction consulaire. 
Toutes les autres puissances imitaient peu à peu cet exemple. 
Pendant ce temps nowe négociions toujours ! L'année 1875 était à 
moitié écoulée. Fatigué de nous attendre, le gouvernement égyp- 
tien organisait activement ses tribunaux ; les présidences, les vice- 
présidences, les greffes, tous les postes de magistrats, toutes les 
places de fonctionnaires de l'ordre judiciaire et d'officiers attachés 
à l'ordre judiciaire étaient remplis, et, comme nous n'étions pas 
là pour nous défendre, presque aucun Français n'y était admis. 
Des hommes étrangers à nos lois et à nos pratiques d'administra- 
tion judiciaire occupaient les positions que nous aurions dû prendre 
à tout prix. Inaugurant l'omnipotence qu'elle allait s'arroger pen- 
dant cinq ans, la cour d'appel d'Alexandrie composait et imposait 
au gouvernement égyptien un règlement général judiciaire qui 
mettait entièrement le parquet, les tribunaux de première instance 
et l'ordre des avocats sous sa dépendance et qui, sur plusieurs 
points importans, méconnaissait la convention diplomatique par 
laquelle les tribunaux nouveaux étaient institués. Enfin, le 28 juin " 
1875 , le khédive ouvrait ces tribunaux dans une brillante 
solennité, où le consul français faisait seul défaut. Pendant que les 
autres puissances s'empressaient d'occuper le terrain judiciaire 
où allaient se livrer toutes les luttes futures pour la prépondérance 
en Egypte, la France s'occupait à se retracer à elle-même les sou- 
venirs glorieux de l'époque lointaine où elle obtenait, au moyeu 
de capitulations, une influence :^;ans rivale en Orient et où tout le 
monde était^obligé de se couvrir de son pavillon pour faire le com- 
merce dans le Levant. Le rapporteur du projet de loi sur la 
réforme judiciaire, M. Rouvier, retenait longtemps l'assemblée 
nationale au milieu de ces vieux souvenirs qu'il corroborait de tous 
les vieux textes dont il avait pu faire la découverte. Il se complai- 
sait dans ces recherches archaïques, où brillait, à côté d'une éruJi- 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTE. 281 

tion de seconde main, une ignorance absolue du présent. Les ora- 
teurs de l'assemblée nationale suivaient presque unanimement son 
exemple. Toute cette science historique aboutissait d'ailleurs en fin 
de compte à l'acceptation de la loi. Qu'avions-nous donc gagné à 
attendre? Rien ! Qu'y avions-nous perdu? La direction des nouveaux 
tribunaux, dont les Autrichiens et les Allemands s'emparaient pen- 
dant que nous nous perdions dans une admiration rétrospective et 
un culte tardif des grandes œuvres de François I"" ! 

Ce n'est pas que les répugnances de la France à accepter la 
réforme judiciaire, telle qu'on l'avait organisée, fussent dénuées de 
motifs sérieux ; seulement, on se trompait sur ces motifs : on s'at- 
tachait aux plus vains et aux plus factices; on n'apercevait pas 
ceux qui auraient dû réellement nous inspirer quelque méfiance 
sur les suites de l'entreprise qui s'accomplissait en Egypte. Uni- 
quement préoccupé de la protection des colonies européennes 
en Egypte, on ne songeait pas à se prémunir contre le rôle politique 
que les nouveaux tribunaux allaient être fatalement tentés de jouer. 
On craignait le gouvernement du khédive; on avait peur qu'il ne 
s'emparât de la magistrature, qu'il n'en fît l'instrument docile de 
ses volontés ; on cherchait à donner de grands pouvoirs aux magis- 
trats pour les aider à résister à ces tentatives de séduction ou d'in- 
timidation; et l'on ne pensait pas qu'il serait peut-être sage de 
prendre des précautions, non-seulement contre les empiétemens'du 
khédive, mais encore contre l'abus que la magistrature pourrait 
faire de sa puissance. Il eût été pourtant assez facile de deviner 
que, dans un pays où il n'y avait ni clergé, ni aristocratie, ni classe 
dirigeante, un corps de magistrats muni d'attributions presque illi- 
mitées et pouvant juger presque tous les actes de la puissance 
publique, acquerrait une autorité au moins égale à celle du vice-roi. 
L'effort de nos négociateurs avait été uniquement concentré sur des 
questions de compétence purement judiciaire. N'aurait-il pas mieux 
valu se préoccuper quelque peu de la situation exceptionnelle que 
l'on faisait à la cour d'appel d'Alexandrie, au-dessus de laquelle on 
avait renoncé à mettre une cour de cassation, en lui donnant des 
pouvoirs d'une étendue telle qu'aucune autre cour au monde n'en 
possède de pareils? Juge à la fois du fait et du droit, cour d'appel 
et cour de cassation, chargée en outre de la discipline judiciaire, 
reconnue compétente dans les procès où le gouvernement et les 
administrations publiques sont en jeu, n'ayant à côté d'elle, pour 
tempérer ses empiétemens,ni tribunal des conflits, ni conseil d'état, 
comment n'aurait-elle pas abusé d'avantages si exorbitans? Mais 
si l'on était inquiet de l'usage qu'elle pouvait faire de son auto- 
rité, c'était uniquement dans la crainte qu'elle ne se laissât gagner 



2S2 REVUE DES DEDX MONDES. 

par le khédive et qu'elle ne secondât ses plus déplorables entre- 
prises. On ne prévoyait pas l'hypothèse où elle se placerait au con- 
traire en face du vice-roi pour essayer de s'emparer d'une partie 
du gouvernement et pour devenir le premier corps politique de 
l'i^gypte. On la prévoyait si peu qu'on n'hésitait pas à rendre cette 
cour maîtresse de la loi elle-même. Les codes égyptiens avaient été 
dressés à la hâte et pour ainsi dire bâclés avec une précipitation 
qui en a fait un monument d'inconséquence. Pour suppléer à des 
lacunes évidentes, pour affaiblir des contradictions qui sautaient 
aux yeux, il fut décidé « qu'en cas de silence, d'insuffisance ou 
d'obscurité de la loi, le juge se conformerait aux principes du droit 
naturel et aux règles de l'équité. » Proclamation élastique qui per- 
mettait à la magistrature de faire subir à la législation toutes les 
modifications qui lui conviendraient! On alla plus loin. L'art, 12 du 
code civil déclara « que les additions et modifications aux présentes 
lois seraient édictées sur l'avis conforme du corps de la magistra- 
ture, et au besoin sur sa proposition, » ce qui était confondre le 
pouvoir législatif avec le pouvoir judiciaire, et inviter les nouveaux 
tribunaux à s'ériger en parlement de l'ancien régime, enregistrant 
les lois et pouvant par suite s'opposer à leur promulgation. 

Nous le répétons, tout l'effort de la diplomatie française avait eu 
plutôt pour but d'étendre que de contenir dans de justes bornes la 
puissance politique des nouveaux tribunaux. Leur puissance judi- 
ciaire seule avait été restreinte. D'importantes concessions ayant 
été obtenues sur ce dernier point, la France consentit enfin à dési- 
gner des magistrats pour la représenter dans la nouvelle justice; 
mais quand ceux-ci arrivèrent au Caire et à Alexandrie, cette jus- 
tice fonctionnait déjà sans eux depuis plusieurs semaines, et il leur 
fut absolument impossible d'exercer la moindre influence sur son 
organisation et ses premiers actes. Arrivés trop tard en Egypte, les 
magistrats français n'ont jamais pu y regagner l'avance que les 
magistrats des autres nations avaient prise sur eux. Sur trois tri- 
bunaux de première instance et une cour d'appel où l'on applique 
la loi française, où la langue officielle est le français, il n'y a pas 
aujourd'hui un seul président de notre nation ! Il faut dire aussi 
que la situation faite par leur propre gouvernement à nos magis- 
trats a puissamment contribué à leur imposer un rôle précaire, 
étroit, elfacé. Les autres gouvernemens, et en particulier ceux d'Al- 
lemagne, de Russie, d'Autriche et d'Itahe, comprenant l'intérêt 
d'envoyer en Egypte des hommes qui sussent tirer de la réforme 
judiciaire un grand parti pohtique, avaient pris soin de choisir leurs 
magistrats daus l'élite de leur corps judiciaire. Ils ne s'en étaient pas 
tenus là : loin de considérer ces magistrats comme des Égyptiens, 



LA SITUATION DE l'eGYPTE. 283 

n'ayant plus aucun commerce avec la patrie, ils tes avaient très inti- 
mement liés à la cause nationale en leur coDsei?vant, non-seulement 
le poste et les appointemens qu'ils possédaient dans leur pays, mais 
en leur promettant à leur retour d'Egypte un avancement considé- 
rable. Les années passées sur les bords du Nil devaient compter 
comme des années de campagne ; et rien n'était plus justifié. On ne 
pouvait pas, en effet, appliquer aux magistrats de la réforme le prin- 
cipe, plus ou moins digne de respect, qui consiste à regarder tout 
fonctionnaire prêté à un gouvernement étranger comme détaché de 
son propre gouvernement et n'ayant plus aucun rapport avec lui. 
Ces magistrats n'étaient pas prêtés au gouvernement égyptien ; ils 
étaient délégués auprès de lui pour exercer un droit qui appartenait 
aux puissances en vertu des capitulations et des usages, droit qu'elles 
avaient bien voulu modifier dans la pratique en le faisant passer 
des consulats aux tribunaux mixtes, mais dont elles n'avaient con- 
senti à se dessaisir en aucune manière et qui restait parfaitement 
intact entre leurs mains. Gela est si vrai que l'Autriche et l'Alle- 
magne, les puissances qui ont certainement le mieux compris et le 
mieux pratiqué la réforme, avaient fait voter par leurs parlemens 
respectifs des lois transférant pour ehiq ans la juridiction sommaire 
aux tribunaux mixtes, ce qui était une manière de garantir le prin- 
cipe de cette juridiction et de conserver aux nouveaux tribunaux 
le caractère d'exterritorialité qu'avaient eu les consulats. Considérer 
les magistrats de la réforme comme des fonctionnaires égyptiens 
était donc une faute politique en même temps qu'une erreur juri- 
dique et diplomatique. C'est une expérience d'ailleurs qu'on]tentait 
en Egypte, puisqu'au bout de cinq ans on se réservait le .droit de 
revenir à la juridiction consulaire si le changement essayé n'avait pas 
produit de bons résultats. Mais comment savoir si les résultats en 
étaient bons ou mauvais sans consulter sans cesse les hommes qu'on 
chargeait d'appliquer le nouveau système judiciaire? Et comment 
les consulter sans cesse si on commençait par les traiter en étran- 
gers, par les séparer de la magistrature nationale, par leur déclai'er 
qu'en allant en Egypte ils perdaient tous leurs droits , non-seule- 
ment à l'avancement, mais à la retraite dans leur propre pays? 

Dans son rapport à l'assemblée nationale, M. Bouvier avait dit 
avec raison : « Si l'on veut se prémunir contre les dangers de la 
réforme, il ne suffit point de soumettre à l'agrément des gouverne- 
mens européens les choix faits par celui du Caire; il faudrait que 
les ministres de la justice n'autorisassent que des magistrats ayant 
déjà fait leurs preuves, et que ceux-ci, considérés comme remplis- 
sant une mission, fussent assurés de retrouver leur rang et leur 
grade dans la mère patrie à l'expiration de leurs fonctions judi- 
ciaires en Egypte. » C'était parler avec sagesse et prévoyance. Mais 



284 REVUE DEt DEUX MCXDES. 

ce langage n'a eu aucune influence sur le choix et sur les résolu- 
tions du gouvernement français. Croirait-on que tous les magistrats 
envoyés en Egypte ont été immédiatement rayés des cadres de 
notre magistrature, et prévenus qu'ils n'y auraient plus d'avenir? 
N'était-ce pas se condamner à n'exercer aucune action sur eux? 
N'était-ce pas donner raison au khédive, qui prétendait consi- 
dérer les nouveaux magistrats comme de purs Égyptiens placés 
sous sa direction exclusive? N'était-ce pas, quand les autres gou- 
vernemens faisaient luire aux yeux de leurs magistrats les plus 
brillantes^^ espérances, vouer d'avance les nôtres à la froideur ou au 
découragement? Chose curieuse ! la France, qui avait montré le plus 
de répugnance à renoncer aux privilèges consulaires, est, de toutes 
les nations, celle qui a le moins cherché à rétablir ces privilèges 
sous une forme nouvelle adaptée aux conditions de la vie moderne 
des peuples orientaux. Inconséquence grave qui lui a causé un 
dommage profond ! 

II. 

Les fautes que nous venons d'énumérer ont produit, avec une 
étonnante rapidité, leurs inévitables résultats. Nous avons dit que 
les nouveaux tribunaux avaient été installés sans nous, tandis que. 
nous hésitions encore adonner notre adhésion au projet de réforme. 
Le corps de la magistrature avait immédiatement nommé vice -pré- 
sident (le président d'honneur est indigène dans la cour et dans 
les tribunaux) de la cour d'appel d'Alexandrie l'homme qui allait 
s'emparer des tribunaux mixtes, les soumettre à la plus sévère 
discipline et les conduire, coûte que coûte, au but qu'il se propo- 
sait d'atteindre et qui n'était autre que l'omnipotence politique : 
le conseiller autrichien, M. Lapenna. Il faut rendre justice à 
M. Lapenna : il a des qualités de gouvernement de premier ordre, 
et, sans sa main de fer, il est fort possible que des tribunaux com- 
posés d'élémens hétérogènes et disparates se fussent bientôt per- 
dus dans l'anarchie. Mais à peine organisés, ils ont été saisis, enré- 
gimentés, menés à la baguette avec une énergie telle que toutes 
les velléités de résistance ont disparu comme par enchantement. 
Un homme indépendant, le conseiller russe, M. Gumani, irrité de I;i 
précipitation avec laquelle on brusquait l'organisation de la nouvelle 
justice^ voulait qu'on attendît, pour mettre en œuvre la machine judi- 
ciaire, que les magistrats fussent au complet et que les représen- 
tans de la France fussent arrivés. On trouva le moyen de lui rendre 
la vie tellement dure qu'il fut obligé de donner sa démission. Plus 
tard, un juge de première instance, d'humeur peu souple, essaya 
également de secouer le joug de la cour d'Alexandrie. Il fut impi- 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTF. 285 

toyablement brisé. M. Lapenna avait compris tout de suite que, pour 
réussir dans ses desseins, il fallait non-seulement gouverner d'une 
manière absolue la cour d'appel d'Alexandrie, mais encore exercer 
le même pouvoir sur les trois tribunaux de première instance. Par 
bonheur, la convention internationale donnait à la cour une auto- 
rité disciplinaire indéfinie sur ces tribunaux. Il suffisait donc d'é- 
tendre outre mesure cette autorité, sous prétexte de la définir, 
pour dominer entièrement tout le corps de la magistrature. Or, avec 
un peu de hardiesse et de dextérité, rien n'était plus aisé. Il était 
convenu qu'un règlement judiciaire général et détaillé serait dressé 
par la cour, puis soumis à l'examen des tribunaux et à l'approbation 
du ministre de la justice. Afin d'aller plus vite en besogne, on 
dressa un règlement piovisoire pour la première année. Ce règle- 
ment comprenait 248 articles qui touchaient à la fois à toutes les 
questions administratives et judiciaires. On le présenta au ministre 
de la justice la veille même du jour où le khédive devait inau- 
gurer la réforme dans une cérémonie solennelle. Le ministre se 
récria, demandant quelques jours pour examiner une œuvre aussi 
considérable. — Soit! lui répondit-on ; mais alors les tribunaux ne 
s'ouvriront pas demain ; la fête commandée par le khédive n'aura 
pas lieu ; la manifestation destinée à entraîner l'adhésion des puis- 
sances qui n'ont pas encore accepté la réforme sera compromise ; 
tous les effets qu'on en attend seront perdus. Et pourquoi cela? 
Pour vous permettre de discuter quelques points de détail dans un 
règlement provisoire que vous pourrez modifier de fond en comble 
au bout d'un an! — Mis ainsi au pied du mur, le ministre dut 
signer le règlement sans le lire. Un an après, il l'avait lu et les 
tribunaux aussi; mais il était trop tard pour y rien changer ! La cour, 
devenue maîtresse, repoussa toutes les observations qu'on lui fit de 
divers côtés sur ses innombrables empiétemens et maintint son 
règlement intact : le pli était pris, il n'y avait plus à y revenir. 

Quand on examine avec quelque attention ce règlement judi- 
ciaire, on reconnaît sans peine qu'il a eu pour but : 1° de suppri- 
mer toutes les autorités rivales de celle du vice-président de la cour 
d'appel ; 2° de placer entièrement les magistrats de première instance 
sous la direction de ce vice-président. Dès l'article 6, le règlement 
porte que « les juges des tribunaux et les conseillers de la cour 
d'appel sont magistrats- que les greffiers, commis greffiers et inter- 
prètes sont fonctionnaires de l'ordre judiciaire, et que les huis- 
siers sont officiers attachés à l'ordre judiciaire. » Des membres du 
parquet, auxquels !a convention internationale avait voulu réserver 
une autorité considérable, il n'est même pas fait mention. La cour 
les supprime d'un trait déplume. On est frappé, dans la suiie du 
règlement, de voir combien le procureur- général et le ministre de 



286 BEVDE DES DEUX MONDES. 

la justice y apparaissent peu. Le dernier même n'y apparaît pas du 
tout. C'est la cour, ou plutôt son vice-président, qui nomme tous 
les fonctionnaires de l'ordre judiciaire, tous les officiers attachés à 
l'ordre judiciaire, et jusqu'aux derniers garçofls de bureau; c'est 
elle, ou plutôt c'est lui qui a la police des greffes ; c'est encore lui 
qui surveille l'administration des finances communes; c'est tou- 
jours lui qui concentre dans ses mains toutes-puissantes l'adnMnis- 
tration de la nouvelle justice. L'article 8 de la convention interna- 
tionale déclarait « que les greffiers, huissiers et interprètes seraient 
nomméspar le gouvernement. » Qu'importe! L'article 11 du règle- 
ment judiciaire, sans tenir aucun compte du texte d'un traité, pro- 
clame « que les fonctionnaires de l'ordre judiciaire et les huissiers 
seront nommés par la cour ou par le tribunal auquel ils seront 
attachés, » et l'article 12 ajoute « qu'ils pourront être révoqués, à 
tout moment,.par l'autorité judiciaire qui lesaura nommés. » Les per- 
sonnes de bas service elles-mêmes, concierges, garçons de bureaux, 
échappent à la nomination du ministre pour être soumises à celle du 
vice-président de la cour et des vice-présidens des tribunaux; 
« toutefois, ces derniers ne pourront nommer des personnes de 
bas service ou en augmenter le nombre qu'après y avoir été auto- 
risés par le vice-président de la cour, qui fixera le montant de la 
rétribution qui leur sera allouée. » Tout le personnel judiciaire, on 
le voit, est placé sous la même autorité. Dans cette forte organisa- 
tion, le parquet ne trouve aucune place, n'obtient aucun droit. 
Néanmoins son existence même est devenue rapidement une cause 
d'inquiétude et de malaise pour le vice-président de la cour 
d'appel. Aussi M. Lapenna s'est-il empressé de s'en débarrasser. 
11 est parvenu sans trop de peine à obtenir la démission du procu- 
reur-général, dont la conduite imprudente lui a fourni des armes 
pour le battre. Mais, le procureur-général disparu, il restait encore 
des substituts européens. Se souvenant que plus fait douceur 
que violence, M. Lapenna n'a pas poursuivi leur révocation ou 
leur démission ; il s'est borné à les transformer en juges, ce que la 
plupart d'entre eux ont accepté avec reconnaissance. Mais la France, 
bien inspirée cette fois, a refusé absolument de permettre qu'on 
assît son substitut, en sorte que le substitut français est resté à son 
poste, seul débris survivant du parquet européen, et a maintenu 
de son mieux, à l' encontre des empiétemens successifs de la cour, 
le peu d'autorité qu'on lui avait laissé. 

Pour tenir les magistrats de première instance sous sa dépen- 
dance, les moyens ne manquaient pas au vice-président de la cour 
d'appel. On pouvait les prendre à la fois par la force et par la per- 
suasion : par la force, car la convention internationale, complétée, 
comme nous venons de le dire, par le règlement judiciaire, les 



LA. SITUATION DE l'eGYPTE. 2S7 

plaçait directement sous la discipline de la cour ; par la persuasion, 
car cette même convention faisait encore dépendre leur avancement 
du jugement de la cour. Jusque dans les plus menus détails d'ad- 
ministration intérieure, celle-ci leur a fait sentir son autorité. Nous 
avons vu qu'il ne leur était pas permis de choisir le moindre garçon 
de bureau sans sa permission. Il ne leur est pas permis davantage 
de fixer leurs audiences, de disposer leur travail, de le régler et k 
répartir entre leurs membres respectifs. « Les tribunaux de pre- 
mière instance, dit l'article h9 du règlement judiciaire, et leurs 
vice-présidens pourront proposer en tout temps à la cour les modi- 
fications à faire dans la répartition du service, sans préjudice du 
droit de la cour de modifier en tout temps cette répartition, de sa 
propre initiative. » Mais c'est surtout au moyen des vacances q;ue 
le vice-président de la cour d'appel est parvenu à établir solide- 
ment son influence sur les juges de première instance. Dans un 
pays comme l'Egypte, où les chaleurs de l'été sont intolérables, les 
vacances deviennent un véritable besoin dont on ne saurait priver les 
Européens sans altérer profondément leur santé, parfois même sans 
compromettre leur vie. Or, la cour d'appel s'est réservé le droit de 
distribuer souverainement les vacances aux juges de première 
instance, et son vice-président seul a conservé la faculté de leur 
donner ou de leur refuser, en cas de nécessité, des congés extra- 
ordinaires. Il a fallu pour cela violer manifestement le code de pro- 
cédure civile et commerciale. En effet, la cour d'appel s'est ad- 
jugé à elle-même des vacances fixes et réguhères du l*"" juillet au 
15 octobre, pendant lesquelles les affaires sont nécessairement 
suspendues devant elle, tandis qu'elle a décidé que les vacances 
des juges de première instance seraient réparties dans l'ordre et 
suivant les délais compatibles avec les exigences du service, afin que 
les affaires pénales et les affaires civiles et commerciales urgentes 
ne fussent jamais suspendues devant les tribunaux. Mais les délais 
d'appel, fixés par le code de procédure, sont en général de soixante 
jours et de quinze jours seulement en matière de référés, de faillite 
de distribution par voie d'ordre et de contribution; « le tout' 
ajoute le code, sans préjudice des délais moindres déterminés par- 
la loi dans les cas spéciaux. » Que deviennent ces délais lép-aux 
pendant les trois mois et demi de vacances de la cour d'appel,°qui 
ne correspondent pas à des vacances des autres tribunaux? Les 
tribunaux de première instance jugent; l'appel est impossible dans 
les délais réglementaires; le code est encore une fois mis en oubli î 
L'article 131 du règlement judiciaire porte « que le vice-président 
de la cour d'appel a la surveillance des juges qui la composent et 
des juges des tribunaux. » Les peines disciplinaires contre les avo- 
cats sont également prononcées par la cour; les simples manda- 



288 REVDE DES DEDX MONDES. 

taires dépendent également d'elle ; les tribunaux ne peuvent les 
exclure de leur barre sans son autorisation. 

Ainsi la cour d'appel d'Alexandrie, juge du fait et du droit, 
puisqu'elle n'a pas au-dessus d'elle une cour de cassation, ne 
possède pas seulement des pouvoirs judiciaires supérieurs à ceux 
de toutes les autres cours du monde ; elle s'est arrogé en outre les 
pouvoirs disciplinaires et administratifs qui, partout ailleurs, appar- 
tiennent concurremment au ministre de la justice, au parquet et 
aux présidens des tribunaux. Elle a été plus loin encore. Empiétant 
cette fois sur les attributions du minisire des finances, elle s'est 
emparée de l'administration des frais de justice, qui ont dû être versés 
à sa caisse et dont elle a conservé la libre disposition. Au moment 
où l'Egypte traversait une crise financière terrible, où la cour 
condamnait le khédive à payer toutes ses dettes avec des intérêts 
exorbitans, au moment où aucun fonctionnaire public ne recevait 
de traitement, où la disette était universelle, la cour disposait dans 
une maison de banque d'Alexandrie des sommes importantes desti- 
nées à assurer le paiement intégral de l'indemnité des magistrats à 
l'expiration de la période quinquennale. Il ne lui suffisait pas d'as- 
surer le présent; elle voulait, de plus, garantir l'avenir, donnant 
ainsi, au milieu de la détresse universelle, le spectacle d'une édi- 
fiante prospérité. Les sacrifices n'étaient pas faits pour elle, et lors- 
qu'on lui disait que sa conduite pouvait donner lieu à des interpré- 
tations fâcheuses, elle répondait qu'au contraire la dignité de la 
magistrature était intéressée à ce que les magistrats ne perdissent 
pas une piastre de leurs émolumens actuels et futurs, et ne fussent 
pas exposés à subir la loi commune. Quelque opinion que l'on pro- 
fesse sur cette manière de comprendre la dignité de la magistrature, 
il n'en est pas moins vrai que les traités ne donnaient pas à la cour 
d'appel le droit de se créer un budget à part, administré par elle en 
dehors de l'état (1). Si le gouvernement avait fait saisir dans la ban- 
que où ils étaient déposés les fonds des magistrats, il n'aurait certai- 
nement pas dépassé ses pouvoirs. Mais son action aurait été jugée par 
les magistrats eux-mêmes, et il n'est que trop clair qu'elle aurait été 
sévèrement condamnée. 

En résumé, si nous avons réussi à exposer nettement la situation 

(1) Cette opinion n'est pas celle de la cour. M. Lapenna a toujours soutenu qu'en 
vertu des capitulations, tous les frais de justice devaient revenir aux tribunaux, qu'au- 
cune partie ne pouvait en être employée à un autre usage que celui du service judi- 
ciaire. On a trouvé dails les capitulations des choses bien étoanaates, mais rien à coup 
sûr d'aussi extraordinaire que ce que le vice-président de la cour d'Alexandrie y a 
rencontré! Il est bon d'ajouter que, si les frais de justice sont insuffisans pour le ser- 
vice judiciaire, le gouvernement est tenu de parfaire la différence. C'est de cette ma- 
nière cfue les capitulations lui imposent, paraît-il, des devoirs et le privent de tout 
droit. 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTE. 289 

judiciaire de l'Egypte, on doit reconnaître qu'elle est absolument 
contraire à tous les principes, à toutes les règles, suivis dans les 
autres pays. La clé de voûte du système est la cour d'appel d'Alexan- 
drie, puissance omnipotente, réunissant en elle toutes les attribu- 
tions qui sont dispersées ailleurs entre un grand nombre de corps 
etd'institutions.Gettecentralisation excessive s'étend à tout. L'Egypte 
n'a pas, comme les autres nations, autant de barreaux que de tribu- 
naux ; elle n'a qu'un barreau unique dont le conseil siège à Alexan- 
drie à côté de la cour et sous sa tutelle. Les avocats n'ont pas plus 
de liberté que les juges. L'un d'eux ayant écrit il y a quelques mois, 
non comme avocat, mais comme simple publiciste, une brochure où 
il se permettait des observations fort modérées sur les inconvéniens 
de l'organisation judiciaire, a été menacé immédiatement d'être rayé 
de l'ordre du tableau ; il a fallu qu'il se rétractât comme s'il avait 
commis une faute dans l'exercice de ses fonctions. A la place de cette 
idée de la justice, ou plutôt de cette habitude des formes modernes 
de la justice qu'on se proposait d'introduire en Egypte, on y a donc 
introduit un régime qu'aucun peuple ne pourrait supporter sans 
danger. Ce qui manque dans tout l'Orient, ce n'est pas le sentiment 
de l'équité et du droit. Le Turc et l'Arabe ont le respect de leur 
parole; un instinct secret de la justice les anime. Mais ce qu'ils igno- 
rent absolument, ce sont les procédés tutélaires au moyen desquels 
les nations civilisées font passer cet instinct dans le domaine des faits 
et l'entourent de solides garanties. Pour eux, on le sait, la religion, 
Injustice, l'autorité politique, ne sont pas des choses distinctes. Le 
pouvoir judiciaire se confond à leurs yeux avec le pouvoir politique. 
Ce qu'il faudrait leur apprendre, c'est à séparer dans leur esprit et 
dans la pratique ce dont ils se font une conception unique. Mais 
est-ce bien en leur donnant le spectacle d'un corps judiciaire où 
tous les pouvoirs sont confondus dans la même main qu'on attein- 
dra ce résultat? Est-ce bien en substituant à une autorité arbitraire 
une autorité non moins arbitraire qu'on leur fera comprendre ce 
que c'est que la légalité? Ceux qui ont vu de près les effets pro- 
duits en quatre ans par la réforme égyptienne ne peuvent qu'être 
persuadés du contraire. Pour peu qu'ils aient interrogé les indi- 
gènes, ils se sont aperçus bien vite qu'elle les a affermis dans la 
croyance que la force était la maîtresse du monde, et que, sous des 
formes changeantes, c'était toujours elle qui décidait des destinées 
humaines. 

III. 

Aux raisons morales qui ont empêché les indigènes de com- 
prendre autant qu'ils auraient pu le faire la supériorité de la jus- 
tome XLU. — 1880. 19 



290 ftfiVUE DES DEDX MONDES. 

tice européenne sur la justice orientale, sont venues se joindre des 
difficultés matérielles qui les ont fortement éloignés des nouveaux 
tribunaux. iNous voulons parler de l'élévation tout à fait exagérée 
des frais de justice. Dans aucun pays du monde, la justice ne coûte 
aussi cher qu'en Egypte; le moindre procès y devient ruineux; 
bien souvent les dépenses sont si fortes, qu'elles égalent ou dépas- 
sent même les avantages qu'on pourrait retirer du gain d'un procès. 
Pour donner une idée de ce que peut coûter un procès en Egypte, 
il nous suffira de dire qu'un jugement par défaut y entraîne déjà 
une dépense de 928 piastres, soit 2lib fr. 50 environ. Et ce n'est 
là qu'un début ! Si l'alfaire se poursuit, les frais font la boule de 
neige, et lorsqu'on arrive à l'issue du procès, on a dépensé quatre 
ou cinq fois plus qu'on ne l'aurait fait en France ou dans tout autre 
pays européen. Nous ne parlons ici que des frais de justice. Mais 
les honoraires des avocats et des mandataires doublent ou triplent 
encore cette première dépense. Un usage, sévèrement proscrit chez 
nous, permet aux avocats égyptiens de prendre pour ainsi dire des 
procès à forfait : s'ils gagnent leur cause, ils ont une part déter- 
minée et toujours très grande des profits. On ne se tourmente 
pas de savoir si cette coutume, en faisant des avocats de véritables 
parties , ne nuit point à leur dignité et à leur indépendance. Ce 
genre de scrupules, si commun dans les barreaux d'Europe, est 
tout à fait inconnu du barreau d'Egypte. Quant à la classe nom- 
breuse des mandataires, on peut dire qu'elle est un véritable fléau 
pour les plaideurs indigènes. Comme ces derniers ne comprennent rien 
aux formes de notre justice, ils sont complètement à la merci d'une 
nuée d'exploiteurs qui les pillent sans miséricorde. A peine arrivés 
à la gare du chemin de fer de la ville où est situé le tribunal près 
duquel ils vont se présenter, ils sont assaillis par des hommes pré- 
venans qui s'emparent d'eux, qui s'offi'ent à les diriger dans le 
dédale des greffes et des tribunaux, qui se chargent de leur expli- 
quer leur affaire et les moyens de la traiter avec succès. Très 
souvent, ces hommes prévenans sont de véritables escrocs qui aban- 
donnent subitement les malheureux plaideurs après leur avoir arra- 
ché des sommes plus ou moins importantes. Quand ce ne sont pas 
des escrocs, ce sont en général des gens sans compétence, inca- 
pables de soutenir la cause dont ils se chargent. Leurs services 
presque nuls doivent être pourtant très chèrement rétribués. Le 
règlement judiciaire avait donné aux tribunaux le droit d'exercer 
une sévère discipline sur ces dangereux mandataires; mais, par 
malheur, la cour d'appel s'étant réservé la faculté de lever les 
mesures de répression prises par les tribunaux, cette discipline est 
devenue presque illusoire. On comprend, en effet, que des magis- 
trats placés sur les lieux où les mandataires exercent leur proies- 



LA SUDATION DE L EGYPTE. 



•291 



sion puissent seuls apprécier leur moralité ou leur immoralité. C'est 
de mille indices particuliers que se fwme sur eux une opinion com- 
pétente. La cour, qui ne les voit pas agir, qui ne les juge que sur 
des faits patens d'improbité, est portée à les traiter avec une indul- 
gence excessive. Mieux vaudrait à coup sûr supprimer absolument 
les mandataires et organiser en Egypte un corps d'avoués réguliè- 
rement constitué, offrant aux parties des garanties d'intelligence et 
d'honnêteté. 

Mais ce n'est pas seulement de la cherté de la justice que les 
indigènes ont à se plaindre. Nous avons exposé ici même, l'année 
dernière (1), comment l'introduction en Egypte d'un régime d'hy- 
pothèques peu appropié aux mœurs locales avait eu pour résultat 
de faire passer de nombreuses propriétés entre les mains d'usu- 
riers sans scrupule. Nous ne reviendrons pas sur ce sujet, n'ayant 
pas le dessein d'étudier en ce moment les conséquences de la 
réforme au point de vue indigène. Le point de vue politique et 
international nous occupe uniquement. Ce n'est pas le sol de 
l'Egypte seul qui a été exproprié depuis quelques années, c'est 
encore le gouvernement da pays, dont les attributions les plus 
essentielles ont été transportées en des mains étrangères. Aujour- 
d'hui, l'Egypte ne s'appartient plus; elle n'appartient même plus 
à quelques grandes puissances dont les intérêts sur les bords du 
Nil autoriseraient la domination morale; elle est le bien commun 
des quatorze nations qui ont adhéré à la réforme judiciaire et qui 
ont tiré injustement de cette adhésion le droit d'intervenir sans 
cesse dans l'administration et la législation du pays. Il est à remar- 
quer que, dès l'origine des négociations pour l'établissement des 
tribunaux mixtes, la Porte ottomane avait prévu le danger que 
ces tribunaux feraient courir à la législation intérieure de l'Egypte 
et qu'elle avait tenté de le prévenir. Ainsi l'article 21 d'un projet 
de règlement judiciaire préparé en 1870 par le gouvernement fran- 
çais contenait un paragraphe ainsi conçu : « Jusqu'à ce que l'ad- 
ministration égyptienne possède un conseil consultatif offrant des 
garanties suffisantes en ce qui concerne les modifications qui pour- 
raient être introduites dans les nouveaux codes, tout changement 
apporté dans les lois donnera aux cabinets le droit d'examiner si 
les conditions de l'arrangement intervenu ne se trouvent pas alté- 
rées. » Ce paragraphe, comme on le voit, ne portait qu'une atteinte 
indirecte au pouvoir législatif du gouvernement égyptien : d'abord 
il prévoyait l'hypothèse où l'organisation d'un conseil consultatif 
offrant des garanties suffisantes enlèverait aux puissances tout droit 
d'ingérence dans la législation intérieure de TÉgypte : et seconde- 

(1) Voyez la Revue du 15 acût 1879. 



292 REVUE BES DEUX MONDES. 

ment, tant que cette hypothèse ne se serait pas réalisée, il ne donnait 
pas aux puissances un droit d'ingérence immédiate, il ne déclarait 
pas qu'aucune loi n'aurait un caractère obligatoire sans leur autorisa- 
tion ; il se bornait à leur permettre de protester par la voie diploma- 
tique contre les mesures législatives qui leur paraîtraient contraires 
aux traités. Néanmoins, la Porte ottomane protesta contre ces dispo- 
sitions qui restreignaient, à son avis, d'une manière arbitraire la 
puissance du gouvernement égyptien. On ne s'explique pas, en effet, 
pourquoi la réforme judiciaire, qui ne doit être, qui n'est en principe 
qu'une application nouvelle des capitulations, qui ne saurait par con- 
séquent étendre les privilèges accordés par les capitulations aux na- 
tions européennes, qui ne peut qu'en modifier l'application, leur as- 
sure la faculté d'exercer sur la législation intérieure de l'Egypte une 
action directe, constante, absolue. On s'explique encore moins 
pourquoi cette faculté n'existe que pour l'Egypte, alors que les 
capitulations règlent la situation des étrangers dans tout l'empire 
ottoman. Personne ne s'avise de protester au nom du droit lorsque 
la Porte fait une loi d'administration publique, un règlement finan- 
cier ou politique. Les puissances ne s'interposent que si le gouver- 
nement turc essaie de soumettre leurs nationaux à l'une des taxes 
dont les capitulations les ont exemptés. Mais elles se gardent bien 
de s'ériger en aréopage jugeant souverainement tous les actes 
législatifs de la Porte, approuvant les uns, déclarant les autres illé- 
gaux, frappant ceux-ci de nullité, laissant ceux-là suivre librement 
leur cours. Dans les embarras financiers qu'a entraînés la banque- 
route de la Turquie, elles n'imt jamais prétendu se faire juges des 
arrangemens proposés aux créanciers; elles se sont uniquement 
réservé le droit de remontrance diplomatique. D'où vient qu'il en soit 
autrement en Egypte, et qu'une seule province de l'empire ottoman 
se trouve soumise à une sujétion qu'aucune des autres ne suppor- 
terait ? 

La question de savoir quelle serait la compétence des tribunaux 
mixtes en matière politique, et particulièrement en ce qui concer- 
nerait les lois d'impôt, avait été posée et résolue d'une manière très 
nette par le gouvernement français dans les négociations d'où la 
réforme est sortie. Le point de vue où se plaçaient nos négociateurs 
était, il est vrai, entièrement opposé à celui que les événemens obli- 
gent d'adopter aujourd'hui; car ce qu'on craignait alors, ce n'était 
pas de voir les tribunaux mixtes contester la légalité des mesures 
administratives et politiques prises par le gouvernement égyptien, 
c'était, au contraire, de voir le vice-roi se servir de ces tribunaux 
pour assujettir les étrangers à un régime de fiscalité oppressive. 
« Les questions d'impôt, écrivait le 5 mars 1875 M. le duc Decazes, 
doivent demeurer étrangères à la compétence de la juridiction 



LA SITUAilON DE l'ÉGYPTE. , 293 

louvelle; les termes du règlement organique accepté par nous 
xduent la confusion de l'ordre judiciaire et de Vordre admi- 
istratif, et nous n'admettrions pas que la discussion de la léga- 
Lté des taxes auxquelles le gouvernement égyptien voudrait sou- 
lettre nos nationaux pût ressortir de plein droit à un pouvoir 
nstitué pour la connaissance de contestations purement civiles. » 
'our mettre plus complètement sa pensée en évidence, le gouver- 
ement français, posant des espèces, demandait, par exemple, ce qui 
rriverait si un Européen refusait de payer une taxe au gouverneur 
'Alexandrie : celui-ci pourrait-il l'assigner devant les nouveaux 
ribunaux? Les négociateurs égyptiens répondaient par l'affirma- 
ive, mais les négociateurs français soutenaient la négative avec 
ne résolution formelle de ne pas céder. « L'article 11 du règlement 
rganique, disait notre consul général dans une note adressée au 
linistère égypiien sous une forme vague et compliquée, paraît 
nterdire aux tribunaux mixtes tout etnpiéiement sur le domaine du 
'roit administratifs mais, au lieu de formuler un énoncé de prin- 
ipe et de décider qu'ils devront, dans tous les cas, se déclarer 
ncompétens, ce texte se borne à édicter qu'ils ne pourront inter- 
iréter ni arrêter l'exécution d'une mesure administrative... D'après 
ous, et certainement aussi d'après le gouvernement égyptien, les 
lOuveaux tribunaux ne sont institués que pour statuer sur les 
irocès civils et commerciaux dont la compétence leur a été attribuée, 
3 gouvernement égyptien n'a jamais demandé et le gouvernement 
rançais n'a jamais entendu que les questions administratives ou les 
liscussions, de quelque nature qu'elles puissent être, sur les règle- 
lens de taxes et d'impôts fussent soumises à la juridiction nou- 
elle. » Revenant sur ces déclarations, déjà si formelles, le gouver- 
ement français les précisait davantage dans une dépèche en date 
u 19 juin 1875 : « Nous avions jugé, disait cette dépêche, que 
'article 11 du règlement organique, malheureusement assez obscur 
ans ses termes, avait pour objet de séparer le contentieux admi- 
istratif de la juridiction civile ou commerciale attribuée seule, 
lans notre pensée, aux nouveaux tribunaux. » L'Angleterre, l'Au- 
riche, l'Italie et la Russie, partageant la manière de voir du gou- 
ernement français, insistaient comme lui pour qu'il fût bion 
ntendu que l'organisation des nouveaux tribunaux ne changeait 
iea'à la situation respective de l'Egypte et des puissances; que 
es dernières n'acquéraient par elle « aucun droit d'intervention 
[ans l'administration intérieure de l'Egypte, aucun pouvoir de léser 
autonomie de ce pays en matière financière (1) ; » qu'elles conser- 
vaient, « en vertu du droit conventionnel, la faculté d'y protéger 

(1) Dépêche du 1" juillet 1875. 



29 A REVDE DES DEUX MONDES. 

leurs nationaux contre l'établissement de certaines taxes ; » mais 
que cette protection s'exercerait à l'avenir comme dans le passé, 
par des moyens purement diplomatiques, « tout empiétement des 
nouveaux tribunaux sur le- domaine administratif » devant être 
sévèrement arrêté. 

Nous le répétons, ces déclarations et ces réserves, auxquelles le 
gouvernement égyptien finit par adhérer sans réserve, avaient pour 
but d'empêcher les nouveaux tribunaux de se faire les auxihairesde 
la politique du vice-roi; mais la justice la plus élémentaire n'obli- 
geait-elle pas les puissances à leur donner une portée plus étendue 
en proscrivant avec la même énergie les empiétemens. de pouvoirs 
de la magistrature mixte, soit qu'ils secondassent les projets du 
vice-roi, soit au contraire qu'ils les combattissent? L'article 11 du 
projet d'organisation judiciaire, sur lequel roulent tous les débats, 
est ainsi conçu : « Les tribunaux, sans pouvoir statuer sur la pro- 
priété du domaine public ni interpréter ou arrêter l'exécution d'une 
mesure administrative, pourront juger, dans les cas prévus par le 
code civil, les atteintes portées à un droit acquis d'un étranger par 
un acte d'administration. » Pour tout esprit impartial, rien de plus 
clair que cet article. Malgré le vague et l'obscurité de la forme 
dont se plaignaient les dépêches françaises, il ne signifiait, il ne 
pouvait signifier qu'une chose, c'est que les nouveaux tribunaux 
seraient juges des excès de pouvoir commis par tel ou tel agent de 
l'administration et qui porteraient atteinte au droit d'un étranger. 
Si un moudir (préfet) par exemple, sous prétexte d'administration, 
voulait pénétrer sur la propriété d'un Européen, en modifier les 
limites, y opérer un changement quelconque, les nouveaux tribu- 
naux étaient compétens pour apprécier la légalité ou l'illégalité de 
la mesure. Si un gouverneur d'Alexandrie ou du Caire, sous pré- 
texte de règlement de voirie, tentait d'imposer à un propriétaire 
européen telle ou telle obligation nouvelle, les nouveaux tribunaux 
étaient également compétens. Le moudir ou le gouverneur ne pou- 
vaient invoquer, pour s'assurer une liberté d'action absolue, nous 
ne savons quel article d'une constitution de l'an Vlll égyptienne; 
il tombait sous le coup de la loi; il devait répondre devant la justice 
des actes arbitraires de son administration. Mais partir de là pour 
octroyer aux tribunaux le droit de juger les décisions souveraines 
delà puissance publique, pour leur permettre de déclarer qu'une loi 
de finance édictée par le khédive ne serait pas appliquée, n'était-ce 
pas confondre, contrairement aux réserves formelles de la France, le 
pouvoir judiciaire et le pouvoir politique? N'était-ce pas, contraire- 
ment au texte de l'article 11 lui-même « interpréter » et surtout 
« arrêter l'exécution d'une mesure administrative? » N'était-ce pas 
enfin détruire cette autonomie législative de l'Egypte que les gouver- 



LA SITUATION DE l'ÉGYI'TE. 295 

iiemens avaient prétendu respecter ? C'est pourtant, comme on va le 
voir tout à l'heure, ce qu'a fait la cour d'appel d'Alexandrie. Mais, 
pour achever la discussion des textes sur lesquels elle a appuyé ses 
empiétemens, il nous reste à montrer le parti qu'elle a su tirer de l'ar- 
ticle 12 du code civil. Cet article est ainsi conçu : « Les additions et 
modifications aux présentes lois seront édictées sur l'avis conforme 
du corps de la magistrature, et au besoin sur sa proposition. Mais 
pendant la période quinquennale aucun changement ne devra avoir 
lieu dans le système adopté. » Cet article n'est pas rédigé plus clai- 
rement que l'article il du règlement judiciaire. jNe faut-il pas 
néanmoins en forcer les termes de la manière la plus violente pour 
en conclure que le gouvernement égyptien ne saurait faire aucune 
loi politique, aucun règlement financier, sans l'assentiment du 
corps de la magistrature ou des quatorze puissances qui ont adhéré 
à la réforme? Comme nous le disions il y a un moment, cette réforme 
ne saurait eu rien étendre les privilèges accordés aux Européens 
■par les capitulations; or où a-t-on vu dans les capitulations que 
les puissances étrangères pussent s'ingérer dans la législation des 
états musulmans pour empêcher, par exemple, ces états de réduire 
l'intérêt de leur dette, d'en opérer l'unification ou la conversion? 
On a beaucoup abusé des mots « système adopté » introduits dans 
l'article 12 du code civil; on a prétendu qu'ils interdisaient au gou- 
vernement égyptien de faire de sa propre et seule autorité rnie loi 
quelconque, attendu que toutes les lois peuvent modifier plus ou 
moins directement le système adopté. Ici l'élasticité des mots a 
donné naissance aux plus étranges abus. S'érigeant en parlement 
de l'ancien régime, la cour d'appel d'Alexandrie s'est faite la maî- 
tresse absolue, le juge suprême des lois. En supposant même que 
l'article il du règlement d'organisation judiciaire et l'article 12 du 
code civil eussent eu dans la pensée de ceux qui les avaient rédigés 
toute la portée qu'on leur a attribuée, la conduite de la cour n'en 
eût pas moins constitue un empiétement déplorable. D'après tous 
les textes que nous venons de citer, ce n'est pas à elle qu'il appar- 
tiendrait de décider si telle ou telle mesure prise par le gouverne- 
ment égyptien blesse ou ne blesse pas les privilèges que le droit 
conventionnel assure aux étrangers établis en Egypte. Chaque 
fois qu'une mesure de ce genre lui est soumise, elle devrait, 
comme l'expliquaient les dépêches françaises, se déclarer incom- 
pétente. La diplomatie s'emparerait alors de l'affaire et la traiterait 
dans des négociations suivies avec le gouvernement égyptien. Il est 
impossible de trouver, soit dans les conventions internationales, 
soit dans le code, soit dans les dépêches diplomatiques qui servent 
de commentaire aux conventions et au code, une ligne, un mot 
justifiant la double prétention de la cour : premièrement de juger 



296 REVUE DES DEDX MONDES. 

la légalité ou l'illégalité d'un acte de la puissance publique égyp- 
tienne, et secondement de ne reconnaître comme légaux que 
ceux de ces actes qui sont revêtus de l'adhésion des puissances. 
D'après les capitulations et les traités, les puissances ont le droit 
de remontrance diplomatique [quand une loi touche à leurs natio- 
naux, mais elles n'ont aucunement le droit de participer à la 
rédaction de cette loi en lui imprimant par leur acceptation un 
caractère obligatoire qu'elle n'aurait pas sans cela. On se plaignait 
beaucoup des empiéteraens de pouvoir que le régime consulaire 
avait favorisés en Egypte. Y en avait-il pourtant un seul qu'on pût 
comparer à celui qui a mis la puissance législative entre les mains 
de quatorze états, dont quatre ou cinq à peine ont des intérêts 
réels dans le pays, qui a réduit le gouvernement égyptien à un 
élat de dépendance tel qu'il ne lui est plus possible de régler ses 
affaires les plus urgentes sans consulter le bon plaisir de la Hol- 
lande, des États-Unis ou de la Grèce (1)? 

C'est de la crise financière provoquée par la faillite de l'Egypte 
en 1876 que sont sortis tous les empiétemens de la magistrature 
mixte. Ciimprenant le parti qu'elle pourrait tirer de la faiblesse où 
cette faillite plaçait le gouvernement égyptien, la cour d'appel 
d'Alexandrie a profité, dès le premier jour, des circonstances favo- 
rables qui lui étaient offertes pour s'emparer d'une fonction de la 
puissance publique en refusant de reconnaître un caractère légal aux 
mesures prises pour la conversion de la dette (2). Il est inutile de 
raconter en détail comment la question s'est posée devant elle et 
comment elle l'a résolue ; le seul point important est de mettre en 
évidence les principes généraux qu'elle a tirés d'un cas particulier. 
Il s'agissait d'un procès entre un Italien, M. César Carpi, et la daïra 

(1) Pour éviter toute équivoque, il est bon de prévenir le lecteur qu'un jugement ré- 
cent du tribunal de première instance d'Alexandrie, confirmé par un arrêt de la cour 
d'appel, vient de modifier du tout au tout ou du moins de transformer, en l'expliquant, 
de manière à la rendre méconnaissable, la jurisprudence des tribunaux mixtes. La 
cour reconnaît aujourd'hui qu'elle est incompétente pour juger une loi d'administra- 
tion publique faite par le gouvernement égyptien, et par conséquent que ce gouverne- 
ment peut faire une loi de ce genre sans son concours et sans celui des quatorze puis- 
sances qui ont adhéré à la réforme. Mais cet arrêt, excellent en lui-même, est venu 
trop tard pour changer ou modifier la situation créée par les arrêts précédons. Cela 
e?t si vrai, que le gouvernement égyptien a été obligé de recourir à une commission 
in>ernationale afin de faire une loi de liquidation financière, et que si cette loi, une 
fois faite, avait été repoussée par une seule des quatorze puissances qui ont adhéré à 
la réforme, elle n'aurait aujourd'hui aucune valeur légale. A la veille de l'expiration 
des traités, la cour a jugé habile et sage d'abandonner l'attitude qu'elle avait gardée 
quatre ans, mai^ les conséquences de cette attitude sont irrémédiablement acquises; un 
repentir tai-Jlf ne les a nullement détruites. 

(2) Voir, à ce suji^t l'article de M. Paul Merruau, que nous avons signalé plus haut 
dans la Revue du 15 août 1876. 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTE. 297 

sanieh du khédive, dont les bons, devant être convertis avec l'en- 
semble de la dette, avaient été prorogés jusqu'à la conversion. L'af- 
faire, portée devant le tribunal de commerce, avait abouti à une 
déclaration d'incompétence de la part de celui-ci. Interprétant ses 
droits avec justesse et modération, le tribunal de commerce avait 
refusé d'apprécier la légalité du décret qui prorogeait l'échéance 
des bons et assignations de la dette publique; il avait laissé le 
demandeur libre de s'adresser à son consul pour protester par la 
voie diplomatique contre une mesure qui pouvait être en contra- 
diction avec les traités, mais qui rentrait certainement, par sa 
nature et ses conséquences, dans la compétence de l'état égyp- 
tien. La cour d'appel d'Alexandrie n'éprouva pas les mêmes scru- 
pules. Examinant l'influence que les lois ou les ordonnances admi- 
nistratives exerçaient sur l'action des tribunaux mixtes, elle déclara 
que le décret par lequel le khédive avait prorogé les échéances de la 
dette publique ne devait pas être « appliqué comme loi capable de 
modifier ou d'atténuer l'empire des codes, par cela seul qu'il n'avait 
pas été émis dans les conditions stipulées par l'article 12 du code 
civil et avec le concours des personnes compétentes. » C'était, 
comme on le voit, exiger que la magistrature prît directement part 
à la confection des lois et devînt le régulateur même de la puissance 
législative. La cour d'appel établissait plus complètement encore, 
au moyen d'une ingénieuse théorie, la dépendance dans laquelle elle 
voulait placer le gouvernement vis-à-vis d'elle. — « Considérant, 
disait-elle, que le décret du khédive n'a pas respecté le double attri- 
but que l'on peut séparer dans toute administration publique, et 
qui comprend le jus imperii, en vertu duquel un gouvernement, 
dans la généralité et Y impersonnalité de ce droit, établit une règle 
obligatoire pour tous sans blesser exclusivement les rapports qu'il 
peut avoir éventuellement avec une personne ou une classe de per- 
sonnes, et le y^.s iyyipcrii vel gestionis, en vertu duquel ce même gou- 
vernement, selon la locution de Grozio, reproduite par les plus célè- 
bres publicistes, n'est pas integrum^ c'est-à-dire représentant de la 
société tout entière, mais sans contredit j^ars integri, et par là sou- 
mis, comme tout autre citoyen aux dispositions des lois générales 
qui règlent les rapports de tous les individus et de la société civile; 
qu'en conséquence, il est certain que le gouvernement égyptien, 
en acceptant le 22 avril 1875 les traites de la daïra sanieh, établis- 
sant l'obligation d'en payer le montant au porteur à l'échéance 
convenue, et en décrétant sans autre forme, le 6 avril dernier, que 
cette échéance établie par engagement devait être prorogée de 
trois mois, n'a pas exercé la fonction tout objective qui caracté- 
rise l'administration publique, cet élément organique de l'état, cet 
être impersonnel qui coopère au grand mouvement social, à cette 



208 BEVUE DES DEUX MONDES. 

réunion de faits, d'ordres, d'opérations, de charges et de sacrifices 
qui sont imposés par l'intérêt général et doivent être supportés dans 
de justes proportions par tous les sujets de l'état; mais qu'il a plutôt 
exercé l'autre fonction toute subjective dans laquelle l'administration 
doit être considérée comme une personne civile, comme un être mo- 
ral, juridique, égal à tout autre particulier devant la loi, soit pour ses 
droits, soit pour ses obligations, et par suite soumis, en vertu de la 
règle universelle de tout état juste et civilisé et suivant les termes de 
l'article 10, titre i"' du règlement d'organisation judiciaire, à l'instar 
de tout autre particulier, au pouvoir judiciaire ordinaire,retc. » — 
Ainsi, d'après la cour d'appel d'Alexandrie, lorsque le gouvernement 
égyptien, constatant lui-même l'état de déconfiture dans lequel il était 
tombé, prorogeait les échéances de ses dettes et en préparait la con- 
version générale, il n'agissait pas comme représentant intégral de la 
puissance publique, mais comme un simple particulier justiciabledes 
tribunaux; il n'exerçait pas la fonction objective de l'état, il jouait 
tout bonnement le rôle subjectif d'un débiteur obéré qui ne peut 
pas payer. Il est étrange qu'une pareille théorie ait été solen- 
nellement proclamée par une cour que préside un Autrichien et dont 
un des conseillers les plus éminens est un Italien. Qu'aurait dit 
l'Autriche, qu'aurait dit l'Italie, lorsqu'elles ont réduit l'intérêt de 
leurs dettes, s'il s'était trouvé devant elles un tribunal pour pré- 
tendre qu'en agissant ainsi, elles n'usaient pas d'un droit souve- 
rain, qu'elles tombaient sous le coup des aphorismes de Grozio, et 
qu'elles devaient être condamnées en justice comme un vulgaire 
débiteur insolvable? Il n'y avait rien dans les traités sur la réforme 
judiciaire, rien dans le code civil qui justifiât les prétentions de la 
cour d'A'exandrie; car on n'avait pas prévu en les rédigeant, car 
aucune législation ne prévoit l'hypothèse de la faillite d'un gou- 
vernement. Quand, à des époques diverses, presque toutes les puis- 
sances de l'Europe, et en dernier lieu l'Autriche et l'Italie, se sont 
vues acculées à la nécessité de manquer à leurs engagemens finan- 
ciers et d'imposer à leurs créanciers des sacrifices plus ou moins 
importans, ce n'est pas dans les lois ordinaires qu'elles ont cher- 
ché la justification de pareilles mesures : elles ont invoqué le droit 
imprescriptible et supérieur de l'état, lequel, faisant les lois, peut 
dans les cas de force majeure, suppléer souverainement à l'insuffi- 
sance de celles qui existent. D'où vient donc que les magistrats 
internationaux de la cour d'appel d'Alexandrie aient dénié au gou- 
vernement égyptien un droit que les gouvernemens de leurs pays 
respectifs n'ont jamais abdiqué? D'oîi vient qu'ils aient traité 
l'Egypte comme aucune nation du monde n'a été traitée, si ce n'est 
après une conquête à main armée? 
L'arrêt de la cour d'appel d'Alexandrie dans l'affaire Garpi n'a- 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTE. 299 

vait pas été rendu sans protestation. Refusant de venir plaider une 
cause dans laquelle ses droits politiques et administratifs étaient 
impliqués, le gouvernement égyptien s'était borné à faire lire au 
tribunal une déclaration qu'il est juste de reproduire, car elle est 
l'expression même de la vérité et du droit. 
En voici le texte complet : 

Messieurs, le tribunal a certainement mesuré toute la gravité du débat 
que l'on vient porter devant lui, et nul ne s'étonnera de l'attitude 
que les circonstances imposent au gouvernemeut. Ce que l'on met en 
question, ce n'est point un acte de son administration dont les atteintes 
froisseraient un droit acquis, c'est une prérogative souveraine elle- 
même dans ce qui constitue son essence: la puissance législative. Le 
décret du 16 avril 1876, qui a prorogé les échéances, celui du 7 mai qui, 
dans un intérêt général de premier ordre, transforme en une dette 
unique et nouvelle toutes les dettes antérieures du pays, sont des actes 
du législateur. Le législateur ne peut donc ni ne doit les discuter en 
cours de justice. Plein de respect pour les décisions de tribunaux 
qu'il a appelés de tous ses vœux et dont il a voulu être le premier jus- 
ticiable dans toutes ses relations d'ordre privé avec les étrangers dont 
les richesses, l'activité et l'industrie concourent à la prospérité de ce 
pays, le gouvernement se rend à toutes les assignations qui l'appellent 
devant les juges et n'attend d'eux que des sentences sur le terrain oi^i 
les lois internationales constitutives de la réforme ont permis aux tri- 
bunaux de se mouvoir en toute-puissance. 

Mais ce terrain n'est pas sans limites. Vous avez, messieurs, le pou- 
voir judiciaire tout entier; votre intervention va jusqu'à protéger les 
droits privés contre les atteintes accidentelles que leur pourraient por- 
ter les actes de l'administration permanente du pays ; mais elles s'ar- 
rêtent là où elles se trouveraient en conflit avec la puissance législative. 
En se liant réciproquement par le pacte international auquel les tribu- 
naux doivent l'existence, les puissances européennes et le gouverne- 
ment ont voulu doter le pays d'institutions protectrices des droits de 
tous, et rien jusqu'à ce jour n'a pu ébranler les grandes espérances 
fondées sur cet accord. Mais le gouvernement n'a point entendu faire 
abandon de sa propre puissance en subordonnant les mesures législatives 
d'intérêt général au contrôle souverain des nouveaux tribunaux, 
et les puissances amies n'ont point abdiqué aux mains de ces tribunaux 
les droits et les devoirs généraux de la protection qu'elles exercent sur 
leurs propres sujets. Si donc ces puissances estimaient qu'une loi nou- 
velle blessât les droits de leurs nationaux, elles seules pourraient en- 
gager avec le gouvernement de Son Altesse des négociations dont le gou- 
vernement attendrait avec pleine confiance le résultat; jusque-là les 
tribunaux les devraient appliquer. Tel est le principe de la séparation 



300 RETUE DES DEUX MONDES. 

des pouvoirs, essentiel parce qu'il définit leurs attributions et assure 
leur respective indépendance. 

Le tribunal ne saurait fermer les yeux sur les conséquences d'une 
déclaration contraire. Le gouvernement considère comme engagés les 
droits de sa prérogative souveraine ; et d'ordre de Son Altesse le khé- 
dive, nous venons déclarer que son gouvernement ne peut, sans man- 
quer à ses devoirs supérieurs envers lui-même et envers son peuple, 
discuter en justice le principe même des lois qu'il croit les plus pro- 
pres à maintenir et à développer la prospérité publique. La sentence 
du juge a droit au respect de tous; dans la sphère qui est sienne tous 
lui doivent obéissance, et le devoir du gouvernement est de donner à 
tous l'exemple de cette soumission; mais dans la sphère législative et 
souveraine, le devoir du gouvernement est de revendiquer en sa per- 
sonne l'indépendance de tous. 

Peut-être la déclaration qu'on vient de lire était- elle critiquable 
sur un point : les nouveaux tribunaux ne devaient pas, sans se 
préoccuper des prescriptions des traités et du code civil, appliquer 
purement et simplement toutes les lois qu'il plaisait au gouverne- 
ment égyptien d'édicter; mais, dans les cas douteux, ils n'avaient 
qu'à proclamer leur incompétence, laissant aux puissances le soin 
d'établir dans des négociations diplomatiques la légalité ou l'illéga- 
lité de ces lois. Agir autrement, se faire juge de la loi, c'était, 
comme le remarquait fort bien la déclaration, non-seulement mé- 
connaître le principe de la séparation des pouvoirs, non-seulement 
porter atteinte à la puissance législative de l'Egypte, mais encore 
empiéter sur l'autorité des puissances et sortir résolument du ter- 
rain judiciaire pour se placer sur le terrain politique, dont la diplo- 
matie français'^, on l'a vu, avait cherché par tous les moyens à 
exclure les tribunaux. Lorsque l'arrêt de la cour d'Alexandrie fut 
rendu, le ministre des afîaires étrangères d'Egypte adressa aux 
agens et consuls généraux une circulaire dans laquelle il précisait 
les griefs de son gouvernement contre cet arrêt. En voici le passage 
principal : 

Tout en ayant confiance que les tribunaux reviendront eux-mêmes à 
une détermination plus exacte de l'étendue de leurs pouvoirs, le gou- 
vernement du khédive, dans le doute que son silence sur cette impor- 
tante question ne pût être interprété comme un oubli du devoir qui lui 
incombe de maintenir ses attributions telles qu'elles sont définies dans 
les conventions et les notes échangées avec les puissances et de sau- 
vegarder intacts l'exercice des prérogatives gouvernementales ainsi 
que l'application des principes du droit des gens, a pris le parti de 
faire présenter oralement par ses con=^eils à l'audience du tribunal 



LA. SITUATION DE l'ÉGYPTE. 301 

d'Alexandrie la déclaration dont, par ordre du khédive, j'ai l'honneur 
de vous transmettre la copie ci-jointe. Comme vous le verrez par cette 
pièce, si les tribunaux continuaient à méconnaître, au point de vue de 
quijlques intérêts, le caractère obligatoire d'une me-ure législative, ils 
pourraient, dans des cas d'utilité ou de nécessité publique, comme celui 
dont il s'agit, empiéter sur le domaine des représentans des gouverne- 
mens, tuteurs légitimes des intérêts des étrangers, et empêcher que le 
khédive, exerçant un droit et un devoir inaliénables de son gouverne- 
ment, ne fût à même de pourvoir, par des dispositions opportunes, aux 
nécessités urgentes. Dans la législation de la réforme on ne rencontre 
aucun texte qui puisse faire présumer que le gouvernement du khédive 
ou les puissances aient consenti d'une manière quelconque à accorder 
aux nouveaux tribunaux des facilités aussi étendues. En effet, l'article 11 
du règlement d'orgmisation judiciaire ayant donné lieu à des notes 
explicatives entre l'Egypte et quelques-unes des puissances intéressées, 
il a été établi d'une manière expresse que les tribunaux ne pourraient 
s'arroger le droit de prononcer sur des mesures d'ordre général et fiscal, 
ce qui est évidemment applicable à la mesure qui nous préoccupe 
aujourd'hui. L'article 12 du code civil, auquel la cour fait également 
allusion, dispose que les additions et modifications aux présentes lois 
(cVst-à-dire aux codes de la réforme) seront édictées sur l'avis con- 
forme de la magistrature. Mais il est évident que cet article prévoit un 
cas spécial et exceptionnel. Si, quand il s'agit d'ajouter un ou plusieurs 
articles aux codes ou d'en modifier quelques autres, le pouvoir légis- 
latif de l'Egypte doit s'exercer suivant le mode prescrit dans cet article, 
il s'ensuit que lorsqu'il s'agit de tout autre cas, celui, par exemple, de 
pourvoir à une nécessité d'ordre public par une mesure législative, on 
ne d'jit pas suivre la règle fixée par l'article 12, et au cas où cette me- 
sure viendrait à froisser les droits ou les intérêts des étrangers, ce 
serait naturellement une question qui ne pourrait être traitée et déci- 
dée qu'avec les représentans des puissances. 

Le gouvernement égyptien écrivait mal, mais il raisonnait fort 
bien. Par malheur, la faillite dans laquelle il était tombé avait indis- 
posé tout le monde contre lui; la cour d'appel d'Alexandrie était 
soutenue par l'opinion publique: elle était sûre de n'être pas désa- 
vouée par les gouvernemens, qui s'opposaient de toutes leurs forces 
aux mesures financières du khédive et qui songeaient uniquement 
à sauver les intérêts menacés des créanciers. Le temps n'était plus 
où M. le duc Decazes déclarait que la nouvelle justice était « un 
pouvoir institué pour la connaissance des contestations purement 
civiles, » et qu'il fallait avoir grand soin « de séparer le conten- 
tieux administratif de la juridiction civile ou commerciale attribuée 
seule aux nouveaux tribunaux. » Le temps n'était plus également 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

OÙ le même duc Decazes affirmait, dans une déclaration officielle, 
que « la juridiction des nouveaux tribunaux ne saurait s'étendre 
jusqu'à la faculté de consacrer la légalité (et par contre l'illéga- 
lité) de toute mesure fiscale qui serait contestée par la voie diplo- 
matique, et que l'action des gouvernemens étrangers ou de leurs 
agences et consulats pourrait toujours s'interposer pour obtenir la 
cassation ou la réparation d'actes contraires, soit aux stipulations 
des traités, soit aux prescriptions du droit des gens. » Cette sage 
distinction entre les droits de la magistrature et ceux de la diploma- 
tie avait disparu. Comme la conduite financière du gouvernement 
égyptien inspirait une méfiance universelle, tout moyen paraissait 
bon pour le combattre. La cour d'appel d'Alexandrie se plaçait à la 
tête de la campagne entreprise contre le khédive. Qu'importait 
qu'elle se servît d'armes prohibées ! Pourvu que les coups atteignis- 
sent le but, on ne se préoccupait de savoir ni de quelle main 
ils étaient partis ni par quels moyens ils avaient été portés. Il eût 
été pourtant bien facile de prévoir à quels dangers on se heurterait, 
le jour où, sortant de l'état de crise violente pour rentrer dans un 
ordre relatif, on chercherait à réorganiser l'administration et les 
finances du pays, si l'on permettait à une cour, possédant déjà des 
pouvoirs judiciaires exorbitans, de s'arroger de plus des pouvoirs 
politiques presque sans limites. Ce qu'on avait voulu, en organisant 
la réforme, était-ce donc créer, à côté du vice-roi, un sorte d'as- 
semblée législative qui lui disputerait ses prérogatives souveraines, 
qui s'emparerait d'une partie de la puissance publique? Était-ce 
opérer une mainmise sur la législation de l'Egypte, au profit 
de la cour d'abord, et en second lieu des puissances? Si quelques 
gouvernemens, l'Autriche et l'Allemagne en tête, avaient eu cette 
pensée, ce qui est assez probable, puisqu'elles avaient envoyé à 
Alexandrie des hommes politiques plutôt que des magistrats, il est 
clair que la France et l'Angleterre s'étaient inspirées de tout autres 
sentimens en donnant leur adhésion à la réforme et en envoyant à 
Alexandrie de purs jurisconsultes. Mais n'ayant pas jugé à propos 
de soutenir en 1876 les protestations du khédive contre les excès 
de pouvoir de la magistrature, elles ont laissé se produire une 
situation dont les périls se sont retournés contre elles le jour où 
elles ont pris en main les aflaires de l'Egypte et où elles ont essayé 
de les résoudre avec équité et bonne foi. 

A partir de l'arrêt Carpi, il a été convenu, en effet, qu'aucune 
loi financière ne pourrait être reconnue valable en Egypte sans 
l'adhésion unanime des puissances qui ont adhéré à la réforme 
judiciaire, et que toute loi faite en dehors de cette condition essen- 
tielle serait repoussée par les tribunaux. Ainsi les arrangemens 
proposées par MM. Joubert et Goschen n'ont jamais eu, aux yeux 



LA SITUATION DE L' EGYPTE. 303 

de la magistrature, de caractère légal ; tout au plus le tribunal de 
première instance du Caire a-t-il consenti à leur reconnaître le 
caractère d'un contrat civil- passé entre le gouvernement égyptien 
et ses créanciers (1), ce qui est à coup sûr la plus étrange con- 
ception juridique qui ait jamais été imaginée par des magistrats. 
Plus tard, lorsqu'il est devenu incontestable que l'intérêt fixé 
par MM. Joubert et Goschen était trop élevé, lorsque la com- 
mission d'enquête en a réclamé la réduction, lorsque le khé- 
dive a essayé de l'effectuer, l'obstacle de l'illégalité a surgi 
immédiatement ; toutes les tentatives de réorganisation financière 
de l'Egypte sont venues jusqu'ici s'y briser. C'est surtout le règle- 
ment de la dette flottante que la jurisprudence des tribunaux de la 
réforme a rendu tellement inextricable qu'il a fallu des années et 
un immense effort diplomatique pour en venir à bout. On sait qu'à 
la suite du premier rapport de la commission d'enquête, qui décla- 
rait le khédive et sa famille responsables de la ruine de l'Egypte, 
tous les biens du vice-roi, des princes et princesses ont été cédés 
à l'état comme gage d'un emprunt destiné à payer cette dette. Rien 
n'était plus clair que les termes de la donation. Il était évident 
qu'elle était faite pour un but déterminé et sous une condition spé- 
ciale. Les biens cédés à l'état passaient dans le domaine public, 
où ils devaient recevoir une affectation particulière à laquelle on ne 
pouvait les soustraire sous aucun prétexte. Propriété commune de 
tous les créanciers, il était inadmissible qu'ils servissent à quel- 
ques-uns d'entre eux aux dépens des autres. Cependant, à peine 
ces biens étaient-ils livrés qu'un certain nombre de créanciers les 
frappaient d'hypothèques. Ces hypothèques étaient-elles valables? 
Le tribunal du Caire s'était prononcé pour la négative; la cour 
d'appel d'Alexandrie a réformé son jugement. Dans un arrêt, non 
moins célèbre en Egypte que l'arrêt Carpi, elle a soutenu de nou- 
veau que la puissance publique égyptienne était en quelque sorte 
une fonction des gouvernemens étrangers, et que, lorsqu'elle vou- 
lait s'exercer sans eux, elle se mettait en insurrection contre la loi. 
— « Alors même, dit cet arrêt, que l'intention attribuée à S. A. la 
khédive eût été formellement exprimée dans le décret (par lequel 
les biens de la famille khédiviale avaient été cédés pour servir de 
gage à l'emprunt destiné à solder l'ensemble de la dette flottante) 

(1) Nous avons déjà dit que la cour d'appel venait de prodamer son incompétence, 
ce qui fait tomber l'ingénieuse et plus qu'étrange tliéorie du tribunal du Caire consi- 
di5rant un état comme une personne civile contractant avec des particuliers. Mais, en 
pratique, c'est la théorie du tribunal du Caire et des premiers arrêts de la cour qui 
continue à triompher, puisque les puissances, à défaut d'une entente amiable entre 
l'état égyptien et ses créanciers, ont imposé leur intervention directe pour modifier la 
loi financière et arriver à une liquidation des dettes publiques. 



304 REVUE DES DEUX MONDES. 

et qu'on ne pût pas douter qu'il ait voulu rendre inaliénables à 
l'égard de certains créanciers des biens qui, par leur nature et les 
dispositions de la loi, étaient le gage commun de tous, il n'était 
pas loisible au chef de l'état d'introduire, sans l'assentiment des 
puissances signataires de la réforme, une modification quelconque 
au système établi par les nouveaux codes, que cela résulte des 
dispositions formelles de l'article hO du titre ii du règlement d'or- 
ganisation judiciaire, aux termes duquel, « pendant la période 
quinquennale, aucun changement ne peut avoir lieu dans le sys- 
tème adopté, etc. » — Ainsi le khédive, en cédant ses biens à l'en- 
semble de ses créanciers, ne pouvait pas, sans l'assentiment des 
quatorze puissances qui ont adhéré à la réforme, empêcher une 
partie de ces créanciers de s'en emparer et d'en spolier les autres! 
De là des complications diplomatiques et financières qui ont duré 
plus d'une année. Pour rendre les domaines de l'état insaisissables, 
pour les laisser à la communauté des créanciers au lieu de les 
abandonner en détail aux plus pressés ou aux plus habiles d'entre 
eux, il a fallu négocier durant de longs mois avec toutes les puis- 
sances, et, pendant qu'on négociait, une partie du gage de tous pas- 
sait entre les mains de quelques-uns. Singulière conséquence d'un 
système judiciaire qui devait, dans la pensée de ses auteurs, impor- 
ter en Egypte l'égalité devant la justice ! 

Il serait beaucoup trop long de raconter en détail les péripéties 
de la crise qu'a provoquée le respect scrupuleux de ce que la cour 
d'appel d'Alexandrie appelle a le système adopté. » La première 
conséquence en a été de faire dépendre le règlement d'intérêts 
purement égyptiens, anglais et français, du caprice arbitraire de 
nous ne savons quel état minuscule, instrument docile d'intrigues 
politiques ou financières plus ou moins avouables. La dette égyp- 
tienne est placée tout entière en France et en Angleterre; c'est à 
peine si l'Autriche et l'Italie en possèdent quelques titres; les autres 
puissances n'en possèdent pas du tout. Le dernier emprunt fait 
par l'Egypte, celui dont les domaines de l'état sont le gage, est 
resté complètement en France et en Angleterre. Eh bien ! quand il 
s'est agi de déclarer que les domaines de l'état seraient insaisis- 
sables, ce qui était absolument nécessaire pour que l'emprunt eût 
quelque solidité, la Grèce a entravé longtemps une mesure aussi 
simple, aussi légitime, et qui la regardait aussi peu ! La maison Roth- 
schild, qui a fait l'emprunt, avait entre les mains les sommes 
nécessaires pour payer deux coupons arriérés. L'opposition de la 
Grèce l'a obligée de les garder plusieurs semaines en réserve! 
En présence de faits de ce genre, n'est-on pas forcé de se deman- 
der non-seulement ce qu'est devenue l'autonomie de l'Egypte, mais 
ce que sont devenus aussi les droits des grandes puissances? Grâce 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTE. 305 

à la jurisprudence de la cour d'appel d'Alexandrie, il suffît qu'un 
ministre de Hollande, par exemple, soit pris d'une fantaisie d'op- 
position quelconque ou d'un désir peu modeste de faire parler de 
lui pour qu'aucune loi ne puisse être édictée en Egypte, pour que 
les intérêts vitaux des grandes colonies européennes qui habitent 
le pays ou des innombrables créanciers qui détiennent des titres de 
sa dette soient blessés de la manière la plus grave. Ainsi le veut 
« le système adopté (l). » L'autorité législative du khédive, qui n'avait 
été nullement aliénée par les traités, a disparu par cette jurispru- 
dence. En dépit des réserves formelles des négociateurs français, 
on a vu la cour d'appel d'Alexandrie déclarer que tel impôt était 
illégal et obliger le gouvernement qui l'avait perçu à payer aux 
contribuables soi-disant lésés des dommages et intérêts. On a vu 
le tribunal d'Alexandrie condamner également le gouvernement à 
payer des dommages et intérêts à un journaliste européen dont le 
journal avait été suspendu. Le tribunal trouvait cette suspension con- 
traire à la constitution de Midhat-Pacha, qui, d'après lui, était appli- 
cable à l'Egypte, bien qu'elle ne fût appliquée nulle autre part. Le 
jour même où il rendait son jugement, deux journaux étaient sup- 
primés à Constantinople sans que la constitution de Midhat-Pacha 
y mît le moindre obstacle! On a vu encore un tribunal de la 
réforme casser des jugemens de tribunaux locaux, se faisant arbitre 
des conflits entre les différentes juridictions, sans autre droit pour 
cela que celui du plus fort. INous pourrions multiplier les exemples 
à l'infini ; mais à quoi bon ? N'en avons-nous pas dit assez pour 
faire comprendre combien il serait dangereux de laisser subsister 
telle quelle une organisation judiciaire qui peut donner lieu à de 
pareils abus? 

Le danger serai-t surtout politique. Lorsque la France et l'Angle- 
terre ont adhéré à la réforme, elles n'avaient pas prévu que les 
nouveaux tribunaux deviendraient une force internationale qui do- 
minerait bientôt celle de la diplomatie. Avant la réforme, elles 
étaient les seules puissances dont l'influence se fît sentir en Egypte, 

\,1) Il est à remarquer que le système si décrié des juridictions consulaires ne don- 
nait pas lieu à ce genre d'abus. Quand un intérêt ne touchait qu'à une puissance, cette 
puissance n'avait pas besoin du concours des autres pour le garantir. Supposons que la 
crise financière égyptienne se fût produite sous le régime consulaire : les porteurs de 
titres anglais et français, autrichiens et italiens auraient fait des procès au gouverne- 
ment du khédive dans leurs consulats respectifs. Ces consulats auraient sans doute jugé 
contre le gouvernement. Celui-ci aurait donc été obligé de négocier avec la France, 
l'Angleterre, l'Autriche et l'Italie, pour rendre ses arrangemens financiers légaux; mais 
la Grèce, la Hollande, les États-Unis, la Belgique, etc., et toutes les puissances qui 
n'ont pas un seul titre égyptien entre leurs mains seraient restées en dehors des 
négociations. 

TOHB XLII. — 1880. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDF,S. 

et c'était justice, car elles sont les seules qui possèdent sur les 
bords du ISil des intérêts financiers, industriels et diplomatiques de 
premier ordre. Personne alors n'avait entendu parler au Caire ou à 
Alexandrie de l'influence autrichienne ou de l'influence allemande. 
Pourquoi l'Autriche, pourquoi l'Allemagne se seraient-elles occu- 
pées des affaires de l'Egypte ? Pourquoi y auraient-elles pris une 
part importante? Elles n'ont dans le pays que des colonies insigni- 
fiantes ; jamais elles ne sont mêlées à sa vie morale ou matérielle, 
soit pour lui rendre, soit pour en retirer des services. Les Égyp- 
tiens ont éprouvé une grande surprise lorsqu'ils ont appris dans 
ces dernières années qu'ils avaient à compter avec Vienne autant 
qu'avec Londres ou Paris; que disons-nous ? que Londres et Paris 
étaient forcés de se soumettre aux décisions de Vienne, et que 
désormais c'étaient les eaux du Danube, encore plus que celles de 
la Seine et de la Tamise, qui viendraient se mélanger aux eaux du 
Nil. A coup sûr, un pareil changement était tout factice ; il provenait 
uniquement de la force qu'on avait laissé prendre aux Autrichiens et 
aux Allemands dans les tribunaux mixtes; mais il n'en existait pas 
moins, et ses conséquences ont été si nombreuses, si importantes 
qu'il n'est plus possible de songer à les détourner complètement. 
C'est de la réforme judiciaire que datent en Egypte les projets de 
gouvernement international, spécialement dirigés contre la France et 
l'Angleterre, qui amèneraient, s'ils venaient à triompher, une anar- 
chie politique grosse de périls. A peine le dernier contrôle anglo- 
français était-il organisé qu'on assistait à la coalition du vieux parti 
turc, évincé du pouvoir, avec les colonies italienne, autrichienne 
et allemande et la cour d'appel d'Alexandrie. C'est l'appui de cette 
dernière qui donnait quelque consistance à cette coalition; car le 
vieux parti turc, composé d'une trentaine d'individus plus impuis- 
sans les uns que les autres, et les colonies autrichienne, italienne 
et allemande n'avaient aucune force personnelle. Mais l'arme de la 
loi est une arme terrible lorsqu'elle est mise au service d'un parti. 
On en a fait l'expérience en Egypte, et si la commission interna- 
tionale qui se réunira prochainement au Caire ne prend pas des 
mesures efficaces pour ramener et renfermer les tribunaux mixtes 
sur le terrain purement judiciaire qu'ils ont déserté, tous les efforts 
au moyen desquels on tentera d'ailleurs de relever ce malheureux 
pays seront frappés d'une irrémédiable stérilité. 

IV. 

Le problème des modifications à introduire dans l'organisation 
des tribunaux de la réforme pour rendre ces tribunaux inoffensifs 
au point de vue politique, tout en leur conservant une autorité 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTE. 307 

judiciaire étendue, est assez complexe. La première question à 
résoudre est celle de la législation. Gomment restituer au gouver- 
nement égyptien l'autorité législative, le droit de faire des lois, sans 
compromettre les privilèges que les étrangers ont acquis depuis 
quatre ans et dont ils ne consentiront pas à se départir? Comment 
laisser une part légitime aux gouvernemens dans la confection de 
ces lois, tout en mettant un terme à l'abus criant qui place l'Egypte 
sous la tutelle des puissances les plus infimes, et permet à des états 
qui ont manqué les premiers à leurs engagemens financiers de lui 
imposer le respect de promesses devenues manifestement irréalisa- 
bles? Comment surtout organiser cette sorte d'intervention de ma- 
nière à éviter qu'un seul gouvernement, et presque toujours le moins 
important de tous, puisse s'opposer à des mesures législatives 
adoptées par les autres, à des mesures qui ne touchent en rien à ses 
intérêts personnels et sur lesquelles en bonne justice il ne devrait 
même pas avoir à donner une opinion platonique? On a souvent 
parlé de créer au Caire une sorte de conseil d'état international, ou 
du moins contenant une forte minorité d'étrangers, qui aurait entre 
autres fonctions celles de préparer et de sanctionner les lois. Dans 
les derniers mois de son règne, Ismaïl-Pacha avait même décrété 
la création de ce conseil. En réalité, une institution de ce genre 
aurait beaucoup plus d'inconvéniens que d'avantagesc De deux 
choses l'une : ou les membres étrangers du conseil seraient nom- 
més par le gouvernement égyptien, et on pourrait alors avoir 
quelques doutes sur leur indépendance, ou ils seraient désignés par 
leurs gouvernemens respectifs, et l'on pourrait craindre alors de les 
voir porter dans l'accomplissement de leur mandat de fâcheuses 
préoccupations politiques. Il ne faut pas oublier que l'Egypte souffre 
en ce moment d'une maladie qu'on aurait le droit de désigner sous 
le nom à'internaiiûnalité. Objet d'innombrables compétitions, elle 
est tiraillée dans tous les sens par des puissances qui ne songent 
qu'à étendre sur elle leur influence individuelle, non à garantir ses 
intérêts personnels en lui assurant les bénéfices d'une bonne admi- 
nistration, d'une justice équitable, de finances bien équilibrées. 
Certaines de ces puissances seraient même désolées qu'elle réorga- 
nisât ses forces et rétablît son prestige, car il faudrait renoncer 
ensuite à l'exploiter ou à l'asservir. Toute institution qui donnerait 
une force permanente à l'internationalité, qui permettrait à l'en- 
semble des puissances de se mêler sans cesse des affaires égyp- 
tiennes, aurait donc pour résultat une anarchie politique dont 
l'issue fatale serait la révolution et la conquête. C'est contre 
ce danger qu'il faut se prémunir coûte que coûte, en laissant 
l'Egypte sous la tutelle exclusive des deux grandes nations qui ont 



308 REVUE DES DEUX MONDES. 

un intérêt capital à ce qu'elle ne tombe pas en dissolution, la 
France et l'Angleterre, et en n'accordant aux autres que les droits 
restreints dont elles ont besoin pour assurer la protection de leurs 
nationaux. Or, l'organisation d'un conseil d'état donnerait, au con- 
traire, une impulsion nouvelle aux intrigues et aux luttes d'ambi- 
tion internationales. Le seul moyen d'arriver à une solution pratique 
serait de décider que chaque fois qu'il serait nécessaire de recourir 
à l'adhésion des puissances pour imprimer à une loi le caractère obli- 
gatoire réclamé par les tribunaux de la réforme, les puissances nom- 
meraient une commission spéciale chargée d'examiner cette loi et 
d'en proclamer la légalité à la majorité des voix. 11 serait très 
important que cette commission ne fût nommée que pour une cir- 
constance et avec un mandat particulier ; car, dans un pays comme 
l'Egypte, où rien ne s'oppose aux empiètemens de toute institution 
qui se sent assez forte pour s'emparer d'une partie de la puissance 
publique, une commission permanente attirerait bientôt à elle tous 
les pouvoirs et deviendrait le véritable gouvernement. Au reste, 
lorsque la liquidation fmantière actuelle sera terminée, il n'arrivera 
presque jamais d'avoir besoin de soumettre une loi nouvelle à 
l'adhésion des puissances. Rien ne sera donc plus aisé que de nom- 
mer à chaque occasion une commission provisoire, dont chacun 
choisira les membres à son gré soit dans le corps consulaire, soit 
dans le corps de la magistrature, soit à la caisse de la dette. 11 serait 
sage de décider que les grandes puissances seules feront par- 
tie de cette commission ; car il est bien clair que les petites ne 
sauraient exiger pour leurs nationaux des garanties plus complètes 
que celles dont les grandes déclareraient se contenter. C'est ce qui 
vient d'être fait pour la commission de liquidation financière, 
dont le mandat a été soigneusement limité et dont les membres 
n'appartenaient qu'aux grandes puissances. Le résultat a été excel- 
lent; l'épreuve a parfaitement réussi. L'exemple est trop bon à 
suivre pour qu'on ne le suive pas. 

Ainsi réglée, l'intervention des puissances dans la législation de 
l'Egypte deviendrait beaucoup moins dangereuse, beaucoup moins 
vexatoire qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mais pour détruire les effets 
funestes de la réforme, il faudrait encore trouver le moyen d'arrê- 
ter les empiètemens de la cour d'appel d'Alexandrie, d'abord sur 
le pouvoir politique du gouvernement égyptien, et secondement sur 
l'autorité du parquet et des tribunaux de première instance. Nous 
répétons qu'il serait tout à fait imprudent de laisser subsister telle 
quelle, dans un pays comme l'Egypte, une cour qui est juge du 
fait et du droit, qui décide des contestations administratives aussi 
bien que des contestations civiles et commerciales, qui exerce 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTE. 309 

enfin sur tout le corps de la magistrature un véritable despo- 
tisme. Tôt ou tard, cette cour deviendrait tellement omnipotente, 
qu'il ne serait plus possible de la contenir, et, comme elle est com- 
posée d'élémens internationaux, la justice égyptienne, en dépit de 
la bonne volonté de la majorité des magistrats, deviendrait 
le champ clos des compétitions européennes, la lice où toutes 
les puissances se disputeraient le droit de gouverner l'Egypte ou 
d'y faire prévaloir leur autorité. De là la nécessité de diviser les 
pouvoirs que l'on a eu le tort de concentrer en une seule assem- 
blée, et d'arriver à une sorte d'équilibre qui mettrait un terme 
aux tentatives d'une domination unique et absolue. En France, les 
cours d'appel ne jugent qu'en fait; la cour de cassation seule est 
souveraine en matière de droit; l'autorité disciplinaire est partagée 
entre cette dernière, les présidens de cour d'appel et le ministère 
de la justice représenté par le parquet ; quant à l'autorité adminis- 
trative, elle reste à des tribunaux spéciaux. Cette organisation pru- 
dente, qui ne permet à personne d'abuser de ses droits pour oppri- 
mer ceux du voisin, a de plus l'avantage judiciaire de fournir aux 
plaideurs la ressource d'une troisième instance. Cette ressource 
existait en Egypte sous le régime consulaire; puisque les jugemens 
des consulats pouvaient être portés d'abord à la cour d'Aix, puis à 
la cour de cassation. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Une 
cause perdue en seconde instance à la cour d'appel d'Alexandrie 
est définitivement jugée; l'arrêt est décisif sur le fait et sur le droit; 
fût-il manifestement entaché d'injustice, il n'y a plus à y revenir. 
Ce n'est point faire insulte aux conseillers d'Alexandrie que de les 
comparer à nos conseillers français. Tout le monde est d'avis que 
ceux-ci peuvent se tromper; ils se trompent en effet fort souvent, 
puisque la cour de cassation réforme un grand nombre d'arrêts 
rendus par eux. Pourquoi la cour d'appel d'Alexandrie jouirait- 
elle seule de ce privilège de l'infaillibilité que l'on ne reconnaît 
à aucune cour européenne? 11 est certainement beaucoup plus dif- 
ficile à une assemblée internationale, qui subit mille influences 
morales et matérielles, qui est placée d'ailleurs dans un pays 
connu depuis des milliers des siècles pour l'action amollissante 
et délétère qu'il exerce sur les caractères et sur les esprits; il 
est beaucoup plus difficile à cette assemblée de garder toute sa 
lucidité et toute son impartialité de jugement qu'aux assemblées 
du même genre de l'Europe. Et cependant, on lui accorde en Egypte 
ce qu'on lui refuserait sans hésiter en Europe. Est-ce logique? 
Est-ce raisonnable? Est-ce prudent? 

Enlever à la cour d'appel d'Alexandrie le jugement des causes 
administratives serait impossible, car on ne trouverait point en 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

Egypte les élémens nécessaires à la formation de tribunaux admi- 
nistratifs et d'un conseil d'état d'une compétence et d'une impartia- 
lité suffisantes. Mais comme il est urgent d'empêcher qu'à la faveur 
de l'article 11 du règlement d'organisation judiciaire, la cour con- 
tinue à s'emparer de l'administration du pays, la création d'un tribu- 
nal des conflits, capable de l'arrêter lorsqu'elle sortirait de ses attri- 
butions pour s'emparer de celles qui ne lui appartiennent pas, est 
devenue indispensable. Et ce n'est pas seulement dans les procès 
administratifs que l'utilité d'un tribunal des conflits se fait sentir 
chaque jour. On sait que la réforme judiciaire n'a pas détruit la 
juridiction consulaire, qui continue à subsister à côté de la juri- 
diction mixte. Or il arrive s^ns cesse que ces deux juridictions sont 
en conflit ; un grand nombre de procès sont restés et restent encore 
en suspens parce qu'ils ont été tranchés d'une manière par les con- 
sulats et d'une autre manière par les tribunaux mixtes. C'est là un 
des graves inconvéniens qui résultent de la complication des juri- 
dictions en Egypte (1). Pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos 
judiciaire, ne faut-il pas qu'une autorité supérieure décide souve- 
rainement à quelle juridiction appartiennent les causes controver- 
sées? Un tribunal suprême des conflits est donc plus nécessaire en 
Egypte que partout ailleurs. Pour donner satisfaction à tous les inté- 
rêts et garantir tous les droits que la situation actuelle de l'Egypte a 
créés ou développés, le tribunal des conflits devrait se composer de 
deux membres nommés par le gouvernement égyptien, de deux 
membres nommés par le corps de la magistrature, de deux mem- 
bres nommés par les consulats, et des deux contrôleurs-généraux 
de la dette publique. Pendant la nouvelle période quinquennale qui 
va s'ouvrir l'année prochaine pour la réforme judiciaire, il est pro- 
bable que l'Egypte restera dans l'état où elle est aujourd'hui, et 
que les intérêts des créanciers continueront à y être défendus par 
deux contrôleurs. Gomme la plupart des conflits en matière admi- 
nistrative porteront sur des questions financières, il est naturel 
que ces deux contrôleurs fassent partie du tribunal des conflits. 
Le gouvernement égyptien a le droit d'être représenté dans un 
corps chargé de défendre son autorité législative. Quant à la 
magistrature et aux consulats, il est trop clair que leur part ne 
doit pas y être inférieure à celle du gouvernement égyptien et des 
contrôleurs. 
La question de l'organisation d'une cour de cassation est beau- 



(Ij Nous avons dit aussi qu'il était arrive aux tribunaux mixtes do casser des arrêts 
de tribunaux locaux, soufs prétexte que ceux-ci n'avaient pas eu la compétence néces- 
saire pour les rendre. C'est un troisième genre de conflits dont il faut tenir compte. 



LA SITUATION DE L'ÉGYPTE. 311 

coup plus compliquée que la précédente. La première idée qui se 
présente, lorsqu'on examine les abus qu'a entraînés l'omnipotence 
de la cour d'Alexandrie, c'est de placer, au-dessus de cette cour, 
à l'exemple de l'Europe, une cour suprême qui lui enlèverait le 
jugement définitif du droit. Mais, pour créer cette cour suprême, 
il faudrait créer en outre une seconde cour d'appel, car il ne serait 
pas possible de renvoyer une cause à celle qui l'aurait déjà jugée 
et mal jugée. Une seconde cour d'appel entraînerait la formation 
de nouveaux tribunaux, car il ne serait pas possible non plus de 
n'avoir que trois tribunaux de première instance avec deux cours 
d'appel. La cour d'appel d'Alexandrie n'a en somme qu'un nombre 
d'affaires très modéré à traiter, — quatre cents par an environ ; — il 
est donc tout à fait superflu de lui donner un auxiliaire. Il serait plus 
juste d'organiser de nouveaux tribunaux de première instance ; ceux 
du Caire et d'Alexandrie succombent sous la besogne; ils jugent 
cinq ou six fois plus d'affaires que nos tribunaux français. Mais, 
dans la situation financière de l'Egypte, on ne peut songer à grever 
le budget des dépenser qu'entraînerait l'établissement d'une cour 
de cassation, d'une nouvelle cour d'appel et de nouveaux tribu- 
naux de première instance. Les magistrats qui vont en Egypte 
exigent des traitemens considérables ; à côté des magistrats, le per- 
sonnel judiciaire, greffiers, comaiis, huissiers, coiUe des sommes 
importantes. Il est évident que s'il fallait, pour modifier la réforme 
judiciaire, braver toutes les règles d'une économie qui est devenue 
la première loi du gouvernement égyptien, le maintien de l'état 
actuel serait inévitable. Mais est-il nécessaire de fonder en Egypte 
même de nouvelles institutions judiciaires? Pourquoi ne pas repren- 
dre, en les adaptant au régime actuel, les traditions du système 
consulaire? Pourquoi ne pas placer hors de l'Egypte non plus la 
seconde, mais la troisième instance? Jadis, lorsqu'un procès était 
jugé par un tribunal consulaire, on en appelait devant la cour d'appel, 
puis devant la cour de cassation du pays de la partie perdante. 
Etrangers et indigènes étaient également habitués à ces longs 
voyages, et s'ils s'en plaignaient, ce n'était pas à cause des lenteurs 
qu'ils entraînaient et que la facilité des communications modernes 
avait singulièrement restreintes, c'était à cause du désordre produit 
par la multiplicité des juridictions de seconde et de troisième 
instance. Un indigène en contestation avec un Français allait sans 
peine à Aix et à Paris; mais lorsque la contestation roulait entre 
plusieurs personnes de nationalités différentes, il fallait s'adresser 
à autant de cours qu'il y avait de nationalités (1). De plus, une simple 

(1) Tout cela a été fort bien expliqué par M. LavoUée, dans le travail dont nous avons 
déjà parle. Voyez la Revue du 1" février 1875. 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

substitution de personne forçait parfois de recommencer dans 
un pays un procès gagné dans un autre, en sorte qu'on n'en 
voyait jamais l'issue. De là les plaintes provoquées par le régime 
consulaire. Mais ces plaintes pourraient- elles se reproduire si les 
puissances signataires de la réforme s'entendaient pour choisir, dans 
une nation neutre, ayant une jurisprudence conforme au droit fran- 
çais, la Belgique par exemple, la cour de cassation qui statuerait 
en droit sur toutes les causes jugées par la cour d'appel d'Alexan- 
drie et que la partie perdante voudrait soumettre à une troisième 
instance ? Puisque le nombre des simples appels est de quatre cents 
environ par an, le nombre des appels en cassation serait tout au 
plus de cent cinquante à deux cents. Pour un si petit nombre de 
causes, vaut-il la peine de créer une cour de cassation très coû- 
teuse? Vaut- il aussi la peine de se préoccuper des difficultés maté- 
rielles causées par la distance qui existe entre Bruxelles et Alexan- 
drie? Sur ces cent à deux cents causes, combien peu exigeraient 
le déplacement des plaideurs? En général, les parties n'assistent 
pas aux procès en cassation ; elles se contentent d'envoyer les dos- 
siers à des avocats et à des hommes d'affaires spéciaux dans la ville 
où se trouve la cour. Cette habitude s'établirait d'autant plus aisé- 
ment en Egypte qu'elle y serait conforme aux mœurs d'il y a cinq 
ans, à l'époque où le régime consulaire était dans toute sa vigueur. 
Il n'y a donc point d'objection matérielle sérieuse à faire au pro- 
jet que nous présentons. 

On y fait en Egypte des objections morales encore moins sérieuses. 
Le gouvernement égyptien, qui regarde la justice mixte comme 
une institution nationale, répugne à l'idée d'en chercher au dehors 
le couronnement ; il lui semble que son autonomie en sera atteinte, 
que ce sera une diminution de son autorité personnelle. Le con- 
traire est la vérité. Comment qu'on s'y prenne, de quelque manière 
qu'en cherche à limiter son mandat, que ce soit une cour de cassa- 
tion ou une cour d'appel, la cour suprême de la réforme judiciaire 
deviendra, si elle continue à siéger en Egypte où elle sera néces- 
sairement internationale, une assemblée politique, foyer de nom- 
breuses compétitions diplomatiques, centre d'une action morale 
extérieure avec laquelle le gouvernement aura toujours à compter. 
Pour que cette cour reste purement judiciaire, pour qu'elle s'en- 
ferme dans ses fonctions, pour qu'elle ne soit pas la tête ou le bras 
d'un parti, il faut qu'elle soit éloignée d'une terre où il est presque 
impossible d'échapper à l'esprit d'intrigue. Si elle reste à Alexandrie, 
elle cherchera inévitablement à y jouer le rôle qu'y joue en ce 
moment la cour d'appel; on aura déplacé la difficulté, on ne l'aura 
pas résolue. Le seul moyen de ménager l'indépendance du gouver- 
nement égyptien, d'atteindre la proie au lieu de l'ombre, est de 



LA. SITUATION DE l'ÉGYPTE. 313 

s'arrêter au parti que nous proposons. Peut-être blesse-t-il cer- 
taines susceptibilités peu réfléchies, mais il ne porte atteinte à 
aucun droit, à aucun intérêt ; il garantit au contraire tous les droits, 
tous les intérêts légitimes. Qu'y a-t-il de choquant d'ailleurs à 
prendre dans un pays étranger la cour suprême d'une justice étran- 
gère, internationale, qui n'est égyptienne que de nom et qui dans la 
réalité a toujours été jusqu'ici une force anti-égyptienne? On 
aurait à se plaindre, si cette cour était choisie dans une des grandes 
puissances dont l'influence politique sur l'Egypte est considérable 
et donne lieu à des campagnes d'ambition individuelle, car on offri- 
rait par là à cette puissance une arme dont elle se servirait uni- 
quement à son profit. Mais pense-t-on que la Belgique ait la moindre 
velléité de s'emparer de l'I^^gypte et qu'elle puisse songer à faire 
des arrêts de sa cour de cassation les jalons d'une conquête future? 
C'a été une grande imprudence de permettre à l'Allemagne et à 
l'Autriche, qui ont sans cesse les yeux tournés vers la Méditerranée, 
d'user de la réforme judiciaire pour conquérir sur l'Egypte une 
autorité à laquelle elles n'avaient aucun droit. Mais l'influence de 
la Belgique n'a riea de redoutable pour personne ; tout le monde 
peut s'y exposer d'un cœur rassuré. 

Après avoir été chercher au dehors une cour de cassation, il ne 
serait pas indispensable de créer en Egypte une seconde cour d'appel 
pour juger de nouveau les procès réformés par cette cour. La cour 
d'appel actuelle est divisée en deux chambres; on pourrait tout 
simplement séparer nettement ces deux chambres, placer le siège 
de l'une au Caire, laisser celui de l'autre à Alexandrie, et décider 
qu'une affaire jugée par une chambre serait renvoyée devant l'autre. 
Cette construction hybride surprendrait au premier abord; mais 
en Egypte ce sont les constructions logiques qui réussissent le 
moins; ce qui paraît le plus absurde chez nous est souvent ce 
qu'il y a de plus sage et de plus fécond sur les bords du Nil. 
L'avantage de diviser en deux sections la cour d'appel d'Alexandrie 
serait d'enlever à son vice -président ou à son successeur l'autorité 
sans bornes que M. Lapenna s'est arrogée et dont il a fait un 
usage si habile, si utile à son pays, mais si peu conforme aux règles 
strictes de la justice ainsi qu'aux besoins généraux. C'est un très 
grand danger de laisser se produire en Egypte une grande per- 
sonnalité judiciaire. L'exemple de M. Lapenna le prouve. Depuis 
quatre ans, M. Lapenna est l'homme qui a exercé sur la marche 
des affaires égyptiennes la plus grande influence : indépendamment 
de la cour et des tribunaux sur lesquels cependant il règne en 
maître, il est devenu par lui-même une force politique de pre- 
mier ordre. Supérieur dans l'action administrative et dans l'intrigue 
diplomatique, il a joué en toutes circonstances un rôle décisif, et 



Zi^ REVUE DES DEUX MONDES. 

c'est à lui /jU'il faut principaiement attribuer la durée de la crise 
financière dans laquelle l'Egypte se débat depuis 1876. Pour ceux 
qui ont vécu à Alexandrie ou au Caire, il n'est pas douteux que, si 
on ne restreint pas son autorité, en modifiant profondément l'orga- 
nisation de la réforme, la magistrature égyptienne restera plutôt 
un corps politique qu'un corps judiciaire. Mais il n'en serait plus 
de même le jour où la cour d'Alexandrie, déjà diminuée par la 
création d'un tribunal des conflits et d'une cour de cassation, serait 
divisée en deux chambres ayant l'une et l'autre à leur tête deux 
vice-présidens égaux en pouvoir. On sait que le président de la 
cour est indigène; son rôle étant tout à fait honorifique, il pour- 
rait sans inconvénient continuer aie jouer; la présidence indigène 
maintiendrait même l'unité apparente de la cour d'appel. Les deux 
\'ice-présidens conserveraient, chacun dans sa sphère, une grande 
autorité. On aurait tort néanmoins de leur laisser tous les pouvoirs 
administratifs et disciplinaires que M. Lapenna s'est arrogés aux 
dépens du parquet. Rendre au ministre de la justice et aux procu- 
reurs-généraux une part d'influence serait une mesure équitable. 
Les puissances avaient espéré que l'organisation d'un parquet muni 
de fonctions importantes apporterait un tempérament utile à l'omni- 
potence des tribunaux; on avait beaucoup insisté sur cette garantie 
dans les négociations qui ont précédé la réforme; malheureusement 
le parquet n'a pas pu ou n'a pas su se défendre contre la cour; le 
règlement judiciaire, qui a été fait sans lui et contre lui, lui a enlevé 
ses attributions les plus légitimes ; il s'est trouvé désarmé pour sou- 
tenir la lutte, et il y aurait complètement succombé si la France ne 
s'était pas opposée à sa dernière défaite. Pour se débarrasser d'une 
autorité rivale de la sienne, M. Lapenna, nous l'avons dit, n'avait 
rien imaginé de mieux que de transformer en magistrats assis 
tous les membres du parquet qui n'étaient point des indigènes. Un 
seul, en effet, n'a pas été assis : c'est le substitut français, auquel 
son gouvernement a interdit de se prêter aux combinaisons de la 
cour. 11 serait indispensable de revenir sur la désorganisation 
du pai'quet et de donner autant que possible à cette institution 
fondamentale le caractère qu'elle a en Europe. Pourquoi ne pas 
rendre également quelque autonomie aux tribunaux de première 
instance? pourquoi ne pas leur laisser, sinon le droit absolu de 
régler leurs affaires intérieures, au moins celui d'en préparer et d'en 
discuter le règlement? pourquoi continuer à permettre que les 
intérêts matériels mêmes des juges soient complètement à la merci 
de la cour et qu'aucun magistrat ne puisse, par exemple, s'absenter 
quelques jours sans l'autorisation formelle du vice-président de la 
cour? A l'heure actuelle, les juges, les greffiers, les huissiers, etc., 
sont entièrement sous la main de M. Lapenna, qui seul a le droit de 



LA SITUATION DE l'ÉGYPTE. 315 

leur donner des congés, d'élever leurs traitemens, de leur distribuer 
des faveurs ou des peines. Ce système détruit jusqu'aux moindres 
velléités d'indépendance. Il n'est que temps d'y mettre un terme afin 
de laisser à chacun, avec la responsabilité de ses actes, une cer- 
taine liberté individuelle. Nous voudrions également que le barreau 
fût en quelque sorte décentralisé; qu'au lieu d'être soumis à une 
autorité unique siégeant à Alexandrie, il fût divisé, comme en 
Europe, en barreaux spéciaux placés auprès de chaque tribunal et 
dont la surveillance serait d'autant plus facile qu'elle serait moins 
étendue. 

On trouvera peut-être bien nombreuses et bien compliquées le^ 
modifications que nous proposons d'opérer dans la réforme judi- 
ciaire. Nous avons voulu tracer un plan d'ensemble; mais s'il était 
impossible de l'exécuter tout entier, on obtiendrait déjà de grands 
résultats par l'exécution de quelques-unes de ses parties. La pre- 
mière chose à faire serait sans nul doute d'organiser un tribunal 
des conflits qui réprimerait les empiétemens politiques de la cour. 
Au point de vue purement judiciaire, si l'on ne croyait pas pos- 
sible de se servir pour les procès égyptiens d'une cour de cassation 
étrangère, et si, d'autre part, des raisons d'économie interdisaient 
de créer une cour de cassation locale, il faudrait du moins partager 
entre la cour, les tribunaux et le parquet les pouvoirs que la cour 
a accaparés pour elle seule. La reconstitution du parquet est le 
premier article d'un programme de réformes efficaces. Il est indis- 
pensable qu'il y ait, à côté du vice-président de la cour, un procu- 
reur-général suffisamment armé pour défendre ses propres droits 
et ceux de l'état. Il faut également que les juges de première 
instance ne soient plus à la merci d'un seul homme : ils ont fait 
leurs preuves de capacité, d'honnêteté, d'indépendance; les main- 
tenir plus longtemps sous une tutelle rigide serait une criante 
injustice. Le pouvoir absolu produit partout les mêmes effets; 3n 
n'a pu le supporter chez le khédive : il ne serait guère logique âe 
le laisser subsister chez le chef de la magistrature. La réforràe 
générale de l'Egypte est en bonne voie ; la prospérité matérielle 
du pays fait chaque jour d'immenses progrès ; sa prospérité riioràle 
augmente aussi d'une manière sensible; mais elle ne sera'âssufSe 
que si la commission internationale qui se réunira au Gh\-èé, aftn 
d'y étudier l'organisation de la magistrature, prend des moyens è^- 
caces pour faire de cette magistrature un corps uniqum'ent'-'jûdi- 
ciaire, et non plus, ce qu'il n'a que trop été jusqu'à présent, ^lân 
corps politique et législatif. - ^'^- '-o«J'« 

■ 5 . - .^^^^ 
GabRIEÎ GflARMEéi^ *• * 



LES 



RÉGIMENS SUISSES 

DANS LES GUERRES DE RELIGION DU XVP SIÈCLE. 



Ludwig Pfyffer und seine Zeit, par A.-Ph. de Scgesser ; Berne, 1880. 

M. de Segesser a rendu un véritable service à la science histo- 
rique en tirant des archives de son pays un grand nombre de docu- 
mens concernant les régimens suisses qui ont servi en France 

..pendant les guerres de religion du xvr siècle. Ces documens con- 
stituent une histoire des trois premières de ces guerres, depuis 
1^62 jusqu'à 1570, vue pour ainsi dire, non plus par le côté fran- 

,:jÇais, soit catholique, soit protestant, mais par le côté suisse, plus 
militaire que politique ou même que religieux. Les archives d'état 
de Lucerne, celles de Fribourg, de Soleure, renferment une abon- 
dance de rapports faits par les officiers qui étaient au service du 
roi de France. On y trouve aussi des journaux militaires, très pré- 
cieux, tenus pour ainsi dire jour par jour et de nombreux mémoires 
publiés comme pièces à l'appui dans des procès en diffamation. 
M. de Segesser s'est enfin servi du livre de famille des Pfyffer, 
Genealogia familice Pfyfferorum, une famille d'épée, illustrée dans 
les guerres de religion, 11 a même donné comme titre à l'ouvrage 

, qu'il vient de publier : Louis Pfyffer et son Temps, et groupé 
autour de la figure de ce colonel d'un des régimens suisses toute 
l'histoire de nos premières luttes religieuses. Louis Pfyffer est 
devenu en Suisse un personnage presque légendaire : on l'y nomme 
« le roi, des puisses, » La première partie de sa vie appartient tout 



LtS RÉGiaENS SUISSES. 317 

entière à la France : il y arriva comme capitaine d'une enseigne 
d'infanterie ; devenu colonel sur le champ de bataille de Dreux, il 
resta dans notre pays jusqu.'après la bataille de Moncontour. 
Retourné en Suisse, il devint le chef du parti catholique dans les 
vieux cantons et déploya comme administrateur et comme homme 
d'état autant de qualités qu'il en avait montré comme militaire. 
C'est surtout comme soldat au service de la France qu'il nous inté- 
resse. 11 a raconté les actions auxquelles il a pris part depuis 1562 
jusqu'à 1570 dans un style sobre et dénué de tout ornement. Parfois 
il lui échappe un mot de tristesse à l'aspect des misères qu'entraîne 
pour le pauvre peuple la fureur des deux partis; de lui-même il 
ne parle jamais. « Il n'y a, dit M. de Segesser, rien de plus simple, 
de plus uni que ces lettres, froides et sensées, dont la plupart 
sont écrites de sa propre main. Les plus grands événemens y sont 
traités comme des circonstances tout ordinaires. » On n'y voit que 
le conducteur d'hommes, méthodique, toujours occupé de la santé 
du soldat, de son bien-être, soigneux des plus menus détails ; pour 
lui, comme pour ceux qu'il mène à la bataille, la guerre est un 
métier; il met son honneur aie bien faire et semble n'avoir d'autre 
mobile. Il y a sans doute au fond de son cœur une foi sérieuse et 
sincère, la foi catholique; elle échappe parfois, toute naïve, dans un 
appel à Jésus, à la sainte vierge Marie ; on sent percer aussi çà et là 
quelque colère, quelque indignation contre les ambitions politi- 
ques qui, sous le couvert de la religion, déchirent le beau pays de 
France et le privent de tout repos. Étranger, il semble parfois 
plus patriote que ceux qu'il sert ou que ceux qu'il combat. Ce qui 
domine pourtant chez lui, c'est l'orgueil du condottiere, non pas 
d'un condottiere qui aurait ramassé des mercenaires de tout pays, 
mais du chef d'armée qui connaît tous ses soldats, qui en est le 
père, qui se sent attaché à eux par les liens les plus étroits, qui 
est sûr d'eux comme ils sont sûrs de lui. Les Suisses ! il faut qu'à 
ce mot les peuples sachent qu'ils n'ont à craindre ni désordre, ni 
pillage; il faut que les ennemis, quels qu'ils soient, soient émus 
de leur approche, que la plus brave cavalerie du monde tressaille 
à la vue de leurs piques; il faut que le roi, que la cour ne se sen- 
tent tranquilles et à l'abri de toute surprise que quand leurs ensei- 
gnes font la garde. 

La fidéhté des Suisses à la couronne française est un des traits 
de notre histoire qu'il ne nous est pas permis d'oublier. Elle date 
de la fameuse « paix perpétuelle,» signée, après la bataille de Mari- 
gnan,en 1516. Les articles de ce traité obligeaientle roi de France 
à payer aux cantons une pension annuelle et perpétuelle; ils lui 
permettaient de prendre à sa solde, toutes les fois qu'il le demande- 



318 REVUE DES DEUX MONDES, 

rait, des gens de pied suisses : huit cantons s'obligeaient à fournir 
des gens de pied contre tous indifféremment ; cinq cantons ne s'en- 
gageaient à les fournir au roi de France que pour la défense de ses 
propres états. En 1521, la « paix perpétuelle » fut complétée par 
un traité dont les articles sont devenus la base de tous les rap- 
ports entre la France et les cantons. Ce traité permettait au roi de 
France, quand il était attaqué par un ennemi quelconque dans son 
royaume, dans le duché de IVIilan, dans la principauté de Gênes ou 
n'importe ailleurs, d'un côté ou de l'autre des Alpes, de lever et 
prendre à sa solde des hommes de pied dans les cantons, au 
nombre d'au moins six mille et de seize mille au plus. Ces hommes 
de pied devaient servir pendant la durée de la guerre ou aussi 
longtemps qu'il plairait au roi et ne pouvaient être rappelés par 
les cantons, à moins que ceux-ci n'eussent eux-mêmes une guerre 
à soutenir. Si le roi entrait lui-même en campagne, il pouvait lever 
autant d'hommes qu'il lui plaisait, à la condition de ne choisir les 
chefs que dans les treize cantons de la ligue et de ne pas séparer 
les officiers et les soldats du même canton pendant la durée des 
hostilités (en temps de paix, cette faculté lui était laissée). Les 
Suisses ne devaient servir que sur terre, le roi ne devait prendre 
%ucun Suisse dans son armée propre, et ne devait faire entrer aucun 
Français dans les régimens suisses. Les autres articles réglaient 
les détails de la solde et élevaient d'un tiers la somme que le roi 
de France payait perpétuellement aux cantons. 

Le traité d'alliance fut renouvelé en 15/i9 avec Henri II; en 1564, 
avec Charles IX. Dans le dernier traité, il y a un article relatif à 
la solde de bataille ou solde d'honneur. Il fut entendu qu'il serait 
payé aux Suisses, après une bataille rangée, un supplément de 
solde qui fut convenu. Outre ces traités généraux faits avec les 
ligues, il y eut des conventions particulières, qui portent dans 
l'histoire diplomatique le nom de capitulations et dont les plus 
importantes furent signées en 1553, en 1554 et en 1556. 

L'alliance militaire contractée par les cantons avec la France 
n'avait rien qui pût contrarier les sentimens des Suisses : on avait 
réservé aux régimens des cantons une sorte d'individualité dont 
ils étaient fort jaloux. Discipline, règlemens, hiérarchie, armement, 
ordre de bataille, tout leur appartenait en propre. Ils constituaient 
une sorte de petite armée populaire, démocratique, destinée à 
lutter contre la cavalerie; mais le principe aristocratique dominait 
toute leur organisation, en ce sens que le commandement y était 
réservé à des familles pour qui le métier des armes était devenu 
une tradition et une sorte de noblesse. On retrouve toujours Ips 
mêmes noms dans les cadres supérieurs. Sous le règne de Louis XI, 



LES RÉGIMENS SUISSES. 319 

six mille Suisses avaient déjà servi en France et les capitaines des 
enseignes avaient été désignés par les cantons. A partir de Henri II, 
les nominations furent faites en apparence par l'ambassadeur de 
France, mais en réalité celui-ci nommait des bourgeois ou proprié- 
taires choisis par l'autorité cantonale. Ces commandans des enseignes 
nommaient eux-mêmes leur lieutenant et tout le cadre des sous- 
officiers. L'enseigne, qui devait avoir trois cents combattans, était 
l'unité tactique en même temps qu'administrative; les capitula- 
tions étaient directes entre l'ambassadeur et chacun des comman- 
dans des enseignes. Le régiment formait une unité tactique et 
administrative supérieure : c'étaient les capitaines qui choisissaient 
eux-mêmes dans leurs rangs le colonel du régiment. Ce choix 
devait être confirmé par la nomination royale. Les régimens étaient 
de force bien inégale, ils pouvaient avoir depuis treize jusqu'à 
trente-trois enseignes. Les Suisses ne dépassaient pas volontiers le 
chiffre de six mille hommes ou vingt enseignes par régiment, mais 
les rois de France essayaient toujours de l'augmenter pour diminuer 
leurs frai?, car les dépenses de l'état-major régimentaire étaient 
toujours les mêmes. Outre son colonel suisse, le régiment avait un 
colonel français, mais celui-ci ne faisait que servir d'intermédiaire 
entre les Suisses et le commandement supérieur de l'armée. Tous 
les détails de l'organisation des régimens suisses tendaient en somme 
à créer une puissante unité, une solidarité qui se reflétaient bien 
dans l'ordre de bataille; l'infanterie était déjà plus nombreuse au 
xvi^ siècle dans les armées royales que la cavalerie, mais on ne la 
regardait pas encore comme la reine des batailles. Les gros batail- 
lons serrés et hérissés de piques des Suisses, dédaigneux de couvrir 
leurs flancs par la cavalerie, faisaient un étrange contraste avec les 
compagnies d'ordonnance, les hommes d'armes du roi, les francs- 
archers, les arquebusiers à cheval, les gentilshommes qui portaient 
encore la lance comme les anciens chevaliers. 

I. 

Les mouvemens causés par la réforme en France avaient eu 
comme des remous dans les cantons suisses et avaient jeté quelque 
trouble dans les relations militaires des deux pays. Les réformés 
se couvraient du nom du roi, et se croyaient ainsi le droit de faire 
appel aux confédérés suisses. La Suisse elle-même était divi- 
sée : la guerre dite des chapelles y avait mis aux prises en 1532 
les catholiques et les protestans, et la paix qui l'avait suivie n'avait 
guère que les caractères d'une trêve; un groupe de cantons s'était 
formé, qui était désormais uni par la solidarité des intérêts re!i- 



320 REVDE DES DEUX MONDES. 

gieiix aux princes allemands réformés, à Genève et aux huguenots 
français. C'est en Suisse que s'était nouée la conjuration de La 
Renâudie, qui aboutit au massacre d'Amboise. Toutefois l'influence 
catholique était encore dominante, d'autant plus que les deux grands 
cantons protestans, Zurich et Berne, étaient divisés d'intérêts, et que 
la lutte entre la confession d'Augsbourg et la confession de Genève 
affaiblissait beaucoup le parti protestant. La France travaillait sans 
cesse à apaiser les querelles intestines des Suisses, parce qu'elle 
voulait, autant que possible, user à son bénéfice de leurs forces 
militaires et les empêcher de s'épuiser en luttes sans profit pour 
elle-même. 

Au commencement de l'année 1562, le prince de Gondé demanda 
des levées aux confédérés. Il parlait à ce moment au nom de la 
reine mère, qui s'appuyait sur lui depuis que le roi de Navarre 
était devenu l'instrument de la faction des Guises. Les cantons hési- 
tèrent, soulevèrent des difficultés à propos de paiemens qui étaient 
en retard (ces paiemens, au terme des conventions, devaient se 
faire à Lyon). Gondé dut coup sur coup envoyer deux ambassadeurs 
extraordinaires pour appuyer l'ambassadeur de France, Goignet, 
suspect de pencher vers les idées nouvelles. Ghacun se préparait 
à la guerre civile en France, et bientôt le massacre de Vassy la fit 
éclater. On sait comment le roi et sa mère furent enlevés par les 
triumvirs à Fontainebleau et conduits à Paris, comment Gondé 
s'empara d'Orléans et commença la guerre. Goignet, après avoir 
d'abord hâté le départ des enseignes suisses, avait ensuite cherché 
à le retarder, après que Gondé eut quitté le parti de la cour; Gondé 
et Goligny écrivirent aux cantons que l'argent qu'on leur avait pro- 
mis ne partirait point de Lyon. Les cantons demandèrent le rappel 
de Goignet; ils avaient déjà réuni quinze enseignes, qui partirent 
pour la France le 22 juin. En allant se ranger sous les drapeaux du 
roi de France, en dépit des obstacles opposés par l'ambassadeur, 
malgré les retards de la solde, les cantons catholiques obéissaient 
à leurs passions religieuses ; aussi les cantons protestans n'unirent- 
ils point leurs enseignes à celles de leurs confédérés; la ville de 
Lyon s'était insurgée et avait demandé des secours au Valais et à 
Berne; et l'on vit alors en Suisse un spectacle tout nouveau: des 
enrôlemens faits au nom des deux partis qui se disputaient le gou- 
vernement de la France. Pendant que le régiment catholique, com- 
mandé par Frôhlich, prenait le chemin de la Bourgogne, les ensei- 
gnes bernoises et valaisanes partaient pour Lyon sous le comman- 
dement de Diesbach. 

Les Suisses ne devaient se rencontrer sur aucun champ de 
bataille, car la campagne de Diesbach s'acheva en Bourgogae et ne 



LES REGIMENS SUISSES. 321 

fut marquée par aucune action importante. Le baron des Adrets avait 
soulevé le Dauphiné et en avait pris possession au nom du prince de 
Condé. Soubise, qui y avait ensuite pris le commandement, envoya 
Mirabel au-devant des Suisses et les cantonna à Vimy-sur-Saône. 
Tavannes, qui commandait en Bourgogne pour le roi, avait pris Châ- 
lon; et les Suisses furent occupés à défendre les approches de 
Mâcon et prirent part à l'expédition de Tournus, d'où l'on chassa 
la garnison royale, mais pendant que les protestant perdaient le 
temps aux environs de Tournus, Tavannes fit une marche de nuit 
et surprit Mâcon le 19 août. Les protestans essayèrent en vain de 
reprendre cette ville ; les Suisses furent entraînés dans leur défaite 
et perdirent deux canons. L'indiscipline semble s'être mise dans 
ces enseignes libres, enrôlées au mépris des vieilles conventions, 
mal approvisionnées et mal payées. Les huit enseignes bernoises 
et les sept enseignes du Valais furent finalement licenciées. 

Revenons aux enseignes catholiques qui avaient pris le chemin 
de la Bourgogne pour aller prendre le service da roi. Ces quinze 
enseignes, comptant quatre mille cinq cents hommes, s'étaient 
mises en route le 23 juin 1562 (elles furent rejointes pendant l'au- 
tomne par huit enseignes, qui portèrent à plus de six mille hommes 
l'effectif du régiment). Le colonel se nommait Frôhlich et servait la 
couronne de France depuis quarante ans ; il était de Soleure, qui 
avait donné trois enseignes ; Lucerne en avait donné trois, Fri- 
bourg deux; le reste venait d'Uri, de Schwyz, d'Unterwalden, 
de Zug, d'Appenzell, de Saint-Gall et de l'Argovie. Les Suisses 
passèrent par Pontarlier, Salins, Dôle, Saint -Jean- de -Lône, où 
ils arrivèrent à la fin de juin et se formèrent en régiment. Ta- 
vannes était à ce moment occupé de son entreprise sur Chalon- 
sur-Saône et sur Mâcon. Il aurait bien voulu garder les Suisses ; mais 
Frôhlich reçut une lettre du connétable de Montmorency, lui de- 
mandant de le rejoindre en toute diligence.il était déjà parti, quand 
il reçut de nouveaux ordres qui l'arrêtèrent un peu de temps. Il se 
remit toutefois en route et se rendit de Dijon à Paris en seize jours. 
Un rapport écrit de Palaiseau le 24 juillet nous montre ensuite les 
Suisses sur la route d'Orléans; la marche depuis la Bourgogne 
s'était faite en bon ordre, partout les populations leur avaient fait 
bon accueil et leur avaient fourni des vivres en abondance. Frôhlich 
annonçait que l'armée royale était entrée dans Blois le h juillet, 
que toutes les places entre Paris et Orléans étaient au pouvoir des 
royaux et qu'on se préparait à assiéger Orléans, qui était la place 
d'armes du prince de Condé ; douze cents cavaliers allemands avaient 
rejoint l'armée royale, sous le comte de Roggendjrf ; on attendait 
sous peu le rhingrave Philippe de Salm avec un régiment de lans- 

TOME XLII. 1880 21 



822 RETUE DES DEUX MONDES, 

quenets; enfin quatre mille Espa^ols étaient partis de la Navarre, 
et un nombre égal de Gascons devait bientôt renforcer l'armée royale. 

Le 26 juillet, les Suisses rencontrèrent, à peu de distance de 
Chartres, le roi de Navarre, qui allait rejoindre le roi de France 
dans cette ville : le lendemain, ils joignirent Guise et d'Ëlbœuf, 
avec un grand nombre de cavaliers et ils arrivèrent avec eux à 
Blois le dernier jour du mois. Ils y furent très bien reçus par le 
connétable, que la prise du château de Poitiers avait mis de fort 
belle humeur, et l'on apprit bientôt que Saint-André et Villars 
avaient pris la ville même de Poitiers, et s'étaient ainsi assurés de 
la clé de tout le Midi. Le connétable raconta à Fiôhlich les excès 
commis par les protestans à Blois et ailleurs, le bris des statues et 
des images, des crucifix, les tombes violées, les squelettes mis en 
pièces, les ossemens brûlés. Le farouche soldat pleurait en parlant 
de l'outrage fait aux tombes de ses plus proches parens. 

La reine mère et le roi Charles IX arrivèrent au quartier-géné- 
ral de Blois le 12 août, avec le cardinal de Bourbon et le légat; le 
même jour le rhingrave, amena son régiment de lansquenets. 
Avant d'attaquer Orléans, l'armée royale voulut isoler cette ville au 
sud et entreprit le siège de Bourges. Six enseignes suisses restèrent 
à Blois, et le reste du régiment se rendit devant Bourges avec le 
connétable; le siège fut conduit assez mollement, et les huguenots, 
commandés par Hangest d'ivoi, ne durent ouvrir les portes le 31 
août que parce qu'ils n'avaient plus de poudre. Ferait-on tout de 
suite le siège d'Orléans, ou marcherait-on d'abord en Normandie 
pour séparer les huguenots des secours qu'ils attendaient de l'An- 
gleterre? On se résolut à ce dernier parti, pour des raisons plutôt 
politiques que militaires. La reine mère cherchait à isoler le prince 
de Condé, elle aimait mieux l'amener à la paix que l'accabler tout 
à fait et redoutait presque autant de le perdre que de le voir 
triompher. 

Le 11 septembre, l'armée royale leva le camp de Bourges; Frôh- 
lich, à son grand regret, fut contraint de laisser six de ses ensei- 
gnes en détachement à Beaugency ; avec le reste de son régiment, 
il suivit l'armée royale à Montargis, à Étampes, à Houdan et 
devant Rouen (29 septembre). Après un siège de six jours, le 
fort Sainte-Catherine fut pris d'assaut par une colonne composée de 
royaux et de Suisses. Le 10 octobre, les enseignes demeurées à 
Beaugency rejoignirent le régiment : l'investissement de Rouen de- 
vient assez étroit, et l'on mit quarante canons en batterie sur la ville. 
L'armée de piège comptait environ seize mille hommes : les Suisses 
étaient établis sur la montagne Sainte-Catherine; ils ne perdirent 
que fort peu de monde et ne prirent point de part à l'assaut final. 



LES RÉGIMENS SUISSES. 323 

Pendant la durée de cet assaut, le roi, la reine et le connétable se 
tenaient près d'eux. Frôhlich raconte qu'après deux heures d'efforts, 
les assiégeans n'avaient pas encore fait grands progrès. Il était 
convenu qu'un trompette donnerait le signal de l'effort suprême. 
Mais un trompette de la ville vint sur les remparts en parle- 
mentaire pour essayer des pourparlers entre les assiégeans et la 
ville. Les soldats royaux prirent le son de la trompette pour le 
signal de la grande attaque. Ils se jetèrent sur les remparts, entrè- 
rent dans la ville et la mirent au pillage pendant vingt-quatre 
heures. C'était le désir de la reine de l'épargner, elle voulait même, 
suivant Frôhlich, lui accorder une chapelle protestante. 

Les Suisses aidèrent, après la prise de Rouen, à la réduction de 
Dieppe, de Honfleur et de Harfleur, qui se fit sans la moindre diffi- 
culté. Le Havre seul restait aux mains des Anglais. Pendant la 
durée de cette campagne, Frôhlich réclamait toujours le complé- 
ment de son régiment; on finit par le lui envoyer, et ce complément 
de huit enseignes était destiné à prendre une part très active à la 
guerre. Le chef que les officiers avaient choisi était Louis Pfyffer. 
Tavannes les avait dirigés, à leur entrée en France, sur le corps 
du maréchal de Saint-André, qui guettait les renforts allemands 
amenés par d'Andelot, pour tenter de s'opposer à leur passage. 
Les Suisses ne furent point tourmentés par les cavaliers allemands 
qui remplissaient les environs de Langres; ils traversèrent Ghâtil- 
lon, Troyes, Sens, et arrivèrent à Melun le 16 novembre. Il y a lieu 
de s'étonner que les Suisses ne se soient point heurtés contre les 
Allemands, que d'Andelot conduisit par la Lorraine et par Langres ; 
la marche de Pfyffer était presque téméraire, car il n'avait aucune 
cavalerie pour s'éclairer; mais d'Andelot évitait lui-même avec 
soin toutes les rencontres, pressé qu'il était de conduire ses ren- 
forts au secours d'Orléans et de permettre aux huguenots de 
reprendre l'offensive. 

Condé prit une résolution hardie ; il marcha sur Paris pour faire 
le dégât autour de la capitale et y jeter la terreur. Il avait joint les 
reîtres à Pilhiviers. Ayant perdu un peu de temps à prendre les 
petites villes placées sur sa route, quand il arriva devant Gorbeil, il 
trouva la ville fortement occupée. Tous les ponts étaient coupés 
entre Paris et Gorbeil, et il fallait emporter ce point pour passer sur 
la rive droite du fleuve. Saint -André s'y était jeté avec sept en- 
seignes de la Picardie, et les huit enseignes suisses de Pfyffer l'y 
avaient rejoint. Condé rencontra une résistance obstinée et dut lever 
le siège le 23 novembre. Ce fut la première action où fut engagé 
Pfyffer: elle eut pour résultat très important de contraindre Gondé 
à rester sur la rive gauche de la Seine et de l'empêcher d'attaquer 



324 REVUE DES DEDX MONDES. 

Paris par le côté le plus vulnérable. Quelques jours après, toutes 
les enseignes suisses étaient réunies à Saint-Germain, et le régi- 
ment se trouva au grand complet. 

Gondé avait continué ses opérations sur la rive gauche du fleuve: 
les huguenots s'étaient un moment avancés à Montrouge,à Arcueil, 
et menaçaient déjà les faubourgs de la capitale, quand la mort 
du roi de Navarre vint donner un tour nouveau aux affaires. 
Gondé était désormais le premier prince du sang. La reine mère 
lui fit de nouvelles ouvertures; mais les conférences n'eurent aucun 
résultat; Guise voulait seulement gagner du temps pour rallier 
toutes les forces royales, Gondé était obligé de compter avec Goligny 
et avec les ministres, et la trahison de Genlis, un des siens qui 
quitta l'écharpe blanche, lui rendit la modération plus difficile. Les 
Parisiens, un moment livrés à la terreur, s'étaient vite habitués au 
siège, et leur insolence s'amusait déjà aux dépens de Gondé : u II 
prend Paris pour Gorbeil. » Déjà Montpensier avait jeté des troupes 
gasconnes dans Paris, et Guise s'apprêtait à faire des sorties. 

Le 10 décembre au matin, Gondé leva le siège et partit à petites 
journées pour la Beauce. Qu'allait-il faire? L'avis de Goligny était 
qu'on allât en Normandie et qu'on cherchât à donner la main aux 
Anglais. Le duc d'Aumale, dans son Histoire des princes de Condé, 
dit que Gondé proposa une résolution hardie. Les catholiques étaient 
sortis de Paris pour poursuivre les protestans. Ils étaient déjà à 
Étanripes quand ceux-ci s'étaient arrêtés un moment à huit lieues 
de Ghartres, à Saint-Arnoult. « Le prince voulait renforcer la gar- 
nison de cette place dans l'espoir qu'ils l'assiégeraient et qu'elle 
les arrêterait quelques jours; en même temps, il aurait marché 
sur Paris, vide de troupes, avec les siennes, se serait emparé des 
faubourgs de la live gauche et s'y serait fortement logé. » Il espé- 
rait forcer ainsi l'armée royale à repasser la Seine, et il pensait, à 
la faveur de la teneur inspirée par son audace, forcer la reine à lui 
accorder une bonne paix. 

Ce projet qui, suivant le duc d'Aumale, « n'était pas sans quel- 
ques chances de succès, » fut combattu par l'amiral. Gondé consen- 
tit à suivre l'avis de Goligny, et l'on poussa rapidement vers la 
rivière d'Eure Dans la nuit du 18 décembre, Gondé avait son camp 
sur la rive droite de cette rivière à Ormoy, l'amiral était à Néron. 
Le connétable de Montmorency n'avait pas deviné d'abord si Gondé 
voulait reprendre le chemin d'Orléans ou s'en aller en Normandie, 
mais quand le mouvement des protestans se fut dessiné, il se pré- 
para à leur disputer le passage. Les rapports suisses nous montrent 
le connéiable en route le 13 décembre avec le régiment suisse, 
fort eu ce moment de vingt-deux enseignes (environ six mille six 



LES BÉGIMENS SUISSES. 325 

cents hommes) et vingt-deux pièces de canon; dès qu'il eut com- 
pris les intentions de Gondé, il se porta vivement dans la direction 
de Dreux. Le soir même où Gondé mettait son camp sur la rive 
gauche de l'Eure, l'armée royale occupait les \illages de la rive 
opposée. 

Le duc d'Aumale a donné un récit très complet et très émouvant 
de la bataille de Dreux : les documens ne manquent pas sur cette 
terrible journée, la plus sanglante, la plus acharnée de nos guerres 
civiles. Les acteurs qu'elle mettait en présence sont d'une telle im- 
portance dans l'histoire de France que rien de ce qui les concerne 
ne saurait nous rester indifférent. Le duc de Guise, resté à la tête 
de l'armée royale à la fin de la lutte, dicta son « Discours de la 
bataille de Dreux; » Goligny fit, de son côté, un a Brief Discours 
de ce qui est advenu en la bataille donnée près la ville de Dreux 
le samedy 19 de ce mois de décembre 1562. » On a le récit de 
Théodore de Bèze et de beaucoup d'autres; mais, après tant de 
témoignages intéressés et passionnés, l'historien doit lire encore 
les rapports de Louis Pfyffer et des capitaines suisses qui survé- 
curent au combat. Ces rapports furent écrits trois jours seulement 
après la bataille. 

Pendant la nuit du 18 au 19 décembre, toute l'armée royale 
passa l'Eure en grand silence sur deux ponts, gravit les pentes 
crayeuses de la vallée et s'établit sur le grand plateau qui est au 
sud de Dreux; à onze heures du matin, elle était en ordre de bataille. 
Les protestans avaient une très forte cavalerie, environ 5,000 che- 
vaux, et 8,000 hommes de pied, tant Allemands que Français, en 
tout 13,000 hommes; le connétable n'avait que 2,500 cavaliers, 
mais son armée, avec l'infanterie, s'élevait à 18,000 hommes. Des 
deux parts, les étrangers étaient en majorité; car l'armée royale 
avait, outre la grosse phalange suisse de 6,000 hommes, ^,000 lans- 
quenets allemands et 2,000 Espagnols (lettre du capiiaine Juan de 
Ayala, écrite du camp de Dreux, le 22 décembre 1562). D'Andelot 
avait amené à Gondé de 4,000 à 5,000 lansquenets et 2,500 reîtres, 
conduits par le maréchal de Rolthausen. Gomme troupes françaises, 
il n'y avait du côté des catholiques que 26 compagnies d'ordon- 
nance de grosse cavalerie de 50 lances, 22 enseignes d'hommes de 
pied gascons et 17 enseignes d'infanterie bretonne et picarde; du 
côté des huguenots, 800 cavaUers, 6 enseignes d'arquebusiers et 
14 enseignes d'hommes de pied. 

A cette époque, l'ordre de marche et l'ordre de bataille des 
armées était en quelque sorte le même ; on ne distinguait que l'a- 
vant-garde et la « bataille » ; au moment du combat, l'avant-garde 
formait l'aile droite, la « bataille, » ce que l'on nommerait aujour- 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'hui le centre et l'aile gauche. La grosse phalange des Suisses forma 
à Dreux le centre de l'armée royale ; elle avait à sa droite une aile 
très forte, composée de gendarmes, d'Espagnols, de Gascons, de 
lansquenets ; à gauche, les enseignes picardes et bretonnes ; Mont- 
morency se tenait avec ses gendarmes à la gauche des Suisses, 
entre son centre et son aile gauche. 

Vingt enseignes suisses formaient deux rectangles qui avaient 
chacun quatre-vingts hommes de front et trente-six hommes de pro- 
fondeur, reliés par les deux autres enseignes. L'armée royale étant 
en bataille marcha contre celle de Gondé qui lui montrait le flanc; 
et dans ce mouvement général, il arriva que la « bataille » se trouva 
très en avant de l'aile droite ; aussi reçut-elle le premier choc des 
huguenots. La bataille de l'armée huguenote se composait de 
450 hommes de grosse cavalerie, de 6 cornettes de cavaliers alle- 
mands, de 6 enseignes allemandes et 12 enseignes françaises. 
L'avant-garde, commandée par Goligny, comprenait 350 cavaliers 
français, U cornettes de cavalerie allemande, 6 enseignes allemandes 
et 2 françaises. Pour le combat, on avait séparé l'infanterie hugue- 
note en deux masses, l'une allemande à la gauche, l'autre française 
à la droite ; on avait fait aussi deux grosses masses de cavalerie, 
l'une au centre commandée par Gondé, l'autre à la droite comman- 
dée par Goligny. Il était une heure quand la bataille s'engagea. Les 
Suisses, comme de coutume, se mirent à genoux et les bras éten- 
dus appelèrent à haute voix le secours de Jésus-Ghrist et de la 
vierge Marie ; leur prière était courte : ils imploraient le ciel « de 
leur donner la victoire pour conserver les vraies églises apostoli- 
ques et aussi pour que quelque honneur pût en rejaillir sur leur 
chère patrie. » A peine relevés, ils avancèrent rapidement contre 
les hommes de pied allemands; en marchant ils se trouvèrent la 
droite en l'air, sans lien avec le reste de l'armée royale. G'est à ce 
moment qu'ils reçurent l'attaque du prince de Gondé, qui se jeta 
sur l'aile découverte des Suisses: « Mouy et d'Avaray, écrit le 
duc d'Aumale, les attaquent de front; lui-même les prend à revers. 
La phalange est traversée, le prince court alors à ses reîtres et les 
divise en deux corps. Il lance les uns sur cette trouée vivante où 
lui-même vient d'ouvrir une large brèche; les longs pistolets des 
Allemands achèvent l'œuvre de destruction commencée par la furia 
francese. Il oppose les autres à Damville et à d'Aumale, qui vien- 
nent au secours des Suisses. » Peu après la charge de Gondé sur 
les Suisses, Goligny avec sa grosse cavalerie chargea les gendarmes 
du connétable et les sépara de l'aile gauche des Suisses. La Roche- 
foucauld avec une petite réserve attaqua la phalange de front. Les 
Suisses étaient seuls, les troupes qui devaient les flanquer avaient 



LES RÉGIMENS SUISSES. 327 

été rejetées en arrière, la ligne de bataille des royaux était trouée; 
les huit canons qu'on leur avait donnés pour se couvrir avaient été 
pris ; le connétable avait en vain essayé de rallier ses forces, divi- 
sées par la charge de Goligny ; tombé de cheval, il avait été forcé 
de se rendre. La bataille semblait perdue pour les catholiques, et 
déjà les reîtres commençaient le pillage. Si, à cette heure suprême, 
les Suisses s'étaient débandés, la cause de Gondé triomphait peut* 
être pour longtemps, peut-être pour toujours. Des étrangers qui ne 
comprenaient pas notre langue, de rudes montagnards venus des 
hautes vallées d'Uri, de Schwyz, d'Unterwalden, de Zug, noms 
inconnus aux Français, tinrent ce jour-là dans leurs mains le sort 
de la France, Lucerne combattit pour Paris. Les bannières des can- 
tons devinrent des oriflammes. 

Les Suisses s'étaient reformés, resserrés en ordre : quand les 
hommes de pied allemands voulurent les charger à leur tour, non- 
seulement ils repoussèrent l'attaque; ils reprirent l'offensive et 
firent quelques centaines de pas en avant, assez pour reprendre 
les huit canons qu'on leur .avait enlevés. La phalange des Suisses 
se trouva encore plus isolée après ces avantages obtenus sur les 
lansquenets, et la cavalerie huguenote qui l'avait d'abord brisée, 
puis débordée, et qui s'était dispersée assez loin, s'était de nou- 
veau reformée et commençait à attaquer ses derrières. Depuis deux 
heures, elle portait tout le poids de la bataille : elle avait déjà 
perdu énormément de monde, quand elle reçut l'ordre de rallier 
le corps le plus rapproché de l'armée royale. A ce moment , 
Tammann, qui avait le commandement, fut frappé à mort, la pha- 
lange se forma presque spontanément en petits carrés qui se défen- 
dirent même à coups de pierres contre la cavalerie qui tourbillonnait 
autour d'eux. Ce moment fut le plus périlleux de la journée pour 
les Suisses; heureusement que les troupes de l'aile droite, sous le 
duc de Guise et Saint-André approchaient et préparaient leur 
attaque. 

L'infanterie française qui formait l'aile gauche de Gondé n'avait 
pas encore donné, mais toutes les autres troupes de son armée avaient 
été engagées. Guise, qui avait pris le commandement après la capture 
de Montmorency, jugea que le moment décisif était venu. Déjà on 
félicitait Gondé de sa victoire, il montra l'aile droite catholique : 
« "Vous ne faites donc pas attention à ce gros nuage qui va fondre 
surnous?» Le corps tout entier de Guise et de Saint-André s'ébran- 
lait, il changea bientôt la face des affaires et convertit la défaite des 
catholiques en victoire. Nous ne raconterons pas cette deuxième 
phase de la bataille, la capture de Gondé, la déroute des troupes 
huguenotes : nous ne dirons rien non plus du troisième acte, qui 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

fut le terrible retour offensif de Goligny; ces rencontres du soir 
furent les plus acharnées, et la bataille ne s'arrêta qu'à la nuit. 
Goligny avait rendu à ce qui était devenu la défaite des siens quelque 
chose des apparences de la victoire, mais aucune des deux armées 
ne resta sur le champ de bataille. Elles semblaient comme épouvan- 
tées de leurs sanglans efforts, ainsi que des résultats de la lutte. Cha- 
cune avait perdu son chef : le commandement restait des deux parts 
à ceux qui personnifiaient le plus vivement les passions qui avaient 
poussé tant de mains vaillantes, à Goligny et à Guise, Stratégique- 
ment, la bataille de Dreux était certainement un avantage pour les 
catholiques, car elle empêcha leurs adversaires d'exécuter leur 
dessein de marcher sur la basse Seine; on peut même soutenir 
qu'elle fut pour eux une victoire tactique, car, dit La Noue, « celui 
qui gaigne le camp du combat, qui prend l'artillerie et les enseignes 
d'infanterie, a assez de marques de sa victoire. » 

La Noue, parlant de cette bataille, vante beaucoup la conduite 
des Suisses : « La seconde chose très remarquable fut la générosité 
des Suisses, qu'on peut dire qu'ils firent une digne épreuve de leur 
hardiesse. Gar, ayant esté le gros corps de bataille, où ils étoient 
renversé à la première (charge) et leur bataillon mesme fort en- 
dommage par l'esquadron de M. le prince de Gondé, pour cela ils ne 
laissèrent de demeurer fermes en la place oii ils avoient esté rangés 
bien qu'ils fussent seuls, abandonnez de leur cavalerie et assez 
loin de l'avant-garde. Trois ou quatre cents arquebusiers hugue- 
nots les attaquèrent, les voyant si à propos et en tuèrent beaucoup, 
mais ils ne les firent déplacer. Puis un bataillon de lansquenets 
les alla attaquer qu'ils renversèrent tout aussitôt et les menèrent 
battant plus de deux cents pas. On leur fit ensuite une recharge 
de deux cornettes de reîtres et françois ensemble, qui les fit retirer 
et avec un peu de désordre, vers leurs gens, qui avoient esté spec- 
tateurs de leur valeur. Et combien que leur collonel et quasi tous 
leurs capitaines demeurassent morts sur la place, si rapportèrent- 
ils une grande gloire d'une telle résistance. » 

D'après les rapports officiels suisses, vingt et un officiers et trois 
cents soldats restèrent morts sur la place; le nombre des blessés 
qui moururent de leurs blessures fut si grand que peu de temps 
après, il fut nécessaire d'envoyer de Suisse au régiment un com- 
plément de deux mille hommes. Charles IX écrivit aux cantons une 
lettre pour donner témoignage de la vaillance et des bons services 
des Suisses, « il ne se peult dire que gens de guerre ayant jamais 
rien faict de mieulx (1). » 

(1) L'original de cette lettre est aux archives de Lucerne, 



LES RÉGIMENS SUISSES. 329 

Le troisième jour après la bataille, les Suisses, suivant leur habi- 
tude, se rangèrent sur le champ de bataille, se mirent à genoux 
et adressèrent une prière à Dieu. Puis ils formèrent le cercle, et les 
officiers survivans nommèrent LudAvig PfylTer colonel du régi- 
ment. 

Après labataillede Dreux, Coligny avait pris la direction d'Orléans, 
sans être poursuivi. Le duc de Guise ne bougea pas avant le 26 
décembre; il était le 9 janvier près de Beaugency, où il laissa les 
Suisses, qui y demeurèrent jusqu'au 3 février. Mais Orléans ne put 
être investi avant que Coligny, laissant d'Andelot dans les murs de 
la ville, eût avec quatre mille cavaliers, pu se rendre à marches 
forcées en Normandie et s'unir aux Anglais, qui lui apportaient au 
Havre de l'argent, des troupes et des munitions. Le duc de Guise 
garda les Suisses auprès de lui pendant le siège d'Orléans. On a 
sur ce siège non-seulement les rapports de PfyfTer, mais les dé- 
pêches de Petermann de Gléry, qui, avec le bourgmestre de Fri- 
bourg, Jacob de Praroman, était venu en France pour se rendre 
compte des pertes subies par le régiment suisse à Dreux et 
pour régler avec la cour de France les questions relatives aux 
arriérés de solde et à la solde de bataille, questions qui n'étaient 
jamais résolues à la satisfaction des cantons. Cléry se rendit de- 
vant Orléans, il trouva le régiment suisse fort diminué ; la cour 
demandait des renforts avec insistance, car elle s'effrayait des 
nouvelles qu'elle recevait de Coligny et des Anglais, et le duc de 
Guise écrivit lui-même aux cantons catholiques. On sait com- 
ment il tomba, le 18 février, sous la balle de Poltrot de Méré. 
Dans une lettre écrite le 28 février (conservée aux archives de 
Fribourg), Gléry accuse les prédicans huguenots d'avoir été les 
instigateurs du meurtre. Trois jours avant de mourir, le duc de 
Guise prit congé des commandans suisses et serra encore une fois 
leur main. Il était l'idole des cantons catholiques; lui mort, la guerre 
était presque terminée, et l'on ne chercha plus que les moyens de 
négocier. Gonié, raconte Gléry, avait trois fois tenté de s'échapper 
de sa prison, et on avait dû lui donner des gardes suisses, en qui 
l'on avait pleine confiance. 

Dans les événemens qui suivirent, le rôle des Suisses fut assez 
effacé : protestans et catholiques firent ensemble le siège du 
Havre : les cantons envoyèrent à Pfyffer des ordres répétés pour 
lui enjoindre de ne point permettre à ses troupes de servir sur 
mer; les Suisses ne prirent part à aucun engagement pendant le 
siège et perdirent seulement quelques hommes par les maladies. Le 
siège fini, on renvoya beaucoup de monde, et le 22 octobre, le roi 
licencia la plupart des enseignes suisses. H ne garda que deux mille 



330 REVDE DES DEUX MONDES. 

hommes environ, «qui est plus pour la recoignoissance du bon et 
fidelle service que nous avons receu d'eulx et pour le témoignage 
de la seureté et fiance, que nous avons en leur fidélité, que pour 
besoing que nous en ayons. » 



II. 

Le traité d'union qui avait été conclu entre le roi de France et 
les cantons (à l'exclusion de Zurich et Berne) expirait en 156Zi et 
fut renouvelé dans cette année ; les négociations ne laissèrent pas 
que d'être assez difficiles, à cause des engagemens des cantons 
avec l'Espagne, avec la Savoie et avec le saint-père, qui faisaient, 
si le mot était permis, une sorte de concurrence à la France pour 
avoir des hommes de pied bien organisés. La France toutefois avait 
quelques avantages dans les cantons; outre que les Suisses étaient 
attachés à la couronne française par des services déjà, anciens, la 
diplomatie française pouvait toujours obtenir beaucoup des can- 
tons catholiques en les menaçant de favoriser les cantons pro- 
testans : quand les cantons catholiques faisaient mine de trop se 
jeter du côté de l'Espagne, la France appuyait quelques prétentions 
de Zurich et de Berne. Les divisions religieuses de la Suisse ser- 
vaient ainsi notre politique et nous ménageaient les moyens d'as- 
surer et d'étendre notre influence. Le 19 décembre 1566, l'envoyé 
français, M. de Bellièvre, demanda aux cantons une levée de six mille 
hommes. Veut-on savoir quels prétextes il invoquait? Il parlait 
« des grandes et puissantes armées qui se dressent tant par mer 
que par terre, non-seulement en pais et royaumes qui sont proches 
à ceux du roi très chrétien, mais aussi en toutes les provinces et 
dominations du Turcq. » Il n'est question, dans la dépêche, que 
des intérêts de la chrétienté : ce qu'on voulait en réalité, c'était se 
préparer à une nouvelle guerre religieuse; la lutte était, en effet, 
imminente. Après la mort du duc de Guise, la paix avait été bâclée 
à Amboise; mais, malgré l'entreprise patriotique de la reprise du 
Havre, la paix n'était pas rentrée dans les cœurs, et l'on s'adressait 
toujours à la « belliqueuse nation » quand on sentait venir l'heure 
de nouveaux périls. Goligny aurait voulu tourner sur l'Espagne les 
armes de la France, pour empêcher le retour de la guerre civile ; 
mais Catherine de Médicis penchait pour l'Espagne et redoutait l'a- 
mitié de la reine Elisabeth : elle se laissa conduire par les Guises à 
Bayonne (juin 1565) et conféra avec le ducd'Albe. Le bruit se répan- 
dit dans toutes les églises protestantes que la reine de France et 
l'envoyé du roi d'Espagne avaient préparé dans cette entrevue la com- 
plète extermination de tous les hérétiques. La reine caressait pour- 



LES RÉGIMENS SUISSES, 331 

tant encore Condé, elle lui permit, peu après de se marier à la cour 
suivant le rite protestant ; elle accorda le prêche à tous les princes et 
à toutes les princesses de la religion, dans l'intérieur de leurs châ- 
teaux. On sait en effet depuis quelques années, car la vérité histo- 
rique est tardive, que l'entrevue de Bayonne n'avait abouti à aucun 
résultat; et l'on dut se préparer à la guerre en France quand on 
vit leducd'Albe sortir d'Italie avec une belle armée, passer le Mont- 
Cems,et se diriger par le Dauphiné, la Franche-Comté et la Lorraine 
vers les Pays-Bas; nos frontières étaient pour ainsi dire insultées; on 
fit mine de rassembler des troupes, et Condé en demanda le com- 
mandement avec l'épée de connétable : Catherine lui fît d'abord 
une réponse évasive ; il était difficile de ne pas donner une armée 
au premier prince du sang quand tout semblait annoncer la guerre. 
« Le duc d'Anjou prit le prince à part et lui demanda fort haut de 
quel droit il voulait usurper une charge qui ne devait appartenir 
qu'à lui; puis, après quelques phrases débitées sur le ton de la 
menace, il se retira sans attendre la réplique. Le duc d'Anjou sor- 
tait à peine de l'enfance, et, quoiqu'il fût déjà l'objet des funestes 
prédilections de sa mère, rien encore n'avait révélé chez lui une 
ambition si vive et si précoce. Évidemment la leçon lui avait été 
faite. Condé, surpris et irrité de cette sortie inattendue, demanda 
quelques explications; mais déjà on avait jeté le masque ; il n'était 
plus question de guerre contre l'Espagne, ni d'armée à former : 
« Que ferez-vous donc des Suisses? demanda-t-il. — Nous trou- 
verons bien à les employer, » lui répondit-on. Le prince quitta 
immédiatement la cour (1). » 

La marche du duc d'Albe le long de la frontière française 
avait-elle été un acte prémédité devant servir de prétexte à la 
cour pour rassembler des forces qui devaient ensuite être tournées 
contre les protestans? Tout semble aujourd'hui prouver le con- 
traire; la cour était en réalité très mal préparée pour une lutte, 
même très mal gardée. Mais les huguenots crurent à un complot, 
et prenant les devans, ils se résolurent à en empêcher le dévelop- 
pement par une action énergique. 

Les Suisses, dont Condé parlait à la reine dans la conversation 
que nous avons rapportée plus haut, avaient été lents à se réunir : 
les six mille hommes demandés par la France formaient vingt 
enseignes de trois cents hommes et Pfyffer en était le colonel. Il 
traversa Genève et se rendit à Chalon-sur-Saône, où toutes les 
enseignes furent réunies le 11 août. Pfyffer estimait d'abord que sa 
mission consisterait à observer les Espagnols, mais il comprit bien 

(1) Histoire des princes de Condé^ par le duc d'Aumale. 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 

■/ite qu'on aurait besoin de ses services contre les huguenots. 
Les Suisses furent dirigés sur Chaumont, ils passèrent par Beaune, 
Nuits, Is-sur-Lisleprès de Dijon et Longeau. Ils reçurent à ce moment 
l'ordre de se rapprocher du roi et d'aller à Château-Thierry. Ils 
arrivèrent dans cette ville le 19 septembre. 

La cour était à Monceaux, inquiète des raouvemens des huguenots. 
Condé, Coligny, d'Andelot avaient été mandés, mais n'avaient pas 
reparu à la cour. La marche des Suisses précipita leurs résolutions. 
Le plus profond secret couvrait encore leurs desseins; tous trois 
étaient dans leurs terres, et la reine mère ne voulait pas encore 
croire à une prise d'armes; les conjurés avaient résolu de réunir 
secrètement leurs forces, de se jeter entre la cour et les Suisses, 
de livrer bataille s'il le fallait à ces derniers, de s'emparer du jeune 
roi et de chasser les Guises. Rozay-en-Brie était le lieu du rendez- 
vous. Aux premières nouvelles du rassemblement de Rozay, le roi 
et la reine mère quittèrent Monceaux et se rendirent à Meaux, ils 
appelèrent les Suisses et envoyèrent François de Montmorency, le 
fils du connétable, auprès des huguenots pour les amuser de quelque 
négociation. 

Le 25 septembre, entre 9 et 10 heures du soir, le colonel Pfyffer 
reçut une lettre où on lui enjoignait de se rendre rapidement à Meaux 
avec toutes ses forces. Les Suisses partirent le même soir à minuit. 
Ils arrivèrent à Meaux le lendemain dans la matinée, et la rapidité 
de cette marche, faite en moins de douze heures, déjoua les projets 
des huguenots. Gomme une partie de la bourgeoisie de Meaux avait 
adopté la nouvelle foi, dix enseignes prirent la garde de la ville et 
des postes, le colonel lui-même fît la garde avec son enseigne 
auprès du roi pendant la nuit du 26 au 27 ; les dix autres enseignes 
campèrent dans un faubourg. On répète généralement, d'après de 
Thou et La Popelinière, que les Suisses ne restèrent que trois heures à 
Meaux ; ils y passèrent deux jours. 

Le connétable et le chancelier de l'Hospital étaient d'avis que le 
roi s'enfermât à Meaux, sous la garde des Suisses ; ils craignaient 
de le livrer au hasard d'un combat, on n'avait point de cavalerie et 
la marche sur Paris leur semblait, dans ces conditions, trop hasar- 
deuse. «M. de Nemours débatitfort et ferme qu'il faloit gagner Paris, 
pour beaucoup de raisons — et pour ce il fut crû, disant que sur 
la vie il mèneroit le roy sain et sauf dans Paris. » (La Popelinière.) 
Tous les Guises s'étaient retirés de la cour, pour ôter à ceux de la 
religion le prétexte de se servir de leur nom et de représenter le 
roi comme leur prisonnier. La marche sur Paris ne fut donc pas 
décidée sur leur conseil, mais uniquement sur le conseil du duc de 
Nemours. Davila raconte que le connétable ne se résolut au départ 



LES RÉGIMENS SUISSES. 333 

qu'après que le colonel des Suisses eut demandé à parler au roi et 
lui eut dit qu'il se faisait fort de le ramener à Paris avec ses piques. 
Les relations des officiers suisses ne mentionnent point cet épisode 
dramatique ; il est à croire cependant que l'on prit l'avis de PfyfTer 
avant de se résoudre au départ. Laissant dix enseignes, la moitié du 
régiment, à Meaux pour couvrir la retraite, le colonel partit à 
minuit, dans la nuit du 27 au 28 septembre, avec les dix autres 
enseignes et avec la cour; à une petite distance de la ville, il rangea 
la phalange en bataille et se mit en route vers l'aube. A ce moment, 
les dix autres enseignes quittèrent la ville; elles le joignirent, et se 
mirent aussi en ordre de bataille. Le régiment formait ainsi pendant 
la marche deux grands rectangles, comme à Dreux. Les seigneurs 
catholiques, à cheval, entouraient le roi. On avait déjà fait la moitié 
du chemin, quand on aperçut un gros de neuf cents ou mille cava- 
liers huguenots dans le vallon où sont Lagny et Ghelles. Gondé et 
d'Andelot, suivant les rapports suisses, avaient environ deux mille 
chevaux; les écrivains protestans ne parlent que de cinq cents 
hommes. PfyfTer fit arrêter les Suisses; il mit le roi et la famille 
royale au centre d'une phalange unique et plaça les arquebusiers 
aux sommets du grand rectangle. Les Suisses mirent genou en terre 
et firent leur prière pour se préparer au combat. Ils voulaient mar- 
cher à l'ennemi, mais PfyfTer donna l'ordre d'attendre l'attaque et 
fit défense aux arquebusiers de tirer avant d'être très sûrs de leur 
coup. Cette prudence n'était pas dans les habitudes des Suisses, 
qui, une fois formés en phalange, marchaient toujours en avant, soit 
contre l'infanterie, soit contre la cavalerie ; mais le connétable avait 
un dépôt qu'il ne voulait pas exposer inutilement aux ris'jues d'un 
combat. La fière mine et le grand nombre des Suisses en imposè- 
rent peut-être moins à la brave cavalerie huguenote que la pré- 
sence du jeune roi ; ils se contentèrent de tourner autour de la 
phalange, qui se remit bientôt en marche. A Lagny, on crut un 
moment à une attaque, au passage d'un ruisseau, mais les arque- 
busiers couvrirent les Suisses pendant le passage; aussitôt après, 
le roi, la reine, le frère du roi, sa sœur, Madame Marguerite, le 
duc de Bouillon, encore enfant, les dames et les seigneurs de la 
cour prirent le chemin le plus court pour aller à cheval à Paris. Le 
connétable et les Suisses les couvrirent et leur donnèrent le temps 
de prendre de l'avance; le soir, ils firent une halte au Bourget, et, 
à une heure du matin, ils firent leur entrée dans Paris. Les esca- 
drons huguenots n'avaient fait qu'insulter l'escorte du roi, sans en 
venir véritablement aux prises, et Charles IX n'oublia jamais cette 
journée où on l'avait fait marcher plus vite que le pas. 

La retraite de Meaux donna un grand renom aux Suisses et leur 



334 REVUE DES DEUX MONDES. 

fut comptée à l'égal d'une victoire. On admira comment des 
enseignes nouvellement levées avaient une si forte discipline, et 
combien elles étaient promptes dans leurs mouvemens. Paris les 
considéra comme les sauveurs du jeune roi, et on se fit une fête 
d'aller les voir dans leurs quartiers du faubourg Saint-Honoré. Les 
conséquences politiques de la retraite de Meaux, et surtout de la 
marche des Suisses de Château-Thierry sur Meaux, étaient de la 
plus haute importance. Si le roi fût devenu le prisonnier du prince 
de Gondé et des Ghâtillon, toute notre histoire nationale eût peut- 
être changé de face. La monarchie ne courait aucun danger, et 
aucun des deux partis en lutte ne songeait à séparer sa cause de la 
cause royale; mais tous deux voulaient avoir le roi, comprenant 
que, sans lui, ils ne pouvaient conserver ou gagner le cœur de 
peuple. 

Le lendemain de l'arrivée des Suisses, le roi alla remercier le colo- 
nel Pfyffer et ses officiers pour le service qu'ils avaient rendu à sa 
couronne. On a raconté que, pendant la marche de Meaux, Charles IX 
passa au cou de Pfyffer l'ordre de Saint Michel et lui permit de 
mettre les fleuri de lis dans ses armes. Les rapports suisses, qui 
auraient certainement mentionné ce fait, n'y font aucune allusion. 
La famille Pfyffer possède, il est vrai, un fort beau collier en or du 
temps de Henri II, mais ce collier n'est pas celui de Saint-Michel. 
Elle conserve aussi le Saint Michel du petit ordre (l'image de saint 
Michel pendue à un ruban noir), mais il ne fut apparemment donné 
à Pfyffer qu'après la bataille de Moncontour. 

Le roi était si content des Suisses que, peu de jours après son 
retour à Paris, il fit demander par son ambassadeur une nouvelle 
levée de quatre mille hommes : neuf enseignes furent immédiate- 
ment envoyées à Nantua et de là partirent de suite pour Paris. De 
graves événemens avaient lieu pendant ce temps; Gondé avait 
entrepris le blocus de Paris et en occupait les principales approches. 
Il y avait dans la capitale, outre les Suisses, les troupes de Strozzi 
qu'on avait fait revenir de la Picardie, et celles de Brissac, revenues 
de Lyon. Le 10 novembre, le connétable sortit avec toutes ses forces, 
occupa la plaine de Saint-Denis et offrit la bataille aux huguenots, 
qui se tenaient entre Aubervilliers et Saint-Ouen. 

Pendant la bataille dite de Saint-Denis, les Suisses avaient à 
leur droite quatorze pièces de canon et un peu plus loin la cava- 
lerie de Gossé, de Biron, de Damville et d'Aumale; à leur gauche, 
se tenait le connétable, qui avec un corps de cavalerie occupait le 
centre de la ligne de la bataille. La bataille de Saint-Denis fut sur- 
tout une affaire de cavalerie, car les huguenots n'avalent presque 
pas d'hommes de pied. Les Suisses n'eurent donc qu'un rôle à 



LES BÉGIMENS SUISSES. 335 

peu près passif, et Pfyffer écrivit dans son rapport qu'il n'avait pas 
perdu un seul homme; la phalange empêcha sans doute les 
huguenots d'user des avantages qu'ils avaient obtenus au début et 
permit à la cavalerie royale de se reformer. L'ambassadeur de 
France dit aux cantons « que le régiment de la nation des ligues 
n'a rien oublié de sa générosité accoutumée, s'estant très vailla- 
ment présenté en bataille, si que les ennemys ne les auserent atta- 
quer et ne s'est perdu ung seul homme des leurs. » Pfyffer écrivit : 
« Si le jour eût été plus long, nous en eussions fini avec eux. » 

Les huguenots firent encore très bonne contenance le lendemain, 
mais ils levèrent le blocus de Paris, Le vieux connétable de Mont- 
morency était mort à la bataille de Saint-Denis : en le tuant, écri- 
vait Pfyffer dans son rapport, les huguenots « ont tué un ennemi qui 
leur était bon, » Le connétable avait^ en effet, toujours cherché à 
s'interposer entre les deux partis; allié aux Châtillon, il était l'en- 
nemi de la maison de Lorraine. Catherine de Médicis fit nommer 
lieutenant-général du royaume le duc d'Anjou, le jour où il entrait 
dans sa quinzième année ; ce jeune prince devenait ainsi le comman- 
dant de l'armée royale, et le 19 décembre, le roi écrivait au colonel 
Pfyffer : 

« Sieur colonel, vous scavez assez de longue main la fyance que 
j'ay en vous et ceux de vostre natyon, dont je ne pouvois faire plus 
ample ny meilleur tesmoynage qu'en vous baillant mon frère vous 
commander en mon armée. » Il lui explique ensuite qu'une '( cer- 
taine entreprise doit se fere avec ung bon nombre de cavallerie, 
laissant derryere les Suisses, gens de pied francoys et l'aitillerie, 
employez a ung autre effect; » m'élis que le duc d'Anjou ne doit 
point se joindre à cette cavalerie et doit demeurer avec les Suisses. 

Pendant la campagne qui suivit, l'armée royale fut pour ainsi 
dire énervée par les négociations de la reine, qui ne désespéra 
jamais de ramener à elle le prince de Condé ; mais celui-ci ne fît 
qu'amuser la reine mère et opéra sa jonction avec Jean-Casimir, qui 
lui amenait de grands renforts allemands. L'armée de Condé, très 
faible au début, s'éleva bientôt à trente mille hommes ; cette armée 
était toutefois fatiguée de la guerre, et les nobles huguenots auraient 
voulu en finir dans une bataille rangée qu'on leur refusait toujours. 

Le régiment suisse s'était accru de 4,000 hommes qu'on avait 
trouvés à Vitry le 2S décembre 1567. 11 resta dix jours immobile 
dans cette ville. On n'a aucun rapport suisse entre le commence- 
ment de l'année 1568 et le mois de mars; la cavalerie huguenote 
tenait la campagne et arrêtait tous les courriers. Le 5 mars, Pfyffer 
rapporte que l'armée royale était repartie pour Paris, où elle était 
rentrée le 19 février. Pendant cette marche d'hiver, le régiment 
avait eu beaucoup de malades et un grand nombre d'hommes avaient 



336 REVUE DES DEUX MONDES. 

déserté. Le séjour à Paris n'avait pas arrêté la désertion, et les ma- 
lades étaient toujours en très grand nombre. On a une curieuse 
lettre du conseiller de Lucerne, où il se plaint que les officiers de 
Lucerne n'aient pas encore envoyé d'argent à leurs familles, comme 
avaient déjà fait ceux de Fribourg et de Soleure. Pfyffer et les offi- 
ciers de Lucerne répondent qu'on n'a rien envoyé parce que les 
routes ne sont pas sûres et que l'argent tomberait aux mains des 
huguenots. La paix de Longjumeau mit fin à une campagne où les 
Suisses n'avaient pu recueillir aucune gloire. Parmi les causes qui 
déterminèrent la paix, Pfyifer fait sonner très haut la conduite des 
reîtres allemands de l'armée royale. Beaucoup de ces reîtres, dit-il, 
étaient de la nouvelle religion, et toutes sortes d'intelligences s'é- 
taient établies entre eux et les soldats du palatin qui avaient grossi 
l'armée de Gondé. Reîtres royaux et reîtres de Condé avaient à l' envi 
saccagé le royaume, et si la guerre eût duré plus longtemps, la 
famine eût été universelle. Le régiment suisse cantonné à Ville- 
neuve-Saint-Georges fut décimé par les maladies jusqu'au moment 
où on le licencia. Dix enseignes seulement restèrent en France. 

in. 

La paix de Longjumeau, imposée par la fatigue et le dégoût, ne 
pouvait être qu'une courte trêve : Condé et la reine avaient donné 
au royaume le temps de respirer, mais les meneurs des deux partis 
étaient mécontens. Goligny n'avait pas déguisé sa mauvaise humeur. 
Le roi de France demanda quatre mille hommes aux cantons pour 
faire un gros régiment; un peu plus tard il demanda que l'on fit non 
plus un seul régiment suisse de dix mille hommes, mais deux 
régimens de 6,000 hommes chacun. On se contenta cependant de 
porter à ce chiffi-e le régiment Pfyffer, et avec quatre mille hommes 
de nouvelles levées, on fit un second régiment qui fut commandé 
par Gléry, de Fribourg. 

Condé s'était retiré à Noyers, en Bourgogne, une forteresse pla- 
cée au centre de quantité de maisons huguenotes. D'Andelot était à 
peu de distance, dans son château de Tanlay. Gondé et Goligny par- 
tirent ensemble de Noyers, le 23 août, pour recommencer la guerre ; 
ils se dirigèrent sur la Rochelle, où ils arrivèrent le 20 septembre. 
On attendait des renforts de la reine Elisabeth et du duc des Deux- 
Ponts. La reine de Navarre s'était jointe aux insurgés, et la lutte 
devait cette fois avoir pour théâtre le pays au sud de la Loire. Dès 
le 10 août, trois enseignes du régiment suisse avaient été en- 
voyées à Orléans ; peu de jours après, le reste suivit, et l'armée 
royale se concentra autour de cette ville. Le duc d'Anjou, qui la 
commandait, passa par Blois et Amboise; il rencontra à Ghâtellerault 



LES RÉGIMENS SUISSES. 337 

l'armée de Coudé, forte d'environ trente mille hommes; l'armée 
royale avait vingt-sept mille hommes, dont vingt mille hommes de 
pied. 

Condé voulait s'assurer un passage sur la Loire et aller soulever le 
nord de la France, tandis que le duc d'Anjou cherchait à le tenir en- 
fermé dans la Saintonge. Une bataille eut lieu à Jazeneuil (près de Lusi- 
gnan), bataille hasardeuse et confuse, sans résultats tactiques : l'a- 
vantage stratégique appartint à Condé, car pendant que l'armée royale 
restait sous les armes et rectifiait ses positions, Condé prenait 
l'avance sur le chemin de la « France; » c'est ainsi qu'on appelait 
encore le pays au nord de la Loire. Les Suisses, avec l'armée royale, 
quittèrent les environs de Poitiers et suivirent Condé à Mirebeau et 
Loudun. Un froid terrible ayant imposé une sorte de trêve aux deux 
armées, Condé prit ses cantonnemens autour de Loudun et le duc 
d'Anjou à Chinon. La campagne de 1568 était finie; celle de 1569 
devait être une des plus sanglantes de nos guerres civiles. Condé 
tenait les villes principales du Poitou; les royaux gardaient les 
affluens de la Loire et de la Vienne, pour empêcher la jonction de 
Condé avec les secours allemands qui d'ordinaire longeaient les 
sources de la Seine et de ses afîluens pour arriver dans la vallée de 
la Loire. On reprit la campagne dès la fin du mois de janvier, on 
manœuvra beaucoup des deux parts, et les deux armées ne se trou- 
vèrent en présence que le 13 mars à Jarnac. Le duc d'Aumale a 
donné une brillante description de la grande bataille qui s'y livra, 
et les rapports suisses permettent seulement d'ajouter quelques tou- 
ches au tableau qu'il a tracé. 

A la faveur de la nuit et d'un brouillard épais, l'armée royale 
traversa la Charente sans être aperçue. Le duc d'Anjou, qui avait 
communié de bon matin avec tous les princes, la rejoignit sur la 
rive droite, à neuf heures du matin. L'avant-garde était comman- 
dée par Guise, Martigues et Montpensier. Elle était suivie des 
Suisses, avec l'artillerie et la cavalerie allemande; ensuite venait le 
duc d'Anjou avec la bataille ; l'armée déboucha ainsi en une seule 
colonne. Elle ne fut aperçue qu'à ce moment pfir les patrouilles hu- 
guenotes. On sait comment Coligny et d'Andelot furent accablés, 
comment les appels de Coligny empêchèrent Condé de faire la 
retraite en bon ordre qu'il commençait déjà et l'amenèrent sur le 
champ de bataille, oh il trouva la mort d'un héros. 

Les Suisses étaient,' comme toujours, à peu près au centre de la 
ligne de bataille des royaux ; PfyfTer dit positivement dans son rap- 
port que ses hommes n'eu vinrent pas aux mains pendant les prin- 
cipales attaques; quand la bataille était déjà perdue pour les hugue- 
nots, ils tombèrent seulement sur les hommes de pied de l'armée 

TOME XLII. — 1880. 22 



838 REVUE DES DEUX MONDES. 

de Gondé qui cherchaient à passer la Charente sur des ponts. Quand 
Gondé fit sa charge avec la noblesse française, il se jeta sur lès 
gardes rouges de Monsieur; les Suisses ne pouvaient être loin du 
duc d'Anjou. Dans la lettre que le roi écrivit au colonel après la ba- 
taille, il dit : M M'ayant plus particulièrement mondict frère mandé 
le bon devoir que vous y avait fait, ayant par votre moien obtenu la 
victoire, que Dieu luy a donnée. » Il n'y a peut-être là qu'une forme 
de la phraséologie toujours un peu emphatique du xvi® siècle. Voici 
ce que dit Pfyffer de la mort de Gondé : « Le prince de Gôndé est 
arrivé au milieu des nôtres, mais ils l'ont tué. J'ai entendu dire 
du duc lui-nifême qu'il leur avait offert 12,000 couronnes s'ils vou- 
laient lui garder la vie sauve, mais ils ne l'ont pas voulu. Aussi le 
duc se n\ontré-t-il très content d'eux; on dit qu'il veut leur faire 
présent dé 10,000 couronnes. » 

Un officier suisse, Hoffner, écrit au sujet de cette mort : « Que 
Dieu tout puissant soit miséricordieux pour le pieux prince de 
Gondé,.. car il étoit un prince pieux et droit, mais il a été honteu- 
sement abusé par l'amiral Gasper de Golony (Coligny)... » Un 
autre officier suisse appelle Gondé, « ce grand abimeur dé pays et 
de gens et faiseur de malheurs » [grossen Icind und Ifitverderber 
unglûkmachcr). 

Les protestans ne voulaient pas, ne pouvaient pas séparer leur 
cause de la cause royale : leur ambition était de mettre leur foi sur le 
trône, et à défaut duroi, il leur fallait du moins un prince du sang. 
Gondé mort, ils s'empressent de reconnaître comme leur chef Henri 
de Navarre, mais pour un temps Goligny devient le véritable maître 
du parti, 

Pendant qu'on se battait sur la Gharente et la Vienne, les troupes 
allemandes du duc des Deux-Ponts faisaient une puissante diver- 
sion dans l'est de la France. On leur avait opposé le duc d'Aumale 
avec mille chevaux, huit mille hommes de pied, le régiment suisse 
de Gléry et cinq raille Allemands et Wallons envoyés par le duc 
d'Albe. La cour crut un moment que le prince d'Orange joindrait 
ses efforts à ceux du duc des Deux-Ponts et se tournerait avec ce 
dernier sur Metz pour reprendre cette ville à la France ; l'inquiétude 
avait été si vive que le roi se rendit à Metz en personne. Le duc des 
Deux-Ponts avait réuni ses troupes en Alsace ; il passa en revue, le 
15 mars, près de Haguenau, une armée composée de sept mille 
cinq cent quatre-vingt-seize cavaliers et six mille hommes de pîed, 
outre six cents seigneurs français et allemands. Le prince d'Orange 
pt ses deux frères Louis et Heiiri de Nassau étaient dans son état- 
raàjor. Il prit à peu près la route que d'Andelot avait suivie en 
1562, il entra en Bourgogne, et le 1h mars il se trouvait à Beaune. 
L'armée allemande manœuvra avec une telle rapidité qu'elle put 



\ 



LES EÉGIMENS SUSSES. 329 

passer sans obstacle, du bassin de la Saône dans celui de la, Loire 
et franchir ce fleuve à la Charité et à Pouilly. 

Col.igny ppuvait reprendre la campagne : il fit sortir son armée 
des forteresses et s'unit, le 12 juin, aux Allemands sur la Vienne, 
près de Limoges. Le duc des Deux-Ponts, qui avait dû être trans- 
porté pendant la marche de son armée, était mort la veille et le 
commandement des Allemands avait été pris par le comte (le Mans- 
feld (les Allemands n'avaient pas voulu reconnaître le princy 
d'Orange pour chef). Le colonel Pfyffer se lamente dans ses lettres 
sm' les fautes de l'armée royale de l'est, qui avait laissé les Alle- 
mands traverser toute la France sans obstacle et permis ainsi à 
Goligny de sortir des griffes de Tavannes, le conseiller militaire du 
duc d'Anjou. Le champ de bataille des deux partis sje prouvait 
maintenant en Limousin, « pays de châtaignes et de monta- 
gnes, » pauvre et sans ressources. Les deux armées étaient à peu 
près d'égale force, car si Goligny avait les Allemands de Mans- 
feld, l'armée de Tavannes avait été renforcée de celle du duc 
d'Aumale. Un combat eut lieu le 25 juin, à Roche-Abeill,e (près de 
Saint-Yrieix. « C'a été un jour sauvage, écrit Pfyffer, avec pluie et 
brouillard. » Il se plaint que la nature boisée du terrain ait em- 
pêché ses hommes de bien travailler, comme ils en avaient envie. 
L'amiral réussit à surprendre à l'aube l'avaut-garde des royaux ; 
Strozzi, qui commandait l'infanterie, se porta à l'aide de l'avant- 
garde avec les hommes de pied, mais n'ayant point de cavalerie, 
attaqué par des forces supérieures, il fut repoussé et fait prison- 
nier ; ses troupes se replièrent sur les Suisses et ne se refornièrent 
qu'à l'abri de leur phalange. La pluie tombait à torrens, et l'amiral ne 
continua point la lutte. Ne pouvant plus \ine en Limousin, il passa 
avec le gros des siens dans le Périgord, où il entreprit divers sièges. 

Les Suisses prirent le chemin de la Touraine; Pfyffer tomba 
malade en route, mais nous le retrouvons le l'''' septembre au 
camp de Gourcey , près de Tours. Les maladies causaient de 
grands ravages dans les deux armées : les Allemands mouraient 
en grand nombre, les Suisses du régiment Gléry étaient décimés, 
Goligny avait fini par porter tous ses efforts contre Poitiers, où s'é- 
tait jeté le jeune duc de Guise,- âgé seulement de dix-huit ans. Le 
siège avait déjà duré six semaines, quand le duc d'Anjou résolut de 
quitter son camp près de Tours et d'aller au secours de Poitiers. 11 
se mit en route avec environ trente-deux mille hommes (dou^e mill^ 
hommes de pied, quatre mille cinq cents cavaliers noirs, trois mille 
Itahens, quatre mille deux cen.s chevaux français, huit raillt 
Suisses). Il alla mettre le siège devant Ghâtellerault, où Goligny aval: 
envoyé ses malades. En apprenant cette nouvelle, l'amiral leva le 
siège de Poitiers et marcha sur Gh?.tellerault. Guise, qui avait montré 



ZliO REVUE DES DEUX MONDES. 

pendant les épreuves de ce siège la bravoure de sa race, sortit de 
Poitiers et alla rejoindre le duc d'Anjou. Celui-ci avait aussi levé le 
siège de Châtellerault ; on tournait le dos aux murailles et l'on 
allait encore une fois en venir aux mains en bataille rangée. Les 
Suisses disaient tout haut qu'ils ne voulaient pas servir pendant un 
nouvel hiver si on ne leur accordait la bataille ; les Allemands de 
Goligny, qui n'étaient point payés, la demandaient aussi; les gen- 
tilshommes étaient las. Le 25 septembre Pfyffer, écrivait de Ghinon : 
« Que Dieu et sa sainte mère Marie fassent cette grâce à notre jeune 
prince et à nous, que nous puissions en finir d'une fois, car cette 
guerre coûte cher à bien des pauvres gens de toutes nations, et il 
y a dans ce pays de tels gémissemens et une telle misère que cela 
fait mal au cœur. » Ce même jour, le duc d'Anjou passait la Vienne 
avec son armée et se mettait en marche sur Loudun. Les Suisses 
partaient en tête avec l'artillerie et six mille hommes de pied ; la 
cavalerie suivit le lendemain. Coligny avait fait mine de prendre la 
direction de Châtellerault, puis se retournant brusquement, il arriva 
le 30 septembre de bonne heure à Saint-Clair, près de Moncon- 
tour avec six mille cavaliers français et allemands et douze mille 
hommes de pied. Il commandait lui-même l'avant-garde, Ludovic 
de Nassau était avec la bataille. 

Le 3 octobre, les deux armées se trouvèrent en présence, ayant 
chacune à dos un pays hostile, dans la plaine qui sépare Moncon- 
tour de Mirebeau. L'armée royale, lit-on dans les Mémoires de 
Tavannes, était ainsi formée : « Il range les bataillons et escadrons d'un 
front, celui des Suysses aucunement advancé, duquel il avoit cou- 
vert les flancs d'arquebusiers et chariots, entremeslé les nations ; 
sur le flanc droit un régiment de gens de guerre françois,un de reis- 
tres et un autre d'Italiens ; sur la gauche deux de cavalerie fran- 
çaise et au milieu un de reistres, fait un ost de réserve, conduict 
par M. de Cossé,, qu'il met derrière les Suisses, l'artillerie advancée 
sur les deux coings, proche laquelle étoit l'infanterie, l'aisle droite 
en forme d'avant-garde, conduictpar M. de Montpensier, la gauche, 
qui étoit la bataille, par Monsieur... L'aimée des huguenots étoit 
de mesure estendue, les lansquenets et les arquebusiers au milieu, 
l'amiral conduisoit l'avant-garde sur le flanc droict, et le comte 
Ludovic commandoit à la bataille au flanc gauche. » 

Le régiment de Cléry, réduit à deux mille hommes, était à l'aile 
droite, avec deux régimens d'arquebusiers, la cavalerie alle- 
mande et un peu de grosse cavalerie française sous Guise et Mar- 
tigues; le régiment de Pfyffer, au grand complet, était dans la 
bataille avec le duc d'Anjou, en deux phalanges dont l'une servait 
de réserve à l'autre. La première phalange était renforcée de deux 
mille chevaux français, de deux mille chevaux allemand-^, et des 



LES RÉGIUEN6 SUISSES. l^l 

hommes de pied espagnols et flamands; la seconde de quatre régi- 
mens fiançais d'hommes de pied. Le duc d'Anjou était entre les cava- 
liers du margrave de Bade et les Suisses de Pfyffer, flanqués de deux 
régimens d'arquebusiers et de la cavalerie du maréchal de Gossé. 
Au moment critique, le duc d'Anjou se jeta dans la mêlée avec le 
margrave de Bade, qui fut tué à ses côtés ; à ce moment, Tavannes 
fit avancer le régiment Pfyffer au pas de course et fit charger la 
cavalerie royale pour dégager le duc d'Anjou : quinze cents cavaliers 
vinrent charger les Suisses en flanc pendant qu'ils couraient en 
avant. Mais ils ne purent entamer la phalange, même en marche, et 
s'en retournèrent « en faisant leur limaçon accoutumé. » Le régi- 
me«t suisse tomba sur un régiment d'arquebusiers français de 
deux mille hommes, abandonné de sa cavalerie, et le mit eu 
pièces. Pendant ce temps, le régiment Gléry luttait contre ce qui 
restait de la cavalerie huguenote, rompue par le duc d'Anjou. La 
bataille fut singulièrement courte et cependant très meurtrière, car 
tout le monde avait donné; les pertes des huguenots s'élevèrent 
à dix mille, quelques-uns disent même quatorze mille tués et pri- 
sonniers ; celles des royaux furent très faibles. Les Suisses ne don- 
nèrent point de quartier à Moncontour et tournèrent surtout leur 
furie sur les lansquenets allemands; le régiment Cléry fut seul 
engagé avec ces derniers ; Pfyfîer n'eut affaire qu'aux reîtres 
allemands et à l'infanterie française, a 11 ne faut pas oubUer, dit 
M. de Segesser, que la coutume du temps était de ne faire pri- 
sonniers que ceux qui pouvaient payer rançon et qu'on ne pouvait 
laisser la vie sauve à l'ennemi que sur ordre supérieur. » Le duc 
d'Anjou fit grâce à ce qui restait des lansquenets et à mille 
arquebusiers français, qui mirent bas les armes après le combat. 
Gléry mourut le 19 octobre ; Pfyffer alla en Suisse immédiatement 
après la bataille et ne prit point de part aux opérations qui la sui- 
virent, notamment au siège de Saint-Jean-d'x\ngely, pendant lequel 
les Suisses eurent à repousser une sortie. « Gomme, dit La Noue, 
l'assiègement de Poitiers fut le commencement du malheur des 
huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d'Angely l'arrest de la 
bonne fortune des catholiques. Et s'ils ne se fussent amusez là et 
eussent poursuivi le reliques de l'armée rompue, elles eussent été 
du tout auéanties. » 

Les deux régimens suisses furent ramenés aux environs de Tours, 
mais le duc d'Anjou ayant quitté l'armée, ils refusèreat de servir 
plus longtemps. On ne leur donnait point d'argent, et ils récla- 
maient en vain leur solde de bataille. On se décida à les licencier, 
et le 19 mars 1570 ils étaient à Dijon, en route pour la Suisse. 

Auguste Laugel. 



L'ÉCUREUIL 



I. 

11 était sept heures et demie du soir. En dépit du proverbe 
qui dit « qu'à la Chandeleur, les jours grandissent d'une heure, » 
il faisait déjà nuit serrée. Nous nous trouvions réunis dans la salle 
à manger, attendant le souper, qu'on servait chez nous à huit 
heures. Un joli feu de souches de hêtres dairait dans la chemi- 
née; une bonne lampe modérateur mettait sui" la table de toile 
cirée un cercle lumineux, et au plafond noir, un petit rond de 
clarté dorée et dansante. Ma mère tricotait un bas de laine ; mou 
père, — il était juge de paix à Yarennes, — relisait la feuille d'au- 
dience que le greffier venait de lui apporter ; et moi, perché sur 
un haut tabouret, la plume entre les dents, les doigts barbouillés 
d'encre, je feuilletais rapidement mon dictionnaire latin, afin de 
me débarrasser d'une version de YEpitome que je devais soumettre 
le lendemain à l'abbé Gerdolle, notre vicaire. Une douce tranquillité 
emplissait la salle, une tranquillité où de menus bruits se fon- 
daient, augmentant encore le sentiment de quiétude et de sécu- 
rité qui nous possédait tous ; — bruits intermittens et sembla- 
bles à ceux qu'on entend au travers d'un rêve : — froissemens 
de feuillets, cliquetis des aiguilles, pétillement de la braise, et au 
loin, sur la route, tintement des sonnailles du courrier de Verdun, 
qui entrait dans le bourg. 

J'en étais à la phrase finale de ma version : Septima die autem 
quievit^ et je m'apprêtais à me reposer à mon tour, après avoir 
mis au bas de ma page une fioriture compliquée, en guise de pa- 
rafe; ma mère roulait déjà son bas; autour de la pelote de laine 



l'écureuil. si 3^ 

et y piquait ses aiguilles, tandis que mon père, ayant aclievé sa 
révision, repliait ses lunettes dans leur étui, quand un coup de 
sonnette à la porte de la rue nous fit dresser la tête à tous. 

— Qui diantre cela peut-il bien être ? dit mon père en tisonnant. 

— Une belle heure pour venir chez le monde ! ajouta ma mère, 
qui n'était pas endurante et n'admettait pas qu'on dérangeât son 
mari au moment du souper. 

Nous entendîmes des chuchotemens et un piétinement dans le 
corridor, puis la porte deja salle fut vivement poussée par notre 
servante Scolastique : 

— Monsieur Michel, cria-t-elle de sa voix grognonne, voilà un 
voyageur qui demande après vous ! 

Et derrière le dos de la servante, une voix d'homme, une voix 
aux notes à la fois sourdes et timides, bredouilla : 

— C'est moi, Justin, mon camarade !.. C'est moi qui viens te faire 
une petite visite... 

Mon père, qui avait empoigné la lampe et l'avait soulevée de 
façon à en faire tomber à plein la lumière sur le visiteur, la reposa 
brusquement sur la crédence, en poussant une exclamation mélan- 
gée d'étonnement et de joie cordiale ; puis il alla au-devant du nou- 
veau venu, et lui sautant au cou : 

— C'est le cousin Bastien 1 s'écria-t-il... Ah ! par exemple, voilà 
une surprise!.. Entrez donc vite, cousin!.. Scolastique, prenez sa 
valise et débarrassez-le de son manteau. — 11 se tourna ensuite 
vers ma mère, et prenant le bras du voyageur : 

— Euialie, ma chère, voici le cousin Bastien, un vieil ami de la 
famille... Il m'a fait sauter sur ses genoux, et je t'ai souvent parlé 
de lui... Cousin, voici ma femme et mon petit Joseph, qui va déjà 
sur ses dix ans... Allons, qu'on s'embrasse et qu'on donne le fau- 
teuil au cousin!... Il doit être gelé... Scolastique, vous allongerez 
votre souper, ma fdle!.. 

Pendant ce temps j'examinais avec de grands yeux ce cousin 
inconnu. Il avait posé à terre sa valise ; — une antique valise ronde 
et oblongue, en cuir, avec deux courroies qui la bouclaient sur le 
côté; — il avait enlevé sa houppelande brune, serrée à la taille 
et ornée de cinq ou six petits collets; je vis un vieillard d'une 
soixantaine d'années, long, fluet, courbé comme ime faucille, et 
vêtu d'une redingote de lasting couleur noisette. Il avait le cou 
serré dans un col-cravate d'où surgissait une figure maigre, rasée, 
pâlotte, avec des yeux bleus aux paupières rougies et des cheveux 
déjà blancs. Il s'excusait timidement d'arriver à une heure aussi 
avancée, et je m'étonnais fort d'entendre sa grosse voix sourde et 
triste sortir de ce long corps mince et incliné comme un jonc. 



3:H REVUE DES DEDX MONDES. 

Mon père l'avait installé commodément dans notre fauteuil Vol- 
taire, et ma mère avait jeté une charpagnée de souches dans le bra- 
sier, qui pétillait gaîment. Le cousin, assis sur l'extrême bord 
du siège, souriait d'un sourire craintif et présentait à la flamme ses 
mains maigres et effilées comme toute sa personne. 

— Je suis heureux,., bien heureux de te voir, bredouillait-il 
d'une voix encore grelottante, car il avait voyagé sur la banquette 
du courrier, et l'air du dehors était morfondant. 

— Vous avez eu une excellente idée de penser à nous, et votre 
visite nous fait grand plaisir, répondit mon père, mais pourquoi 
ne nous avoir pas prévenus? 

— Tu î'ais, reprit le cousin, je ne me suis décidé qu'au dernier 
moment, et je suis venu en passant. 

— En passant!.. Où allez-vous donc? 

— Oh! nulle part, répliqua-t-il naïvement; puis il ajouta avec 
son sourire triste : — Quand je voyage, moi, ce n'est pas pour 
arriver, c'est pour changer de place... Je n'ai jamais de but. 

— Pourtant, cousin Bastien, objecta mon père en riant, vous 
avez bien un domicile quelque part, où vous retrouvez vos habitudes 
et votre chez-vous? 

— Je n'ai plus de chez-moi, mon ami, je vis comme un camp 
volant. 

— Eh bien! et votre maison du Val-des-Écoliers, où j'ai fait de 
si bonnes parties quand j'étais collégien et que vous étiez mon 
correspondant? 

— Je ne l'habite plus depuis longtemps, tu sais, depuis... Ne 
parlons pas de ça, soupira le bonhomme en se passant les mains 
sur le front; parlons de toi, mon brave Michel... Quand j'ai reçu 
ta lettre de bonne année, j'étais à Bourmont. Tout d'un coup, je me 
suis rappelé le bon temps jadis et je me suis dit : Si j'allais voir ce 
qu'est devenu ce grand garçon-là?.. Alors j'ai bouclé ma valise... 
Mes déménagemens ne sont pas longs à faire ; tout mon mobilier 
tient dans une grosse malle que je mets en pension dans un gre- 
nier d'anberge... Je prends mon manteau et me voilà parti. 

Ma mère le regardait d'un air ébahi. 

— Sapristi! s'exclama mon père, mais c'est une existence de 
Juif errant!.. Voilà une vie à laquelle je ne m'habituerais pas 
volontiers, ni toi non plus, n'est-ce pas, Eulalie? 

— Je comprends, . . je comprends, . . murmura M. Bastien en hochant 
la tête. Toi, mon brave, tu as femme et enfant; ce sont des hens 
qui attachent au sol, ce sont des points d'appui autour desquels les 
habitudes poussent comme des plantes grimpantes qui vous enla- 
cent... Moi, je n'ai plus d'habitudes, je suis une plante sans racines... 
Sans racines ! répéta-t-il de sa grosse voix. 



l'écureuil. 3^5 

C'était comme la résonnance d'un écho profondément triste, et 
cela me donna un frisson d'angoisse, rapidement calmé par la 
réflexion qui vint ensuite, à savoir que j'avais un chez-moi, un bon 
feu clair pour me réchauffer chaque soir, et un bon souper qui 
m'attendait. Ce retour égoïste sur moi-même et la comparaison de 
ma facile existence avec la vie nomade du cousin Bastien me pro- 
cura une douce sensation, analogue à celle qu'on éprouve lorsque, 
enfoncé dans un lit bien clos et bien douillet, on entend la pluie 
et le vent faire rage au dehors. En écoutant la plaintive parole du 
cousin, je fermais à demi les yeux, et n'apercevant plus que vague- 
ment la réchauffante lueur du brasier, je me blottissais plus volup- 
tueusement entre les genoux de mon père. 

Ma mère s'était esquivée du côté de la cuisine pour presser le 
souper et veiller à la confection de quelque plat de supplément. 
Nous entendions le pas pesant de la grosse Scolastique, qui allait 
et venait, ouvrant et refermant les armoires. On remuait des assiettes, 
on soulevait des couvercles de casserole, et le son mat d'une four- 
chette battant des œufs en neige m' en tr' ouvrait une perspective 
d'entremets sucré qui me faisait sourire intérieurement à la visite 
inattendue du cousin Bastien. 

Celui-ci, les coudes appuyés aux bras rembourrés du fauteuil, 
les jambes étendues vers les chenets, les yeux clignotans, semblait 
également gagné par l'atmosphère de bien-être répandue dans la 
salle à manger. De temps en temps, la porte de communication 
s'ouvrait, Scolastique, encore alerte malgré son embonpoint enva- 
hissant, couvrait la table d'une nappe à liteaux rouges, disposait 
les assiettes, coupait le pain, façonnait les serviettes en bonnet 
d'évêque, et une friande odeur de caramel nous arrivait de la cui- 
sine par bouffées. 

Le cousin Bastien ramena sous le fauteuil ses jambes maigres 
que l'ardeur de la braise rôtissait à travers la trame mince du pan- 
talon, et relevant la tête me regarda d'un air bonhomme : 

— Il a bonne mine, ton garçon, cousin Michel ; je suis sûr que 
c'est un brave enfant... Il est grand et fort pour un gamin de dix 
ans. 

— Mauvaise herbe pousse toujours vite, répondit mon père; c'est 
un diable qui nous fait endéver du matin au soir. 

— Viens un peu me voir, petit, me dit le cousin en m' attirant à 
lui; j'aime les enfans... Tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas? 

— Non, monsieur, répliquai-je en le dévisageant avec la curio- 
sité impertinente du premier âge. — Je le trouvais tout de même 
un peu grotesque, notre cousin! Son corps long et maigre, son 
vêtement râpé, sa figure blême aux paupières rougles ne m'impo- 



346 REVUE DES DEUX JIONDES, 

saient pas le moins du monde, et dans mon irrévérencieux juge- 
ment de gamin, je ne le prisais pas à une haute valeur. Les enfans 
ont cela de commun avec les chiens et les domestiques qu'ils 
jugent les gens sur la mine et qu'ils ont une instinctive répugnance 
pour les visiteurs pauvrement vêtus. Cependant je condescendis 
à ce que le cousin me prît sur ses genoux. Il m'enleva comme une 
plume, me maintint d'un bras sur ses cuisses étiques dont les os 
saillans me causaient une impression désagréable, et effleura légè- 
rement d'une main mes cheveux, qui bouclaient naturellement. 

Quels beaux cheveux blonds! soupira-t-il, c'est de la soie... 

J'aime à caresser les cheveux d' enfans... Gela me rappelle l'ancien 
temps... J'ai connu un garçon qui avait des cheveux bouclés comme 
les tiens, petit... Te souviens-tu de lui,î'Michel? 

A cette question, mon père avùt pris une contenance à la fois 
■compatissante et embarrassée, un de ces airs qu'on prend en entrant 
dans une maison où l'on va faire une visite de condoléance. 

— Oui, dit-il en baissant la voix, je me rappelle le temps où nous 
fêtions ensemble le réveillon de Noël, chez vous... 

Le cousin, sans s'arrêter à sa réponse, continuait déjà en fixant 
sur le brasier ses yeux songeurs : — Quand il était petit, je le 
tenais «ur mes genoux comme je tiens ton garçon. Il regardait le 
feu de noti-e cuisine, où des châtaignes grillaient sous la cendre, et 
quand l'une d'elles, mal fendue, éclatait tout d'un coup dans la 
braise, comme un pétard, c'étaient des elfaremens et des rires... 
J'ai encore le son clair de ce rire-là dans mes oreilles. Ah! le sou- 
venir, une chose douce et navrante tout à la fois!.. Quel espiègle 
c'était, Michel! vif comme la poudre!.. 

— Oui, reprit mon père en s' animant, et leste comme un écu- 
reuil... 

La figure de M. Bastion eut souduin une expression presque tra- 
gique, et mon père se mordit les lèvres comme s'il avait lâché une 
sottise. 

Il se fit un si profond silence que le son du balancier de la pen- 
dule me parut tout à coup avoir décuplé de volume. En même 
temps, il me sembla que M. Bastion était pris d'un hoquet subit, 
tandis qu'une goutte tiède me tombait sur la joue. Je relevai la tête 
et vis avec étonnement deux gouttes pareilles suspendues aux cils 
du bonhomme... 

— Voilà la soupe, s'écria au même moment Scolastique en 
entrant et en posant sur la nappe une soupière fumante d'où s'exha- 
lait une savoureuse odeur de choux et de poireaux. 

— Monsieur Bastion, dit ma mère en arrivant à son tour, nous 
avons justement ce soir uûq potée... Quand on a voyagé à l'humi- 



l'écureuil. th7 

dite, on est Lien aise de prendre quelque chose de cliaud, et la 
;?of^^ vous rappellera la Haute-Marne... C'est le plat du pays. 

II. 

Le cousin Bastien était venu pour huit jours; il se plut si bien 
chez nous que le carnaval l'y trouva encore. Il ne parlait plus de 
partir. Au commencement de mars, il prit mes parens en particu- 
lier, et après force façons cérémonieuses, il leur demanda comme 
une grâce la permission de demeurer avec nous moyennant le paie- 
ment d'une petite pension. Pour lui enlever tout scrupule et le 
mettre à l'aise, mon père consentit à cet arrangement, et on l'in- 
stalla au premier étage dans une chambre qui donnait sur le jardin. 
C'était une pièce très modestement meublée de quelques chaises, 
d'un lit de Doyer, d'un bureau massif en chêne noirci, et tapissée 
d'un papier bleu commun. D'autres l'auraient trouvée trop nue; 
elle plaisait précisément au cousin par son extrême simphcité. 
Même il avait obtenu de ma mère que Scolastique enlevât les 
rideaux de la fenêtre. 

— J'aime, disait-il, à voir en m'éveillant le ciel à travers les 
vitres; du reste, il y a là un grand acacia dont les branches frôlent 
ma fenêtre et dont le feuillage en été sera un rideau suffisant. 

Bien qu'il payât très exactement cette pension mensuelle dont 
j'ai parlé, il se croyait encore notre obligé et s'ingéniait à recon- 
naître notre hospitalité en nous rendant quantité de petits services. 
Il écussonnait des rosiers, dévidait les écheveaux de ma mère, ser- 
vait de secrétaire à mon père et me faisait répéter mes leçons. Très 
timide, d'une discrétion excessive, il marchait comme sur des œufs, 
écartait les pans de sa redingote lorsqu'il passait près d'un meuble 
et ne disait jamais un mot plus haut que l'autre. Ses journées 
étaient réglées comme par une horloge : dès le matin, après avoir 
avalé une tasse de lait chaud, il allait entendre la première messe 
à l'église Saint-Nicolas, et, au retour, il s'enfermait dans sa chambre 
jusqu'au repas du midi; après dîner, il fumait lentement une pipe 
de terre, et pour cela il se cachait comme s'il eût commis un péché. 
Cette fumerie de midi était son seul plaisir, et encore nous remar- 
quâmes qu'à partir du mercredi des Gendres jusqu'à Pâques, il se 
priva de cette innocente volupté, par esprit de pénitence. 

Nous l'aimions tous, même Scolastique, qui cependant n'avait 
pas l'engouement facile, et il nous rendait amplement notre afifëc- 
tion. 

— Je suis si heureux, répétait-il un jour à ma mère, si heureux 
d'avoir retrouvé une famille !.. 



348 REVUE DES DEUX MONDES. 

En même temps il posait amicalement sa main sur ma tête. 

— Ah! les enfans, soupira-t-il, j'en étais fou autrefois!.. Je les 
aime encore, malgré tout... 

Puis il s'éloigna brusquement, comme pour prévenir une ques- 
tion. 

— Le pauvre homme ne se consolera jamais, murmura ma mère 
quand la porte se fut refermée sur le cousin. Quel malheur! perdre 
un fils tout élevé!.. 

— Oui, reprit mon père, un garçon de dix-sept ans, et le perdre 
de cette façon!.. 

De quelle façon le cousin avait-il donc per^lu son fils? Je me le 
demandais souvent en regardant à la dérobée la figure maigre et 
les yeux rougis de M. Bastien, et j'aurais bien voulu questionner 
là-dessus mon père ou ma mère; mais ils éludaient l'un et l'autre 
mes questions et se renfermaient dans une mystérieuse réserve. 
Scolastique elle-même, bien qu'elle eût l'habitude d'écouter aux 
portes, n'en savait pas plus long que moi. Le cousin, du reste, n'ai- 
mait pas à parler de l'époque de sa vie où cet événement avait eu 
lieu. Dès qu'à certains tours de la conversation ii pressentait qu'il 
pourrait être amené à toucher ce sujet pénible, il rompait les chiens 
et ne soufflait plus mot. Alors, pendant des heures, il restait dis- 
trait et taciturne. On avait peine à lui arracher une parole, et ce 
morne silence causait^ une*] impression douloureuse; on devinait 
que les tristes souvenirs d'autrefois le hantaient comme des fan- 
tômes, et que s'il redoutait de les voir évoqués par d'autres, ce 
n'était point pour y^échapper, mais par une sorte de religieux 
respect, par crainte de les voir profanés dans une conversation 
banale. 

Ce qui me confirmait dans cette opinion, c'est qu'à certains 
jours de l'année, surtout aux veilles des fêtes, l'humeur de M. Bas- 
tien se modifiait visiblement; son caractère, si égal d'ordinaire, 
devenait bizarre et irritable. ^IF demeurait des après-midi entières 
confiné dans sa chambre, qu'il fermait à double tour. Ces jours-là, 
quand on passait sur le palier du premier étage, on était tout 
étonné d'entendre dans la chambre bleue des fragmens de conver- 
sation et des éclats de voix, comme si M. Bastien se fût entretenu 
avec quelqu'un; parfois même à ces propos murmurés d'une voix 
enfantine et caressante succédaient de longs soupirs et des sanglots 
étouffés. 

— Allons, grognait la grosse Scolastique en descendant les^ mar- 
ches sur la pointe des pieds, voilà M. Bastien qui est dans ses lunes... 
Oh! bien, je n'ai pas besoin de me casser la tête pour chercher ce 
que je lui donnerai ce soir à souper... Dans ces momens-là, on 



LEGUEEDIL. 349 

lui servirait des coque sigrues qu'il ne s'en apercevrait tant seule- 
ment pas ! 

C'était sans doute à ce culte persistant pour l'enfant qu'il avait 
perdu que je devais l'affection toute spéciale que me prodiguait le 
cousin. Mes espiègleries d'écolier curieux et indiscipliné, mes con- 
tinuelles gambades à travers la maison et le jardin lui rappelaient 
évidemment les choses d'autrefois. Ce n'était pas moi qu'il voyait, 
c'était l'enfant. toujours pleuré en secret, que mes sauteries, mes 
jeux, mes bavardages lui remettaient devant les yeux. Il me savait 
gré de le ramener sans m'en douter aux jours heureux de sa vie. 
à l'époque lointaine dont il n'aimait pas à parler et à laquelle il 
pensait toujours. 

11 me passait toutes mes fantaisies et je l'avais insensiblement 
amené à faire avec moi d'interminables parties de billes, où je tri- 
chais d'une façon éhontée sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir. 
Quand la belle saison revint et que les merles recommencèrent à 
siffler au fond de nos charmilles, le cousin me prit pour compa- 
gnon de ses longues promenades dans la campagne. Après midi, 
sitôt ma version ou mon thème bâclé, M. Bastien mettait en poche 
un gros couteau à manche de corne et un solide chanteau de pain 
de ménage, puis nous partions. Quelles bonnes courses nous fai- 
sions alors à travers bois! Notre forêt d'Argonne commence à une 
demi-lieue de Yarennes. Elle est accidentée à souhait et pleine de 
surprises. Partout des sentiers taillés en escaher dans le roc; des 
gorges étroites aux talus sablonneux, où croissent des houx et des 
genêts, et au fond desquelles bourdonnent de rapides ruisseaux 
que les pluies d'hiver changent en torrens; puis, sur les hauteurs, 
parfois les chênes et les charmes, plus clair-semés, s'écartent pour 
laisser voir entre leurs massifs une longue perspective de côtes 
grises, à l'extrémité desquelles le bourg de Montfaucon apparaît, 
perché à la cime de sa montagne pelée. 

Pendant ces tièdes après-midi de printemps, tout semblait se 
mettre de la partie pour nous faire fête. Les primevères et les 
anémones sylvies revêtaient d'un tapis blanc et jaune les flancs des 
ravins; les pommiers sauvages éparpillaient sur nos têtes les fleu- 
rons roses de leurs branches épanouies ; une balsamique odeur de 
pin emplissait l'air et tous les petits oiseaux des grands couverts, 
mésanges, sitelles et pouliots, nous réjouissaient avec les notes 
répétées de leur musique ténue et rapide. Bien qu'il marchât le 
dos voûté et le nez penché vers le sol, le cousin ne perdait rien 
des détails intimes de la vie forestière et il me faisait tout remar- 
quer. 

— Tiens, me disait-il, regarde cet arbuste tout couvert de 



3'50 REVUE DES DEUX MONDES. 

grappes couleur de carmin, c'est le daphné-garou, une des raretés 
de la flore de l'Argonne... Et à l'extrémité de cette branche, cette 
excroissance qui semble faite avec des feuilles de pstpier gris, c'est 
uiï nid de guêpes... Adiïiire comme ces insecies-là travaillent! Et 
ce n'est rien eiieore auprès des grandes fourinilières, comme celle 
que iù vois là-bas, avec son cône formé par des milliers d'aiguilles 
de pin... Le monde des bois est plein de surprises, mon camarade, 
plein de merveilles ! 

Parfois nous nous asseyions, jambes pendantes, au-dessus d'un 
ruisseau. M. Bastien prenait son couteau, taillait une branche de 
sauk, en battait l'écorce juteuse avec précaution pour la faire glis- 
ser sur le bois et fabriquait adroitement une sorte de rustique 
pipeau qu'il posait sur ses lèvres/ 11 en tirait des sons égaux, très 
doux et mélancoliques ; c'était avec un plaisir toujours nouveau que 
j'écoutais cette plaintive mélodie montant lentement vers les hautes 
branches de la forêt silencieuse. Je regardais la singulière figure 
que faisait le cousin, enflant et rentrant alternativement ses joues 
pâles soigneusement rasées ; j'éprouvais une joie tranquille en sui- 
vant les modulations peu variées de cette musique primitive. 

Une des nombreuses manies de M. Bastien consistait^ lorsque 
nous étions dans un sentier, à le suivre infatigablement « pour en 
voir le bout, » disait-il. Cela nous entraînait parfois fort loin. Un 
soir de juin, nous étions allés ainsi presque en vue du village de La 
Chalade, quand, au carrefour de la Grande Chetmichée, nous aper- 
çûmes au pied d'un hêtre deux petits paysans très affairés à regar- 
der nous ne savions quoi. En nous approchant, nous vîmes trois 
écureuils encore tout jeunets, que l'un des enfans avait été déni- 
cher dans un creux formé à l'une des fourches du hêtre. Ils avaient 
à peine huit jours; deux étaient complètement roux, le troisième 
légèrement moucheté de noir. 

— Oh ! cousin Bastien, m'écridi-je émerveillé, deS écureuils! Venez 
voir ! 

Le cousin tressaillit tout d'abord, puis interpellant les deux ganiins 
d'une voix sévère : 

— Drôles, dit-il, pourquoi avez-vous déniché ces malheureuses 
bêtes? 

Les enfans surpris se bornaient à nous regarder et à se gratter la 
tête sans répondre. 

— Vous serez bien avancés, continua le cousin, quand ils seront 
morts de faim, car vous ne saurez pas les liourrir. 

— VeuU-vies atheti? répondit en patois le plus 'effronté des 
deux garnemens en clignant de l'œil d'une façon peu respectueuse 
pour M. Bastien. 



LEGDREUIL. 351 

Cette proposition m'avait tout allumé. Je tâtai le fond de ma poche 
où se trouvaient cinq sous mêlés à^mes billes, et tournant vers .mon 
comp.a,gnon des yeux pleins de convoitise : 

— Oh! cousin, m'écriai-je, achetons-les, je les apprivoiserai... 
Tenez, j'ai des sous ! 

î^ais M. Bastien hochait la tête en signe de dénégation : 

-r— A quoi bon? murmura-t-il, tu ne pourras non plus les nourrir; 

ils tettent encore, et une fois dans ta chambre, ils crèveront de faim 

et de froid. 

— jNenni, j'en aurai grand soin, vous verrez... Je leur ferai boire 
du lait moi-même. 

A force d'obstination et de prières, je triomphai de l'opposition 
du cousin, qui se laissa fléchir. Il songea sans doute qu'entre les 
mains des deux drôles le sort des écureuils serait encore pire qu'entre 
les miennes, et ce motif d'humanité l'emporta sur ses répugnances. 
Le marché fut conclu. M. Bastien donna en rechignant dix sous aux 
petits paysans, qui s'éloignèrent enchantés. Je me décoiiTai et je 
déposai les trois jeunes écureuils au fond de ma casquette, après 
leur avoir dressé préalablement un douillet lit de mousse. 

Nous revînmes sur nos pas, M. Bastien cheminant lentement et 
poussant de bruyans soupirs; moi lui emboîtant le pas et tenant 
avec force précautions ma casquette dans mes deux mains. Je me 
sentais si heureux de ma trouvaille que j'étais presque choqué du 
mutisme du cousin. Il ne partageait nullement mon enthousiasme; 
au contraire, il paraissait soucieux, et, vingt pas plus loin, il s'ar- 
rêta indécis en murmurant : 

— J'ai eu tort de te laisser prendre ces bêtes, et si j'étais assçz 
leste pour grimper à l'arbre, j'y retournerais volontiers pour repla- 
cer les écureuils dans leur trou. 

— Oh! cousin, m'exclamai-je, suffoqué et indigné. 

— Je n'aime pas qu'on enferme les animaux sous prétexte de les 
apprivoiser... Oui, je me repens d'avoir pris ces écureuils, il ne 
nous en arrivera rien de bon, tu verras... L'écureuil est une bête 
qui ne porte pas chance aux gens. 

— Pourquoi ? 

Il ne répondait pas et s'était remis à marcher, les mains sous les 
basques de sa redingote noisette, le dos voûté, le nez penché vers 
le sol. Ses mâchoires s'agitaient avec une grimace pareille à celle 
d'un lapin qui rumine; il poussa un nouveau soupir et marmotta, 
comme s'il se parlait à lui-même : 

— J'ai connu quelqu'un qui, a cruellement pâti d'avoir gardé chez 
lui un écureuil. 

Le son de sa voix était devenu plaintif. Je m'étais rapproché, 



352 REVUE DES DECX MONDES. 

flairant une histoire, et je marchais mahitenant de niveau avec lui 
dans l'étroit sentier bordé de fraisiers sauvages. — J'aimais les 
histoires du cousin Bastien; elles étaient toujours amusantes; il les 
disait avec un tel accent de bonhomie naïve qu'on sentait bien 
qu'elles avaient dû arriver, et cela en doublait l'intérêt. Seule- 
ment, lorsqu'il était en humeur de conter, il fallait se garder de le 
presser en lui adressant des questions indiscrètes, car alors il s'ar- 
rêtait net et retombait dans son mutisme. On n'avait qu'à demeu- 
rer coi et à l'écouter rêver tout haut. 

— Oui, poursuivit-il, celui dont je parle avait eu longtemps un 
écureuil, puis, l'animal étant mort, on l'avait fait empailler et il 
ornait une des consoles de la salle à manger. Le maître de la maison 
avait un fils, un beau garçon de dix-sept ans, remuant et espiègle 
comme toi, Joseph... 

— Gomment s'appelait -il, cousin? 

— Il s'appelait la Bise... C'était un surnom qu'on lui avait donné 
à cause de sa pétulance... Ajix vacances, lorsqu'il rentrait du col- 
lège, la maison devenait joyeuse et très vivante. Les camarades de 
la Bise venaient le visiter et on faisait des parties de chasse. Le 
père accompagnait les jeunes gens et chassait avec eux. La chasse 
était sa passion , à cet homme , une passion malheureuse , car il 
était fort mauvais tireur, manquait les plus belles pièces et reve- 
nait bredouille, ce qui amusait fort cette jeunesse, toujours dispo- 
sée à rire des vieux. — Un jour qu'on partait pour une chasse au 
bois, après avoir bien déjeuné, la Bise, en quittant la salle à man- 
ger, avisa l'écureuil sur la console; une idée de gamin lui traversa 
le cerveau : il détacha de son perchoir l'animal empaillé, le mit dans 
son carnier et, tandis que les chasseurs avaient le dos tourné, il 
grimpa jusqu'à l'une des maîtresses branches d'un hêtre qui se 
dressait à la corne du taillis et y fixa l'écureuil à l'aide d'un fil de 
fer... On battit le bois pendant toute l'après-midi, chacun tua son 
lièvre, sauf le père, qui fit buisson creux, selon son habitude. Us 
s'en revenaient tous au logis, le soir, eux très joyeux, lui l'oreille 
basse, quand, à la lisière de la forêt, la Bise tira doucement le pan 
de la veste du père. 

— Papa, disait-il à mi-voix, un écureuil, là, sur ce fayardl 

— Oui, je le vois, murmura l'autre, enchanté de pouvoir, avant 
de rentrer, décharger son fusil sur un gibier quelconque; laissez- 
moi, mes camarades, je vais lui régler son compte. 

En même temps, pendant que les jeunes gens faisaient cercle 
autour de lui, il épaula, visa lentement et tira ses/Ieux coups sur 
récureuil, qui reçut la volée de plomb et pirouetta. 

-— Touché! s'écria-t-il triomphant. 



l'écoreuil. 353 

Quand la fumée se fut dissipée, il vit que la bête avait glissé 
autour de la branche et s'y maintenait pendue, la tête en bas. 

— Ah! tu te raccroches ! grommela-t-il, attends !.. 

Il mit fiévreusement double charge dans les deux canons du fusil 
et tira l'un des deux coups qui fit voler le poil de la bête, — mais 
elle ne tombait toujours pas. — C'était étrange. — ^^ Alors, s' adres- 
sant à un gamin qui avait servi de rabatteur^ il lui ordonna de 
monter à l'arbre et de rapporter l'écureuil. Celui-ci obéit; il y